Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 16
Je me trouvais loin de mes affaires habituelles et de mon milieu, complètement isolé au cœur d'une position perdue, ne connaissant personne là où j'étais. Il me fut donc impossible, sans armes, sans un ami, sans une cartouche, de tenter quelque chose, attendu que n'appartenant à rien, je n'avais même pas un point de ralliement.
Mais je dois déclarer que, même sans me trouver dans une impossibilité physique de faire quelque effort, je ne me serais très probablement pas battu, pour la raison que je ne serai jamais le soldat d'une cause désespérée. Je serai bien de l'action le jour de l'insurrection, mais non le jour de la déroute--à l'heure du «en avant!» mais non à celle du «sauve qui peut!».
[179] Humbert, arrêté, était alors à Versailles, attendant sa comparution devant le conseil de guerre qui le condamna aux travaux forcés à perpétuité. Vermersch et moi fûmes condamnés à mort par contumace. 3e conseil de guerre, audience du 20 novembre 1871.
[180] Vermersch oublie ici notre dîner du dimanche de l'entrée des troupes.
Je revis Humbert sur la rive gauche, la dernière fois le mercredi matin, quelques heures avant l'attaque du Panthéon. Il suivit la bataille jusqu'au dernier jour.
Il m'était réservé--je l'ai raconté précédemment--d'être arrêté le jeudi matin, et d'être conduit à la cour martiale installée au Luxembourg.
II
_notre fortune_
--Ils ont fait cela pour les gros sous!
Combien de fois n'ai-je pas lu, au lendemain de la défaite, dans les feuilles de l'ordre versaillais, cette accusation stupide.
Voici ce que nous a rapporté le _Père Duchêne_.
Déduction faite des frais de publication de la _Sociale_, que nous faisions paraître l'après-midi, et qui n'était qu'un demi-succès, le _Père Duchêne_ a réalisé, sur ses 68 numéros, un bénéfice de 25.000 francs, chiffre rond.
Ce bénéfice, partagé en cinq parts--les trois nôtres, et nos deux associés, Aubouin et Rodolphe Simon--nous laissait à chacun 5.000 francs.
J'ignore ce que nos deux associés firent de leur argent. Aubouin ne me paraissait pas cousu d'or, quand je le revis, pour la première fois, au Croissant, après l'amnistie. J'ai déjà dit que le destin de Simon m'était inconnu. Quant à nous, les bénéfices du _Père Duchêne_ glissèrent si bien entre nos doigts que nous nous trouvâmes complètement, ou à peu près, dépourvus, quand la bise fut venue.
Je puis bien dire ici que la réputation de capitalistes que nous avait faite sur le boulevard--au Madrid ou au Suède--le gros tirage du _Père Duchêne_, nous avait en même temps entourés d'une armée de tapeurs.
Sans rancune pour ces tapeurs, si quelques-uns d'entre eux n'eussent glissé dans la presse versaillaise, quand nous étions encore cachés dans Paris, des notes perfides, des notes dénonciatrices.
Paix à leurs cendres!
_collectionneurs, ouvrez l'œil_
Quelques bons avis aux collectionneurs.
D'abord, en dehors de nous trois--Vermersch, Humbert et moi--pas une seule ligne, pas une seule, ne parut dans notre journal.
Le _Père Duchêne_ eut 68 numéros. Les trois derniers signés de nos trois noms, en qualité d'éditeurs responsables.
On trouve parfois, dans les catalogues des libraires, un soi-disant numéro 69.[181]
[181] Voici le titre de ce numéro faux: «La Grande Jubilation du P. D., avec son salut aux jean-foutres de Versailleux, qui viennent d'eux-mêmes se jeter dans la mélasse; son grand appel aux bons bougres du faubourg Antoine et du 20e arrondissement, et son projet d'illumination générale de la Ville de Paris.» Imprimé à 100 exemplaires numérotés. Je possède le numéro 80. Et je l'ai même payé 5 francs!
Ce numéro 69 aurait été, au dire de ces catalogues, imprimé en 1882 à Rotterdam. Une petite histoire a été bâtie à ce sujet. On achevait de composer ce numéro quand l'imprimerie de la rue du Croissant fut envahie par les troupes. Les épreuves auraient été emportées en Belgique par les ouvriers «en se sauvant».
Je possède un exemplaire de ce faux numéro 69, où, entre autres échantillons de style, l'auteur anonyme parle de «se bran... les pouces»!
Ce numéro est un faux.
Autre avis.
Les dix premiers numéros du _Père Duchêne_ eurent l'honneur d'un tirage spécial, à dix exemplaires, sur papier de luxe, avec les mots PÈRE DUCHÊNE en rouge sur chaque numéro. Ces numéros de luxe furent brochés sous couverture jaune, la même que celle qui renfermait les dix premiers numéros, tirage ordinaire.
Chacun de nous--trois rédacteurs, deux vendeurs--conserva une de ces brochures. Nous donnâmes les cinq autres à diverses personnes amies.
Jamais je ne pus remettre la main sur une de ces dix brochures rarissimes. Si rarissimes que personne ne les a jamais revues.
Aucun autre tirage de luxe ne fut fait.
Dernier avis.
Ne pas se fier aux souvenirs, insignes et autres bibelots du bataillon des _Enfants du Père Duchêne_. Le bataillon, je l'ai déjà dit, ne reçut jamais son uniforme.
On est venu m'offrir un jour--après en avoir proposé l'achat au musée Carnavalet--un petit «fourneau» d'argent qui aurait figuré sur le képi d'un garde du bataillon.
Encore un faux.
Cet insigne du bataillon des _Enfants du Père Duchêne_ sortait très probablement de la fabrique de «souvenirs de la Commune» qui fut découverte en 1874, et qui vendait fort cher aux amateurs des bijoux et surtout des médailles soi-disant frappées sous la Commune.[182]
[182] Voir un curieux passage (page 212) du livre _Vingt ans de Police_, souvenirs et anecdotes d'un ancien officier de paix. Paris, Dentu, 1881. Voir aussi mon article, _Fausse monnaie, Médailles suspectes_, paru dans l'_Aurore_ du 11 juin 1907.
Naïfs collectionneurs, ouvrez--comme disait le _Père Duchêne_--ouvrez l'œil.
Et le bon!
PAR LA VILLE RÉVOLTÉE
CHEZ GLASER[183]
(La Brasserie de la rue Saint-Séverin)
_coup d'œil_
Derniers mois de l'Empire.--Rue Saint-Séverin. La deuxième maison à gauche, près le boulevard Saint-Michel. Aujourd'hui, une librairie. Le numéro 40. En 1870-71, une brasserie de modeste apparence. Au-dessus de la porte d'entrée, un gros tonneau de verre. On voit encore, sur la pierre, deux taches de ciment, marquant la place des trous où s'enfonçaient les supports de fer. Le seuil franchi, une salle claire. Billard au fond. Tables de marbre blanc. Au comptoir, lisant un journal, un homme à barbe brune, la physionomie ouverte. Le patron. Glaser. Instituteur en Alsace, Glaser a été, pour ses opinions républicaines, révoqué par le gouvernement impérial. Il a quitté son pays. Pour vivre, il a ouvert la brasserie de la rue Saint-Séverin, à l'enseigne: _Au Tonneau_. Ou encore, Brasserie Rhénane. Nous disons, «chez Glaser».
[183] Pour donner une physionomie exacte de cette brasserie Glaser, ou brasserie Saint-Séverin, restée célèbre dans les fastes révolutionnaires, j'ai cru devoir faire remonter mes notes jusqu'aux derniers mois de l'Empire, et, ensuite, aux grandes journées du siège.
Une belle chambrée, quand nous sommes là, le soir, sur le coup de dix ou onze heures. Tous, à quelques très rares exceptions, plus tard, de la Commune. Les uns à l'Hôtel de Ville: Vallès, Longuet, Vaillant, Rigault, Jourde, Régère, Vermorel, Léo Melliet, Oudet,[184] Tridon, Courbet.[185] Humbert et moi, ferons avec Vermersch, le _Père Duchêne_. Maroteau, la _Montagne_, qui le mènera au bagne et à la mort, à l'hôpital de l'île Nou. Lullier,[186] général, ou à peu près. Il ira, lui aussi, au bagne. Briosne, Ducasse, Teulière, orateurs en vogue des réunions publiques. Passedouet sera maire du treizième. Il mourra, comme Maroteau, en Calédonie. Lucipia, encore au bagne. Maître sera chef de notre fameux bataillon des _Enfants du Père Duchêne_. A cette table, une demi-douzaine qui siégeront, à côté de Rigault et de Ferré, à la préfecture de police: Breuillé, Levraud, Da Costa (les deux frères), Sornet. Aconin, adjoint au Panthéon après avoir été capitaine au 248e. Eudes[187] et Brideau,[188] qui seront pris pour l'affaire de La Villette, condamnés à mort, délivrés, à la veille d'être fusillés, par le Quatre-Septembre. Pilotell sera commissaire spécial de police. Il arrêtera Gustave Chaudey. Treillard, un vieux de Décembre, sera directeur de l'Assistance publique. Il mourra fusillé dans la cour de l'École polytechnique. Édouard Roullier entre, un volume de Proudhon sous le bras, traînant après lui, accrochés à sa longue blouse bleuâtre, déteinte par les multiples lavages de la citoyenne Roullier, deux ou trois mioches geigneux. Paget-Lupicin, plus tard directeur de l'Hôtel-Dieu, balance de sa main gauche sa calotte de fausse fourrure. Henri Bauer sera déporté. Albert Callet, qui accompagnera Grousset à la délégation aux affaires étrangères, s'en tirera avec cinq ans de prison. Et tant d'autres. Cavalier (après le siège), ce bon Pipe-en-Bois, à qui Alphand viendra rendre justice devant le conseil de guerre. Le grand Petite, qui s'en ira en exil à Genève. Pierre Denis, qui ne sera pas poursuivi, bien qu'il ait fait presque tous les premiers Paris du _Cri du Peuple_. Noro, futur chef du 22e bataillon, brosse, pour le moment, une immense toile, les _Derniers Montagnards_, mal à l'aise dans son étroite chambrette du sixième. J'allais oublier Gill, qui sera conservateur du musée du Luxembourg.
O cher temps envolé!--Quand, la grille fermée, Nous allions, tous les deux dans l'ombre parfumée, Seuls maîtres des lilas; le doux silence... T'en souviens-tu?--C'était du temps de la Commune.
[184] Oudet (Emile). Membre de la Commune (19e arrondissement). Membre de la commission de sûreté générale.
[185] Courbet (Gustave), membre de la Commune (6e arrondissement). L'auteur de la _Remise des Chevreuils_, l'_Enterrement d'Ornans_, etc.
[186] Lullier (Charles), lieutenant de vaisseau démissionnaire. Membre du Comité central. Arrêté, il s'échappa et combattit violemment la Commune. Il n'en fut pas moins condamné à mort, commué aux travaux forcés.
[187] Eudes (Emile), membre de la Commune (11e arrondissement). Membre du Comité de Salut public (10 mai).
[188] Brideau (Gabriel), chef de la police municipale sous la Commune.
Encore quelques-uns. Charles Frémine, qui vient de publier chez Lemerre son premier volume de vers, _Floréal_. Francis Enne. Gustave Puissant, l'auteur, un jour célèbre, des _Écrevisses du Petit Auguste_. Celui-là--le seul--tournera mal.[189]
[189] On découvrit, en 1870, que Puissant faisait, depuis de longues années, partie de la police. Voir l'article de M. Jules Claretie, _l'Homme sans nom_, dans le _Temps_ du 26 novembre 1908, et ma chronique de l'_Aurore_ du 30 novembre 1908: _A propos de l'Homme sans nom_.
_le baron de Ponnat_
Une note spéciale à ce brave baron de Ponnat, baron authentique, blanquiste et athée.
Épais, chauve, vers la cinquantaine, toujours trottinant, le baron arrive, dépose sur sa table une énorme serviette bourrée de papiers, les notes qu'il a prises à la Bibliothèque impériale pour son _Histoire des variations de l'Église_, parue plus tard, en deux volumes, chez Charpentier.
Le baron passe toutes ses journées, plongé dans les in-folios de Suarez et de saint Thomas d'Aquin. A moins qu'il ne rencontre un enterrement civil. Ce jour-là, c'est fête pour le fougueux libre-penseur qu'est le baron. Le défunt dont passe la dépouille mortelle? De Ponnat ne s'en inquiète guère. Il se mêle au cortège. Il arrive au premier rang, derrière le corbillard. Il salue les parents, cause au besoin. Tout cela pour préparer la scène finale, la célébration des vertus du libre-penseur qu'il ne connaît, bien entendu, ni d'Ève ni d'Adam. Mais de Ponnat s'est mis en tête de faire de la propagande. Il la fait à toute occasion. Envers et contre tous, s'il le faut. Personne ne l'empêchera, le mort arrivé à la fosse, de prendre la parole et de jeter sur le cercueil le bouquet de fleurs d'immortelles symbolique. La légende veut que le baron, pour amorcer l'assistance, commence invariablement son éloge funèbre par la phrase, plutôt amusante: «Citoyennes et citoyens. C'est toujours avec un nouveau plaisir que je viens sur la tombe d'un libre-penseur...» Personne de nous, à vrai dire, n'a entendu le baron.
Ponnat, avisé, continua, dès que l'insurrection fut victorieuse, à fréquenter Suarez et Thomas d'Aquin. Mais il se tint à l'écart. Un jour, à Genève, nous le vîmes apparaître à la terrasse du café du Nord, où il était venu, de la voisine Savoie, son pays natal, serrer la main des anciens amis. Je n'entendis plus, après cette visite, parler de l'original et blanquiste baron.
_mouchards_
Il n'est pas facile à la police de s'aventurer dans notre petite brasserie. Tout le monde s'y connaît. Hors nous, il n'y a guère d'habitués qu'une demi-douzaine de commerçants du quartier, qui, après dîner, viennent faire leur partie de billard, sans s'émouvoir autrement du perpétuel brouhaha des conversations, plutôt animées.
Une figure nouvelle apparaît-elle, qu'elle est vite détaillée. Il y a là de fins limiers, comme Rigault, qui connaît à fond son personnel de la rue de Jérusalem.
Dans sa déposition de l'_Enquête parlementaire sur l'Insurrection du 18 mars_, M. Claude, qui était chargé de la surveillance des clubs, réunions et «endroits mal famés», avoue franchement la terreur qu'inspirait à ses agents la seule idée d'entrer dans un des établissements fréquentés par le monde révolutionnaire.
--Chaque fois qu'on commandait des agents pour y aller, répond M. Claude à une question du président de la commission d'enquête, c'était à qui trouverait des excuses, parce qu'ils savaient qu'on leur faisait de mauvais partis.[190]
[190] _Enquête parlementaire_, édition en un seul vol., page 266.
La brasserie de la rue Saint-Séverin n'inquiétait pas que M. Claude. Elle troublait les nuits de M. Vacherot, maire du cinquième arrondissement (Panthéon) sous le siège, plus tard député à l'Assemblée nationale, l'auteur de _la Démocratie_.
Dans cette même séance de la commission d'enquête, M. Vacherot interroge M. Claude.
--Je voudrais vous adresser une question qui est relative à mon quartier. Avez-vous connaissance d'une réunion qui se tenait presque tous les soirs dans un café situé au bas du boulevard Saint-Michel, c'est-à-dire près du pont Saint-Michel, en descendant à droite, à laquelle prenaient part un grand nombre de gens qui ont figuré dans la Commune?
--Oui, répond M. Claude. C'était en allant vers le pont à droite. Nous savions qu'il se tenait des réunions comme celles-là rue Saint-Séverin, et dans le quartier situé entre Saint-Séverin et le pont Saint-Michel.
--Aviez-vous, reprend M. Vacherot, des agents dans ces réunions? Saviez-vous ce qui s'y passait?
--La police politique, répond M. Claude, en avait.
La vérité, M. Claude l'a dite plus haut. Ses agents n'osaient pas se mêler à nous, sûrs qu'ils étaient d'être reconnus et jetés dehors.
Cela arriva un soir chez Glaser, où deux pauvres diables de mouchards s'aventurèrent à pousser la porte.
Salle pleine. Pas une table libre.
Force est aux deux compagnons d'aller s'installer derrière le billard, au fond.
--Mince qu'ils en sont! nous dit, au premier coup d'œil, Rigault.--Je les connais.
Et le voilà qui quitte sa place, sort de sa poche sa tabatière--Rigault prisait copieusement--s'approche des deux hommes, prisonniers en face de leur mazagran, et, les nommant à haute voix par leurs noms, tout en leur offrant une prise:
--Eh bien! comment va le patron? Allons, ne vous gênez pas, prenez-en une... deux si vous voulez.
Et Rigault de rire, en faisant claquer sa tabatière.
Mais d'autres, moins gouailleurs que Rigault, ne riaient pas.
Roullier, le mufle en avant, hurlait: «Qu'on les assomme!» Paget-Lupicin, sortant de son attitude pacifique habituelle, frappait violemment sa calotte sur le marbre de sa table. Pilotell brandissait une chaise, gardant la porte d'entrée...
On ne sait comment l'incident se fût terminé, si ce bon Glaser ne fût venu nous prier amicalement de laisser partir les deux intrus.
Les deux hommes quittèrent à la hâte leurs mazagrans et gagnèrent prestement la rue, non sans avoir essuyé un formidable «à la porte les mouchards».
Quand fut venue la Commune, on n'avait plus les mêmes raisons de se gêner.
Dans la première quinzaine d'avril, on nous signala un homme, habitué de notre petite brasserie, qui jouait un rôle plutôt suspect.
Rigault, cette fois, ne se contenta pas de lui offrir une prise. Il le coffra.
Le _Père Duchêne_, qui avait l'œil ouvert, consacra au bonhomme un bout d'article.
«Le bougre va le payer cher!» concluait-il.[191]
[191] Le _Père Duchêne_. Nº 28 du 23 germinal an 79/12 avril 1871.
Le bougre le paya-t-il cher?
Voilà ce que j'ignore encore...
_le neveu Antoine_
Un soir. Nous causons, trois ou quatre. Entre un ami. Il est accompagné d'un tout jeune homme, brun, pâle, moustache fine.
--Un ami... Antoine.
Antoine est neveu de Blanqui. Le fils de l'admirable sœur de l'éternel prisonnier.
Le lendemain, je vais voir Antoine.
--Venez, m'a-t-il dit. Je vous montrerai la petite pièce où travaille «mon oncle»,--mon oncle, c'est Blanqui,--quand il paraît à la maison.
Le logis qu'occupait la sœur de Blanqui a disparu. Barrant le boulevard Saint-Germain, à la hauteur de la rue Hautefeuille, des bâtisses vermoulues que les opérations de voirie ont depuis longtemps jetées bas. Un étroit passage fait communiquer le tronçon de boulevard avec les petites rues, disparues, elles aussi, les unes en partie, les autres tout à fait, la rue du Jardinet, où était l'imprimerie de la mère Gaittet, et, plus loin, la rue Larrey, où était la _Marmite_ de Varlin.
Au premier étage, un atelier de brochure, que dirige madame Antoine.
Un petit salon, d'allure simple, bourgeoise. Une toile attire le regard. Un homme, jeune, les bras croisés, cheveux ras, visage allongé, yeux ardents, lèvres minces, comme découpées au couteau.
--Mon frère, dit madame Antoine.
Le portrait est celui de Blanqui en 1838. Blanqui a trente-trois ans. Peint par sa femme, Suzanne-Amélie, dans cette petite maison de Jancy, sur les bords de l'Oise, où le gouvernement de Louis-Philippe l'a interné, après l'affaire de la rue de Lourcine.
Il a été fait, de cette toile, qui est le plus beau et le plus vivant portrait de Blanqui, une eau-forte, signée Gravier, dont j'ai un exemplaire, donné pur Breuillé.
Attenant au salon, une toute petite pièce, un couloir plutôt. Une table, deux chaises.
--C'est le cabinet où travaille mon frère,--quand il est là.
Dans un coin, appuyés au mur, deux grands volumes, reliés, qui sont à Blanqui. L'année 1848 du _Journal des Débats_.[192]
[192] C'est dans le _Journal des Débats_ que parut (15 avril 1848) la belle et poignante réponse de Blanqui au document Taschereau.
_le retour de Rogeard_
--Rogeard arrive ce soir.
C'est Longuet qui nous apporte la nouvelle.
Rogeard a terminé les cinq ans de prescription de sa condamnation de 1865 pour les _Propos de Labienus_.
Beaucoup de nous, la plupart, ne connaissent pas encore Rogeard. Les plus vieux avaient vingt ans quand parut le célèbre pamphlet. Aussi nous apprêtons-nous à faire fête au vieux maître.
Neuf heures. Longuet, qui nous a quittés, rentre avec un gros homme, grisonnant, chauve, la face rougeaude, l'air timide.
Rogeard balbutie quelques paroles en réponse à notre accueil enthousiaste.
Et, comme il tient toujours à la main un immense chapeau mou, qu'il ne sait où poser, Vallès, d'une voix rieuse:
--Allons, à cette patère, le casque des Curiaces.
Rogeard, moitié content, moitié froissé, accroche son chapeau mou.
Il est désormais des nôtres.
_le capitaine Blot_
Assis avec quelques amis, un officier.
Sur la table, une longue boîte en carton. L'officier l'ouvre et en retire un superbe claque, avec un bouquet de plumes tricolores.
L'officier est le capitaine Blot, instructeur à Saint-Cyr.
De temps à autre, Blot vient nous voir à la brasserie de la rue Saint-Séverin. En civil. Quand il arrive en uniforme, c'est qu'il doit faire quelque part, au ministère de la guerre ou ailleurs, une visite d'apparat. Peu désireux de descendre le boulevard Saint-Michel coiffé de son chapeau à plumes, il vient en képi, le carton renfermant le fameux chapeau à la main.
Un soir, quelques mois plus tard, Blot nous surprendra. En août. Désigné pour un régiment, au lendemain de la déclaration de guerre, il a été fait prisonnier à l'une des grandes batailles. Il s'est échappé, déguisé en bouvier.
Il restera à Paris, tout le siège.
La Commune venue, on lui offre d'être général. Il refuse. Il ne nous quitte pas, cependant. Après l'entrée des troupes, il donne ses conseils pour l'attaque, à l'artillerie, de la gare Montparnasse, déjà occupée par l'armée de Versailles.
Le capitaine instructeur de Saint-Cyr, la Commune définitivement vaincue, tous ses amis disparus, tués, en prison, en exil, se voua au professorat. Il fut longtemps, m'a-t-on dit, professeur d'histoire aux Dominicains d'Arcueil.
_Édouard Vaillant_
Juillet 1870.--Édouard Vaillant, qui sera membre de la Commune, arrive d'Allemagne, où il était, comme Rogeard, à Tubingen.
Sur sa route, il a vu défiler l'armée allemande, marchant vers la frontière.
Vaillant nous dit ses craintes patriotiques. L'ennemi s'avance, chantant les airs de bataille et de triomphe, comme s'il était sûr déjà de fouler bientôt notre sol.
Et nous restons, silencieux, pensifs, le cœur serré.
_infidélités_
Aux soirs d'été, quand la chaleur est brûlante, nous faisons quelques infidélités à ce brave Glaser. Nous remontons le boulevard Saint-Michel jusque chez Hoffmann. Place de l'Observatoire. Au coin du boulevard Montparnasse et de l'avenue, bordée de grands marronniers, qui conduit à la grille de l'établissement scientifique. Au rez-de-chaussée, deux salles meublées de tables et de bancs de noyer ciré. Bière blonde de Strasbourg, renommée dans tout le quartier des Écoles et dans tous les ateliers de peintres et de sculpteurs du voisinage. Au fond de la salle d'entrée, une petite porte, qui, par une sente rapide et agreste, conduit à un jardin en contre-bas, peuplé de bosquets feuillus. Le soir, autour des moos et des verres, la causerie y est délicieuse.
Vermersch est, depuis des années, assidu des soirées d'Hoffmann.
Hier, à minuit, comme un vrai Flamand, J'allais, chez Hoffmann, manger la choucroute. La bière, en chantant, tombant goutte à goutte, Joyeuse, emplissait le moos écumant.
Toute une bande d'artistes, peintres, sculpteurs du quartier, se retrouve là le soir. Des modèles, qui emplissent le jardin de leurs rires. Je vois encore, frappant du poing sur la table, faisant sauter les verres, un vieux peintre d'histoire, élève de Delaroche, Jules Vialle, qui amène Picchio, le peintre de la _Mort de Baudin_. Vialle s'est battu en 48. Il a conservé la balle qu'il faillit recevoir au Palais-Royal, et qu'il détacha de la porte contre laquelle elle s'était écrasée. Quand nous allons bavarder dans son petit atelier de la rue de la Grande-Chaumière, où il brosse, à la douzaine, pour les magasins de l'abbé Migne, des chemins de croix et des archevêques «en pied», il nous la montre avec orgueil. Un jour, un farceur qui nous avait accompagné voulait à toute fin que la balle qui avait failli tuer le peintre fût une balle chassepot. Vialle voulait l'étrangler. Un sculpteur, Lebœuf, qui a fait à Guernesey un buste de Victor Hugo, dont les reproductions se vendent dans les librairies du boulevard Saint-Michel. Un protégé de Nefftzer, qui collabore de-ci de-là au _Temps_, un grand Alsacien blond, Ritzinger. De temps à autre, l'écrivain catholique Constant Thérion,[193] qui abandonne, pour venir chez Hoffmann, la brasserie Mayer de la rue Vavin.
[193] Constant Thérion a servi, dit-on, de modèle à Daudet pour son Élysée Méraut des _Rois en exil_.
Seul, devant sa chope, dans la salle du rez-de-chaussée, son dogue noir assis sur la banquette, l'auteur du _Vandalisme révolutionnaire_, professeur à Sainte-Barbe, Eugène Despois, caresse sa barbe noire semée de fils d'argent.