Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 21

Chapter 213,705 wordsPublic domain

Les pièces frappées par la Commune sont d'une exceptionnelle rareté. J'en possède un exemplaire du type connu, celui que l'on peut voir dans les vitrines du musée Carnavalet, où ont été rangés une série de menus objets et de médailles se rapportant à la période insurrectionnelle de 1871.[224]

[224] Cet exemplaire (le mien) de la pièce de cinq francs frappée par la Commune a été reproduit dans l'album _la Guerre_, _l'Invasion_, _la Commune_, d'Armand Dayot, page 299.

Pourquoi ces pièces, frappées au nombre de près de cinq cent mille par Camélinat, sont-elles devenues si rares? Simplement parce que, par ordre supérieur, elles ont été immédiatement retirées de la circulation. Les grosses maisons de banque ont soigneusement écarté celles qu'elles recevaient. La direction des finances les a échangées contre des pièces moins subversives. Ce n'est que par le plus grand et le plus heureux des hasards qu'une de ces pièces peut encore être découverte dans la circulation quotidienne.

La pièce de cinq francs frappée par la Commune ne diffère pas, à première vue, des pièces de la République de 1848, dites à l'Hercule, gravées par Dupré. Une seule marque distinctive, le _déférent_, les fait reconnaître. Le déférent est la marque spéciale à chaque directeur de la Monnaie. Il est placé au revers, à gauche, à la partie inférieure de la pièce. Sur les pièces frappées par la Commune, ce _déférent_ est un petit trident.

Étrangeté de ces pièces. La fameuse légende _Dieu protège la France_ court tout autour de la tranche.[225]

[225] Un second type de pièce portait sur la tranche la mention: _Travail, Garantie Nationale_. (Voir plus loin la lettre de Camélinat.)

Un jour que je blaguais Camélinat à ce sujet:

--Tu aurais dû au moins, lui disais-je, mettre: Dieu protège la Commune! C'eût été plus drôle.

Il n'y a là, bien entendu, rien de la faute du directeur de la Commune. Il fallait frapper vite. Les coins nouveaux n'étaient pas prêts. On n'eut le temps de rien changer au type de 1848. C'est ainsi que Dieu continua à protéger la France et aussi la Commune de Paris, au mois de mai 1871.

_reliques_

La Monnaie était devenue, en peu de jours, le réceptacle de tout ce que les ministères, administrations, monuments, possédaient de métaux précieux, sous forme d'ustensiles ou d'œuvres d'art de valeur douteuse.

Certains ministères[226] envoyèrent de la vaisselle aux armes royales ou impériales. Les trésors des églises ne furent guère inquiétés. Des patriotes zélés, probablement très peu au courant de la pacotille du culte, venaient à tout instant dénoncer à la Monnaie des richesses incroyables qu'ils avaient découvertes, un soir de club, dans tel ou tel sanctuaire.

[226] Pas tous. Au ministère de la Justice, où j'allais souvent déjeuner avec Protot, il m'est arrivé, à maintes reprises, de me servir de couverts d'argent aux armes fleurdelysées.

Parfois, pour les contenter, on envoyait un employé en reconnaissance. Les objets d'art en or et en argent se réduisaient bien vite, au premier examen, à quelques vulgaires lampadaires modernes, en faux bronze doré, comme le commerce des objets pieux en fabrique à la grosse.

Les Tuileries fournirent à la Monnaie une ample moisson de bibelots. Les appartements de l'Impératrice étaient un véritable magasin d'objets de piété. Les reliquaires y furent trouvés partout. Chacun d'eux copieusement garni de débris de toute provenance.

Tous les saints et toutes les saintes étaient représentés, par quelque morceau de leur enveloppe charnelle, dans l'oratoire de la superstitieuse souveraine.

Le moment venu de mettre toute cette bimbeloterie au four, le fondeur, un solide gaillard, prenant un à un les reliquaires, versés dans un panier, les jetait dans le creuset, accompagnant son geste de quelque apostrophe joyeuse.

--A toi, ma vieille Brigitte!

--Mon vieux Nis (saint Denis), tu vas passer un fichu quart d'heure.

Et ainsi pour tous les saints et saintes dont les orteils ou les phalanges se présentaient au fondeur incrédule.

Il était, un jour, arrivé au dernier.

Il le tourne, le retourne, l'ouvre.

Derrière une double porte, un morceau de chiffon. A côté, un papier sur lequel se lit l'inscription suivante: «Morceau du saint prépuce de Jésus-Christ».

--Ah! nom de Dieu, c'est trop drôle... s'exclame le fondeur... Ça doit être meilleur que de la corde de pendu...

Et, de ses gros doigts, il enfonce la relique dans la poche de son gilet.

Qu'est-il advenu du morceau du saint prépuce?

Camélinat, qui m'a conté l'histoire, n'a pu me le dire...

_le dernier jour de la Monnaie_

J'ai demandé à Camélinat de me fixer sur le type des pièces de cinq francs frappées, sur leur nombre, sur les circonstances qui ont entouré le départ, le mercredi 24 mai, des deux fourgons chargés de pièces, pour la mairie du onzième, où siégeait, depuis le matin, la Commune.

Voici la très intéressante lettre que j'ai reçue de l'ancien directeur de la Monnaie en avril et mai 1871:

Paris-Belleville, le 15 septembre 1909.

Mon cher Vuillaume,

Tu me demandes de te fixer, d'une manière complète et définitive, sur les opérations de la Monnaie, pendant ma direction, du 3 avril au 25 mai 1871.

La Monnaie n'a frappé que des pièces de cinq francs.

Elle en a frappé pour une valeur de 2.400.000 francs, représentés par les lingots d'argent qui lui avaient été délivrés, sur ma demande, par le gouverneur de la Banque de France.

Les pièces frappées sont de deux types, différant seulement par la légende frappée sur la tranche.

Les deux types ont une face et un revers communs: ceux des pièces de 1848, dites à l'Hercule, de Dupré.

Au revers, à gauche du millésime, figure un _trident_, choisi par moi comme _déférent_.

Il fut frappé pour 2.350.000 francs de pièces, types ci-dessus de 1848, portant sur la tranche la légende: _Dieu protège la France_.

Il fut frappé pour 50.000 francs de pièces, au même type de 1848, portant sur la tranche: _Travail, Garantie Nationale_.

La légende nouvelle: _Travail, Garantie Nationale_, fut exécutée par deux artistes: le ciseleur Jean Garnier, un des fondateurs de l'Internationale, et le graveur Lupeau. Elle doit être encore à la Monnaie.[227]

Le personnel sous mes ordres se composait de:

André Murat, chef de la fabrication; Perrachon, commissaire général; Lamperrière, chargé du monnayage, et Jean Garnier. Tous fondateurs, comme moi, de l'Internationale.

En dehors des lingots d'argent qui m'avaient été envoyés, j'ai fait usage d'une assez grosse quantité de vaisselle aux armes impériales, provenant des Tuileries et de la Légion d'Honneur, ainsi que d'objets divers et de reliquaires pris dans les appartements de l'Impératrice. Aucune des pièces jetées au creuset n'offrait le moindre caractère artistique.

Les œuvres d'art, même médiocres, étaient envoyées à la commission compétente. Ainsi il a été fait pour un très riche service à bière, un pot et deux gobelets, en argent ciselé et repoussé, signés des orfèvres réputés, les frères Fannière.

Toutes les pièces de cinq francs sorties de la Monnaie, qu'elles aient été faites avec des lingots, seuls ou mélangés à de l'argenterie ouvragée, sont au titre légal.

La frappe, commencée vers le 15 avril, dura jusqu'au 24 mai.

Maintenant, voici ce qui s'est passé, ce dernier jour mercredi 24 mai.

Sur les 2.400.000 francs de pièces frappées, il restait à la Monnaie--les autres ayant été envoyées au ministère des finances--153.000 francs--soit 103.000 francs avec la légende: _Dieu protège la France_, et 50.000 francs avec: _Travail, Garantie Nationale_.

Ces derniers 50.000 francs venaient d'être frappés.

Entre midi et une heure--exactement midi 45--sortaient, par la porte de la rue Guénégaud, deux fourgons, ou plutôt deux prolonges d'artillerie, qui m'avaient été envoyées, de l'Hôtel de Ville, la nuit précédente, par le commandant L...

Les deux prolonges, conduites par des gardes du train des équipages, étaient accompagnées par un détachement--environ 80 hommes--du 232e bataillon.

Elles transportaient les 153.000 francs, moitié en sacs, moitié dans des corbeilles.

Le quai étant balayé par les halles et les obus de l'armée de Versailles, les prolonges tournèrent à droite, gagnant la place Saint-Michel par les rues abritées, Mazarine, Dauphine, Christine, Saint-André-des-Arts, faisant des tours et détours pour trouver un chemin libre, à travers les barricades.

La marche était lente. Place Saint-Michel, un des mulets attelés à l'une des prolonges tomba. Il avait reçu une balle. On coupa les traits et on l'abandonna. Puis on continua par le quai Saint-Michel. Les gardes, se retournant, faisaient le coup de feu.

On marcha ainsi jusqu'au pont d'Austerlitz. Nous dûmes présenter notre laissez-passer pour franchir la barricade qui défendait le pont. Nous prîmes ensuite le boulevard Mazas jusqu'au haut du faubourg Saint-Antoine, puis la rue des Boulets jusqu'à la rue de la Roquette, et, enfin la place Voltaire.

Il était environ quatre heures, quand nous traversâmes la place, pleine de bataillons, prêts à partir aux avancées.

Nous croisâmes le groupe qui, à ce moment même, conduisait Beaufort au mur où il fut fusillé.[228] Nous le vîmes, au milieu d'une foule exaspérée, l'uniforme déchiré, la poitrine nue...

Les prolonges s'arrêtèrent devant la mairie, où, depuis la matinée, siégeait la Commune.

Les gardes montèrent au premier étage les sacs et les corbeilles contenant les 153.000 francs, dont le préposé aux finances me donna un reçu.

Ce sont ces 153.000 francs qui servirent à payer les derniers combattants.

Les gardes du 232e qui avaient accompagné les prolonges, reçurent chacun une pièce de cinq francs.

Je sortis ensuite pour aller, avec Vermorel, visiter les barricades voisines.

Voilà, mon cher Vuillaume, l'histoire du dernier jour de la Monnaie de la Commune.

Fais de cette lettre l'usage que tu voudras, et crois-moi ton vieil ami.

Z. CAMÉLINAT.

[227] Il n'existe plus à la Monnaie aucune trace de l'exécution de cette tranche. Je m'en suis assuré près de la direction.

[228] La lettre de Camélinat, en dehors des renseignements précieux qu'elle donne sur la Monnaie le mercredi 24 mai, fixe, par ce détail, l'heure de l'exécution de Beaufort. (Voir plus haut, page 66.)

POURQUOI DELESCLUZE MARCHA-T-IL A LA MORT?

_à la porte de Vincennes_

Pourquoi Delescluze, le soir du jeudi 25 mai, quitta-t-il la mairie du onzième arrondissement pour aller se faire tuer, volontairement, sur la barricade qui barrait, au Château-d'Eau, le boulevard Voltaire?

Aux premières heures de l'après-midi de ce même jour, Delescluze, accompagné de plusieurs membres de la Commune, s'était rendu à la porte de Vincennes. Il s'agissait de tenter une démarche près des autorités militaires allemandes, en vue d'un armistice ou d'une proposition quelconque à transmettre au gouvernement de Versailles.

Cet incident est resté assez obscur.

Au nombre des membres de la Commune qui accompagnaient le délégué à la Guerre, était Georges Arnold.

C'est d'Arnold que je tiens le récit suivant:

Dans la matinée du jeudi--me raconta Arnold--je reçus, à la mairie du onzième, la visite d'un de mes parents, commerçant, installé boulevard Voltaire, qui me dit connaître quelqu'un qui se chargerait d'obtenir, par l'entremise des Prussiens, l'acceptation par le gouvernement de Versailles de la cessation des hostilités, à certaines conditions à débattre.

Après quelques minutes de conversation, mon parent sortit. Peu après il me mettait en présence de l'intermédiaire.

Je fis part, sans tarder, de la situation à mes collègues de la Commune, qui étaient encore une vingtaine présents à la mairie.

La proposition fut acceptée. Il fut convenu que la délégation, accompagnant l'intermédiaire--passé au rôle de parlementaire--serait composée de Delescluze, Vaillant, Vermorel, et de moi-même.[229]

Nous nous rendrions à la porte de Vincennes, et, après l'avoir franchie, nous prendrions, d'accord avec l'homme qui se faisait fort de mener à bien les pourparlers, toutes dispositions pour remplir notre mission.

Nous partîmes, suivis d'un détachement de fédérés recrutés sur la place Voltaire.

Delescluze était, selon son habitude, en costume civil, chapeau haut-de-forme, pardessus gris, écharpe rouge sous la redingote. Je portais l'uniforme de chef du 164e bataillon. Mes collègues portaient l'écharpe rouge apparente, en sautoir, et, à la boutonnière, la rosette rouge frangée d'or.

Le chemin de la mairie à la porte de Vincennes se fit sans incident.

Il n'en fut pas de même quand nous fûmes à la porte.

Il était entre deux et trois heures quand nous y arrivâmes.

Les gardes de service, quand nous voulûmes franchir le pont-levis, nous barrèrent nettement le passage.

Et comme nous montrions nos écharpes de membres de la Commune.

--Non. Vous ne passerez pas!... Personne ne passera...

Delescluze se nomma.

--Non. Vous ne passerez pas.

Encore une fois, Delescluze protesta:

--Mais je suis le citoyen Delescluze, délégué à la Guerre...

--Personne ne sortira d'ici.

Et, quelqu'un ajouta:

--Nous sommes fichus... Vous resterez avec nous.

Il n'y avait pas à s'insurger. Nous convînmes d'envoyer un de nous chercher l'ordre de Ferré à la mairie du onzième.

Delescluze et nous qui l'accompagnions fûmes conduits, par les gardes, baïonnettes aux fusils, chez un marchand de vins de la place du Trône, en attendant le retour de l'envoyé.

Là, Delescluze se laissa tomber sur une chaise, écroulé, tué par la douleur et la honte.

--Je ne veux plus vivre! répétait-il. Non. Tout est fini pour moi...

Nous n'attendîmes pas l'ordre de Ferré.

Nous reprîmes le chemin de la place Voltaire, et rentrâmes à la mairie, où nous mîmes nos collègues au courant des incidents auxquels nous venions d'être mêlés...

Je n'abandonnais pas cependant le projet.

Je décidai de me rendre à la porte de Montreuil.

Toujours accompagné du parlementaire, je franchis avec la plus grande difficulté les barricades.

J'arrivai enfin à la porte.

Les Bavarois s'étaient avancés jusqu'à une centaine de mètres du rempart.

Le parlementaire se rendit près d'eux.

D'après ce qu'il me dit au retour, il aurait été mis en relations avec un officier supérieur, un colonel, qui aurait écouté ses propositions, mais qui aurait refusé de s'y associer, donnant pour raison qu'il était désormais trop tard.

Quand je rentrai à la mairie du onzième, il était huit heures.

Delescluze n'était plus là.

Mes collègues m'apprirent que, peu après son retour à la mairie, il les avait quittés pour se diriger, par le boulevard Voltaire, vers le Château-d'Eau...

[229] On m'a assuré que Lonclas faisait également partie de cette délégation.

_un témoin_

Il y a quelques années de cela, à la suite d'un article sur la mort de Delescluze, je recevais d'un de mes lecteurs le témoignage suivant. Je le publie sans y rien changer:

Paris, le 14 février 1901.

Monsieur,

Je lis à l'instant votre article. Le jeudi 25 mai, Delescluze, accompagné de plusieurs officiers supérieurs de la Commune, voulait passer la barrière de Vincennes, vers deux heures de l'après-midi.

La garde de service--le 31e je crois--avait ou devait avoir la consigne de ne laisser passer personne, et, sauf le colonel Murat ou Demurat qui, avec une compagnie de garde nationale et des voitures d'artillerie, était allé chercher des munitions au fort de Vincennes, personne ne pouvait passer.

Je me rappelle, comme si c'était hier, le dialogue entre le chef de poste et les officiers.

--Vous ne passerez pas.

--Mais c'est Delescluze, le ministre de la guerre, et nous voulons aller au fort pour nous assurer s'il y a les munitions nécessaires.

Explosion de rires des gardes qui entourent l'état-major.

--Ha! Ha! Ha!... On ne nous la fait pas... celle-là! Vous voulez vous tirer des pieds (_sic_) après nous avoir mis dans le pétrin. Restez-y avec nous. Mais vous ne passerez pas.

Parmi les officiers, quelques-uns font mine de vouloir forcer la consigne.

Mais les gardes croisent la baïonnette, et font observer que les fusils sont chargés.

Delescluze, tout habillé de noir, petit et mince, la barbe et les cheveux tout blancs sous le chapeau haut de forme (je le vois toujours), rappelle ses officiers d'une voix douce, et tous s'en retournent vers Paris, sur lequel flotte un énorme panache de fumée noire.

Les faits de cette journée sont tellement gravés dans ma mémoire, que je pourrais vous dire, heure par heure, tout ce qui s'est passé, ou, plutôt, tout ce que j'ai vu ce jour-là, depuis cinq heures du matin, heure à laquelle je quittai la villa des Rigoles, pour aller à la batterie d'artillerie de la rue de l'Ermitage, où je restai jusqu'à neuf heures du matin.

Veuillez agréer...

X. Parisien de Paris.[230]

[230] Le signataire de cette curieuse lettre est un industriel connu.

_l'intermédiaire_

D'où venaient les propositions faites à Arnold d'abord, et, par lui, ensuite, à la Commune, d'entrer en pourparlers avec les Prussiens?[231]

[231] Maxime Du Camp (_Convulsions_, 8e édition, I. 293) nie formellement l'incident Delescluze. Il n'ignore pas la deuxième démarche d'Arnold, mais il ne sait rien de ce qui se passa à la porte de Vincennes. Il traite de «déposition erronée», le récit, pourtant exact, bien que malveillant, d'un sieur Reculet, qui a assisté à la scène du refus de passage par les gardes. (Voir _Enquête Parlementaire_, 18 mars, édit. en un vol., p. 522).

Malon, dans la _Troisième Défaite du Prolétariat français_ (page 454), dit que «le secrétaire de M. Washburne[232] vint offrir à la Commune une proposition émanée des Prussiens pour un arrangement entre les Versaillais et les fédérés».

[232] M. Washburne était alors ambassadeur des Etats-Unis à Paris. Il avait fait, avec son secrétaire particulier, Mac-Kean, de nombreuses démarches pour faire mettre en liberté Monseigneur Darboy.

M. Washburne a formellement nié qu'aucun membre du personnel de la légation des États-Unis eût été mêlé à ces pourparlers.

Mais pourquoi Malon, qui assistait à la séance que tinrent à la mairie du onzième les vingt membres de la Commune encore présents, a-t-il nommé le secrétaire de M. Washburne?

Pourquoi aurait-il inventé cette fable?

Le secrétaire particulier de l'ambassadeur des États-Unis était alors M. Mac-Kean, nommé à plusieurs reprises par M. Washburne dans la brochure relatant ses démarches en vue de l'élargissement de l'archevêque de Paris.

M. Mac-Kean, qui avait accompagné M. Washburne dans toutes ses visites (à Cluseret, à Raoul Rigault) n'aurait-il pas, à la dernière heure, sans prendre conseil de M. Washburne, conçu le projet dont parle Malon?

J'ai interrogé Arnold, qui, lui, ne se souvient pas du nom de Mac-Kean.

Ce côté de l'incident reste donc encore assez mystérieux.

_je ne veux plus vivre!_

Peu importe.

Ce qu'il faut retenir, c'est le désespoir, la honte de Delescluze, soupçonné, injurié par les combattants de la dernière heure, traité de lâche et de fuyard...

Lui!

--Je ne veux plus vivre! répétait-il à la porte de Vincennes.

Et à Ferré, qu'il rencontra à son retour à la mairie du onzième:

--Je suis épuisé...

Dès cet instant, sa résolution fut prise de marcher à la mort...

MATIN DE BATAILLE

_sous l'Odéon_

Mercredi 24 mai.--Dix heures. On se bat à la Croix-Rouge et rue Vavin. Le Luxembourg va être pris. Je descends, par la rue de Médicis, vers l'Odéon. Je m'arrête quelques instants sous la galerie où s'ouvre l'entrée des artistes. Là, de temps immémorial, qu'il fasse beau ou que la bise souffle, des habitués, professeurs, étudiants, simples voisins, toujours les mêmes, viennent à heure fixe, lire leurs journaux.

Des chaises de paille leur sont réservées. Ils paraissent, l'un après l'autre, choisissent une chaise, l'appuient contre un pilier. Ils vont prendre, à l'étalage du libraire, un journal, s'assoient, lisent. La lecture terminée, ils replient avec soin le journal, en ouvrent un autre.

Plusieurs restent, ainsi, une demi-heure, plus encore, et ne s'en vont que lorsque toutes les feuilles du matin, ou du soir--car ils reviennent vers cinq heures--leur ont passé sous les yeux.

Le coût de la séance est minime. Deux sous, qu'ils vont déposer, sans mot dire, avant d'abandonner la galerie, sur la table de la marchande, la femme du libraire.

Je jette un regard rapide sur la ligne des chaises.

Elles sont vides.

Une seule occupée. Le liseur m'est bien connu. Je me suis approché. Il interrompt sa lecture.

--Eh bien!... Je vous l'avais bien dit... C'est la fin...

Et son regard est plein de commisération. Il me dit, ce regard, que je suis foutu, que l'heure n'est plus à l'enthousiasme et à la folie. Et que la seule chose qu'il me reste à faire, c'est de chercher un coin où ne m'atteignent point les représailles, toutes proches.

La fusillade crépite à quelques centaines de pas. Ma foi, j'ai le cœur serré. Je ne songe certes pas à fuir. Mais, tout de même, j'ai un rude poids sur la poitrine...

Je ne réponds rien. Le liseur me tend la main, se rassied, reprend son journal. Moi, je file vers la rue Racine, qui me mènera au boulevard Saint-Michel, où s'élèvent, depuis la veille, les barricades.

Un coup d'œil au liseur, dont je vois une dernière fois, penchée sur son journal, la barbe rousse.

L'habitué de l'Odéon, c'est mon ancien professeur au lycée de Nantes, qui occupe la chaire d'histoire--je crois ne pas me tromper--à Louis-le-Grand. M. Lehugeur.

_un pavé, citoyen_

Onze heures. Je suis allé voir mon vieil ami Paget-Lupicin à l'Hôtel-Dieu. Me voici, au retour, place Saint-Michel.

--Allons, citoyen, votre pavé...

C'est une belle fille brune, en caraco noir et jupe rose d'indienne, qui m'interpelle.

En grande hâte, on achève la barricade qui défend l'entrée du quai et le Pont au Change.

Je prends mon pavé. Je le dépose sur le tas.

--Merci, citoyen.

Et, de nouveau:

--Allons, citoyen, un pavé.

--Hélas, ma gentille demoiselle, je n'y vois plus clair...

Celui qui parle, je le reconnais. Bouton d'Or, un vieux bohème, dont je revois, dans le souvenir, la face bouffie, couturée de rouge... Bouton d'Or! L'ami de Paragot, l'auteur de la fameuse complainte sur la mort de l'Archevêque de Paris. Celui qui fut tué en juin.

Ah! c'était pourtant un bien brave homme, Que Monseigneur l'archevêque de Paris...

Pauvre Bouton d'Or! On raconte qu'il a occupé une chaire dans un collège. Pion, tout au moins, dans un lycée. L'absinthe l'a terrassé. Ses yeux bordés de jambon pleurent depuis longtemps d'incessantes larmes--larmes d'alcool--qui obscurcissent sa vue et brûlent ses paupières.

Nous allions quelquefois--histoire de voir réunis, serrés les uns contre les autres, le verre d'absinthe à leur portée, la pipe aux dents, ces lamentables bohèmes--nous asseoir sur l'un des bancs de l'établissement qui leur donnait asile: l'Académie de la rue Saint-Jacques, à quelques pas de la rue Soufflot. Adossés aux tonneaux de décoctions alcooliques qui garnissaient le pourtour de la salle, nous écoutions les discussions étranges et animées des pauvres bougres. Politique, art, littérature. Parmi eux, un petit homme à l'œil fou, aux cheveux grisonnants, qui se proclamait avec orgueil secrétaire de Vallès. Nous emmenâmes un jour Vallès avec nous. Il ne le connaissait pas. Mais il lui serra la main. Il conversa avec lui. Le petit homme était saoul de joie et d'orgueil. Le soir, ses camarades de bohème relevèrent sur leurs épaules, et lui posèrent sur le crâne une couronne de papier vert, en le proclamant membre de l'Académie...

Bouton d'Or m'avait reconnu.

--Oui, je n'y vois plus clair... Qu'est-ce que je vais devenir au milieu de tout cela...

Et le pauvre bohème, essuyant ses yeux d'un revers de main, pour les éclaircir, remonta vers le boulevard...

_chez Lapeyrouse_