Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 19

Chapter 193,861 wordsPublic domain

--Il faudra déménager cette vieille baraque où nous sommes, au plus tôt, et nous transporter en face. Du reste l'Hôtel-Dieu devrait être hors de Paris, au milieu des arbres et des fleurs.

--Ta baraque, mais on va peut-être te la démolir à coups de canon, bientôt.

Paget reste songeur.

--Ça va cependant toujours bien, là-bas! nous dit-il en montrant l'horizon.

--Oh! très bien! très bien! répondis-je, désolé de l'avoir inquiété.

Paget, qui avait douté un instant de la stabilité de sa direction, sembla satisfait. Nous avions fini le déjeuner.

--Et maintenant, venez voir mes bonnes sœurs.

--Tes sœurs!

--Eh oui! si vous le voulez, mes citoyennes.

_autels et lilas_

Nous entrâmes dans la salle voisine. Des infirmières vêtues de noir, ceinturées de rouge, s'empressaient autour des lits occupés. A la tête des lits, des fleurs. Des fleurs encore sur une console adossée à la muraille.

--Eh bien! mais, et tes sœurs?

--Mes sœurs! mais les voilà, nous répondit Paget en nous présentant les religieuses vêtues de deuil. Ces excellentes filles, nos Augustines d'hier, n'ont pas voulu quitter leurs malades. Elles ont accepté de changer un peu leur costume. Les voici vêtues maintenant en sœurs de la Commune.

Le visage de Paget rayonne. Ce qu'il ne nous dit pas, c'est que lui, révolutionnaire enragé, mais le meilleur et le plus doux des hommes, admire ces braves filles, d'un dévouement et d'une abnégation sans bornes.

Si Paget aime ses sœurs, les Augustines le lui rendent bien. Quand l'armée fut entrée, elles lui offrirent un refuge chez elles, dans leur maison. Et c'est ainsi que notre vieux Paget fut sauvé de l'exécution sommaire.

--Et puisqu'elles m'ont fait une concession sur le costume, reprend notre ami, je n'ai pas voulu être en reste avec elles. Approchez-vous. Dérangez ce bouquet de lilas à la tête du lit. Ma foi, vous voyez, derrière, c'est un Christ. Ceux qui ne veulent pas le voir ne voient que les lilas. Voilà tout.

Nous restions ébahis.

Ce Paget! Était-il malin!

Mais nous n'en avions pas fini de nos étonnements.

--Là-bas... ces grosses gerbes de fleurs... continue Paget... Venez.

Et il fait glisser lui-même, sur le marbre d'une console,--nous croyons que c'est une console--les vases pleins de fleurs des champs.

--Eh bien oui!... C'est l'autel!... Que diable! On n'est pas un ogre, pour être de la Commune!... N'est-ce pas, ma sœur? ajouta Paget en interrogeant du regard une des religieuses qui nous accompagnent.

La sœur rit avec nous, de bon cœur, de l'innocent subterfuge du directeur de la Commune.

--Et cependant, dit l'une d'elles, M. le directeur ne nous permet pas tout. Il nous a refusé ce matin...

--Oui, oui! dit Paget. Mais ça, non! Croyez-vous qu'elles réclament pour leur Sainte-Vierge?

--Allons, mon vieux, dis-je à mon tour, puisque tu as si bien commencé, tu peux continuer. J'appuie la réclamation de tes bonnes sœurs, qui soignent si bien nos blessés.

Le fonctionnaire se réveilla à ce moment:

--Et si Treillard venait ici?

--Mon vieux Paget, Treillard ferait comme nous. Il en rirait...

Il est temps de partir. Le _Père Duchêne_ du lendemain nous réclame. Nous longeons, pour gagner la porte du parvis, les corridors illustrés des noms des révolutionnaires aimés de Paget.

--Et surtout, lui disons-nous en le quittant, ne va pas, pour faire plaisir à tes sœurs, rétablir les noms des saints. Tu en es bien capable, vieux traître...

_pêcheur à la ligne_

Mercredi matin de la Semaine de Mai. Sur le pont au Change. Je croise un camion chargé de tonneaux que tirent quatre vigoureux percherons. A califourchon sur un des chevaux de tête, H...

--Où vas-tu comme ça?

H... me montre du doigt, sans mot dire, la Préfecture de police, qui bientôt va flamber. Déjà, les flammes sortent de l'Hôtel de Ville.[213]

[213] Les premières flammes jaillissent à dix heures du beffroi de l'Hôtel de Ville.

Je songe à Paget. Ce brave Paget... Que fait-il? Pense-t-il à se mettre à l'abri? Allons voir Paget.

J'oblique vers le parvis. J'entre à l'Hôtel-Dieu.

Personne ne sait où est Paget. Il n'est pas dans son cabinet. J'interroge une sœur, qui passe, affairée. Elle ne sait rien.

J'allais retourner sur mes pas, quand un infirmier se présente.

--Tenez, me dit la sœur, celui-ci sait certainement où est M. Paget.

--Où est monsieur le directeur?

--M. Paget? je viens de le voir descendre avec sa ligne...

Avec sa ligne? Quelle ligne? Je n'y comprenais rien. Il faut que l'infirmier, et avec lui la religieuse m'expliquent que chaque jour Paget s'en va, bourgeoisement, sa calotte d'une main, une canne à pêche de l'autre, jeter l'hameçon dans la Seine, sans sortir de l'hôpital.

--Conduisez-moi vers lui sans perdre une minute.

Nous traversons les corridors. Je vois, pour la dernière fois, les inscriptions révolutionnaires passer en grosses lettres rouges devant mes yeux. Adieu, corridor Blanqui! Adieu, corridor Barbès! corridor Proudhon, corridor Lamennais--bien entendu, je ne réponds pas des noms que je cite--je ne vous reverrai plus! Demain, dans huit jours, un pinceau vengeur aura détruit l'œuvre de mon ami Paget...

--Faites attention, nous descendons, me dit l'infirmier.

Je sens une fraîcheur tomber sur mes épaules. Nous nous engageons dans une demi-obscurité. Des marches glissantes, humides, des murs où brillent de longues larmes salpêtrées et verdies par les mousses.

--Mais il me descend dans une oubliette! pensai-je. Paget serait-il déjà prisonnier dans quelque cul de basse-fosse!

Tout à coup, encadré dans le plein cintre d'une arcade pleine de lumière,[214] je vois se détacher de dos la puissante carrure de Paget, accroupi, immobile, tenant la ligne dont m'avait parlé tout à l'heure l'infirmier. A ses genoux une boite en fer-blanc. Accrochée au mur, la calotte légendaire. Le fleuve coule aux pieds du directeur. A un mètre de lui, dans le trouble de l'eau épaissie de vieux cataplasmes jetés par les fenêtres et dont on voit surnager les toiles, le bouchon flotte.

[214] Paget pêchait, assis à l'entrée d'un des «cagnards» de l'ancien Hôtel-Dieu. Voir au musée Carnavalet un tableau représentant les cagnards disparus.

--Ça mord, citoyen directeur? crie l'infirmier.

--Foutre non! répond Paget, probablement désappointé, et mal en veine.

Il est si attentif à sa pêche, qu'il ne se retourne point. Je dois lui frapper sur l'épaule:

--Tiens! Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui par ici?

Paget est tout entier à sa passion favorite, qui ne va point sans une grande tranquillité d'âme.

--Mais, lui dis-je un peu impatienté, tu ne sens donc pas la fumée de l'Hôtel de Ville. Je viens de rencontrer l'ami H... sur le pont, conduisant une voiture chargée de tonneaux de pétrole.... Mon vieux, ça chauffe et je te conseille de remiser tes hameçons... Allons, partons, si tu ne veux pas être fusillé ici même dans une heure, et servir d'amorce à tes poissons.

--Fusillé, moi!

--Eh bien, pourquoi pas? dis-je en riant. Ah! pour un vieux de Décembre, tu n'es pas malin...

Paget renvide enfin sa ligne.

--Mets-la dans l'armoire du coin, dit-il à l'infirmier. Dans l'autre, mes hameçons se rouillent...

Je l'entraînai dans l'escalier sombre. Nous remontâmes en haut. Cinq minutes après, je traversais le pont au Change. A deux heures, le Panthéon était attaqué.

_incendiaire_

Lorsque, quelques mois plus tard, fuyant vers la frontière, je m'arrêtai à Champagnole, où était né Paget, je demandai de ses nouvelles à une auberge où j'avais fait une halte.

--M. Paget, me répondit une accorte jurassienne au corsage amplement garni, mais, monsieur, il a été arrêté par les gendarmes ces jours derniers. On l'a fait partir pour Lons-le-Saunier.

Je fis l'étonné. Qu'avait donc fait M. Paget?

--Ah! mais, monsieur, c'est pour les affaires de Paris qu'on l'a arrêté... C'était un bien brave homme... Vous le connaissiez?

La servante me regardait dans les yeux. Je répondis je ne sais plus quoi, que je l'avais vu avec un ami. Je payai ma dépense, et filai, ne soupçonnant point la brave fille, mais redoutant la curiosité d'un gendarme ou d'un commissaire.

L'arrestation de Paget avait été demandée à la Commission d'enquête par M. le marquis de Quinsonas.

Paget était accusé de complicité dans la tentative d'incendie de Notre-Dame.

--Le gouvernement de l'Hôtel-Dieu--dit M. de Quinsonas--avait été confié par la Commune à un nommé Paget-Lupicin. Il y avait là quatre internes en pharmacie. Ces jeunes gens lui ont demandé les pompes de l'Hôtel-Dieu pour aller au secours de l'Hôtel de Ville. Ces pompes leur ont été refusées. Je ne sais si ce Paget-Lupicin est arrêté. Le général en a-t-il connaissance?

--Je n'en sais rien, répond le général Appert--L'instruction se fait à Paris.[215]

[215] Voir _Enquête Parlementaire du 18 Mars_, édition en un volume, page 286. M. de Quinsonas avait été, pendant la lutte contre la Commune, officier d'ordonnance du général de Cissey.

Paget, arrêté, fut envoyé, le 6 septembre 1871, devant la 7e chambre correctionnelle pour usurpation de fonctions publiques. On essaya bien de lui attribuer une part de complicité dans la tentative d'incendie de Notre-Dame, mais il était trop visible qu'il n'y était pour rien. Paget incendiaire! Incendiaire de Notre-Dame! Lui qui voilait de lilas le Christ des religieuses Augustines! Il s'en tira avec un an de prison.

Sa prison finie, Paget, qui avait usurpé toutes sortes de fonctions, en dehors de la pacifique mission de directeur de l'Hôtel-Dieu, fut pris de terreurs. Il se réfugia à Saxon, dans le Valais, d'où il m'écrivait, le 27 septembre 1874:

... Me voici en Suisse, où je suis venu pour me remettre des attaques d'une apoplexie pulmonaire. J'y resterai jusqu'à la prochaine Révolution, bien que j'aie fait quinze mois de prison et que j'aie purgé la condamnation qui me frappait d'un an de détention.

Je n'ai été condamné que pour usurpation de fonctions à l'Hôtel-Dieu. Je crains qu'on ne revienne à la charge pour usurpation au ministère de l'Instruction publique et à celui des Travaux publics. Je ne suis plus assez fort pour passer des mois et des années en cellule.

Et le brave homme ajoutait un post-scriptum, en quelques lignes, qui disaient ses éternelles préoccupations de vieil étudiant quinquagénaire:

Je ne suis connu ici que sous le nom du Docteur. J'ai déjà habité le pays en 1865 et 1866, pendant un second exil. Ainsi, mets sur l'adresse: «Le docteur Paget». Tu ajouteras Lupicin, si bon te semble.

Le troisième exil de Paget ne devait pas, hélas, être de longue durée. Un journal du Valais, que j'ouvris un jour dans un café, à Zurich, annonçait la mort subite du «docteur Paget, le sympathique proscrit.»

A LA JUSTICE

16 mai 1871. Au ministère de la Justice. Cinq heures. La colonne est par terre. Je ne m'en irai pas sans dire bonjour à l'ami Besson. Depuis qu'il a été officiellement investi des hautes fonctions de concierge, Besson ne quitte plus le large et magistral fauteuil qui orne la loge d'entrée de la rue Cambon. Ce fauteuil est pour lui un trône. Je suis sûr qu'il ne le changerait pas pour le siège du délégué lui-même.

Besson est venu quelquefois avec moi à la brasserie Saint-Séverin. Je l'ai rencontré pour la première fois à la manufacture d'armes du quai d'Orsay. Mon bataillon, le 248e, tardant d'être armé, j'ai fini par regarder avec dédain, presque avec honte, mes brillants galons de lieutenant. J'ai rencontré un jour mon vieux professeur et ami Joseph Moutier, qui m'enseignait la physique à l'institution Barbet, rue des Feuillantines, vers 1863.[216]

[216] Je reparlerai plus loin, dans le chapitre _Matin de Bataille_, de Joseph Moutier.

--Allez donc au quai d'Orsay, me dit Moutier. On y fait des cartouches au lieu de tabac. Vous y verrez X... de ma part.

Voilà comment je fis des cartouches jusqu'au 22 janvier. Le lendemain, ma foi, je jugeai plus prudent de ne plus paraître. N'avais-je pas promis aux amis, en cas de succès de l'émeute, de livrer la manufacture, et, bien entendu, les cartouches avec elle?

Besson faisait, lui aussi, des cartouches. Ou, plutôt nous étions, l'un et l'autre, surveillants d'un atelier de cinq ou six cents jolies filles, qui collaient les amorces au fulminate. Parfois, une amorce éclatait. Toute une tablée s'envolait, pour revenir bien vite, comme de gentils papillons.

Je crois bien que ce furent mes conseils subversifs qui détournèrent Besson de la bonne voie, et qui le lancèrent dans le mouvement. Il était du 11e, un arrondissement dévoué d'avance à la Commune. Quand vint le 18 mars, Besson marcha sur l'Hôtel de Ville avec son bataillon.

Quelques jours après les élections, je ne fus qu'à demi étonné de le voir entrer dans notre échoppe du _Père Duchêne_, rue du Croissant.

--Citoyen Vuillaume, tu me donnes un mot pour Protot? Je veux entrer à la Justice.

--Mieux que cela, tu vas venir le voir avec moi. Je déjeune au ministère ce matin.

A midi, nous étions au ministère. A l'heure de la table, Besson prit place près de moi. C'était une joie pour ce brave garçon de manger avec une fourchette marquée aux armes royales et d'asseoir son postérieur sur les mêmes sièges où s'étaient reposés peut-être des derrières de princesses.

--Cette fois, ça y est bien, me disait-il en se carrant. Nous sommes chez nous.

Le lendemain, quand je revins place Vendôme, je trouvai Besson rayonnant. Je ne sais quelle fonction lui avait été confiée. En capote verte, le képi vainqueur, il causait avec vivacité dans un groupe de fédérés qui gardaient la grande porte de la place Vendôme.

Je revoyais Besson chaque fois que j'allais chez Protot.

Un jour, c'était dans les premiers de mai, Besson me prit à part et m'emmena dans le jardin, ayant, disait-il, à me confier quelque chose de grave.

--J'ai besoin de ta protection. Il y a ici une bonne place libre. Le vieux réactionnaire qui était encore concierge ces jours-ci à la porte de la rue Cambon s'en va. Ce n'est pas trop tôt. On peut me confier ça. Sûr, que je ne laisserai passer personne de suspect... Enfin, parles-en au délégué... Ma femme viendrait avec moi... Ce qu'elle serait contente d'être là! Et puis, c'est pour la vie... Une place sûre.

Je regardai ce brave Besson. Il ne se doutait donc de rien! Il croyait fermement que cela allait durer toujours. Il ne connaissait pas, l'excellent garçon, le mot profond de la vieille Lætitia, qui au milieu des splendeurs de la cour impériale, regardait du coin de l'œil, avec méfiance, toutes ces dorures et tous ces falbalas. «Pourvou que ça doure!» grommelait, avec son accent italien, la mère de César.

Besson, lui, n'avait aucune méfiance. Quand, du portail du ministère où il plastronnait, il avait vu, pendant le jour, scier la colonne, ou caracoler quelques brillants officiers de l'état-major, installé dans l'hôtel en face, sa tranquillité d'âme était complète.

--Un gouvernement qui a le toupet de foutre en bas Napoléon, se disait-il, ça doit être un gouvernement fort.

Et Besson, plus confiant que la mère de César, croyait que cela ne finirait jamais.

Son rêve fut réalisé. Il fut nommé.

Si Besson ne connut que peu de jours la joie et l'orgueil d'être un fonctionnaire important, il savoura ces huit jours de pouvoir avec délices.

Il voulut absolument qu'un soir nous allions, Vermersch et moi, dîner chez lui, dans sa loge.

La femme de Besson, une forte et gentille ménagère, qui était un peu de mon pays, avait bien fait les choses. Elle nous avait préparé un dîner exquis. Pauvre femme! Elle avait apporté là toute sa batterie de cuisine, qui reluisait, appendue aux murs, comme un arsenal.

Besson, lui, avait voulu dîner dans son fauteuil, qu'il ne quittait plus.

Quand nous sortîmes, le canon tonnait. Sur la place, un grand remuement d'hommes armés. Des estafettes arrivaient en courant. Serait-ce la défaite définitive? Mais non. Une simple alerte, comme il y en avait tous les jours.

Nous regagnâmes le Quartier, après nous être arrêtés un instant sur le pont des Arts, écoutant le roulement de la canonnade.

Une large lueur éclairait le ciel à l'horizon. Ce grand silence de la nuit, le fleuve qui coulait mystérieux au-dessous de nous, la bataille que l'on devinait acharnée, là-bas--tout cela était bien fait pour nous serrer le cœur.

--Mon vieux,--me dit subitement Vermersch, avec cette pointe d'ironie gouailleuse qui était pour lui une pose constante--les gens comme Besson sont les vrais heureux. Je te parie qu'il dort maintenant à poings fermés avec sa femme.

--A moins qu'il ne soit à ronfler dans son fauteuil, répondis-je en riant.

Le mercredi 24 mai--le ministère de la Justice avait été occupé par les troupes le mardi--je rencontrai Besson, boulevard Voltaire, à mi-chemin du Château-d'Eau. Équipé. Son chassepot à la main.

--Eh bien! Et ton fauteuil? lui dis-je en riant.

Son fauteuil! il ne le reverrait plus. Il avait même dû, pour échapper aux Versaillais, laisser entre leurs mains sa magnifique batterie de cuisine. Adieu les bonnes soirées, les dîners tranquilles, adieu les honneurs, et la satisfaction d'une bonne place pour la vie, avec la retraite au bout.

--Et qu'est-ce que tu fais par ici? lui demandai-je.

--Mais... j'ai rejoint mon ancien bataillon. Cela ne va pas être longtemps sans ronfler. Pour l'instant, je crois que nous allons foutre le feu là-dedans.

Et il montrait l'église Saint-Ambroise.

Nous nous quittâmes.

Je n'entendis jamais plus parler de Besson.

Longtemps, ses proches cherchèrent à connaître son sort. L'infortuné, brave autant que simple et dévoué, fut-il un de ceux que l'on fusilla à la Roquette, et desquels M. de Mun a dit qu'ils étaient morts «avec insolence»?[217] Dort-il dans quelque square ou dans quelque fosse creusée dans les nécropoles après le massacre? Nul ne l'a rencontré, ni dans les prisons de Versailles, ni en Calédonie, ni en exil.

[217] Voir _Enquête Parlementaire sur l'Insurrection du 18 mars_, édition en un volume, page 295. Déposition de M. le comte de Mun (orthographié par erreur, dans cette édition, de Mung).

PROTOT ET ME ROUSSE

Me Rousse, qui fut bâtonnier de l'ordre et membre de l'Académie française, a laissé, d'une visite qu'il fit à la délégation de Justice en avril 1871, un récit, publié tout d'abord dans la _Revue des Deux-Mondes_,[218] et qui, depuis, a eu les honneurs d'innombrables reproductions. Voici ce récit. Nous n'en donnons ici que la partie purement descriptive:

Comme j'ouvrais la porte de l'antichambre du ministère de la Justice--raconte Me Rousse--deux hommes sortaient, portant, accroché en travers d'un bâton, un seau rempli de vin. L'un d'eux me salua comme une vieille connaissance. Après quelques mots échangés, il me dit qu'il est à la chancellerie depuis sept ans, qu'il y est entré sous le règne de M. Baroche. Voyant que la salle d'attente est pleine de monde, j'ai prié ce brave homme de faire passer ma carte à M. Protot. Au bout d'un instant, je suis introduit par cet huissier improvisé, bras nus et le tablier retroussé, dans le cabinet du garde des sceaux, et c'est bien le cabinet où ont passé les plus hautes gloires de notre magistrature. Dans cette grande pièce solennelle, pleine de si imposants souvenirs, une demi-douzaine d'individus très sales, mal peignés, en vareuse, en paletot douteux ou en blouse d'uniforme, remuaient des papiers entassés pêle-mêle sur des tables, sur les chaises et sur les planchers. Devant le grand bureau de Boulle, j'aperçus un long jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, mince, osseux, sans physionomie, sans barbe, sauf une ombre de moustache incolore, bottes molles, veston râpé, sur la tête un képi de garde national orné de trois galons. J'étais devant le garde des sceaux de la Commune; il se tenait debout, des lettres à la main. En me voyant, il devint très pâle, et m'invita très poliment à m'asseoir pendant que ses secrétaires continuaient à dépouiller la correspondance...

[218] V. _Revue des Deux-Mondes_, 15 juin 1871, _le 18 mars_, par E. de Pressensé. V. E. Rousse. _Lettres à un ami_, II, 287. Hachette, 1909.

Nous causions, un de ces jours derniers, à la Bibliothèque Nationale, avec Protot, de ce tableau tracé par Me Rousse.

Les individus mal peignés, très sales, étaient nos amis dont j'ai déjà dit les noms.[219] Plusieurs fils de riches bourgeois. Bricon, dont le père était plus que millionnaire. Dessesquelle, fils d'un gros huissier de Neuilly, également fortuné. Le premier, mort assistant à Bicêtre du docteur Bourneville. Le second, mort avocat à Saïgon. Da Costa, le frère du substitut de Rigault; son père professeur de mathématiques à Sainte-Barbe. Et d'autres, que Me Rousse a également vus hirsutes et très sales.

[219] V. p. 190, _Déjeuner chez Protot_.

--Mais, à propos, me dit en riant Protot, vous êtes renseigné, mieux que personne, sur la visite de Me Rousse. C'est vous qui me l'avez amené...

Ce fut moi, en effet, qui introduisis Me Rousse dans le cabinet de Protot.

Par une belle matinée d'avril, j'entrais à la délégation de la place Vendôme. Un groupe de fédérés, causant sous la voûte, m'arrêta. Parmi eux, Besson, dont je viens de raconter l'histoire. J'allais poursuivre mon chemin, me diriger vers le cabinet du délégué, quand un nouveau venu s'approche de notre groupe.

--Pardon, messieurs, pourriez-vous me dire à qui je dois m'adresser pour être introduit près de monsieur le ministre de la Justice?

--Vous voulez, citoyen, parler du citoyen délégué?

--Oui..., monsieur... le délégué.

Je regarde le nouveau venu. Le parfait magistrat. Lèvre rasée. Favoris. Haut-de-forme. Pardessus gris...

--Alors, venez avec moi. Je vais précisément vers lui.

Le visiteur me suit, sans mot dire.

A l'entrée de la cour, nous croisons la corvée du poste. Deux fédérés portent le vin dans des seaux. D'autres les vivres.

La grande antichambre, la salle aux portraits, est pleine de monde. Le plus grand nombre en uniforme, dans cette vareuse que nous n'avons pas quittée depuis le siège. Presque seul, mon compagnon est en vêtement civil impeccable. Je suis en lieutenant fédéré...

--Voulez-vous, monsieur, me dit le visiteur, vous charger de faire passer ma carte?

--Mais oui... Donnez... Du reste, entrons ensemble...

Nous entrons... Protot est là... devant le grand bureau de gauche, au fond... Je vais vers lui... J'attends deux minutes la fin d'une conversation engagée avec une dame qui se plaint que son notaire n'ait pas voulu lui remettre des fonds, prétextant qu'il a dû les envoyer à Versailles, en lieu sûr... La dame est partie... Je serre la main de Protot... Je lui remets la carte, qu'il me fait lire... Je n'ai pas eu la curiosité de la regarder. Alors seulement, je sais le nom du visiteur:

Maître Rousse, bâtonnier de l'ordre des avocats.

Protot s'est levé. Devant lui, sur sa table, son képi d'artilleur. Avant d'être commandant du 217e bataillon fédéré, Protot a été, pendant le siège, maréchal des logis-chef de la 2e batterie _bis_ de l'artillerie auxiliaire. Pendant trois mois il a campé, avec sa batterie, sur les crêtes de Nogent, où pleuvaient les obus, entre le fort de Rosny et le fort de Fontenay, en face le plateau d'Avron. Il n'a pas quitté son costume. Sa vareuse, qui a couché avec lui dans la boue et dans la neige, est râpée. Par-dessus sa culotte à large bande rouge, il chausse les bottes courtes qui complètent son uniforme.

Me Rousse a raison. Le «veston» n'est pas de la première fraîcheur. Il a le tort d'avoir fait la dure campagne.

Je m'étais éloigné de quelques pas. Je ne suivis donc qu'à demi la conversation de Protot avec Me Rousse. Il s'agissait de l'affaire Chaudey. Me Rousse, après quelques minutes d'entretien calme, ayant marqué son impatience, j'entendis distinctement Protot disant à son visiteur, d'une voix ferme:

--Monsieur le bâtonnier, vous êtes ici devant le ministre de la Justice.

Les deux interlocuteurs se saluèrent. Me Rousse quitta le cabinet du délégué...

VOLTAIRE ET ROUSSEAU

Mai.--Chez moi.

Ils sont venus deux me voir.