Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 30
Je quittai la séance, inquiet, et me dirigeai vers les bureaux du _Siècle_, où je ne trouvai que Cernuschi.
--Bah! me dit Cernuschi, quand je lui eus raconté la sortie de Delescluze... Ce n'est rien...
Le 6, comme vous le savez, je donnais ma démission, et quittais l'Hôtel de Ville.
Le lendemain, je me trouvai rue Chauchat, face à face avec Chaudey, qui allait au _Siècle_.
Chaudey, avant même que j'eusse ouvert la bouche, me reprocha amèrement d'avoir quitté l'Hôtel de Ville.
--Vous laissez, me disait-il, le champ libre aux violents...
Je laissai Chaudey achever sa diatribe. Quand il se fut tu, je lui contai l'incident Delescluze.
--Oui, me dit Chaudey, Cernuschi m'a averti... Mais je suis de son avis. Ce n'est pas sérieux.
--Si, repris-je. C'est très sérieux. Je ne suis ni un poltron, ni un imbécile. Mais je vous dis: Partez. Il est temps, si vous ne voulez pas être arrêté.
A ce moment, survint Ulysse Parent, qui se joignit à moi pour supplier Chaudey de quitter immédiatement Paris.
Mais Chaudey n'en voulut rien croire.
Il resta.
Il semble donc bien que l'arrestation de Chaudey fut, du moins pour une part, l'œuvre de Delescluze.
Il la voulut, il la réclama dès le premier jour.
Il la fit réclamer, par son ami Advenant, au _Père Duchêne_.
Le motif qui poussait Delescluze à poursuivre Chaudey de ses haines?
Le 22 janvier?
Ce jour-là Delescluze était avec Razoua, Cournet, Edmond Levraud, Arthur Arnould, d'autres, chez Lefebvre-Roncier[277] qui habitait, au 60 de la rue de Rivoli, un appartement, dont les fenêtres donnaient sur la place de l'Hôtel-de-Ville.
[277] Lefèbvre-Roncier, juge suppléant à la cour martiale (13 mai). Sous-chef d'état-major au ministère de la guerre (Delescluze). Plus tard, conseiller municipal de Paris.
Quand la fusillade éclata, laissant après elle une douzaine de morts--parmi eux le commandant Sapia--Delescluze, m'a raconté un témoin, porta les mains à son visage comme pour échapper à l'horrible vision. On l'emmena, soutenu par des amis. Son désespoir ne pouvait être apaisé.
Est-ce le souvenir de cette sanglante journée, dont la responsabilité, pour lui, et pour l'opinion publique, pesait alors tout entière sur Chaudey, qui l'incita à réclamer, avec tant de ténacité, l'arrestation, et, plus tard, le maintien sous les verrous, du rédacteur du _Siècle_?
Voici ce que me racontait, à ce sujet, quelques jours après ma conversation avec Ranc, Avrial, qui, avec Vermorel, Delescluze et autres, faisait partie de la commission exécutive:
A l'une des séances de la commission--me disait Avrial--Vermorel réclama énergiquement la mise en liberté de Chaudey, contre lequel, disait-il, aucune preuve formelle de culpabilité n'avait été formulée.
Vermorel demandait qu'on fournît au moins l'original de la dépêche attribuée à Chaudey, dépêche par laquelle ce dernier aurait reconnu avoir donné l'ordre de «balayer la place», dans la journée du 22 janvier.
A la demande de Vermorel, Cournet avait fait rechercher la dépêche. On ne l'avait pas trouvée.
--Il faut aviser la Commune, concluait Vermorel. Puisqu'on ne peut pas nous présenter la dépêche, seule base d'accusation contre Chaudey, celui-ci doit être libre demain.
Mais Delescluze protesta avec véhémence.
--Qu'on trouve ou non la dépêche, il faut garder Chaudey.
L'affaire en resta là. Chaudey était à Sainte-Pélagie. Il ne devait plus quitter sa chambre de prisonnier que pour descendre dans le chemin de ronde, la nuit du mardi au mercredi 24 mai.
Et comme je demandais à Avrial, s'il savait qu'après cette séance de la commission exécutive, une preuve quelconque de la culpabilité de Chaudey eût été portée à la connaissance de la Commune:
--Non. Jamais aucune preuve ne fut mise sous nos yeux.
A maintes reprises, Ranc revint, dans nos conversations, sur l'article du _Père Duchêne_.
Comment? En quelles circonstances avait-il été apporté?
Il y avait, dans l'interrogation de Ranc, le désir ardent de percer un des mystères du journalisme. Car, journaliste, Ranc l'était avant tout.
--Voyons, me disait-il, lequel de vous trois a revu l'article?
Je restais muet.
Un dernier coup droit:
--Bah! c'est vous, alors? Voyons, avouez...
Mais je n'avouais pas.
Ni en ce qui me concernait. Ni en ce qui concernait l'un ou l'autre de mes deux collaborateurs.
Et la conversation en restait là.
Peu de temps avant sa mort, j'allai voir Ranc, place des Vosges. Il m'avait fait demander un nouvel exemplaire de ma brochure _Un peu de Vérité sur la mort des Otages_. Il avait égaré, avant de l'avoir lu, celui que je lui avais remis lors de son apparition.[278]
[278] Cette brochure parut, en 1906, à l'Imprimerie l'_Emancipatrice_, 3, rue de Pondichéry. (80 pages in octavo. 300 exemplaires numérotés, non mis dans le commerce.)
Je le vois encore, solide malgré le commencement de paralysie qui lui rendait la marche très difficile, la calotte rouge sur le chef, gai, causeur, comme à l'habitude.
Nous bavardâmes de choses et d'autres.
Avant de le quitter, je lui tendis la main. Et lui, le doigt posé sur le titre de la couverture rouge:
--Allons, cette fois, vous avouez, je l'espère...
--Non... Non. Pas encore... Du reste, je n'y parle pas de l'affaire Chaudey.[279]
[279] Da Costa, dans sa _Commune vécue_ (volume II, pages 97 et suivantes), s'évertue à établir «la vérité» sur l'article du _Père Duchêne_. Il nomme avec raison Advenant. Mais l'interprétation qu'il donne à sa démarche est inexacte. Il ignore également les conditions dans lesquelles fut publié l'article. Ce qu'il écrit n'est donc pas, comme il le croit, la vérité.
Juillet 1901. Nous causons, avec Ranc, de Rigault.
Ranc avait un faible pour les Hébertistes.[280] Il aimait assez qu'on le classât parmi eux. Hébertiste et Blanquiste, Rigault ne pouvait manquer d'avoir les sympathies de Ranc, avec qui il s'était rencontré un peu partout où l'on conspirait et où on luttait, dans les dernières années de l'Empire.
--La dernière fois que je rencontrai Rigault--me conta Ranc--ce fut quelques jours avant l'entrée des troupes. Sur le quai. Il était, autant qu'il me souvienne, avec Da Costa.
Je venais de recevoir des nouvelles de Versailles. Je lui en fis part. Elles étaient très mauvaises. L'armée était aux portes. C'était une affaire de jours. D'heures peut-être.
Rigault me sembla être également renseigné.
--Vous avez pensé, lui dis-je, aux innombrables papiers, nominations, notes quelconques, fiches, celles de l'Empire entre autres... Il faut brûler ça tout de suite... Que de gens compromis si vous les laissez au vainqueur...
Rigault songea un instant.
--Bah! dit-il brusquement. Ce sera bien plus simple... Nous foutrons le feu à la boîte!
--Oui, repris-je. Mais, auparavant, il faut mettre en sûreté les archives de la Révolution. Il y en a à la Préfecture--et je montrais du doigt les bâtiments de la police--il y en a aussi à l'Hôtel de Ville... Toute la Commune, la grande... Ses sections...
Rigault me sembla ignorer la présence, tant à la Préfecture de Police qu'à l'Hôtel de Ville, de ces précieux documents.
--C'est vrai, me dit-il. Je vais, dès aujourd'hui, faire transporter tout en lieu sûr.
Vous savez qu'il n'en fit rien, et que tout, ou presque tout, fut la proie des flammes.
[280] Dans les _Notes Politiques_ qu'il donnait au _Radical_, Ranc écrit (26 septembre 1904): «La _République Française_, répondant à mon dernier article, déclare que je suis resté fidèle à mes vieilles idées jacobines. A mes vieilles idées républicaines et révolutionnaires, oui. Jacobines, non. J'ai la douce habitude d'être traité de vieux jacobin, et cela ne me touche pas autrement. Il faut pourtant que je réclame au nom de la vérité, et je suis enchanté que la _République Française_ m'en fournisse l'occasion. Qu'on m'appelle vieux dantonien, cela me flattera. Qu'on m'appelle vieil hébertiste, cela ne me choquera nullement. Je tiens qu'Hébert est un grand calomnié, et que Chaumette a été un des meilleurs, un des plus intelligents serviteurs de la Révolution. Donc, hébertiste, tant qu'il vous plaira! mais jacobin, non! Je n'ai jamais été de l'église où l'on glorifie Robespierre. Je n'ai jamais fait mes devoirs dans la chapelle de l'Etre suprême. Ceci dit, passons.»
DOMBROWSKI
A maintes reprises, pendant nos longues causeries sur les derniers jours, Brunereau m'avait conté, à Genève, la scène tragique des funérailles du général de la Commune, le mercredi 24 mai au Père-Lachaise.
Là-haut, sur la plate-forme où, depuis la veille, tonnaient les pièces fédérées, les canons s'étaient tus.
Les artilleurs, les servants, les combattants des alentours, tous, avaient quitté leur poste, pour venir embrasser une dernière fois le chef héroïque, blessé à mort, la veille, à la barricade de la rue Myrrha et de la rue des Poissonniers, porté à Lariboisière expirant, reconduit, mort, à l'Hôtel de Ville, d'où, la nuit, à la lueur des torches, il avait été enlevé sur une civière.
Le cadavre avait été, par les soins de Brunereau, mis en bière, revêtu de son uniforme, et enveloppé dans un drapeau rouge.
Vers quatre heures, au moment même, où, sur la place Voltaire, allait se dérouler le premier acte de la tragédie des otages, le corps de Dombrowski avait été, après un adieu poignant de Vermorel, déposé dans un caveau.
Où?
Les restes de Dombrowski étaient-ils toujours là où ils avaient été déposés?
Avaient-ils été enlevés?
Transportés autre part?
Un jour de juillet 1898, je me rendis au Père-Lachaise, résolu à consulter le registre des entrées des morts pendant la Semaine de Mai.
Le registre me fut communiqué.
A la date du 24 mai, une seule entrée est mentionnée.
Sur le registre, je lus:
_Dombrowski, général de la Commune_ (sic), _déposé au caveau Brizard, case nº 7_.
Le cercueil resta dans ce caveau jusqu'au 18 février 1879.
A cette date, le propriétaire du caveau, ayant besoin de la case occupée par Dombrowski, fit enlever le cercueil, qui fut porté au cimetière d'Ivry.
Au cimetière d'Ivry, où je me rendis, il me fut dit--et je vérifiai sur le registre d'entrée--que le cercueil, apporté du Père-Lachaise, avait été, dès son arrivée, inhumé en tranchée gratuite (6e division).
Cinq années après, en novembre 1884, la tranchée avait été _reprise_, c'est-à-dire bouleversée.
Je tentai de savoir si quelques indices n'avaient pas, à l'ouverture du cercueil, attiré l'attention des ouvriers, Dombrowski ayant été, comme je l'ai dit plus haut, mis en bière, revêtu de son uniforme.
Les boutons de la tunique. La plaque du ceinturon. Les débris du vêtement. Ceux du drapeau rouge?
Rien.
Sur la bière, au témoignage de Brunereau, le frère de Dombrowski, présent aux funérailles, avait écrit le nom du mort:
_Jaroslaw Dombrowski._
Quelqu'un n'avait-il pas été frappé par les vestiges de l'inscription?
Rien encore.
Ni dans les bureaux de la Ville, ni au Conseil municipal, personne n'avait prêté la moindre attention à la translation et à la dispersion des restes du général de la Commune.
Où sont-ils aujourd'hui?
Enfouis dans quelque trou? Dormant aux catacombes?
LE MUR
Au Père-Lachaise... Aux obsèques d'un vieux camarade. Les discours sont finis. On reste à causer sur le terre-plein du columbarium, dont les cheminées fument encore. Avrial, Privé, Roullier, Alavoine. D'autres. Les amis descendent, par petits groupes, les allées qui conduisent à l'entrée. Machinalement, tout en causant, nous nous dirigeons vers le Mur. Le pèlerinage habituel.
Nous y voilà.
Une façade de couronnes rouges, pâlies, desséchées, aux rubans déchiquetés par la pluie et le vent. «Aux morts de 1871. Anniversaire de la Semaine sanglante. Aux victimes du grand massacre.» Et, mêlées aux couronnes géantes, apportées par les comités, les associations, les cercles révolutionnaires, d'autres, toutes petites, en perles noires, avec des pensées violettes et jaunes. «A mon père. A mon mari.» Pieux souvenirs, pour ceux qui sont là, sous la terre battue, ou, du moins, que l'on croit être là.
Car, sont-ils là?
Au pied de ce Mur, dorment-ils, les fusillés de la nuit du samedi au dimanche? Ceux de la Roquette, qui «moururent avec insolence» et dont les cadavres troués de balles furent emportés, dans les horribles tapissières ruisselantes de sang, vers la nécropole voisine?
Dorment-ils au pied du Mur, les cent quarante-sept qui furent passés par les armes, tout près, le dimanche matin, sur le tertre, encore verdoyant aujourd'hui, où s'ouvrirent, pour cacher le grand massacre, les épouvantables fosses communes?
Nous échangions, tout en interrogeant les tombes voisines, de rares paroles. A chacun de nous, certainement, les souvenirs revenaient en foule. Là-bas, de l'autre côté, au pied de cette pyramide dont nous voyions, à travers les arbres couverts de givre, scintiller la pointe dorée, étaient les batteries fédérées, qui, pendant quatre jours et quatre nuits, lancèrent sur Paris leurs bordées d'obus.
--Tu y étais, toi? dis-je à Alavoine.
--Oui. J'y étais. Le samedi matin, il nous fallut abandonner les pièces--une dizaine de pièces de 7--faute de munitions. Les Versaillais étaient tout près. Dans l'avenue de Saint-Mandé... Il pleuvait à verse... A côté de nous, depuis trois jours, le cadavre d'un cheval, tué par un obus, qui empestait l'air... Nous ne restions plus guère qu'une quinzaine... Je me souviendrai toujours de la dernière nuit que je passai là. Accroupis, avec deux artilleurs, dont l'un blessé au bras enveloppé d'un linge rouge, dans le caveau de Morny. A côté de nous, un tas d'obus qui n'étaient pas de calibre... L'artilleur blessé jurait «Nom de Dieu! sommes-nous encore trahis!» Nous étouffions là-dedans... Je sortis un instant... Quel spectacle!... Tout Paris, au-dessous de nous, flambait comme une gigantesque fournaise... La moitié de la ville disparaissait sous un nuage colossal. Noir, noir, plus noir que de la poix... A cette heure-là, on ne se battait pas... Quel silence!... Je montai, une cinquantaine de pas à peine, jusqu'à la pyramide blanche--tu sais, le monument de Beaujour. La porte du caveau circulaire était grande ouverte. Une dizaine d'artilleurs ronflaient sur des tas de couronnes jaunes... Vers onze heures du matin, nous partions tous. Il était temps. Quelques heures encore, et nous étions bel et bien pris par les fusiliers-marins...
Privé écoutait, faisant de temps à autre un signe d'assentiment. Lui aussi, était là.
--Quand j'eus quitté les pièces, raconta-t-il, je restai dans le cimetière. Vers le bas. Quelques fédérés, que j'avais rencontrés, et moi. Nous entendîmes les premiers coups de feu des soldats, vers quatre heures. Ils étaient entrés en perçant le mur de la rue des Rondeaux, tout près d'ici... Là...
Privé indiquait de la main un endroit de l'enceinte. Pas loin du Mur.
--Aux premiers coups de feu, continue-t-il, nous grimpons rapidement. Six ou sept. Nous nous cachons dans un fourré de cyprès, proche du monument de Casimir-Perier... Nous sommes restés là des heures. Tirant par-ci par-là un coup de feu. Les soldats n'avançaient pas. Ce ne fut qu'à la nuit tombée que nous entendîmes un grand bruit de pas et de fusils. Ils arrivaient en nombre... Nous n'avions plus qu'à nous réfugier dans la partie du cimetière encore inoccupée... Les soldats bivouaquaient... Moi, vers le milieu de la nuit, je grimpai au sommet du mur d'enceinte, et me laissai tomber de l'autre côté... J'étais hors de danger.
--Alors, on ne s'est pas beaucoup battu, au fond, dans le Père-Lachaise?
--Si. Et non. Par petits paquets. Des coups de feu isolés. Une chasse à l'homme. Toute l'après-midi du samedi... Mais c'est tout... Ceux qu'on a fusillés, ils venaient d'autre part... Ramassés un peu partout. Dans le cimetière même. Dans les escarmouches qui précédèrent l'entrée des soldats...
Nous nous étions éloignés du Mur.
Quelques jours après, je retournais au Père-Lachaise.
Je cherchais depuis longtemps un témoin de l'hécatombe du dimanche matin.
Je le rencontrai.
Un conservateur du cimetière, M. Leprestre. Jeune employé en 1871, il avait vu. Tout vu. Les malheureux qui, serrés, en tas, attendaient la fusillade. Les morts. Les horribles fosses.
--C'était le matin du dimanche, me raconta M. Leprestre. (Je suis ici les notes écrites que j'ai prises de notre conversation.) Vers sept heures. Ils étaient cent cinquante, ou à peu près, groupés dans l'allée centrale, à une cinquantaine de mètres du grand portail du boulevard Ménilmontant. Ils étaient là quand j'arrivai. Depuis combien d'heures? Je ne sais. D'où venaient-ils? Je n'en sais rien non plus. Il y en avait en costume de fédéré. D'autres, la plupart, en blouse ou jaquette. Autour d'eux, une vingtaine de soldats, l'arme au pied... Quand je les vis, j'ignorais le sort qui leur était réservé... Brusquement, un officier supérieur paraît. Il se dirige à grands pas vers le groupe. «Allons, conduisez tout ça là-haut!» Il s'approche d'un officier--un officier de fusiliers-marins--lui parle à voix basse. L'officier fait un signe. Le triste cortège s'éloigne, monte, prend une allée à droite... Je les suis des yeux... Un quart d'heure, une demi-heure--cela me parut long, long--j'entends des détonations...
--Vous ne les avez pas accompagnés?
--Non. On ne m'aurait pas permis de les suivre... Ce ne fut que le lendemain, de grand matin, que je reçus l'ordre de les faire inhumer... J'escaladai la hauteur en quelques minutes. J'avais hâte de voir... Quel spectacle... On en avait fusillé là--nous étions montés tous deux presque près du Mur--sur le tertre... Il y avait, à côté, des carrières, de grands trous creusés... Ils étaient étendus, la face contre terre, presque tous... Tous les pieds nus... Je les fis déposer dans la fosse commune, près des autres...
--Alors, ils ne sont pas au Mur?
Mon interlocuteur hésita... Il cherchait à fixer ses souvenirs.
--Pas ceux-là... Moi, je n'ai vu inhumer que dans les fosses...
--Combien, à peu près?
--Je ne sais pas. On n'a pas compté... Nous avons, depuis ce temps, bien souvent causé de cela, avec ceux qui étaient de mon temps... Un millier. Peut-être moins... Peut-être plus... Je vous dis... On ne les comptait pas.[281]
[281] Le Père-Lachaise reçut beaucoup plus d'un millier de cadavres. A elle seule, l'abominable cour martiale de la Roquette fournit à ses fosses communes douze cents fusillés.
--Et au pied du Mur?
--Je ne sais pas... Il se peut qu'on en ait fusillé là. Comme un peu partout... Il se peut aussi qu'on en ait enterré quelques-uns à cette place... Mais, moi, je vous le répète, c'est dans les fosses que je les ai vu jeter, tous... On les apportait à pleins tombereaux de la Roquette, de la place Voltaire, de partout... Encore un détail... Quand, au départ du lugubre cortège rassemblé dans l'allée centrale, l'officier de fusiliers-marins qui commandait passa près de moi, avant d'obliquer à droite pour atteindre les hauteurs, je le regardai fixement. Et, je vis, nettement, deux larmes briller sous ses paupières... Moi aussi, j'avais le cœur affreusement serré...
A BRÉVANNES
Septembre 1909.--Nous sommes allés en promenade, Lucien Descaves, le docteur Crepel et moi, à Brévannes,[282] où Descaves a un vieil ami, Mathey, qui commanda pendant une quinzaine de jours, en mai, le fort de Vanves.
[282] L'hospice municipal de Brévannes, à Limeil-Brévannes (Seine-et-Oise), a été créé en 1884 par la Ville de Paris pour remédier à l'encombrement des hôpitaux parisiens.
Mathey, qui fut lié avec Félix Pyat, a quatre-vingt-cinq ans sonnés. Toujours alerte, il nous accompagne dans une promenade dans le parc.
--Vous savez, nous dit-il brusquement, Oudet est toujours ici.
Oudet... Le membre de la Commune, élu par les onze mille électeurs des Buttes-Chaumont, à la presque unanimité des voix... Membre de la commission de sûreté générale... Un des plus violents, le plus violent peut-être de l'assemblée de l'Hôtel de Ville. Blessé le vendredi matin, il est rue Haxo, couché sur un canapé, quand on y amène les cinquante otages...
J'ai peu vu Oudet pendant la Commune. Mais, je me souviens d'une nuit passée, en 1870,--une nuit blanche--avec Oudet, chez Vallès, qui demeurait alors rue de Tournon, en face de la caserne des municipaux. Oudet, que nous avions rencontré rue Saint-Séverin, chez Glaser, se croyait poursuivi par la police. Vallès lui avait offert asile--un asile peu sûr, Vallès étant lui-même menacé--et nous avions passé la nuit à causer et à bâtir des plans d'insurrection.
--Il est là-haut, nous dit Mathey, montrant de la main les fenêtres du bâtiment de l'infirmerie. Oh! il est très mal... Il est fini.
Nous montons. Des files de lits blancs. Des vieillards. Et des vieillards encore.
Étendu sur un lit, Oudet. Le masque, jaune, émacié. Les yeux clos. Un cadavre...
--Il a quatre-vingt-six ans, nous dit l'infirmière qui le veille... Il ne peut plus bouger... Il y a deux mois, on pouvait encore le lever... Il n'y voit plus... Et puis, la tête a déménagé... Continuellement, il radote...
--Oui, il radote, dit un vieillard assis sur le lit voisin... Il parle tout le temps...
--Et que dit-il?
--Ah! c'est bien difficile de le comprendre... Rochefort... Rochefort... Vaillant...
Jusqu'au dernier souffle, le vieil insurgé songe encore, dans son cerveau obscurci, aux jours héroïques... Vaillant... la Commune... Rochefort... Les jours de bataille de l'Empire...
Un mois à peine après notre visite, Oudet rendait le dernier soupir. Pauvre comme Gouhier, le membre du comité central, pensionnaire, lui aussi, de Brévannes, où il mourut en 1904. Pauvre comme tous ceux de la Commune qui sont venus abriter, sous les grands arbres de l'asile municipal, ou--les moins heureux--dans quelque salle d'un hospice parisien, la misère de leurs vieux jours.
FIN
Notes et Corrections
_Page 11._--Au lieu de «ce que sont devenus nos prisonniers», lire «ce que sont devenus _nos blessés_».
_Page 85._--Au lieu de Wurth (Émile), lire Wurth (_Gustave_).
_Page 91._--Au lieu de «Léo Melliet écrit à Me Renoult, son défenseur», lire «Léo Melliet écrit à Me Renoult, _défenseur de Lucipia_».--_Même page._ Wroblevski commandait la _troisième_ armée de la Commune. Dombrowski et La Cécilia commandaient les première et deuxième armées.
_Page 97._--La trahison du commandant Gallien n'a pas été prouvée.
_Pages 90, 100 et 106._--Rétablir, pour l'exécution à Satory de Serizier, la date du _25 mai 1872_, jour anniversaire de la fusillade des Dominicains.
_Page 115._--Le mur de la rue de la Chine a disparu sous les immeubles de rapport récemment bâtis sur son emplacement. Il n'en reste que quelques vestiges. L'endroit où Jecker a été fusillé correspond à l'entrée de la maison qui porte le nº 7. Fort heureusement, j'avais eu la précaution de faire exécuter une photographie du mur, quand il était encore intact.
_Page 177._--Au lieu de «Amoureux», lire _Amouroux_.
_Page 264._--Au lieu de «En Pleine Bataille», lire _Matin de Bataille_.
_Page 287._--Les monnaies sont frappées à la presse. On a conservé cependant l'expression «échappée du balancier».--_Même page._ Au lieu de «plus de quatre cent mille», lire «_près de cinq cent mille_».
_Page 296._--Au lieu de «où je restai jusqu'à neuf heures du soir», lire «jusqu'à neuf heures _du matin_».
INDEX ALPHABÉTIQUE
DES NOMS PROPRES CITÉS[283]
[283] Les noms et chiffres en _italique_ renvoient aux notices biographiques en bas de page.
A
_Aconin._--_209._ 220. 233. 303.
_Advenant._--_416._ 417. 419.
_Affre (Mgr)._--_71._
Agar.--283. 284. 286.
_Alavoine (A.)._--_133._ 134. 362. 365. 398. 423. 424.
Allard (le Père).--70.
Alphand.--221. 301.
_Amouroux._--_177._ 430.
Andler.--245.
Andrejewitz.--184.
Antoine.--225. 232. 237.
Appert (général).--58. 262.
Armand.--108.
_Arnold (G.)._--_133._ 293. 296. 297.
Arnold (colonel).--391.
_Arnould (Arthur)._--165. _177._ 362. 375. 417.
Aubouin.--154. 155. 159. 193. 194, 216.
Aubry.--139. 140.