Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 15

Chapter 153,746 wordsPublic domain

Les absents, ceux qui se sont fait remplacer, sont quelque part. Là-bas. Ce sont eux, peut-être, qui tirent les coups de canon que nous entendons, entre deux phrases de la conversation, du côté de Vanves et d'Issy.

--Quand reviennent-ils?

--Dans huit jours--ou plus tard.

Au nombre de nos typos, figure un brave garçon, un colosse au cou musclé, aux biceps bombant comme deux boulets. Il a des épaules faites pour soulever une charrette à lui tout seul. Chaque soir, quand le _Père Duchêne_ est serré, sa coquetterie consiste à prendre une forme sous chaque bras et à se promener autour de l'atelier avant d'aller les déposer sur la machine--les vieilles machines plates que l'on ne connaît plus aujourd'hui--avec la même désinvolture que s'il portait un couple de litres à seize.

Ses hauts faits ont fait donner à notre bon colosse le surnom de «l'Hercule».

Depuis qu'il est avec nous, l'Hercule n'est pas allé au feu.

Non pas qu'il renâcle. Oh! non.

--Nom de Dieu! quand je serai là-bas, ce que je vais en démolir.

Un soir, nous ne voyons pas l'Hercule devant sa casse. C'est son tour. Il est parti le matin avec son bataillon pour la barricade de la rue Perronet, à Neuilly.

Huit ou dix jours se passent. Ceux qui sont partis sont de retour à l'équipe.

--Et l'Hercule?

--L'Hercule, citoyen... Vous ne savez pas... Eh bien, il est à Beaujon...

--Blessé?

--Mort... On l'enterre demain... Hier, deux heures avant de boucler notre ceinturon pour rentrer, il a reçu un éclat d'obus dans les reins... On l'a ramené dans la voiture du cantinier... Pauvre Hercule! Il ne portera plus ses formes... Heureusement qu'il ne laisse personne derrière lui. Il nous avait raconté un jour qu'il n'avait ni père ni mère... Un enfant trouvé, quoi... Nous l'aimions bien, avec ça... Fort comme il l'était, il n'aurait pas fait de mal à une mouche...

LE BATAILLON DU PÈRE DUCHÊNE

I

_si nous formions un bataillon!_

Fin avril. Promenade à la porte des Ternes. Il nous est venu, chemin faisant, une idée mirobolante. Nous allons former un bataillon de francs-tireurs. Il y a déjà les _Turcos de la Commune_, les _Tirailleurs de la Commune_, les _Vengeurs de Flourens_, les _Enfants Perdus du général Eudes_, etc., etc. Nous allons créer les francs-tireurs du _Père Duchêne_.

Nous en causons le soir. La chose est décidée. Le bataillon s'appellera les _Enfants du Père Duchêne_.

Un journal qui possède son bataillon, ce n'est pas banal.

Le lendemain matin nous publions en tête du journal (nº 47, 12 floréal/premier mai):

_La Grande Déclaration du Père Duchêne aux citoyens de Paris, pour les avertir qu'il forme son bataillon de francs-tireurs, sous le nom des «Enfants du Père Duchêne», et qu'il en confie l'organisation au capitaine Pierre, qui est un bougre à poil, et qui foutra de sacrées piles aux jean-foutres versailleux._

La déclaration promet des merveilles:

Le Père Duchêne ne croit pas se foutre dedans en disant que ce bataillon-là sera un bataillon comme on n'en aura jamais vu, et qui sera composé de gaillards, il ne vous dit que ça!

Nom de Dieu! c'est le Père Duchêne qui va rigoler quand il va voir tous ses bons bougres avec le fourneau[165] gravé sur le képi et tout prêts à foutre des piles aux Versailleux, qui, nom de tonnerre! ne méritent pas de la couler douce et heureuse!

Et quand il ira boire chopine avec eux au campement, c'est là qu'on pourra lui coller dans la main de sacrées motions bougrement patriotiques dans l'intérêt du Peuple!...

[165] Le _Père Duchesne_ d'Hébert portait à la fin du numéro, en guise de signature, deux fourneaux, dont l'un renversé. Avant la Révolution, le père Duchesne, potier de terre et marchand de fourneaux, faisait partie des types populaires.

Notre _Sociale_ du même jour[166] publiait, en tête de ses colonnes, les plus alléchants détails sur l'organisation, le commandement, l'uniforme, la paye, les vivres, l'admission des officiers.

[166] Voir la _Sociale_, numéro 33 du 2 mai 1871. En tête: Formation du Bataillon des Enfants du Père Duchêne.

A bientôt la première revue!

_brillant uniforme_

L'uniforme! Ah! l'uniforme!

Ne l'ayant jamais vu,--notre bataillon, venant un peu tard, n'a pas eu le temps de se montrer sous ses plus brillantes couleurs--je suis forcé de copier sur la Sociale sa composition.

La tenue des simples gardes ne diffère guère de celle des fédérés. Vareuse et képi de la garde nationale. Pantalon de velours gris à côtes. Deux chemises de flanelle rouge, «afin, explique le _Père Duchêne_, de ne pas pincer de foutues fluxions de poitrine pendant la nuit» aux avant-postes.

L'uniforme des officiers eût été vraiment enviable--s'il eût existé.

Tunique noire à revers rouges croisée sur la poitrine, avec boutons semblables à ceux du bataillon des Défenseurs de la République.[167] Collet rouge. Képi d'officier d'infanterie. Veste rouge. Pantalon noir à bandes rouges. Caban à capuchon. Sabre d'infanterie et revolver. Bottes à la Souvarow!

[167] Les _Défenseurs de la République_, qui s'appelaient aussi _Turcos de la Commune_, combattaient alors à Issy. Ils avaient pour commandant le citoyen Naze. (Voir _Officiel_ du 2 mai).

L'état-major se composait, en dehors du commandant, du capitaine trésorier et du capitaine adjudant-major, d'une commission de trois membres nommés par le _Père Duchêne_.

Ces trois membres, on le devine, n'étaient autres que les trois rédacteurs du journal. Nous trois.

Je lis dans la _Sociale_ que chacun de ces trois membres seront armés du sabre de cavalerie, et qu'ils porteront, sous le ceinturon, une écharpe rouge à franges d'or.

C'était superbe, tout à fait martial. Il ne nous eût manqué que le chapeau à plumes des grands aïeux, les commissaires aux armées de la Convention.

Il ne nous fut pas donné de réaliser ce rêve éclatant. Nous n'eûmes pas le temps, Vermersch, Humbert et moi, d'accrocher à notre ceinture le sabre de cavalerie, ni de rouler autour de notre échine la ceinture rouge frangée d'or.

Je le regrette toujours, est-il besoin de le dire...

_ça ne va pas!_

Eh bien! croira-t-on qu'avec de si belles promesses, le recrutement des _Enfants du Père Duchêne_ s'effectuait au fond assez lentement! Dame, on était en pleine bataille. Il ne s'agissait plus de flâner dans les rues. Et, aux avant-postes, ce n'était pas amusant.

Nous avions ouvert dans les colonnes de la _Sociale_, une souscription patriotique. Ça ne marchait pas. Le 6 mai, nous en étions encore à la minime somme de 724 francs. Et encore avais-je dû, la veille, après un déjeuner à la délégation de justice, taper Protot et ses convives d'une vingtaine de francs...

Non, ça n'allait pas!

A qui la faute?

Nous résolûmes de changer le commandement. Il avait été, au premier jour, confié à un citoyen Pierre, qui s'intitulait capitaine d'infanterie délégué, et qui avait été candidat[168] aux élections complémentaires du 16 avril.

[168] Voir numéro 32 du _Père Duchêne_, 27 germinal 79/16 avril. Candidats dans le 18e arrondissement: Dupas et A. Pierre, capitaine d'infanterie délégué.

Notre ami Gustave Maître--il a déjà été question de lui dans mon récit de la Cour martiale du Luxembourg--était venu nous voir. Il arrivait d'Issy, où il avait passé quinze jours avec le bataillon qu'il commandait, le 205e. Il nous avait manifesté le désir de voir Rossel, à qui il voulait communiquer certains renseignements sur les positions qu'il venait de quitter pour quelques jours... Si nous remplacions Pierre par Maître?

Deux mots à Maître. Il accepte. Le lendemain, il prendra le commandement des _Enfants du Père Duchêne_.

Allons voir Rossel à la guerre.

_chez Rossel_

Rossel est assis devant une table encombrée de papiers, de cartes, de livres. En veston gris, son chapeau mou sur une chaise. Penché, il écrit. Il lève la tête.

--Ah! bonjour. Quelles nouvelles depuis hier?

Il est venu nous voir la veille à notre petit cabaret de la place des Victoires.

Mais il se tait. Il ne connaît pas l'officier qui m'accompagne.

Maître est en uniforme de chef du 205e bataillon. Tunique râpée, constellée çà et là de plaques grises, la boue, mal brossée, des glorieuses tranchées de là-bas. La face ouverte, le regard bleu clair d'un fils des Vosges, la moustache blonde hérissée--une moustache de chat en colère.

--Un ami, dis-je à Rossel... le commandant Maître du 205e. Il a fait toute la campagne dans les chasseurs...

Mais, Rossel coupe la phrase.

--Le 205e... Vous êtes à Issy...

--Oui, mon général.

--Et qu'y fait-on, à Issy?

Maître donne les nouvelles... Le fort est à demi ruiné... On se bat à quelque cent mètres de distance des Versaillais dans les tranchées...

--Et croyez-vous que le fort puisse tenir encore longtemps?

Maître fit un geste de doute.[169]

[169] Le fort d'Issy, abandonné une première fois, dans la nuit du 29 au 30 avril, par Mégy, qui en avait le commandement, avait été réoccupé le lendemain par Cluseret. Il tombait définitivement aux mains de l'armée de Versailles le 8 mai. Rossel démissionnait après avoir fait afficher sa retentissante dépêche: «Le drapeau tricolore flotte sur le fort d'Issy, abandonné hier soir par sa garnison.»

--Quand rentrez-vous à Paris?

--Dès demain... Je serai à Issy ce soir... Mes hommes sont harassés après quinze grands jours passés à se battre... Le bataillon qui les remplace doit être déjà arrivé.

Rossel s'était remis à écrire. Des visiteurs entrèrent...

Le lendemain, Maître ramenait à Paris son 205e. Il donnait sa démission de chef du bataillon. Le jour même, il prenait, à la caserne de la Cité, le commandement de nos _Enfants du Père Duchêne_.

_déjeuner à la caserne_

Milieu de mai. Maître nous a invités tous trois à déjeuner au mess du bataillon.

--Je vous présenterai, nous a-t-il dit, mon capitaine d'état-major. Un brave à trois poils. Samson.

Le bataillon est caserné à la Cité. Sous le portail de l'entrée, face au parvis Notre-Dame, c'est tout un fourmillement d'uniformes. Nombre de corps francs--Turcos, Défenseurs ou Vengeurs--logent là. La caserne était occupée, avant le 18 mars, par la garde de Paris. Les nouveaux venus ont vidé les chambres, jeté par les fenêtres les casques et les shakos, qui gisent, çà et là, dans la cour.

Je suis venu avec Vermersch. Maître nous attend. Un officier l'accompagne. Cet officier porte, épinglées à son uniforme, une rangée de médailles, Crimée, Italie, Mexique...

--Le capitaine Samson.

Nous n'avons ni le sabre de cavalerie, ni l'écharpe rouge à glands d'or. Mais Samson n'en fait pas moins un salut militaire en règle.

--Citoyens, la Commune peut compter sur moi.

--Et aussi le _Père Duchêne_?

--Oui, citoyen.

--Vous savez peut-être que, ces jours derniers, la Commune voulait nous arrêter...

--Eh bien, qu'ils y viennent! reprend le capitaine. Un signe. Et j'arrive rue du Croissant avec une douzaine de mes lascars. Ça sera drôle!

Nous apaisons Samson.

Nous visitons les salles réservées au bataillon. Dans un coin, au milieu d'un lot de vieilles armes, un sabre dont la coquille dorée porte un écusson fleurdelysé.

Maître le saisit, tire la lame, où, encadrée de nouvelles fleurs de lys, resplendit l'inscription: «Vive le Roi!»

--Je l'adopte, dit-il en riant.

J'ai déjà parlé de ce sabre. C'est ce sabre que je devais revoir à la Cour martiale du Luxembourg.[170]

[170] Voir le récit précédent: _Une journée à la Cour martiale_, p. 27.

II

_bataille_

Mardi 23 mai. On se bat depuis deux jours. Les _Enfants du Père Duchêne_ défendent les approches de la rue de Rennes. Je rencontre Maître au Panthéon. Il me cherche depuis le matin. Il me dit les récentes nouvelles de la lutte.

--Il me faut de l'argent pour la solde des hommes.

--Combien?

--Cent cinquante-cinq francs.

--Les voilà.

Je ne sais comment, dans la débâcle des perquisitions, le reçu qu'il me donna dans l'arrière-boutique d'un cabaret de la rue Serpente, où nous allâmes déjeuner, échappa aux gens de police.

_Reçu du citoyen Vuillaume, membre de la Commission du Bataillon du Père Duchêne, la somme de cent cinquante-cinq francs. Signé Maître._ (Timbre à gauche: _Bataillon des Enfants du Père Duchêne. Le commandant_.)

Maître, tout en déjeunant, me raconte un curieux épisode de la lutte, pendant que la fusillade s'échange entre les fédérés, barricadés au bas de la rue de Rennes, et les soldats qui occupent la gare Montparnasse.

Dans un kiosque à journaux dont une vitre est brisée, un homme est assis sur une chaise, confortablement. Un paquet de cartouches sur un tabouret. Il tire sur la gare, recharge son fusil, tire encore. Il n'a pas l'air ému. Il n'a aucune des allures d'un insurgé. Son visage est calme. Et il tire, tire...

_jusqu'au Père-Lachaise_

Quand tout fut fini, je restai longtemps sans nouvelles de l'ami qui avait commandé notre cohorte. Pendant deux mois, je le crus mort, fusillé au Père-Lachaise. C'est le bruit qui courait, dans la proscription de Genève. Enfin, je reçus une lettre de lui.

Rothau (Vosges), le 4 août 1871.

... C'est mon pauvre bataillon qui a été arrangé. A la rue de Rennes, le citoyen Samson s'est rendu[171] et les compagnies se sont repliées en désordre un peu dans toutes les directions.

Avec une douzaine d'hommes que j'ai ralliés, nous avons tenu la barricade qui commandait la rue Racine et la rue de l'École-de-Médecine. Varlin et Larochette[172] étaient avec moi quand j'ai pris le commandement de la barricade. C'est notre bataillon qui a tenu la dernière barricade du sixième arrondissement.[173]

Après la bataille du Panthéon, il me restait deux hommes. Aconin[174] et moi, accompagnés de ces deux braves garçons, nous avons rejoint la mairie du onzième où j'ai été très heureux de retrouver trente à quarante hommes. C'était encore un noyau, et d'autant meilleur qu'il n'était composé que de gens décidés à lutter jusqu'à la mort.

Sans attendre d'ordres, je suis parti avec eux occuper le point que je jugeais le plus important.

Trente-six heures durant, nous avons tenu la barricade qui fait l'angle de la rue du Faubourg-du-Temple et de la rue de la Folie-Méricourt, contre le canal.

J'y ai perdu plusieurs hommes. A la fin, voyant mes soldats épuisés par une bataille de quatre jours, j'allai demander du renfort à la mairie du onzième. J'avais fait promettre à S... et à B... de ne pas quitter leur poste et de maintenir leurs hommes, mais, en rentrant, désappointé et sans renfort, je ne trouvai plus que quelques gardes qui défendaient les barricades. Mes soldats, saisis de je ne sais quelle panique, s'étaient encore une fois dispersés. Trois seulement étaient restés. Le plus vieux pouvait avoir vingt ans.

Nous regagnâmes la mairie, et de là nous montâmes à Belleville. L'état dans lequel nous étions n'est pas croyable. Deux nuits entières, pendant lesquelles j'avais reçu la pluie, m'avaient donné une fièvre de cheval. Je ne pouvais plus parler. Heureusement le soir nous trouvâmes un logis.

Le lendemain dimanche, je pus trouver un vêtement civil, et guidé par B..., que j'avais rejoint et à qui je dois la vie, je gagnais, après trois heures de tâtonnements, la rue de Turenne, où je trouvais un gîte pour la nuit...

[171] Maxime du Camp (_Convulsions_, I, 84) publie un reçu signé Sanson, probablement pris, comme le sabre, sur le cadavre du capitaine d'état-major (et non commandant) du bataillon des _Enfants du Père Duchêne_, fusillé à la Croix-Rouge.

[172] Larochette, journaliste, un de nos amis du quartier latin.

[173] Vallès, dans l'_Insurgé_ (p. 329-30), note un incident dans lequel il met en scène, dans la matinée du mardi 23 mai, le bataillon du _Père Duchêne_, Vermersch et lui-même. Il ne nomme même pas Maître, qui n'a pas quitté ses hommes. Il est presque inutile de faire remarquer que le récit de Vallès visant uniquement Vermersch, qu'il n'aimait pas, est complètement fantaisiste. Vallès se représente, marchant fièrement près du tambour, dont «les vibrations résonnent dans son cœur». Le bataillon, une trentaine d'hommes, avait-il un tambour!

[174] Aconin, capitaine au 248e bataillon, adjoint au maire du 5e arrondissement (Panthéon).

Le commandant des _Enfants du Père Duchêne_ est, comme moi, de ce monde. La moustache a blanchi. L'œil bleu brille toujours de la flamme des anciens jours...

DERNIERS JOURS

I

_dîner chez Rachel_

Un jour de mai. Trois heures. Le journal est fait. Nous quittons l'imprimerie de la rue du Croissant. Le soir, un de nous viendra jeter un coup d'œil.

Nous remontons, Vermersch et moi, la rue Montmartre, vers le boulevard.

--Rachel?... me dit brusquement Vermersch. Tu te souviens de Rachel?

--Parbleu!... Tu l'as rencontrée?

--Tu dînes ce soir avec moi, rue de Moscou,--il me donne le numéro. Elle sera là...

Si je me souviens de Rachel! La Rachel du _Grand Testament!_[175]

[175] Voici la strophe:

Si de l'or flâne en mon gilet, Qu'on le porte chez Rachel, fille Qui reste seule, sans famille, Et loge près du Châtelet. Elle est jolie et mal famée; Elle a l'œil bleu, grand et moqueur, Et c'est des reines de mon cœur Celle que j'ai le mieux aimée.

Voilà des années que Vermersch et Rachel s'adorent, se quittent, se reprennent pour s'adorer de nouveau et se quitter encore. Cela dépend de l'état de la bourse du poète.

L'aurait-il reprise? Il ne m'en a rien dit. Il en est bien capable. Et Rachel, pour peu que Vermersch ait fait scintiller devant ses yeux bleus les louis d'or du _Père Duchêne_, est parfaitement capable aussi de s'être laissé séduire.

Attendons.

Le soir, je revois Vermersch. Il me raconte qu'il a reconquis, pour tout de bon, cette fois, la volage enfant. Il l'a installée rue de Moscou.

--Tu verras cela, me dit-il en frisant sa moustache.

Nous voici arrivés. Une gentille soubrette nous reçoit dans l'antichambre. La porte du salon est ouverte. A peine sommes-nous entrés que Rachel apparaît, toujours blonde, avec ses grands yeux de pervenche, sa taille élancée, enveloppée dans un peignoir bleu pâle garni de dentelles. Cadre magnifique. Meubles de laque incrustés de nacre, sur lesquels volent des oiseaux d'or aux grandes ailes couleur de ciel. Nous nous mettons à table. Service impeccable. Vaisselle plate brillant derrière la vitrine. Le dîner fut d'une gaîté sans nuage. On était dans la première quinzaine de ce mois de mai 1871, qui fut bien le plus beau mois de mai que la nature eût inventé. A longs intervalles, nous arrive le grondement sourd du canon de la Porte-Maillot. Tout à coup--il y avait deux ou trois invités--Vermersch frappe sur la table:

--Tout cela n'est rien... J'ai vu Rossel tout à l'heure. Nous allons marcher... Il faut foutre la Commune par les fenêtres... Ces gens-là ne sont bons à rien... Nous nous partagerons la dictature, Rossel, Rigault, Eudes, Dombrowski, nous... Le _Père Duchêne_ est dans l'affaire... Et nous nous installerons aux Tuileries. Oui, aux Tuileries... Au Pavillon de Flore... Comme le Comité de Salut public... l'ancien...[176]

[176] Voir au sujet de ces complots, les _Papiers Posthumes_, de Rossel (pages 119 et suivantes) et la _Commune vécue_ de G. Da Costa (tome II, pages 190 et suivantes).

Nous n'écoutions plus... Rachel, que la politique embêtait, se leva. Nous passâmes au salon pour le café. Un quart d'heure après, je redescendais vers la rue du Croissant, à l'imprimerie Vallée, revoir les morasses du _Père Duchêne_.

Huit jours après, le dimanche 21, je dînais encore rue de Moscou, seul cette fois avec Vermersch et Rachel. Les temps s'assombrissaient. Le matin, après avoir déjeuné avec Vaillant au ministère de l'instruction publique, nous avions eu, au ministère de la justice, où nous étions montés avant d'aller rue du Croissant, des nouvelles peu rassurantes. Les troupes n'étaient plus qu'à une centaine de mètres du rempart. Vers onze heures, je laissais les deux amoureux et rentrais chez moi, rue du Sommerard.

Dans une boutique du rez-de-chaussée de la maison, un poste de fédérés.

--Rien de nouveau?

--Rien.

Un quart d'heure après, le tambour bat. Des hommes s'agitent dans l'obscurité. La générale gronde de tous les côtés.

--Les Versaillais sont entrés! Aux armes! Aux armes!

C'était la fin...

Je ne devais revoir Vermersch qu'en exil. Le lendemain, la rue de Moscou était occupée. Adieu, les rêves de dictature, les meubles laqués et dorés, la vaisselle plate. Adieu Rachel...

_le Père Duchêne a vécu_

Lundi 22 mai. J'ai passé la nuit sur mon balcon, attendant les premières lueurs du jour.

C'est bien fini. Dès que j'ai posé le pied dans la rue, je sens que c'est l'irrémédiable défaite. Place du Palais-Royal, je rencontre Razoua, qui vient d'évacuer l'Ecole militaire. Rue du Croissant, Humbert m'attend.

--Tu as vu Vermersch?

--Je l'ai laissé hier soir chez Rachel.

Nous entrons dans notre petit bureau. Tout y est déjà bouleversé. La caisse--où sont les comptes de chaque jour et l'argent--ouverte et vide. Nous allons à l'imprimerie. Plus de papier. Quelqu'un a donné l'ordre de s'en débarrasser. Ce quelqu'un, ce doit être un de nos deux vendeurs et associés. Nos collections--il n'y en a pas moins de sept mille, brochées en fascicules de dix numéros[177]--ont été «mises en sûreté» dans les caves du passage du Saumon.[178]

[177] Nous faisions brocher en fascicules de dix numéros les bouillons qui nous rentraient. Les soixante premiers numéros ont été ainsi brochés en fascicules de couleurs: jaune (1-10), ocre (11-20), bleu (21-30), vert (31-40), rouge (41-50), violet (51-60). Au dos de la couverture, reproductions de proclamations, appels, discours, etc.

[178] Le passage du Saumon, récemment détruit, a fait place à la rue Bachaumont. Bien entendu, nous ne revîmes jamais les 7.000 collections brochées du _Père Duchêne_. Qui se les appropria? Ce qui est certain, c'est qu'ils furent vendus à très bon compte aux amateurs. Il fut même fait, avec nos clichés restés à l'imprimerie, de nouveaux tirages. J'écrivis un jour de Genève (juillet 1871), au personnage qui nous avait ainsi dépouillés honteusement, pour lui demander humblement de m'envoyer une collection. Il ne me répondit pas. Je n'imprime pas son nom ici. Il est mort depuis longtemps.

Que faire?

La gare Saint-Lazare est prise, nous dit-on. La gare Montparnasse aussi. Le drapeau tricolore flottera sur Montmartre avant peu...

Paraître!

Pourquoi faire?

Nous ne paraîtrons pas.

A quoi servirait maintenant une «grande colère» ou une grande joie--peu probable, hélas!

L'heure n'est plus aux paroles.

Le Père Duchêne a vécu.

_ce qu'était devenu Vermersch_

Nous ne devions pas revoir Vermersch pendant les terribles jours.

Quand nous eûmes passé la frontière, et que nous fûmes à l'abri,[179] lui à Londres, moi à Genève, je lui écrivis, lui demandant le récit de ses infortunes. Voici ce qu'il me répondit, en septembre 1871:

... Je vois que tu me demandes ce que j'ai fait à l'entrée des Versaillais. Il m'est arrivé ce qui est arrivé à beaucoup de gens--à tout le monde à peu près--c'est-à-dire que j'ai appris leur entrée le lundi matin.

Or, je n'avais pas couché ce soir-là à mon domicile habituel de la rue de Seine[180] et je me réveillai dans un quartier envahi, avec des troupes dans les rues avoisinant celle où j'étais et des balles qui venaient s'aplatir au coin de mes fenêtres.

Je m'informai chez la concierge, qui savait qui j'étais, du mouvement des troupes versaillaises. On me les peignit comme possédant déjà les deux tiers de Paris, et on m'affirma que la bataille ne durerait pas vingt-quatre heures, ce qui du reste était, depuis longtemps, une opinion formée chez moi.