Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 17
_au club Blanqui_
Blanqui ouvre son club ce soir. Nous irons.
Rue Saint-Denis, numéro 20. Au premier étage d'un café, le café des Halles Centrales. La maison a disparu pour faire place à une construction neuve, l'achèvement des magasins de Pygmalion.
Très peu de monde quand nous entrons. Les fidèles. Eudes, Brideau, que le Quatre-Septembre vient de délivrer. Edmond Levraud. Breuillé. Balzenq, gérant de la _Patrie en Danger_. Albert Regnard, qui sera secrétaire général de la préfecture de police avec Rigault. Caria.[194] Oudet. Édouard Roullier. Granger, qui a payé de sa poche les revolvers de La Villette. Une cinquantaine d'autres.
[194] Caria (Léopold), blanquiste. Prit part à l'affaire de La Villette. A l'état-major de la Légion d'honneur avec Eudes. Condamné aux travaux forcés par conseils de guerre.
Assis sur le rebord du billard, Moutard, mon ancien professeur de mathématiques à l'institution Barbet et à Sainte-Barbe. Moutard, alors jeune ingénieur, a refusé le serment au Deux-Décembre. Plus tard, professeur à l'École polytechnique, inspecteur général des mines. Il est venu là en curieux, comme J.-J. Weiss vient, lui aussi.
Où est Blanqui?
Une table en bois blanc, haussée sur une estrade. Je m'approche. Tridon cause avec un petit homme au nez fortement busqué, le visage rasé, la tête un peu penchée, l'œil noir extraordinairement perçant.
C'est LUI.
Je m'approche. Tridon me serre la main, dit mon nom.
Déjà, à la tribune, devant la table, un homme parle haut. La chevelure rebelle, la parole nerveuse, le geste violent. C'est Lullier, l'ancien lieutenant de vaisseau. Habitué, comme nous tous, de chez Glaser, où il vide, chaque soir, son carafon de cognac.
--Citoyens...
Lullier se penche, désigne du doigt Blanqui, qui cause toujours avec Tridon, moi à côté d'eux.
--Citoyens... ce vénérable vieillard...
Blanqui s'est dressé.
Son regard, dur comme l'acier, luisant comme un tison, s'est dirigé sur Lullier... Lui! Lui!... Un vénérable vieillard!... Une vieille barbe!
Ah! ce regard!
Lullier, tout décontenancé, balbutie quelques mots et disparaît.
_31 octobre_
Minuit. Quelques-uns sont déjà de retour de l'Hôtel de Ville. On cause autour du poêle de Glaser. Au dehors, le rappel bat encore dans la rue de La Harpe.
Un ami, qui sera près de Rigault à la préfecture, Émile Giffault, raconte notre aventure.
--Nous sommes, vers onze heures, dans le Salon rouge, où sont Blanqui, Flourens, Millière et d'autres. Autour de nous, on dit que les bataillons réactionnaires sont en marche sur l'Hôtel de Ville. D'une minute à l'autre, nous allons être envahis. Giffault se penche à mon oreille. Au milieu du brouhaha, il me crie:
--J'ai des bombes dans ma poche.
Que faire?
Sortir avec?
Dangereux.
Où les cacher?
Et nous voilà, à travers les groupes de tirailleurs, à filer contre les murs, cherchant une issue... Une tenture cède... Derrière, le vide. Une porte ouverte... Nous disparaissons... Une salle déserte... Une autre salle... Nous sommes bien seuls... Derrière les tentures, dans l'angle d'une cheminée monumentale, Giffault dépose doucement, comme dans un nid, ses bombes... Le voilà débarrassé.
Tard, après minuit, volets fermés, la brasserie reste pleine et bruyante. A chaque minute, ce sont des arrivées.
Enfin, à trois heures, nous partons.
La nuit est tout en brouillard.
A la hauteur du jardin de Cluny, à deux pas de moi, un ami, que j'ai vu à l'Hôtel de Ville. Un fidèle de Blanqui. Il pleure et sanglote.
--Eh bien! qu'y a-t-il donc?
--Il y a... Il y a, mon vieux, que la Commune est foutue.
_Benjamin Flotte_
Une figure. Benjamin Flotte. Un ancien des grands jours. Ami, ombre de Blanqui. Flotte, les cinq années de détention auxquelles il a été condamné à la suite du 15 Mai terminées, s'en est allé à San-Francisco. Cuisinier d'élite, il a fondé une maison prospère. Il est revenu à Paris dans les environs de la déclaration de guerre.
Un soir, nous causons de Blanqui. Flotte garde le silence.
--Eh bien! toi... Dis-nous quelque chose.
--Quand je l'ai revu, il y a trois mois, pour la première fois depuis le procès de Bourges... c'était chez sa sœur, madame Antoine... Elle m'avait averti, la veille, de son arrivée... Je n'avais pas dormi de la nuit... Le revoir!... Quand j'ai franchi la porte du petit salon que tu connais bien, mon cœur battait... Je le reconnais... Il est là, assis devant une table... Il lit... Nous allons nous jeter dans les bras l'un de l'autre... nous embrasser en vieux frères d'armes... Songez, j'étais à côté de lui, le 15 Mai, à la tribune de la Chambre... J'étais à côté de lui partout...
Et Flotte s'arrête un instant.
--Non... il ne bouge pas...
--C'est Flotte, lui dit sa sœur.
--Ah! c'est toi... Et il me tend, sans se lever, une main que je serre... Ce fut là toutes nos effusions...
--Tu lui en veux? dis-je à Flotte.
--Moi?... Pourquoi?...
Et, moitié riant, moitié attristé:
--Pourquoi lui en voudrais-je?... Non... je ne le pourrais pas.
Flotte, qui touchait à la soixantaine,--visage long, cheveux blancs coupés ras,--resta avec nous pendant la Commune, tout entier à son projet d'échange de Blanqui contre l'archevêque et divers otages.
--Ah! quand nous LE reverrons ici--disait-il, un soir, à Vallès--je me mettrai moi-même aux fourneaux de Glaser, et je vous ferai, de mes mains, ce que vous n'avez jamais mangé... Un délice... Je suis seul à connaître la recette... L'omelette aux foies de poulet...
--Convenu, Flotte, opinait Vallès de sa grosse voix... A quand l'omelette aux foies de poulet?
Hélas!... La défaite vint... Ceux qui survécurent s'en allèrent en exil... Flotte retourna à San-Francisco... Et nous ne sûmes jamais ce qu'était la délicieuse omelette de Benjamin Flotte, l'ami, l'ombre de Blanqui.
_22 janvier_
Le jour s'est levé sur un ciel sombre et glacial. Des bruits sinistres circulent. Dans quelques jours, ce sera la capitulation. Paris est à bout de forces. On distribue parcimonieusement l'horrible pain noir de riz et d'avoine. Les derniers chevaux sont mangés. La veille, pendant que nous étions là, devisant autour du poêle éteint, une vieille femme, proprette, a fait le tour des tables du café, soulevant le couvercle d'un panier d'osier qu'elle portait avec précaution à la main. Dans le panier, un gros matou à la robe tigrée, les moustaches effilées, l'œil jaune coupé d'une raie noire. Appétissant, le matou. Le dernier matou du siège. Pauvre matou. Il n'a pas trouvé acquéreur chez Glaser.
Deux heures. Filons vite. Notre bataillon, le 248e, a rendez-vous rue des Écoles, pour marcher sur l'Hôtel de Ville. Pilotell boucle son ceinturon, coiffe son képi d'artilleur de la batterie Notre-Dame,--la batterie du _Rappel_,--où sont Vermorel, Rogeard, Treillard. Paget-Lupicin sort avec nous, en amateur, sa calotte sous le bras. Roullier nous dépasse de sa haute taille, sa longue barbe d'insurgé de juin constellée de petites étoiles de givre.
Nous rencontrons le bataillon au parvis Notre-Dame. Longuet en tête, dans sa longue capote grise de commandant. Aconin (qui sera adjoint au Panthéon après le 18 Mars) près de lui. Une cinquantaine d'hommes. Le reste n'est pas venu. On dit que ça va chauffer.
Pont d'Arcole. La place de l'Hôtel de Ville est pleine d'une foule bigarrée. La foule des dimanches. Des gardes nationaux. Des femmes. Des enfants. Les fenêtres de l'Hôtel de Ville sont closes. Au coin de l'avenue Victoria, des groupes en armes. Rue de Rivoli, un bataillon débouche. Au-dessus des têtes, le bonnet phrygien, rouge, d'un drapeau.
Nous sommes au milieu du pont, arrêtés, serrant nos rangs modestes. Où allons-nous? Avenue Victoria? Au café de la Garde Nationale, où--nous sommes avertis--sont, avec Blanqui, quelques amis?
Des coups de feu, subits, sans que rien ait pu les annoncer. A toutes les fenêtres de l'Hôtel de Ville, des nuages de fumée blanche... Encore des coups de feu... La place riposte. Et, derrière nous, ripostent aussi des gardes nationaux, embusqués dans les bâtiments, encore inachevés, du nouvel Hôtel-Dieu... De l'Hôtel de Ville, on tire partout. Sur la place, sur l'avenue Victoria, sur l'Hôtel-Dieu, sur le pont, où nous sommes toujours, figés d'épouvante et de colère...
Plus rien. La place est vide... Nous avons avancé... Un groupe vient vers nous... Au milieu une grosse tache rouge... Nous nous approchons.
La tache rouge, c'est un édredon, porté sur deux échelles... Sur l'édredon rouge, un homme étendu... Un képi à quatre galons... Parmi ceux qui accompagnent le blessé, un ami, un habitué de chez Glaser. Lucipia.
--C'est Sapia, nous dit Lucipia.
--Mort?
--Non. Blessé à la hanche. Une balle, là, dans l'avenue... Il levait sa badine pour crier «en avant» quand il a été frappé... Nous le portons à l'Hôtel-Dieu.
Quelqu'un s'approche. Un médecin. Il appuie sa tête sur la poitrine.
Le cortège continue sa route.
Quand il franchit le portique de l'hôpital, le commandant Sapia rendait le dernier soupir.
_au gymnase Paz_
Le lendemain. Cinq jours avant la capitulation. Au gymnase Paz. Rue Toullier. Entre la rue Cujas et les escaliers (disparus) qui, de la voie en contre-bas, montaient à la rue Soufflot. Une grande salle, nue, étroite et longue. Dans un coin, on a poussé les barres parallèles sur lesquelles s'exerçaient, avant le siège, les gymnastes. Je me hisse pour jouir du coup d'œil.
Foule. Des femmes. A la tribune,--une estrade,--un orateur. Une face émaciée, d'une pâleur atroce. Les yeux, noirs, brillants. Barbe noire embroussaillée. Cheveux longs. Briosne.[195]
[195] Briosne, élu membre de la Commune (9e arrondissement) aux élections complémentaires du 16 avril. Refusa de siéger.
La voix, caverneuse, a de superbes éclats.
--Citoyennes et citoyens... Nous résisterons jusqu'à la mort... Paris s'ensevelira sous ses ruines...
Ce sont des applaudissements, des voix qui crient et rugissent.
--Oui... Oui...
Briosne attend. Quand le bruit s'est apaisé, il reprend, de sa voix grave, à l'accent prophétique.
--Citoyennes et citoyens... Quand, dans Jérusalem assiégée par les soldats de Titus, tous les combattants eurent succombé, les femmes, debout sur les remparts à demi écroulés, ramassaient les cadavres de leurs époux et de leurs fils, et les lançaient, superbes de rage et de désespoir, à la face des assaillants...
Un grondement court sur les bancs où les femmes sont assises, le regard fixé sur Briosne, rouges, comme illuminées.
--Citoyennes et citoyens... C'est ainsi que feront nos femmes... Paris peut succomber. Il ne se rendra jamais...
--Je demande la parole, crie une voix que je reconnais à son timbre faubourien.
La voix de notre ami Roullier.
Briosne a fini. Je le vois qui s'en va, la face blême couverte de gouttes de sueur...
La longue blouse bleu pâle de Roullier flotte au-dessus de l'estrade.
--Vous avez entendu le citoyen Briosne, commence Roullier... Eh bien! jurons tous ici de mourir plutôt que de nous rendre aux Prussiens.
Des mains se lèvent.
--Oui. Nous mourrons tous... D'abord, avant de nous rendre, nous mangerons tout... Nous mangerons les chats... Nous mangerons les chiens... Nous mangerons les rats...
La salle se déride. Empoignés tout à l'heure par l'éloquence de Briosne, les nerfs se détendent.
--Oui, vocifère toujours Roullier... Les rats... Nous mangerons nos souliers... le cuir de nos ceinturons... nos gibernes... Est-ce que les naufragés ne mangent pas tout ce qu'ils trouvent sur leurs bateaux?... Ils se mangent quelquefois entre eux...
Roullier est allé trop loin... Un formidable rire secoue la salle, qui se vide.
_les lettres de l'archevêque_
Mercredi 24 mai, de la Semaine sanglante. La bataille se rapproche. Plus d'espoir. Je viens de passer une demi-heure, dans mon logis de la rue du Sommerard, à brûler les papiers compromettants, pour moi et pour d'autres, que deux mois d'insurrection ont accumulés.
Voici des lettres, cependant, que je ne brûlerai pas.
Les lettres de l'archevêque[196].
[196] J'ai déjà parlé plus haut (page 72) de ces lettres.
Sa lettre à M. Thiers, datée de Mazas, le 12 avril.
A cette lettre du 12 avril, le prélat prisonnier a joint une copie du court billet de rappel adressé par lui à son grand-vicaire, l'abbé Lagarde, alors à Versailles. Ce billet daté de Mazas, 19 avril.
Avec ces deux précieux documents, je détiens encore un chiffon de papier, sur lequel l'abbé Lagarde a tracé, au crayon, quatre lignes, adressées au malheureux archevêque.
Ces quatre lignes au crayon sont le refus de l'abbé Lagarde--daté de Versailles--de se rendre à l'appel pressant du prélat prisonnier.[197]
[197] Voici ces deux derniers documents. D'abord le court billet de rappel, daté de Mazas, adressé par le prélat prisonnier à son grand-vicaire:
_L'archevêque de Paris à M. Lagarde, son grand-vicaire._
M. Flotte, inquiet du retard que paraît éprouver le retour de M. Lagarde, et voulant dégager, vis à vis de la Commune, la parole qu'il avait donnée, part pour Versailles à l'effet de communiquer son appréhension au négociateur.
Je ne puis qu'engager M. le grand-vicaire à faire connaître au juste à M. Flotte l'état de la question, à s'entendre avec lui, soit pour prolonger son séjour de vingt-quatre heures, si c'est absolument nécessaire, soit pour rentrer immédiatement à Paris, si c'est jugé plus convenable.
De Mazas, 19 avril 1871.
G... archevêque de Paris.
Flotte n'alla pas lui-même à Versailles. Ce fut le jeune fils de madame Antoine (sœur de Blanqui) qui s'y rendit, porteur du billet de rappel de Monseigneur Darboy.
Quand Antoine se présenta au domicile de l'abbé Lagarde--je tiens de lui-même ces détails qu'il me donna dès son retour de Versailles--il lui fut répondu que le vicaire-général était en conférence et qu'il lui était impossible de se déranger.
Antoine fit remettre à Lagarde le billet de l'archevêque. Quelques minutes après, un domestique lui rapportait un chiffon de papier sur lequel le grand-vicaire avait transcrit au crayon, cette réponse laconique mais claire:
M. Thiers me retient toujours ici, et je ne puis qu'attendre ses ordres, comme je l'ai plusieurs fois écrit à Monseigneur. Aussitôt que j'aurai du nouveau, je m'empresserai d'écrire.
LAGARDE.
A dater de ce jour, Lagarde ne donna plus signe de vie. Quand il revint sain et sauf à Paris, l'archevêque son maître était tombé sous les balles de la Roquette.
Que vais-je faire de ces pièces, intéressantes pour l'histoire future?
Je décide de les remettre à Flotte.
Je rencontre Flotte chez lui, dans son petit hôtel meublé de la rue de la Huchette.
Nous descendons tous deux. La rue Saint-Séverin est à deux pas. Nous entrons chez Glaser.
Personne.
Quel contraste avec les bruyantes tablées d'il y a quelques jours!
Où sont les uniformes, les galons, les écharpes rouges?
Nous nous asseyons, silencieux, le cœur serré.
Je remets à Flotte les lettres de l'archevêque et le billet de Lagarde.
--Je te les rendrai--me dit le vieux camarade--quand nous nous reverrons...
Je ne revis jamais Flotte.
Je ne devais plus, depuis cette matinée du 24 mai 1871, franchir la petite porte, aux barreaux de bois peint en vert, de la brasserie de la rue Saint-Séverin--de chez Glaser, comme nous disions.[198]
[198] Glaser mourut en janvier 1871, victime de l'épidémie de petite vérole qui sévit en ces jours déjà si lugubres. Nous le conduisîmes au cimetière Montparnasse. Pendant que l'un de nous prononçait, sur le bord de la fosse, quelques paroles d'adieu au vaillant camarade (Glaser était capitaine dans un bataillon de marche de la garde nationale), un obus éclata tout près au milieu des tombes.
L'ENTRÉE DES PRUSSIENS[199]
_premier mars 1871_
Boulevard Saint-Michel. Après minuit. Le tocsin sonne à Saint-Séverin. Des groupes défilent silencieux, à pas pressés, se dirigeant vers les quais. Au matin, aux premières lueurs du jour, cette nuit peut-être, dit-on, les Prussiens vont entrer.
[199] L'insurrection n'est point encore, à cette date du 1er mars, maîtresse de Paris. Mais nous sommes, depuis la capitulation, en pleine ville révoltée.
Je rencontre quelques gardes de mon bataillon, le 248e. Allons où vont les autres. Aux remparts. Tout le long de la route, nous croisons des compagnies en armes. Place de la Concorde, les statues des Villes de France sont voilées de noir. Un long crêpe les recouvre tout entières, comme d'une lugubre cagoule.[200] A l'Arc de Triomphe, les avenues sont pleines de monde. Soldats, gardes nationaux, curieux angoissés. Le mutisme de cette foule est terrifiant. Seul le bruissement des fusils que l'on met, de-ci de-là, en faisceaux, rompt le mortel silence.
[200] Les statues étaient encore voilées de noir en avril. Le _Père Duchêne_ numéro 36 du 1er floréal (20 avril) demande que ces voiles soient enlevés:
«Ça n'est plus un voile noir qu'il faut mettre aux bonnes villes de France, «C'est un drapeau rouge qu'il faut leur foutre dans la main!»
Aux bastions. Deux heures sonnent quelque part. Il y a là quelques bataillons, mêlés les uns aux autres. Des gardes se sont abrités, pour dormir, dans les casemates. L'interrogation est partout la même. A quelle heure vont-ils entrer? Et nous écoutons. Nous tendons nos oreilles.
Sonnerie lointaine de clairon... Serait-ce déjà le signal? Autre sonnerie plus rapprochée... Plus de doute. Ce sont eux!
Et il nous semble entendre le galop des chevaux qui se rapprochent... La porte va s'ouvrir. Ils vont faire irruption... Fuyons. Fuyons vite...
Nous redescendons la longue avenue.
La foule de l'arc de l'Étoile s'est dispersée. Seuls, une centaine de gardes, qu'entourent des gamins. Nous nous arrêtons.
--Ils arrivent... Ils sont tout près...
Nous nous trompions. Les vainqueurs ne devaient entrer qu'à huit heures. Les hussards les premiers, en éclaireurs. A trois heures, le gros des troupes ennemies franchissait les murs, après la revue passée à Longchamp.
_bonjour, petit soldat!_
Nous retournons au quartier latin. Déjeuner à midi, à notre brasserie de la rue Saint-Séverin. Tous sont là. Vallès, Longuet, Rogeard, Gill, Pilotell, Frémine, en costume d'artilleurs. L'ami Maître en chasseur de Vincennes. Humbert, Lullier, Rigault. D'autres et d'autres encore. Je raconte notre course de la nuit. Le vieux père Beslay, qui a soixante-seize ans, entre. Au portail de sa maison de la rue du Cherche-Midi, il a fait planter un drapeau noir. Il nous dit que partout, dans les rues qu'il vient de traverser, les boutiques sont fermées. Partout le signe du deuil de la ville profanée. Pas de journaux.
Je sors avec un ami du _Vengeur_ de Pyat, Henri Bellenger. Machinalement, nous longeons les quais. Nous refaisons la route que j'ai faite la nuit. Dès le pont Solférino, un grouillement confus, semé de taches brillantes, nous apparaît le long de la berge du fleuve, à l'angle du pont de la Concorde.
A mesure que nous approchons, les taches brillantes se dessinent et prennent forme. Ce sont les casques prussiens. Les taches sombres sont les uniformes et les noires chenilles des Bavarois. Nous sommes bientôt assez près pour entendre hennir les chevaux.
Irons-nous plus loin? Le rouge nous monte au front. Notre visite aux vainqueurs n'est-elle pas comme une trahison? Notre cœur ne se serre-t-il pas au souvenir de ceux de nos camarades qui sont restés là-bas, par delà les remparts, dans les champs recouverts de neige sanglante...
C'est décidé. Nous irons.
Nous voici sur la rive droite, en face de la barricade élevée au coin de la terrasse des Tuileries et du quai. Une étroite allée forme passage. De notre côté, du côté français--en ce jour maudit, il y a dans Paris une terre allemande--un petit pioupiou, triste, l'air lassé.
--Bonjour, petit soldat!
Le pioupiou ne répond pas. Du bout de son fusil, il montre, dépassant les pavés, la pointe du casque de l'étranger qui monte lui aussi sa garde, à deux pas, de l'autre côté--le côté prussien.
Le soldat nous inspecte rapidement du regard. Il est sévèrement interdit de conserver un vestige quelconque d'uniforme.
--Il faut ôter ça!
J'ai gardé, par habitude, mon ceinturon, un beau ceinturon d'officier, dont la plaque au coq gaulois brille au bas de mon gilet.
J'enlève le ceinturon que je jette sur les pavés.
Nous passons.
Le soldat prussien, un fort gaillard à barbe rousse, gros, dodu, joufflu, ne bronche pas.
Ce qu'il a l'air bien portant, le bougre! Quel contraste entre ce colosse qui n'a certainement jamais manqué de rien pendant la campagne, aussi dure et aussi périlleuse cependant pour lui que pour les nôtres, repu de saucisses et de bière, gonflé de santé et d'orgueil--et notre pauvre petit pioupiou, hâve, chétif, débraillé, dont le ventre rentré atteste les nuits sans sommeil et les jours sans vivres... Ces deux soldats disent à eux seuls toute la raison de notre défaite.
_Parisse! Parisse!_
Place de la Concorde. Les beaux et reluisants soldats prussiens! Ils sont tous comme la sentinelle. Astiqués, brossés, cirés, engraissés--exprès, peut-être, pour l'entrée. Des hussards rouges, des cuirassiers blancs, des Bavarois bleus, des casques à pointe, des casques à boule, des casques surmontés de l'aigle. Des sabres qui traînent en ferraille sur le pavé. Voici un groupe d'une cinquantaine d'hommes marchant au pas, commandés par un officier. Leurs coiffures sont couronnées de feuillages arrachés aux arbres des quinconces des Champs-Élysées. Nous les suivons des yeux. La grille du jardin s'ouvre. Ils vont visiter, nous le sûmes plus tard, les galeries du Louvre, les Tuileries, qui ne garderont pas longtemps--châtiment mérité--les traces des pas des vainqueurs.
Près de la fontaine, un officier à casquette plate caracole, montrant du doigt les têtes enveloppées de crêpe des statues, les chevaux de Marly qu'on a renfermés, dès l'annonce du bombardement, dans des caisses. L'officier se penche sur sa selle pour causer avec cinq ou six jeunes gens en béret et longues tuniques d'uniforme. Du bout de sa cravache, il montre la Madeleine et, faisant demi-tour, le Palais-Bourbon.
Le groupe se rapproche du quai. Là, c'est le magnifique spectacle de Paris dans le lointain, avec la ligne majestueuse du fleuve, les ponts, les dômes, les flèches, les clochers, les tours. Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, le Palais de Justice, la tour Saint-Jacques. Tout cela, c'est le mystère. La barricade défend d'aller plus loin.
--Ah! Parisse! Parisse! s'exclament les soldats avec leur accent germain. Parisse!
Et ils tendent les bras vers l'horizon, comme s'ils voulaient saisir et emporter avec eux toutes ces merveilles et toutes ces richesses qu'ils ne font qu'entrevoir, comme dans un rêve...
C'était bien la peine de prendre Paris, de souffrir, de risquer cent fois la mort, de se couronner de lauriers, pour être parqués ici comme un troupeau de prisonniers!
_cochon de Prussien!_
Cours-la-Reine. Cavalerie. Artillerie. Les canons allongent leur col d'acier. Ce sont ces canons qui nous ont vaincus. La légende court, depuis les premières batailles, que, tandis que nos artilleurs faisaient rage, les soldats prussiens mangeaient tranquillement la soupe derrière leurs batteries. Nos projectiles ne les atteignaient pas. Aussi, ce qu'on les regarde, ces canons! Les chevaux sont liés aux arbres. Souvenir des Cosaques et de l'Invasion. Près des pièces, les soldats causent, rient, fument leurs longues pipes. En voici un, à figure placide, aux grands yeux bleus, qui porte, accrochée à un bouton de sa veste, sa blague à tabac.
Un gamin l'approche. Il touche la blague, la fait sauter d'une chiquenaude. Le Prussien ne bronche pas. Le galopin s'enhardit, ricane au nez du colosse.
--Toi Prussien. Mangeur de saucisses...
Le soldat ne dit rien.
--Cochon de Prussien!...
Le soldat a compris. Il sourit, décroche sa blague, en menace le gamin, qui recule et s'enfuit.
_cuirassiers blancs_
Sur l'avenue. Grand remuement. Les bérets se lèvent, les soldats prennent l'attitude militaire. Qu'y a-t-il? Des hourrahs éclatent.