Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 20

Chapter 203,825 wordsPublic domain

Deux gardes de mon 248e, que je connais depuis les premiers jours du siège, quand nous faisions l'exercice au Luxembourg.

L'un tient à la main un paquet. Quelque chose d'assez volumineux, dans un foulard à carreaux rouges dont les cornes sont nouées.

Il prend la parole, pendant qu'assis à ma table, je parcours les feuilles du matin que vient de m'apporter mon planton.

Mon planton!

Au rez-de-chaussée de ma maison est installé, dans une boutique--je la regarde et la salue comme une vieille amie d'autrefois, cette boutique, quand je passe devant le numéro 9 de la rue du Sommerard--un poste fédéré. Mon planton fait partie du poste. Dès qu'il a su que le Père Duchêne--un tiers du _Père Duchêne_--habitait là-haut, au cinquième, il est venu me trouver.

--Citoyen lieutenant, m'a-t-il dit, vous n'avez pas de planton. Me voici. Je ferai toutes vos commissions. Et, dès le matin, je serai là, à votre porte.

J'ai accepté.

Mon planton a introduit les deux gardes. Il est resté avec eux.

Mes deux visiteurs me content qu'ils viennent de Neuilly, où ils se sont crânement battus. Ils ont eu la veine de ne pas écoper. Ils vont se reposer une huitaine. Et repartir.

--Eh bien! qu'est-ce qui vous amène?

Hésitations. Celui qui tient le foulard noué aux cornes le passe d'une main à l'autre.

--Mon lieutenant...

--Parle. Voyons...

Silence.

Mais, tous deux à la fois, ils ont jeté un regard sur le planton, comme si sa présence les gênait.

J'envoie le planton m'acheter du tabac.

--Voilà, mon lieutenant, c'est pour ce que nous vous apportons...

Celui qui porte le paquet l'a posé devant moi. Il dénoue lentement les cornes du foulard, qui s'étale, et laisse voir, à mes yeux étonnés, deux gentils bronzes, montés sur colonnettes de porphyre rouge et noir.

Voltaire et Jean-Jacques.

Voilà les deux petites statuettes debout.

Mes deux gardes ne disent plus rien.

Sachant que le _Père Duchêne_ gagne pas mal de gros sous, veulent-ils me vendre les deux statuettes?

--Citoyen, me dit l'un, nous avons pensé, l'ami et moi, que ça vous ferait plaisir... Nous, nous n'y connaissons rien. Quand nous avons vu les deux petits bonhommes sur la cheminée du salon, là-bas, nous nous sommes dit: «Ça, ça sera pour le lieutenant.» Nous avons pris aussi des serviettes, des mouchoirs, qui ont bien fait l'affaire de nos citoyennes... Mais, des statues, qu'est-ce que vous voulez que nous foutions de ça?

--Alors, vous avez, je vois, raflé cela dans une villa aux avant-postes?

--Eh oui! Quand on se fait casser la gueule... tant pis pour les cochons qui ont de si belles maisons... Bien sûr, ils doivent jubiler, là où ils sont réfugiés, de savoir qu'on nous troue la peau... Peut-être même bien qu'ils nous tirent dessus...

L'argument était sans réplique. Inutile de discuter. Je tentai quelques timides observations... Le bien d'autrui...

Ah! ils s'en foutaient, du bien d'autrui... Ils en revenaient toujours là:

--Est-ce que nous ne risquons pas tous les jours notre peau?

Je n'avais pas, moi-même, le courage d'insister... Entre ceux qui nous tiraient dessus, ceux qui applaudissaient, à Versailles, aux infamies des belles dames à ombrelles, et les braves lascars dont j'avais deux échantillons devant moi,--mon choix était fait.

Je ne pouvais cependant pas prendre les deux statuettes.

--Alors, lieutenant, vous n'en voulez pas? C'est pas gentil. Depuis deux jours, nous nous faisons une vraie fête de vous faire plaisir.

Et, lentement, ils renouèrent le foulard aux carreaux rouges avec, dedans, Voltaire et Jean-Jacques.

Ils se dirigèrent vers la porte, un peu tristes.

Avant de disparaître, l'un d'eux se ravisa:

--Et si nous les vendions! Nous ne pouvons pas les remporter aux avant-postes, quand nous allons y retourner... Nom de Dieu, voyons, nous les avons bien gagnées...

Le lendemain, je rencontrai sur le boulevard l'un de mes deux lascars.

--Eh bien? Les deux petits bonhommes?

--Lavés!... Quelle noce, le soir. A nous quatre. La femme de l'ami, la mienne et nous deux. Nous avons rigolé toute la soirée... Ça ne fout rien, lieutenant, pourquoi que vous n'en avez pas voulu?

Je me reprochai, presque, à ce moment, de n'avoir pas accepté les deux petits bustes.

Et le remords me prit d'avoir pu, seulement pour un instant, faire de la peine à ces deux braves.

AU CLUB SÉVERIN

Mai.--Un soir. Dix heures. J'erre dans le Quartier, à la recherche de quelqu'un ou de quelque chose qui m'aide à passer la soirée. J'entre à la brasserie de la rue Saint-Séverin. Personne. Le désert.

Si. Quelqu'un. Couché sur une banquette, au fond, le Général.

Le Général, c'est un de notre bande. Jules Ducrocq. Il a hérité de ce surnom après Champigny. Ducrocq, Ducrot,[220] le vrai. Ça se ressemble.

[220] Ducrot (Auguste), commandant la deuxième armée, destinée à opérer sur la Marne. Sa proclamation du 28 novembre 1870 se terminait par cette phrase: «Pour moi, j'en fais le serment devant la nation tout entière, je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux.»

Étudiant en médecine, Ducrocq est aide-chirurgien-major au fort de Vanves.

Il est là avec son ordonnance. Un grand diable qui a la taille d'un tambour-major. Ducrocq, lui, est minuscule. Quand ils marchent l'un près de l'autre, l'aide-chirurgien, petit, petit, dans son uniforme, sabre au côté et bottes à l'écuyère, l'ordonnance, avec des pantalons qui lui viennent à mi-jambe, causant haut, parfois un peu éméchés, ce géant et ce pygmée font la joie du boulevard Michel.

Très brave du reste, le Général. Bon camarade. Cœur d'or. Mais petit. Et, ma foi, le coude toujours en l'air.

--Eh bien, Général, tu n'es donc pas au fort?

--J'y retourne de ce pas...

Ducrocq s'était levé. Il se rassit quand on eut apporté les chopes.

--Et G...? Toujours là-bas?

--G...? Il se fera crever un jour comme un soldat de cible. Figure-toi que son plaisir est de s'asseoir sur le bastion, les jambes pendantes en dehors... Et pendant que la mitraille pleut, lui, il fume sa pipe... Il s'en fout...

L'ordonnance interrompt sans façon son chef.

--Allons, Général. Il faut filer. Tu sais bien que la voiture qui nous conduit là-bas nous attend depuis déjà une heure.

A regret, le Général se décide. Il boucle son ceinturon, coiffe son képi. Je les regarde partir, l'un derrière l'autre, le géant et le nabot.

Me voilà seul. Mais la porte du café s'ouvre. Le visiteur jette, comme je l'ai fait tout à l'heure, un regard désappointé sur la salle vide. Il m'a aperçu. C'est Gill.

Gill s'assied. Muet.

--Mais, qu'as-tu donc ce soir? lui dis-je. Tu as l'air tout retourné.

--J'ai, mon vieux, que je m'em...

--?

--Oui. C'est la fin. Nous sommes foutus. Et qu'est-ce qui va nous arriver? La déportation? L'exil, tout au moins?... Ah! c'est gai! Sale Commune, va... Quelqu'un qui revient de Versailles est venu me voir tout à l'heure, chez Laveur. Il m'a dit que, dans huit jours--tu entends, huit jours--l'armée sera entrée... Ah! oui, c'est du propre...

--Mais non. Mais non... Au contraire... Moi aussi j'ai des nouvelles. Je suis allé ce matin à la Justice voir Protot. Ça va bien... Je t'assure...

A la vérité, j'étais aussi inquiet que Gill. Mais pourquoi ne pas le rassurer?

--Vrai?

--Sûr.

Gill a repris sa face des bons jours. Prompt à passer du désespoir à la confiance.

--Si nous allions au Club? me dit-il brusquement.

--Au Club?

--Oui. Au Club Séverin. Il vient d'ouvrir. Ça doit être drôle.

--Allons-y.

Nous sortons. Nous longeons à petits pas le trottoir de la rue Saint-Séverin, qui s'étrangle après la rue de la Harpe. Derrière les vitres à demi éclairées des chands de vin, par-ci, par-là, des groupes de gardes fédérés, assis autour des tables. Nous voici devant le porche de la vieille église toute noire. Deux ou trois femmes montent les degrés, poussent le tambour, et disparaissent.

--Par Dieu! exclame Gill. On dirait qu'elles vont au salut.

Et, de fait, pas un cri. Rien qui fasse pressentir le club, violent, tapageur. Rien.

Nous entrons.

L'église est noire. Au milieu de la nef centrale, une tache de lumière. La chaire et le banc d'œuvre. Des lampes à pétrole accrochées aux piliers. Les bas-côtés, le chœur, l'abside, tout cela dans l'obscurité. Enfonçons-nous dans le noir. Comme cela, nous serons plus à l'aise. Et personne ne nous verra. Nous ne courrons pas le risque d'être abordés, d'être--qui sait?--réclamés comme assesseurs.

Deux chaises. Nous voici installés derrière un pilier.

Un orateur est à la tribune--la chaire à prêcher.

--Oui, citoyens, c'est le feu grégeois qu'il nous faut... Je demande qu'on organise un bataillon de feu grégeois... En quelques arrosées, les Versaillais sont flambés...

L'homme disparaît. Nous avons, entre deux discours, le temps de regarder.

Fiché au côté gauche de la chaire, un drapeau rouge. En face, au banc d'œuvre, sévères comme les marguillers dont ils tiennent la place, les citoyens du bureau. Président et quatre assesseurs. Sur le banc, un clairon... Qu'est-ce que peut bien faire là ce clairon?

Le président s'est levé.

--Citoyens, la parole est à la citoyenne... (le nom ne m'est pas resté).

La citoyenne est déjà là, les coudes appuyés sur le rebord de la chaire.

--Citoyens...

Mais notre attention est autre part.

--Dommage, me dit Gill, je n'ai pas de crayon. Je croquerais cela...

Dans la nef, une centaine d'auditeurs. Pas plus. Une douzaine de femmes. Les hommes en fédérés. Quelques-uns fument. Les femmes en caracos. Adossés à un pilier, deux gardes assis devant une chaise vide, sur laquelle ils viennent de poser un litre, une miche de pain et du saucisson. Ils mangent et, à tour de rôle, boivent. En silence. Pas de gestes. Comme un respect pour ce qui est toujours pour eux le saint lieu, où, peut-être, ils ont été baptisés et mariés.

La citoyenne déclame toujours. L'assistance a l'air plutôt froide.

--C'est ça, un club! me dit Gill. Ce n'est pas gai... Et dire que, plus tard, les historiens en feront des tableaux flamboyants... Ah! l'Histoire...

Et Gill, repris par son spleen de tout à l'heure:

--Allons-nous-en. C'est moins rigolo que la messe de minuit.

C'était vrai. L'intérêt était plus loin. Le canon des forts tonnait. Et ma pensée, détachée du discours de la citoyenne, de la chaire à prêcher et du banc d'œuvre, s'en allait aux avant-postes. Est-ce que, à ce moment même, les Versaillais, comme l'annonçait Gill tout à l'heure, ne tentaient pas le dernier effort?...

Nous nous dirigions vers la porte de sortie de l'église, quand, brusquement, une sonnerie éclate dans le silence.

Le clairon du banc d'œuvre!

Eh oui! Le président, debout, au milieu de ses assesseurs, tient à la main le cuivre qu'il vient d'ôter de ses lèvres. Le clairon remplace la sonnette pour annoncer la clôture.

A la tribune--d'où est descendue la citoyenne--un officier fédéré agite le drapeau rouge.

--Citoyens, la _Marseillaise!_

Et les cent bouches s'ouvrent. Sous les voûtes de la vieille église, le chant gronde...

--Eh bien! dis-je à Gill, nous n'avons pas perdu notre soirée.

La _Marseillaise_ s'éteint. Les assistants s'en vont. Il ne reste bientôt plus, dans la nef, que deux ou trois femmes, qui éteignent, une à une, les lampes à pétrole. On a oublié le drapeau rouge. Une d'elles le prend, le roule, et le met sous son bras pour l'emporter.

Nous les vîmes filer, glissant sur les dalles.

Quelques groupes s'étaient arrêtés au bas des degrés du porche, causant tranquillement, comme de bons bourgeois du quartier.

Minuit tintait à la vieille cloche de Saint-Séverin...

Quand le jour aura paru, le sacristain balayera la nef, poussera au tas les croûtes de pain, les peaux de saucisson et les culots de pipe. Et le prêtre dira, comme en des temps moins sombres, sa messe coutumière...

CAFÉ D'ORSAY

Mai.--Nous avons bouquiné tout le matin sur les quais, Vermersch et moi.

Nous entrons au café d'Orsay[221] pour y déjeuner.

[221] Le café d'Orsay était situé au coin de la rue du Bac et du quai d'Orsay, en face du pont Royal. Il a disparu lors de l'achèvement des bâtiments de la Caisse des Dépôts et Consignations.

Survient un groupe d'amis. Eudes. Régère. Deux ou trois autres, en grand costume militaire. Ils doivent venir de la Légion d'honneur, toute proche, où Eudes a son quartier-général.

Régère, en uniforme de colonel fédéré. Képi au quintuple galon d'argent, bottes vernies à l'écuyère. Ceinture rouge autour du ventre. Épinglée au côté gauche, la petite rosette à franges d'or des membres de la Commune.

Ses amis sont depuis longtemps assis qu'il cause toujours, gesticulant. Sa face rougeaude s'illumine. Ses moustaches rousses, ses cheveux roux, ses favoris roux, grisonnants, étincellent.

Brusquement, il se laisse tomber sur une chaise, les jambes embarrassées dans son sabre.

Il se relève, détache le sabre, le saisit, et, d'une voix impérieuse, au garçon qui est à l'autre bout de la salle:

--Garçon, accrochez mon épée à la patère.

Régère tend l'épée, puis le képi galonné.

Vermersch me pousse du coude. Et, entre ses dents:

--Il est magnifique.

Vermersch, retenu aux avant-postes pendant les mois du siège--il était aide-chirurgien aux ambulances de monseigneur Bauer--ne faisait que de rares apparitions à notre brasserie de la rue Saint-Séverin. Il ne connaît pas son Régère.

Et je lui conte, toujours _mezzo voce_--nous sommes à la table voisine--qu'après le 31 octobre, Régère, qui était poursuivi, et qui prenait son rôle très au sérieux, en était arrivé à changer presque chaque jour de costume.

Un soir, nous vîmes s'avancer vers la table où nous étions quelques-uns, Vallès, Roullier, Paget-Lupicin, Pilotell, d'autres, un citoyen que nous ne reconnûmes pas tout d'abord, sanglé qu'il était dans un impeccable uniforme de tambour de la garde nationale, passepoils blanc et rouge aux manches et au képi, ceinturon blanchi à la craie. Un vrai tambour, quoi! Il ne lui manquait que les baguettes--et la caisse.

Le tambour tend la main à Édouard Roullier, stupéfait.

--Citoyen tambour, articule Roullier...

Le tambour a mis, d'un air mystérieux, son doigt sur ses lèvres.

Mais Roullier est déjà saisi d'un fou rire.

--Farceur, va!

Le tambour, c'était Régère.

--Attendons qu'ils partent, me glisse Vermersch à l'oreille. Je veux voir de quelle façon guerrière il va recevoir «son épée» des mains de l'officieux.

Ils ont fini. Le garçon distribue les képis et les sabres.

Régère, sanglé, attend.

Nous ne perdons aucun de ses gestes.

Je dois à la vérité de dire que le tambour du 31 octobre, élevé par les électeurs du cinquième arrondissement à la dignité de membre de la Commune, raccrocha le sabre au ceinturon de la façon la plus martiale, tout comme s'il n'avait jamais fait autre chose de sa vie.

CONCERT AUX TUILERIES

Mai.--Dix heures du soir. Jardin réservé des Tuileries, qu'on appelait toujours le Jardin du Petit Prince. Nous nous promenons, Vermersch et moi. Foule énorme. Les massifs illuminés par des lanternes rouges accrochées aux arbustes. Des lampions rouges en bordure des corbeilles et des pelouses. Des draperies rouges à l'estrade des musiciens qui jouent des airs patriotiques, mélangés à des ouvertures d'opéras populaires.

La musique se tait.

Par les fenêtres, ruisselantes de lumières, du Palais, nous arrivent des bouffées de bruits et de chants.

Il y a concert dans la salle des Maréchaux.

--Allons voir ça, me dit Vermersch.

Nous franchissons le portique du pavillon central, le pavillon de l'Horloge. A gauche, deux fédérés, le coude appuyé sur le fusil, gardent l'entrée d'une vaste salle où tout le monde entre sans la moindre difficulté. Nous entrons. Sur toute la longueur, une table longue, longue. Des verres à la centaine, des bouteilles, des canettes pleines de bière blonde, des montagnes de brioches, des biscuits en paquets. Personne n'a, pour le moment, le droit de s'approcher de la table. Le buffet pour l'entr'acte.

Un escalier au fond. Au bas, deux lions de marbre, la patte appuyée sur une boule. Et, adossées aux lions, deux gentilles cantinières, chapeau à plumes et corsage à boutons étincelants, qui offrent, à ceux qui passent près d'elles, une épingle, dont la tête porte un bonnet phrygien émaillé de rouge.

Nous piquons l'insigne à la boutonnière. Les deux cantinières tendent une bourse.

--Pour nos blessés, citoyens!

Nous montons. La porte de la salle des Maréchaux. Une buée de chaleur brûlante. Les lustres énormes, suspendus à la coupole, resplendissent. A l'entrée, une impénétrable masse humaine. Vingt fois, nous risquons d'être aplatis contre les murs. Près de nous, des femmes, emprisonnées dans un flot de citoyens, halètent et s'épongent.

Quelle foule! La formidable haleine qui s'échappe de toutes ces bouches, la poussière que soulèvent ces milliers de semelles en perpétuelle agitation sur le parquet, obscurcissent l'atmosphère de la salle. Les dorures des corniches, les velours des portes et des logettes supérieures, tout, jusqu'aux silhouettes empanachées des Maréchaux, n'apparaissent qu'à travers une grisaille opaque. La mer des têtes s'agite, s'élève, évolue de tous côtés. Près de moi, un officier, au quadruple galon d'argent, botté, sabre au flanc, cause galamment, debout, le képi à la main, avec une grosse dame d'allure bourgeoise, qui s'évente avec son mouchoir.

Bourdonnement d'impatience. Là-haut, dans la galerie qui court autour de la coupole, un homme, l'écharpe rouge en sautoir, se penche vers l'assistance. Il remue les bras. Il parle. On n'entend rien.

Le rideau se lève. Silence.

Sur la scène, une forte femme. Peplum blanc traînant derrière elle. Ceinture rouge à la taille.

Cris. Hurlements. On trépigne. On bat des mains.

La femme chante. Son nom vole sur les banquettes. C'est la Bordas.[222]

[222] Rosalie Bordas s'était rendue populaire en interprétant la chanson _la Canaille_, écrite par Alexis Bouvier au lendemain du meurtre de Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte. Après la déclaration de guerre, elle chanta avec grand succès _la Marseillaise_ à la Scala.

Elle dit, elle mugit le chant qui l'a déjà rendue célèbre. Au refrain, c'est le délire. Toute la salle a repris en chœur:

C'est la canaille, Eh bien! J'en suis!

Je pousse Vermersch du coude.

--Tu ne dis rien...

--Moi? Je regarde les Maréchaux...

Ah oui! Qu'est-ce qu'ils doivent se dire, les Maréchaux!

La Bordas fait un signe.

De la coulisse sort un garde fédéré, qui tient à la main un drapeau enroulé sur sa hampe. Il le tend à l'artiste, qui le saisit, le développe lentement, l'étale tout grand, et s'en enveloppe...

Elle continue de chanter.

Et c'est un spectacle empoignant. Tous les visages vont vers la Bordas. Tous les cœurs battent, sûrement. Je n'oublierai jamais cette apparition. Sur le blanc peplum, comme une large tache de sang, le rouge du drapeau frangé d'or. La chevelure étalée sur les épaules nues, la poitrine large, le bras solide et musclé, la bouche grande ouverte et tordue, le regard fixé là-haut, comme dans une brutale extase. N'ai-je point devant moi la forte femme des _Iambes_ de Barbier--celle qui veut qu'on l'embrasse, avec des bras rouges de sang?

La Bordas, pendant qu'elle dit _la Canaille_, ne symbolise-t-elle pas, pour cette foule enfiévrée, attentive au moindre de ses gestes, l'armée des révoltés, l'armée de cette canaille héroïque qui se bat là-bas, par delà les remparts...

Des trépignements et des acclamations coupent ma rêverie... La scène est de nouveau déserte. La première partie du concert est achevée. C'est l'entr'acte.

--Sortons, me dit Vermersch. Agar doit venir tout à l'heure. Je vais tâcher de la voir. Je te retrouverai ici.

Resté seul, je fais des yeux le tour de la salle magnifique, vidée en un clin d'œil, abandonnée pour la longue table chargée de bouteilles et de verres que j'ai vue tout à l'heure. Et je songe. Je cherche à mettre, sur les traits immobiles des guerriers de la grande épopée, des noms. Voici Ney, Lannes, Davout. Les autres, Masséna, Soult, Oudinot?... Il n'y a que quelques mois, la brillante cour impériale étalait, à cette même place où je suis, ses falbalas éblouissants... Que de choses depuis... Et, si j'avais pu deviner, que de choses encore, toutes proches... Si j'avais su que, dans quelques jours, toutes ces dorures, tous ces lustres, tout, les Maréchaux avec, allaient s'effondrer dans le plus effroyable des incendies...

--Tiens, c'est vous?

Lissagaray.

Si nous allions respirer, tout de même...

Une petite porte. Un escalier étroit qui grimpe dans le noir. Lissagaray me conduit. L'escalier mène, paraît-il, aux combles, d'où nous aurons la vue sur les jardins, et la fraîcheur. Nous sommes arrivés. Par une lucarne ouverte, le ciel plein d'étoiles. Mais il ne fait pas clair là-dedans! Si peu clair, que nous ne retrouvons plus notre point de départ. Ce n'est qu'après une demi-heure de recherches que nous remettons le pied sur les marches de l'escalier. Nous sommes vite en bas. Agar venait de quitter la scène. Vermersch n'était plus là.

Il ne nous reste qu'à partir. Nous repassons devant les deux gentilles cantinières, qui nous tendent encore une fois leur aumônière.

--Citoyens, pour les orphelins de la Commune!

La longue table du buffet est toujours là. Mais la soif, bien excusable, a fait son œuvre. Bouteilles, canettes et verres sont vides. La montagne de brioches a été nivelée au ras de la toile cirée.

Les lampions rouges du jardin fument et s'éteignent. La fête touche à sa fin.

Quelques jours encore, et les Tuileries elles-mêmes auront vécu.

Quelqu'un m'a raconté que, dans cette nuit sinistre où, dans Paris en flammes, le ciel semblait un gigantesque voile de pourpre et d'or, dans la nuit du mardi au mercredi 24 mai 1871, Raoul Rigault alla demander asile à un ami.

Rigault sortait de Sainte-Pélagie, où il avait fait fusiller Gustave Chaudey.

L'appartement, un cinquième, avait un balcon, Rigault se mit au balcon. Appuyé sur la balustrade, il contemplait le terrifiant spectacle, les gigantesques panaches de flammes, les tourbillons de fumée, semés de trous d'or...

--Tiens, cria-t-il brusquement, les Tuileries qui foutent le camp...

Ce que Rigault venait de voir, c'était la coupole de la salle des Maréchaux qui s'abîmait dans les flammes.

Il était exactement une heure un quart après minuit.

LA PIÈCE DE LA COMMUNE

Avril.--Je ne sais ce qui m'a conduit sur le quai.

Je monte voir l'ami Camélinat,[223] qui est installé à la Monnaie, et qui s'apprête à frapper la nouvelle pièce de la Commune.

[223] Camélinat, l'un des fondateurs de l'Internationale. Nommé par la Commune directeur de la Monnaie. Plus tard, député de Paris.

--Eh bien! ça va-t-il, notre pièce de cent sous?

Camélinat me conte les difficultés qu'il rencontre pour se faire livrer des lingots d'argent par la Banque. Ce n'est qu'après engagements sur engagements que M. de Plœuc a consenti à lui donner, par lots de cent mille francs, deux millions d'argent destinés à la frappe.

--Mais la Commune ne pouvait-elle pas, tout simplement, envoyer un bataillon!

Camélinat lève les bras au ciel.

Et après un silence:

--Enfin, j'ai tout de même mes lingots. Je vous apporterai ma pièce nouvelle à quelque jour.

Le mercredi, en pleine bataille, quand les coups de feu éclataient déjà dans le voisinage, par la porte de la rue Guénégaud, deux fourgons sortaient, chargés de pièces, exactement pour 153.000 francs.

Après mille détours, arrêtés à tout instant par les barricades qu'il fallait franchir, les deux fourgons arrivèrent place Voltaire, à la mairie du onzième, où s'était transportée la Commune.

Longtemps après la défaite, un témoin me raconta la scène fantastique. Les combattants de la dernière heure recevant leur solde en pièces neuves de la Commune, déjà marquée par la mort.

Les fourgons avaient été abrités dans la cour intérieure de la mairie. On puisait à pleines mains dans des paniers, pleins jusqu'au bord de pièces à peine échappées du balancier.

_la pièce au trident_