Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 18
Loin encore, à moitié chemin de l'Arc de Triomphe, une large bande blanche, frangée d'or au sommet, se détache sur le fond sombre des troupes. Peu à peu le groupe s'approche. Ce sont des cuirassiers blancs.
Sous le manteau entr'ouvert, qui recouvre entièrement la croupe des chevaux puissants, brillent les lanières dorées de la cuirasse. Le casque étincelant, surmonté de l'aigle orgueilleuse, se recourbe en arrière, cachant la nuque du cavalier. La face moustachue est comme sculptée dans le marbre. On dirait quelque vision des temps antiques, une spirale détachée de la colonne Trajane.
Les cuirassiers blancs passent silencieux, impassibles, avec un bruissement de fer. Au milieu d'eux une voiture qu'ils escortent. Assis sur les coussins, enveloppés dans leurs grands manteaux gris, deux officiers. Qui?
_vergiss mein nicht_
Nous montons jusqu'au Palais de l'Industrie. Une musique militaire est assemblée, accordant ses cuivres, ses hautbois, ses tambours. Les fifres sifflent. Tout autour, les soldats forment le cercle.
Une valse douce s'élève. Et ces hommes, la longue pipe de porcelaine aux dents, leur blague à tabac secouée par la danse, se mettent à tourner comme s'ils étaient à la kermesse.
--Allons-nous-en, dit l'ami qui m'accompagnait. Nous en avons vu assez...
Nous repassons la barricade du quai. Le soldat prussien, astiqué, pimpant, monte toujours sa garde. Le petit pioupiou, las et triste, s'est assis sur les pavés.
Mon ceinturon était encore là. Je n'osai pas le reprendre...
LA COLONNE
_survivants d'Austerlitz_
Mardi 16 mai 1871. Nous avons déjeuné, Vermersch et moi, à côté du journal, chez un petit marchand de vin où nous allons parfois avec Pyat, à l'entrée de la partie étranglée de la rue du Croissant.
--Allons à la place Vendôme, dis-je à Vermersch. Protot nous donnera bien un coin de balcon au ministère.
A peine avons-nous fait quelques pas rue Montmartre, que nous rencontrons Courbet. Nous le connaissons tous deux. Les joyeuses soirées chez Laveur, à la brasserie Suisse, chez Andler! La brasserie Suisse de la rue de l'École-de-Médecine a depuis longtemps disparu. La brasserie Andler, rue Hautefeuille, disparue aussi. Disparue la dernière, l'ancienne pension Laveur de la rue des Poitevins.[201]
[201] La pension Laveur, où fréquentaient Courbet, Pierre Dupont, Vallès, tant d'autres, était installée, au nº 7 de la rue des Poitevins, dans l'ancien hôtel de Thou-Panckouke. Le percement de la rue Danton la fit disparaître en 1896. Un petit-neveu de Laveur a transporté la maison rue Serpente.
Sanglé dans sa vaste redingote bleue, Courbet nous accoste.
--Tu viens place Vendôme? lui dit Vermersch.
Courbet ne répond pas. Il nous semble qu'une inquiétude assombrit son visage. Brusquement, il sort de sa poche une liasse de papiers de tous formats et de toutes couleurs. Il nous entraîne vers un coin isolé de la rue, et, nous mettant sous le nez une des lettres qu'il tient à la main:
--Lisez cela... Mais lisez cela...
A peine ai-je jeté les yeux sur la lettre que nous présentait Courbet, qu'une folle envie de rire me saisit...
--Tu ris, toi, petit... me lance Courbet tout sérieux.
Ah! si je ne ris pas à gorge déployée, c'est que je me pince les lèvres à les faire saigner. A côté de moi, je vois le nez en trompette de Vermersch qui rougit de rigolade. A la fin, je n'y tiens plus, et nous nous en donnons tous deux à cœur joie.
La lettre que nous montre Courbet est une de ces missives idiotes qu'on est exposé à recevoir aux jours de lutte semblable à celle au milieu de laquelle nous vivons tous. Le correspondant imbécile, ou simplement fumiste, menace Courbet de toutes les foudres de l'univers, si la colonne tombe.
--Le jour où «mon vieil empereur» tombera, écrit-il ou à peu près, le fil de tes jours sera tranché, misérable vandale... etc.
Courbet nous en montre ainsi un paquet. Sur l'une, on menace de le poignarder, la nuit, lorsqu'il rentrera seul chez lui. Sur une autre, on le jettera à la Seine quand il passera les ponts--il demeure sur la rive gauche. Une troisième lui prédit la mort à table par le poison, etc. Et ce sont des signatures cocasses, des poignards en croix, des «vieux soldats de Napoléon Ier», des «survivants de la Grande Armée», qui jurent de venger le vainqueur d'Austerlitz sur la peau du pauvre grand artiste.
Nous rassurons de notre mieux Courbet.
--Veux-tu que nous te fassions accompagner par un piquet des _Enfants du Père Duchêne_? lui disons-nous. Ce sont des lascars qui n'ont pas froid aux yeux, et qui se foutent un peu de tes vieux grenadiers...
Courbet finit par rire avec nous. Il est complètement rassuré quand nous arrivons place de l'Opéra.
_place Vendôme_
Une foule énorme emplit la rue de la Paix. Droite dans le ciel d'une pureté superbe--un ciel de Floréal--la colonne se dresse. Le drapeau rouge, fixé à la balustrade, caresse mollement la face de César. Un triple cordage pend du sommet, se rattachant au cabestan qui, tout à l'heure, va tourner et attirer à lui le monument.
Un grondement s'élève de la foule. Est-ce déjà la dernière heure de la colonne?
--Filons vite, me dit Vermersch. On dirait que ça remue!
Pas à pas nous avançons à travers la masse humaine. Nous écoutons ce que disent nos voisins. Peu de gens récriminent. La note dominante est la crainte de voir s'effondrer quelque chose.
--Ça va crever l'égout de la rue de la Paix!
--Si ça démolissait les maisons de la place!
De la colonne, de Napoléon, de la Grande Armée, d'Austerlitz, rien.
Les boutiques sont fermées. Collées sur les carreaux, de longues bandes de papier en croix, pour amortir les vibrations.
Enfin, nous arrivons à la barricade qui ferme la place. Nous présentons nos cartes à la sentinelle.[202] J'examine à mon aise le cabestan, retenu au sol par une ancre, et les deux poulies sur lesquelles s'enroulent les cordages fixés au sommet.
[202] Voir la reproduction de cette carte dans l'album _Guerre, Invasion et Commune_, d'Armand Dayot, page 283.
Quant à la colonne elle-même, j'ai grimpé la veille encore sur son piédestal. Le projet des entrepreneurs de la démolition est fort simple. La colonne coupée «en sifflet» au ras du fût, du côté de la rue de la Paix, a été sciée du côté opposé. L'entaille et la partie sciée représentent, à peu de chose près, l'épaisseur du tube de pierre--et non de bronze, le bronze ne formant qu'un mince revêtement. Par la manœuvre du cabestan, la colonne doit céder à sa base, et tomber sur le lit de fascines et de fumier qui a été préparé au-dessous d'elle. La colonne, n'ayant que trente-quatre mètres de hauteur, ne peut, renversée, atteindre l'entrée de la rue de la Paix.
La barricade traversée, nous nous dirigeons vers le ministère de la justice. Nous avons là nos meilleurs amis. Chaque matin, à peu près, j'y vais déjeuner. Le couvert est mis dans la salle du premier étage qui s'éclaire sur la place. Accrochée à l'un des panneaux, une toile de Daubigny,[203] un champ d'épis mûrs que sape une belle fille, avec un ciel très bas et un bouquet d'arbres.
[203] Ce tableau de Daubigny, _la Moisson_, a été transporté en 1907 au Louvre.
--Un beau jour, je roulerai ce Daubigny, et je l'emporterai, disais-je en riant à Protot, qui présidait la table.
_César écroulé_
Il y a foule dans la grande salle du ministère. Le balcon est déjà tout occupé. Par les fenêtres, largement ouvertes, la place apparaît, grouillante d'uniformes. Le soleil brûle les pavés. Debout, appuyé contre la grille de la colonne, un jeune commandant d'un des multiples bataillons de _Vengeurs_, de _Défenseurs_, ou de _Turcos_. Pantalon rouge, képi rouge, vareuse rouge, sur laquelle scintillent une triple rangée d'aiguillettes d'or.
Aux angles de la place, des musiques, dont les cuivres étincellent.
Au-dessous de nous, cinq ou six membres de la Commune. Miot, avec sa haute taille et sa longue barbe blanche. Ferré, tout petit, le masque envahi par la barbe noire, le nez busqué, deux yeux noirs, noirs, très doux, qui brillent cependant, derrière le lorgnon, d'une flamme étrange.
Sur le piédestal de la colonne, une demi-douzaine d'hommes, causant avec animation, interrogeant du regard l'écorchure du fût.
--Encore quelques coups de scie, commande l'un d'eux.
Et la scie recommence à entamer la pierre. Un léger nuage blanc s'échappe.
--Ça va bien... On peut tirer...
Trois heures et demie.
On tire.
Crac... Le cabestan cède. Les cordes se détendent...
Murmures de déception. On dit qu'il y a des blessés...
On va chercher d'autres poulies... Une grande heure d'attente.
Et l'on roule, dans un coin de la place, à l'abri, la lunette de l'astronome en plein vent, oubliée là, et qui allait être écrasée, elle aussi, bien innocente cependant.[204]
[204] De temps immémorial, «l'astronome» de la place Vendôme avait installé sa lunette sur le trottoir qui encercle la grille du monument. Pour une maigre rétribution, il décrivait aux amateurs les spectacles du ciel. La lunette était restée là pendant le siège et pendant la Commune.
Cinq heures un quart. Sur le piédestal, des hommes enfoncent des coins dans la blessure, au pied du fût. Le monstre résiste. Les musiques, pour faire prendre patience à la foule, jouent la _Marseillaise_. La rue de Castiglione, la rue de la Paix, sont pleines de têtes qu'on aperçoit, grouillantes, derrière les barricades.
Les musiques se taisent brusquement. Un officier paraît là-haut, sur la plate-forme. Il enlève le drapeau rouge, qu'il remplace par un tricolore.
Un frisson court dans mes veines. Il me semble voir osciller la colonne.
L'officier a disparu. Il descend l'escalier.
Si, à cette minute, elle tombait avec lui!
Mais le voici.
Je pousse comme un soupir de soulagement. Quelle folie m'a traversé la cervelle! Ah! elle est encore solide. Pour sûr, le câble va encore une fois se tendre en vain...
Devant mes yeux passe subitement comme le battement d'aile d'un oiseau gigantesque... Un zigzag monstrueux... Ah! je ne l'oublierai jamais, cette ombre colossale qui traversa ma prunelle!...
Blouf!...
Un nuage de poussière...
Tout est fini...
La colonne est à terre, ouverte, ses entrailles de pierres au vent... César est couché sur le dos, décapité. La tête, couronnée de lauriers, a roulé, tel un potiron, jusqu'à la bordure du trottoir.[205]
[205] La Victoire ailée, qui reposait sur la dextre de César, disparut, comme elle avait déjà disparu (pas la même) en 1814. Ses traces ne sont point encore retrouvées.
Le musée Carnavalet possède dans ses vitrines un tout petit morceau du monument brisé le 16 mai. Je connais deux autres échantillons, dont l'un est une tête de soldat arrachée aux frises. L'autre, plus considérable, est l'un des quatre boulons qui vissaient, sur la calotte supérieure, le César jeté bas par la Commune.
Ce boulon, qui était, en 1895, entre les mains de mon ami J.-B. D..., fut scié par lui en trois morceaux. L'un de ces trois morceaux me sert de presse-papier.
_quatre ans après_
Un jour de mai 1875, j'étais allé voir Élisée Reclus[206] à Vevey. Le savant m'avait retenu à sa table. Les déjeuners ne se prolongeaient guère chez lui. Une demi-heure de causerie rapide. Une bonne poignée de main, et au large. Dans la salle du bas on bûchait ferme. La _Géographie universelle_, dont les deux premiers volumes seuls étaient publiés, réclamait tous les instants du proscrit.
[206] Reclus (Élisée), géographe. Auteur de la _Géographie universelle_. Simple garde national, il fut fait prisonnier au plateau de Châtillon (4 avril). Condamné à la déportation. Commué en bannissement. Né en 1830. Mort en 1905.--Son frère Reclus (Elie), auteur des _Primitifs_, nommé par la Commune directeur de la Bibliothèque nationale (30 avril). Né en 1827. Mort en 1904.
Dans la rue, je croise mon ami Slom, ancien secrétaire de Rigault.
--Viens-tu avec moi à la Tour de Peilz? me dit Slom en m'abordant. Nous irons prendre Courbet et nous passerons la journée ensemble.
Nous filons sur la Tour de Peilz, où s'est réfugié le grand artiste, que poursuivent à Paris des haines féroces.[207]
[207] Journalistes, peintres, poètes même, criaient haro sur le grand artiste. Dans une plaquette de 12 pages: _Sauvons Courbet!_, éditée chez Lemerre, M. Emile Bergerat s'écriait:
Qu'il vive! extasié devant son ombilic! Les pouces sur le ventre, à la façon des Carmes! Qu'on l'engraisse! et qu'ouvert nuit et jour au public, Il crève de vieillesse entre quatre gendarmes!
Et le naïf géant qu'était Courbet s'affolait, à la lecture de ces généreuses productions!
--Ohé! déboulonneur! lui crie Slom dès que nous eûmes passé la porte du jardin de la petite maison de la Tour de Peilz.
Courbet ne se retourne pas. Il se contente de jeter dans le silence de la belle après-midi son large rire.
Nous voyons émerger, à travers les feuilles, un vaste dos, autour duquel bouffe une chemise découverte sur un cou de taureau. Courbet peint, la pipe à la bouche, assis sur un tabouret, en face du lac. Deux ou trois amis sont là.
--Déboulonneur! déboulonneur! Quelle bonne blague! Eh bien! oui, j'ai demandé qu'on la déboulonne. Vous entendez: dé-bou-lon-ner. Et non pas la foutre à bas. La déboulonner!
Courbet faisait ici allusion à la pétition qu'il adressait, le 14 septembre 1870, au gouvernement de la Défense nationale, émettant le vœu--nous tenons à reproduire intégralement ce texte--que le gouvernement de la Défense nationale veuille bien l'autoriser «à déboulonner la colonne, ou qu'il veuille bien lui-même en prendre l'initiative, en chargeant de ce soin l'administration du Musée d'artillerie, et en faisant transporter les matériaux à l'hôtel de la Monnaie».[208]
[208] A l'audience du 14 août 1871 (procès des membres de la Commune), Courbet répondant à une interrogation du président, exposait ainsi son projet de déboulonner la colonne et de la réédifier aux Invalides:
_Le président._--Il paraît que la colonne Vendôme vous était particulièrement désagréable. Dès le 14 septembre (1870), vous en demandiez la démolition.
_Courbet._--... Pour moi, cette colonne obstruait. Un individu n'a pas le droit d'entraver la circulation. Cette colonne était mal placée... Moi je ne considérais la chose qu'au point de vue plastique. Je n'avais aucune haine contre la colonne, puisque mon oncle a été un des officiers du premier Empire; mais je voulais la mettre ailleurs, où elle fut mieux en vue. Je voulais la déboulonner. Si vous aviez fait attention, au point de vue de l'art, à cette colonne, vous auriez été de mon avis. C'était une mauvaise reproduction de la colonne Trajane. C'était de la sculpture comme un enfant en ferait. Pas de perspective. Rien. Les figures sont absolument grotesques.
_Le président._--C'est alors un zèle artistique, tout simplement, qui vous poussait à en vouloir à cette colonne.
_Courbet._--Tout simplement. Sur la place Vendôme c'était une prétention malheureuse d'œuvre d'art qui faisait rire les étrangers. Aux Invalides, c'était autre chose. C'était un souvenir militaire qui n'avait pas besoin d'être artistique.
--La déboulonner! continue Courbet. Est-ce que vous ne croyiez pas alors comme moi, et comme tout le monde, que la colonne n'était qu'un gigantesque tuyau de bronze? On nous avait tant vanté les douze cents canons d'Austerlitz! Ah! bien oui! tout en bronze! Vous l'avez bien vue, quand elle a été par terre. Il n'y en avait pas l'épaisseur d'un ongle. A tel point que les nez des grenadiers laissaient percer la pierre. Douze cents canons pour une méchante feuille de métal!
Et Courbet, après un moment de silence, nous raconte une histoire étrange, que je regrette de n'avoir point notée à temps, afin d'en retrouver aujourd'hui les détails exacts avec chiffres et dates.
--Leur colonne! nous disait-il en s'animant. Eh bien! moi, je voulais la reconstruire... Et mieux qu'ils ne l'ont fait, et moins cher. J'en avais bien le droit, puisque je la paye tout seul. Car je la paye avec mes tableaux, qu'ils séquestrent et vendent. Avant de venir ici, après que l'on m'eut notifié ma première saisie, je suis allé au ministère, et j'ai offert de refaire la colonne sur les plans qui me seraient fournis. On m'a renvoyé aux entrepreneurs.
L'histoire devenait intéressante.
--J'avais fait un devis, continuait l'artiste. Mais quand ils me montrèrent ce qu'ils avaient dépensé pour les seuls échafaudages, mon chiffre était déjà dépassé. Je les quittai, et je retournai raconter cela au ministre. Aujourd'hui, c'est fini...
A L'HOTEL-DIEU
_cigares d'un sou_
Rue de Grenelle. Le lendemain du 18 mars. La grande cour du ministère de l'Instruction publique est pleine de fédérés. Les faisceaux formés. Accroupis en cercle sous la voûte d'entrée, une demi-douzaine de gardes jouent aux cartes.
La curiosité me fait passer le seuil. Je franchis la première porte qui se présente devant moi. J'erre à travers des dédales de corridors qui sentent le vieux bouquin et qu'encombrent des piles de papiers jaunis. Brusquement, que vois-je? Assis, devant une petite table, mon vieil ami Paget-Lupicin, un des fidèles de notre petite brasserie de la rue Saint-Séverin. Sa calotte de fourrure, qu'il porte en tous temps--à la main, car il est toujours tête nue, comme le père Gaillard,[209]--posée près de lui.
[209] Gaillard (Napoléon). Cordonnier. Orateur connu des réunions publiques. Nommé par Rossel colonel directeur des barricades (1er mai).
--Qu'est-ce que tu fais là, Lupicin?
--Eh! parbleu! j'ai pris le ministère, auquel personne ne songeait. Je suis seul ici... C'est donc moi qui suis ministre.
Et Lupicin éclata de rire, à cette seule pensée qu'il était bel et bien, à ce moment, grand maître de l'Université.
Ce brave Paget n'était du reste pas le premier venu. Il avait publié, après le 2 décembre, un petit journal d'enseignement, l'_Éducateur Populaire_, qui avait eu un gros succès dans le monde enseignant. Trop de succès même, puisqu'il avait été supprimé, avec adjonction de prison et d'amende pour son propriétaire. Paget, vieux proudhonien, avait publié aussi une petite brochure: _Les droits du travailleur_.
Il vivait parmi nous autres jeunes, bien qu'il eût déjà la cinquantaine.
Sur sa carte électorale, il inscrivait bravement: _Léopold Paget-Lupicin, étudiant en médecine_.
Et quand il nous arrivait de blaguer notre vieil ami:
--Eh bien! après tout... Étudiant... Juin et Décembre ont interrompu mes études. Est-ce ma faute?
Je revins, dès le lendemain, voir Paget. C'était le soir. J'entends une voix de femme accompagnée au piano. Un huissier m'ayant annoncé--quelques-uns des huissiers étaient restés à leur poste--Paget sortit.
--Eh bien, mon vieux! lui dis-je, te voilà déjà corrompu par les grandeurs. De la musique, du piano...
Il me fit entrer dans une salle assez pauvrement éclairée. La sœur de l'un de nous, qui possédait une belle voix de contralto, avait bien voulu faire un peu de musique. Paget me présenta à un haut fonctionnaire du ministère--de l'ancien--qui, un peu gêné, honorait de sa présence les salons du nouveau ministre.[210]
[210] Le haut fonctionnaire était M. de Salignac de Fénelon, qui vint, très loyalement, déposer favorablement au procès de notre ami Albert Callet, qui s'était, en même temps que Paget, Pilotell, Roullier, installé, le 19 mars, rue de Grenelle.
Réception bourgeoise. Canettes de bière. Sirops multicolores, montés par le mastroquet d'en face. Cigares d'un sou. Paget ne voulait pas qu'on dépensât l'argent du peuple en londrès.
--Des cigares d'un sou. Je n'en veux plus d'autres ici, avait-il ordonné impérieusement.
Pendant le règne éphémère de Paget, les londrès furent remplacés par les petits bordeaux. Seule réforme qu'eut le temps d'introduire rue de Grenelle le premier grand maître de l'Université de la Révolution de 1871.[211]
[211] Après les élections du 26 mars, la Commune nomma une commission de l'enseignement. Le 20 avril, elle choisit Vaillant comme délégué à l'Instruction publique.
_au parvis_
Milieu de mai. Une après-midi, nous voyons flamber, à la porte de l'échoppe de la rue du Croissant, où nous vendons le _Père Duchêne_, la face ronde et fleurie de Paget. Treillard, mis par la Commune à la tête de l'Assistance publique, vient de le nommer à la direction de l'Hôtel-Dieu.
--Eh quoi! vous ne venez seulement pas me voir! Demain, on vous attendra à déjeuner... Je ne fais que passer.
--Entendu. A demain.
Le lendemain, nous étions, Vermersch, Humbert et moi, au parvis Notre-Dame. Paget nous attendait, faisant les cent pas devant le portail.[212]
[212] Ce portail--un lourd chapiteau que supportaient quatre colonnes, et un escalier d'accès--n'existe plus. Les bâtiments de l'Hôtel-Dieu qui se trouvaient au Parvis ont été démolis après la guerre.
--Ah! si ma mère me voyait! nous dit en nous abordant, d'un accent tout ému, Paget. Ce qu'elle serait heureuse! Dire qu'elle m'en veut toujours de n'être qu'officier de santé et de ne pas prendre mes inscriptions pour le doctorat. Mais maintenant...
C'était une des sorties familières de notre vieil ami, qui songeait toujours, malgré ses cinquante ans, à passer son doctorat, pour contenter sa maman.
Nous franchissons le portique de l'hôpital. Paget nous précède. Il gravit l'escalier, d'un air digne, son éternelle calotte dansant au bout de son bras. Nous allions nous engager dans un long corridor, quand Paget se retourne, et, d'un air triomphant:
--Eh bien! jeunes gens, vous ne remarquez rien?
Rien que les longues lévites grises et les bonnets de coton des malades qui, entendant des voix, se montrent aux portes.
--Farceurs! mais lisez donc!
En belles lettres rouges, sur le blanc du mur, se détache: _Corridor Blanqui_.
--Et c'est comme cela partout. Tenez... lisez l'arrêté de Treillard.
Une affiche blanche est collée en belle place:
Le directeur général de l'Assistance publique,
Considérant que les noms des salles des hôpitaux et hospices ne rappellent à l'esprit que des souvenirs de fanatisme;
Considérant qu'il est nécessaire de perpétuer la mémoire de ceux qui ont vécu ou qui sont morts pour le peuple, pour la patrie, pour la défense des idées généreuses, nobles inspirations du socialisme et de la fraternité,
Arrête:
Une commission est instituée pour substituer de nouveaux noms dans toutes les salles, cours ou corridors des établissements de l'Assistance publique.
Le directeur de l'Assistance publique, TREILLARD.
Paget n'a pas perdu de temps.
--Ah! les saints! Ce que je les ai badigeonnés! Ça n'a pas été long... Ils n'y reviendront plus.
Nous traversons ainsi--je crois bien que Paget, dans sa joie, nous fit faire le tour de la maison--de nombreux corridors, dont les inscriptions d'hier--corridor saint ou sainte quelque chose--avaient disparu pour faire place à des appellations plus conformes au décret du directeur de l'Assistance publique de la Commune.
Tout le calendrier révolutionnaire avait été mis à contribution. Paget, en vieux proudhonien, n'avait pas oublié son maître.
--Au moins, lui dis-je, tu as eu soin de ne pas mettre trop près l'un de l'autre Barbès et Blanqui...
Paget me lança un coup d'œil qu'il chercha à rendre sévère. Et subitement:
--Et ce n'est rien que cela. Vous allez voir mes sœurs.
_le rêve de Paget_
Paget nous a fait préparer, dans une embrasure de fenêtre du réfectoire, une petite table. Le vieux Spartiate, qui a toujours vécu durement, ne possède à l'hôpital qu'une chambrette, semblable à celle que je lui connais depuis deux ans dans un modeste hôtel meublé du quai Saint-Michel, l'hôtel de Suède. Pas de service spécial pour le citoyen directeur. Pas de domestiques autres que ceux qui servent les malades. Sur la table, dans une assiette, un paquet de cigares d'un sou, les mêmes qui ornaient les soucoupes du ministère de l'Instruction publique, pendant son intérim après le 18 mars.
Paget nous dit ses rêves administratifs.