Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 14

Chapter 143,805 wordsPublic domain

Rossel nous éblouit, dès ses premières confidences. Vermersch lui-même, qui, avant de quitter la rue du Croissant, nous avait confié à l'oreille «qu'il voulait le vider», était comme hypnotisé. C'est que Rossel nous disait, d'une parole brève, avec des phrases coupantes, qui semblaient jaillir comme des coups d'épée de ses lèvres, illuminant, à intervalles rapides, son masque froid, toutes les misères et toutes les hontes de Metz.

Pour lui, malgré la défaite, la capitulation, la paix, malgré ses premières désillusions au sujet de la puissance militaire dont pouvait disposer la Commune, rien n'était perdu encore. La Commune pouvait triompher de Versailles, dissoudre l'Assemblée, faire appel aux électeurs, recommencer la guerre...

Quand nous quittâmes Rossel, qui retournait au ministère, nous nous regardâmes tous trois. Humbert et moi ne cachions pas nos craintes. Vermersch rayonnait.

--Avant peu, voyez-vous--conclut Vermersch--ce bougre-là sera ministre de la guerre. Et le _Père Duchêne_ sera son confident, comme l'ancien l'était de Bouchotte.[157]

[157] Bouchotte (J.-B.), ministre de la guerre, du 4 avril 1793 à germinal an II.--Voir pour Hébert et Bouchotte _le Vieux Cordelier_ (numéro 5), le _Père Duchesne_ (numéros 330 et 332), et _les Hébertistes_ de G. Tridon (1864, page 22).

L'ancien, c'était Hébert!

Cela devait arriver. Rossel succéda à Cluseret. Mais il ne réussit pas mieux que son prédécesseur. Il fut brisé comme lui, son autoritarisme de façade ne pouvait avoir de prise sur des pouvoirs flottants et mal définis comme l'étaient les commissions de la Commune et le Comité central, resté dans la coulisse.

Un jour que nous étions au ministère de la guerre, dans le cabinet de Rossel ou dans une pièce voisine, s'approchant de la fenêtre et désignant du doigt un groupe d'officiers du Comité--au nombre desquels, il me souvient, était Lucien Combatz,[158] un de nos amis de la brasserie de la rue Saint-Séverin, galonné, botté, éperonné, sabre au flanc--causant haut et gesticulant, le délégué à la guerre se retourna vers nous, l'œil froid, et, entre ses lèvres:

--Si je les faisais fusiller là, dans la cour...

[158] Combatz (Lucien), chef de la 6e légion (14 mai). Fit partie du Comité central.

Rossel n'en fit rien. Il n'en pouvait rien faire...

Pendant les quelques jours que dura la dictature militaire de Rossel, ce qu'il croyait du moins être la dictature--du premier au 10 mai--Vermersch tenta de réaliser son rêve. Il y tenait. Au milieu de ce formidable tohu-bohu, une seule idée le hantait. Le souvenir et la gloire d'Hébert. Le _Père Duchêne_ fut alors l'organe de Rossel. Mais cela devait durer peu de temps. L'Hôtel de Ville s'émut des attaques de notre journal. Un soir, un ami m'avertit qu'il était tout simplement question de nous arrêter.

--Qu'ils y viennent! clamait Vermersch. Qu'ils osent toucher au _Père Duchêne!_

--Allons! Allons! calme-toi, lui dis-je. Que diable! La guillotine n'est pas encore dressée sur la place de la Révolution.

Je courus à la délégation à l'enseignement, chez Vaillant, qui dicta à son secrétaire, Constant Martin,[159] un mot pour Eudes, alors membre du Comité de Salut public. Vaillant apostilla le mot. Je vis Eudes et tout s'arrangea. Je possède encore ce mot de Vaillant à Eudes.

[159] Constant Martin, secrétaire de la délégation à l'enseignement. A sa rentrée en France, se mêla activement au mouvement anarchiste.

Le _Père Duchêne_ n'avait plus qu'à seconder les efforts de Delescluze, qui succédait à Rossel.

Brave Delescluze! J'ai encore sur la conscience l'accueil presque insolent que nous lui fîmes, lorsqu'il vint prendre possession de la délégation, après la fuite de Rossel de l'Hôtel de Ville. Nous étions, Humbert et moi, dans un salon voisin du cabinet du délégué, quand Delescluze entra, son éternel pardessus gris sur sa redingote noire, chapeau haut-de-forme, canne à la main.

Maigre, jaune, courbé, les traits tirés, spectre en marche vers la mort--héroïque mort--Delescluze vint au groupe auquel nous étions mêlés. Quand nous le vîmes s'approcher, nous quittâmes brusquement nos amis:

--Partons, dit à haute voix l'un de nous. Nous n'avons plus rien à faire ici, puisque Rossel n'est plus là.

Delescluze leva la tête. Je vois encore le regard à la fois dédaigneux et attristé qu'il dirigea sur nous. Je me reproche encore cette grossièreté stupide à l'adresse de celui qui, bientôt, allait nous laisser à tous un si magnifique exemple.

IV

_Raoul Rigault_

Cependant de nos amis les plus anciens et les plus chers, Rigault ne vint qu'une seule fois nous serrer la main à notre échoppe de la rue du Croissant.

Il nous en voulait!

De quoi pouvait bien être fait son ressentiment?

Le motif était bien simple. Il nous en voulait de lui avoir soufflé le _Père Duchêne_.

Dans les dernières années de l'Empire, tous les efforts de Rigault avaient tendu à un seul but. Se mettre dans la peau du Père Duchesne--du vieux. Un seul héros pour lui dans la Révolution, Hébert. Une seule doctrine, l'Hébertisme. Un seul journal, le journal d'Hébert.

Parler de Robespierre devant Rigault, c'était soulever les plus formidables tempêtes. Robespierre! Et la mort des Hébertistes!

Ranc m'a raconté une petite scène qui dépeint bien Rigault et le culte qu'il professait pour le _Père Duchesne_.

C'était en 1870. Ranc et Rochefort montaient ensemble l'escalier de l'imprimerie de la rue d'Aboukir, où étaient les bureaux de la _Marseillaise_.

Ils franchissaient le seuil, quand les notes bruyantes d'une discussion plus qu'animée arrivent jusqu'à eux.

Tout à coup deux hommes sortent en coup de vent de la salle de rédaction. L'un deux est Rigault. L'autre est Humbert. Rigault rajustait fiévreusement son lorgnon, quand il se trouva en face de Ranc et de Rochefort.

Les deux arrivants croient à quelque dispute.

--Voyons, voyons, qu'y a-t-il donc?

--Il y a... Nom de Dieu! Ce qu'il y a... crie Rigault, tempêtant toujours... Il y a que ce jean-foutre d'Humbert dit du bien de Robespierre!

Dame! c'était ainsi, de ce temps-là...

Oui, Rigault nous en voulait.

Des mains profanes, autres que les siennes, osant toucher au _Père Duchesne!_

Rigault connaissait par cœur son Père Duchesne. Quand je consulte, à la Bibliothèque nationale, l'exemplaire du journal d'Hébert, je ne l'ouvre jamais sans songer à cette adoration hébertiste de Rigault. Ces feuillets usés, c'est certainement Rigault qui les a tournés et retournés cent fois.

Il fallait l'entendre débiter d'un trait une de ses pages favorites:

_La Grande Joie du Père Duchesne de voir que la Convention va faire essayer la cravate de Samson au cornard Capet._

--Hein, nom de Dieu! quand vous me foutrez un titre comme ça!

--Mais, mon vieux, nous n'en sommes pas là. Capet est mort. Samson est dans l'autre monde, s'il y en a un. Et il n'est pour le moment question de guillotiner personne...

--Hélas! soupirait Rigault.

La guillotine lui manquait-elle, dans ce rêve qu'il bâtissait depuis des années de revoir les grands jours?

Quand nous causions, au Quartier, de nos espoirs, de nos plans d'avenir:

--Et toi, Rigault?

--Moi, je veux être un jour, procureur de la Commune, comme Hébert.[160]

[160] Hébert ne fut à la vérité que substitut du procureur de la Commune, qui était Chaumette.

Et il le fut!

V

_déjeuner chez Protot_

Mai. Ce matin, nous allons déjeuner, Humbert et moi, à la délégation de justice. Cela nous arrive souvent. Protot est un vieil ami. Nous rencontrons là, assis autour de la grande table de la salle à manger, dont la fenêtre donne juste au-dessus du portail de la place Vendôme, des amis, et encore des amis. Protot préside. Voici, attablés côte à côte: son secrétaire général, Edmond Dessesquelle, mort il y a une dizaine d'années, avocat à Saïgon; Paul Bricon, mort lui aussi, docteur-médecin, assistant à Bicêtre du docteur Bourneville; Léon Sornet, qui cumulait ses fonctions d'attaché au cabinet du délégué--j'allais dire du ministre--avec celles de gérant de notre _Père Duchêne_; Charles Da Costa, le frère du substitut du procureur de la Commune; Benjamin Sachs, l'un des jeunes juges d'instruction; des magistrats--beaucoup de magistrats, la Commune nomma même des huissiers--des officiers et des simples fédérés. Parfois, quelque membre de la Commune, la rosette rouge à la boutonnière. Des journalistes comme Humbert, Vermersch ou moi. Déjeuner rapide, frugal, que chacun de nous payait bel et bien quarante sous, quand, l'heure du café venue, le préposé à la caisse venait faire la collecte habituelle. C'étaient là les fameuses agapes de la Commune--du moins celles du ministère de la place Vendôme.

Le déjeuner fini, les uns descendaient faire un tour de jardin, qu'éclairaient de magnifiques corbeilles de géraniums rouges. Au centre de l'une de ces corbeilles, le charmant petit bronze de Bosio, l'_Henri IV enfant_, dont le modèle en argent est au Louvre. Seulement, le gamin royal est fiché en terre, la tête en bas. Les jambes seules émergent. Si vous vous approchez, vous remarquez que le bronze est troué d'une douzaine de blessures. Le fourreau du petit sabre pend lamentablement. Explication. Quand les fédérés, le lendemain du 18 mars, occupèrent le ministère de la justice, ils avisèrent, au bas d'un escalier, le petit Henri IV, le chargèrent sur leurs épaules, le déposèrent au beau milieu d'une allée, et le fusillèrent en rigolant. Dernière idée saugrenue: ils le plantèrent, les pattes en l'air, au milieu de la touffe de géraniums, qui, depuis, avaient fêté de leurs fleurs l'infortuné petit blessé.

D'autres se contentent de fumer un cigare sur le balcon. Le spectacle de la place est toujours amusant. A cette heure chaude, pas un bruit. Tout semble dormir. Adossés aux barricades qui ferment la rue de la Paix et la rue de Castiglione, les sentinelles fédérées ronflent. Un tout petit grincement rompt seul la monotonie. Ce grincement sort d'une scie que manœuvrent, lentement, deux hommes accroupis sur le piédestal de la Colonne. Un tout petit nuage de poussière s'échappe du fût de bronze. En regardant avec attention, on se rend compte de la façon dont se forme le petit nuage. Les deux hommes scient la pierre, très tendre, dont est fait le gigantesque tube, recouvert d'une lamelle de bronze, comme un sucre de pomme de foire enfermé dans sa gaine de papier doré.

Un galop de chevaux du côté de la rue de Castiglione. Les cavaliers mettent pied à terre de l'autre côté de la barricade, et s'engagent sur la place. L'un deux est Dombrowski. De taille ordinaire, barbiche blonde en pointe, pommettes saillantes, le général qui commande à Neuilly parle en gesticulant aux officiers qui l'escortent. Le groupe disparaît sous le portail de l'hôtel de l'état-major.

Nous quittons le balcon. A peine avons-nous mis le pied sur le parquet de la salle qu'un bruit de dispute monte et nous ramène à notre poste d'observation.

En bas, à quelques mètres de la grille qui encadre le piédestal de la colonne, des gens vocifèrent. Au milieu d'eux, un homme en vêtements civils, la face complètement rasée. Deux gardes fédérés lui ont mis la main à l'épaule et le rudoient. Son col est arraché. On le pousse, on le bouscule jusqu'au poste qui garde l'entrée du ministère--de la délégation.

--Qu'est-ce qu'il y a? crions-nous de là-haut.

--Rien... C'est un calotin.

Un calotin! Nous hélons un officier, toujours du haut du balcon.

--Montez l'homme ici.

L'homme est amené. Bricon, qui est officiellement juge d'instruction, va se charger de l'interrogatoire.

Tout d'abord il apaise ceux qui ont arrêté l'homme, et l'ont assez fort malmené. Voyons. Qu'a-t-il fait? Il a injurié les gens qui scient la colonne, voilà le plus clair de l'affaire. Sa face rasée l'a fait prendre pour un curé. Pour un calotin. Ce n'est pas bien grave. Chaque jour, on arrête ainsi des énergumènes (c'étaient alors des énergumènes, comme aujourd'hui sont des énergumènes ceux qui ne sont pas de l'avis du plus fort), qui viennent épancher leur ressentiment un peu trop haut. S'ils ne crient pas trop, ils en sont quittes pour frictionner leurs membres endoloris par les horions des patriotes. Et on les envoie au diable.

Interrogatoire.

--Avez-vous des papiers?

L'homme ne sourcille pas.

--Allons, videz vos poches.

Eh oui! c'est un curé. Voilà son bréviaire. Bricon fronce le sourcil. L'homme est devenu pâle. Le Dépôt n'a pas précisément une réputation de paradis terrestre.

Fort heureusement, Bricon est de bonne humeur. Une bonne semonce au calotin et on le renvoie à ses ouailles, après qu'il a juré de ne plus «insulter la Colonne».

Du balcon, nous suivons du regard le curé, qui file rapidement en rajustant son col arraché...

VI

_notre citoyen curé_

--Citoyen, il y a, en bas, un curé qui veut vous parler.

C'est notre bossu Aubouin qui est venu me faire cette commission.

Je m'apprête à descendre. Je coiffe mon képi de lieutenant. Et je songe à la hâte... Un curé... Un curé!... Que diable peut-il me vouloir?... Je suis dans la rue. Un grand gaillard, en jaquette marron, est là, accoudé sur la table du vendeur.

--Voilà le citoyen curé, me dit, avec son rire de bon Quasimodo, Aubouin.

Je considère le curé--puisqu'on me dit qu'il est curé. De taille élancée, la chevelure brune frisée, le visage ouvert... Allons, l'impression est bonne... Une curiosité instinctive me fait lever les yeux vers la place de la tonsure... Oui, c'est un curé. Le poil est fraîchement poussé. Je parle le premier.

--Que voulez-vous, citoyen? A quelle circonstance dois-je l'honneur de votre visite?

--Je suis, commence mon visiteur, l'abbé Perrin, vicaire de l'église Saint-Éloi, sise, comme vous le savez, rue de Reuilly. A vrai dire, je ne suis plus vicaire depuis quelques jours. Mon supérieur, l'abbé Denys, m'a signifié mon congé. La raison. Je suis républicain. Lisez, du reste, cette lettre que je vous serais très reconnaissant de publier dans votre journal. Le prêtre me tendait la lettre. Je l'ouvris et je lus rapidement:

Citoyen rédacteur,

Je prends la liberté de vous écrire ces lignes afin que vous ayez l'obligeance de leur faire l'honneur d'une modeste place dans les colonnes de votre journal.

Je proteste, au nom du droit et de la liberté, contre l'injustice du despotisme clérical à mon égard. Les citoyens Denys, curé de Saint-Éloi et Cornubert, son vicaire, qui le représente, mettent tous les obstacles imaginables à l'accomplissement des devoirs que mes convictions religieuses m'imposent dans notre Église.

Si je suis républicain de cœur et par conviction, ce ne doit pas être une raison de me persécuter. Il y a assez longtemps que le clergé inférieur gémit sous un esclavage avilissant. Il est temps de le laisser sortir des langes de l'enfance et de faire voir à nos despotes que la raison doit nous guider et que l'appât d'un morceau de pain ne nous fera plus sacrifier nos convictions, notre honneur et notre indépendance.

_Un citoyen_, l'abbé PERRIN.

Pendant que je lisais la lettre, le citoyen prêtre était resté debout.

--Vous êtes bien décidé, lui dis-je, à publier cette lettre?

Et, comme il acquiesçait du geste:

--Eh bien! elle sera demain dans la _Sociale_.

La lettre parut. Elle ne fit, bien entendu, qu'accentuer la brouille de l'abbé Perrin et de son curé Denys. L'abbé Perrin revint nous voir. Il nous fit part de son désir de louer une des églises de Paris,[161] nous demandant notre appui. Loua-t-il l'église, je ne puis le dire. C'est peu probable. Le culte continua dans toutes les églises parisiennes avec le clergé romain, pendant les deux mois d'insurrection. Pâques fut fêté comme à l'ordinaire. Le soir seulement, les églises, quelques-unes d'entre elles, donnaient asile à des clubistes.

[161] Le _Père Duchêne_, dans son numéro 17 (12 germinal/1er avril) avait publié sa _grande motion pour qu'on fasse payer aux calotins le loyer de leurs boutiques à messes_, etc.

Saint-Éloi fut toutefois assez malmenée. Le curé et ses deux vicaires furent arrêtés. L'église servit de dépôt de munitions pendant la Semaine de Mai, et elle courut grand risque d'être incendiée. De tout cela, le pauvre abbé Perrin fut accusé. Certainement bien à tort. Autant qu'il me parut, c'était un homme doux, dont le seul défaut était de croire à l'Évangile des premiers jours.

L'abbé Perrin devait aussi professer sur le célibat des prêtres les principes de l'Église primitive. Un jour qu'il venait nous serrer la main rue du Croissant, il arriva accompagné d'une charmante jeune femme. Il nous dit l'histoire touchante qui avait installé l'amour dans son cœur de prêtre. Ce jour-là, nous déjeunâmes ensemble. Je ne le revis plus.

Dénoncé, l'abbé Perrin fut arrêté et conduit à Versailles. Un de mes amis, arrêté lui aussi, et qui fit huit bonnes années de séjour à l'île Nou--le bagne fut alors l'honneur des plus braves--connut l'abbé Perrin à la prison des Chantiers. Le curé révolté n'avait rien perdu de sa conviction. Quand il sut qu'il était sur le point de passer devant le troisième conseil de guerre, il résolut de paraître, revêtu de son costume sacerdotal, devant ses juges.

Une personne amie--peut-être l'amie fidèle que j'avais vue avec lui rue du Croissant--lui apporta sa soutane. L'autorité fut avertie. On lui enjoignit de renoncer à son projet. Comme il persistait, on lui enleva de force le costume ecclésiastique qu'il se proposait d'endosser le jour venu. L'ex-vicaire de Saint-Éloi dut paraître en civil devant ses juges.

Les anciens confrères du prêtre qui déposèrent devant le conseil de guerre, chargèrent à l'envi le pauvre abbé Perrin. L'abbé Guébels, vicaire à l'église, l'accusa d'avoir «fait sonner bien haut le titre de citoyen qu'il donnait aux gardes nationaux».

--Le témoin me fait un crime d'avoir appelé citoyens les gardes nationaux, répondit l'abbé Perrin. Mais je lui rappellerai que saint Paul parcourut le monde en répétant: _Civis romanus sum_. Je trouve donc étrange que le témoin me fasse un crime d'avoir prononcé le nom de citoyen.

Le président du conseil de guerre intervint en ce moment.

--Ne faites pas de citation, dit-il à l'accusé. Avez-vous, oui ou non, prêché le désordre?

--Je nie absolument le fait, répond l'abbé Perrin. Je crois avoir fait mon devoir mieux que le témoin. Je ne veux point rappeler certains détails qui lui seraient peu favorables. Je dirai seulement que ma charité était proverbiale dans le quartier, et que j'étais le plus assidu de mes collègues auprès des pauvres et des malades.

L'abbé Perrin en fut quitte pour deux ans de prison.[162]

[162] Voir _Gazette des Tribunaux_, le procès de l'abbé Perrin, devant le conseil de guerre (7 avril 1872).

Qu'est devenu notre citoyen-prêtre? Où est-il? Que fait-il? S'est-il repenti? Vit-il encore? Personne de nous n'a, depuis le jour de sa condamnation, entendu parler de lui.

VII

_gaietés_

Vingt-sept mars. Lendemain des élections à la Commune. On en est toujours aux heures de joie. Le _Père Duchêne_ exulte. Sa plume se trempe dans le lyrisme le plus éclatant:

C'est le Père Duchêne qui est content aujourd'hui!

Ah! foutre!

Aussi a-t-il bu plus d'une chopine après avoir été voter, et, comme le soir, il est allé tranquillement avec ses amis avaler, rue Montorgueil, un grand plat de tripes qu'il s'est posé sur sa conscience avec une vive satisfaction!

Les jean-foutres auront beau faire.

Le Peuple sera représenté, etc.[163].

[163] Voir le _Père Duchêne_, numéro 12 (7 germinal 79/27 mars).

Avant midi, nous venons, comme d'habitude, rue du Croissant. Le planton qui nous sert de garçon de bureau fait le salut militaire.

--Citoyens, il y a là quelque chose pour vous.

Un pot de grès grisâtre. Je le soulève. Poids respectable. Nous ouvrons. Des tripes! Des tripes de chez Jouanne!

Et nous nous souvenons de notre article.

Cet excellent Jouanne n'a pas laissé refroidir son élan de reconnaissance. Il a délégué vers nous un citoyen officieux de sa maison de la rue Montorgueil, avec un bon pot de tripes de choix.

A ta santé, citoyen Jouanne! Nous dégusterons ce soir tes tripes dans quelque maison amie.

Mais, comment remercier!

Nos dix premiers numéros viennent d'être réunis en brochure sous couverture jaune d'or. Au dos, l'appel aux électeurs de Félix Pyat, celui que je suis allé prendre chez Lachâtre.

Nous enverrons la brochure à Jouanne.

Mais, il faut une dédicace, un envoi. Et un de nous transcrit de sa plus belle main, en tête du numéro 1:

_A Jouanne, marchand de tripes, Le Père Duchêne, marchand de fourneaux._

Voilà un exemplaire intéressant--s'il a été conservé.

Autre historiette.

Fin avril. En pleine bataille. Le _Père Duchêne_ du jour raconte qu'on a découvert dans les caves des Tuileries, une formidable réserve de vins fins.

Quarante-deux mille bouteilles!

Tout de suite, la Commune a fait distribuer le vin dans les ambulances et les hôpitaux.

Et le _Père Duchêne_ ajoute:

Ah! bon Dieu de nom de Dieu!

C'est cette piquette-là qui va foutre du sang dans les veines à ceux qui n'en ont plus!

Buvez-moi ça, mes braves sans-culottes,

Et n'ayez pas peur de vous foutre une petite ribote avec le vin des jean-foutres.

Ça ne peut jamais vous faire du mal!

C'est que ce n'est pas de la ripopée que la Commune vous fout là!

C'est du vrai et du bon!

C'est un vin d'aristos!

Et vous savez que vous pouvez le boire,

Car c'est vous, travailleurs, qui avez fait pousser la vigne dont il est le sang.

Ainsi, mes braves bougres, buvez sans remords,

Et à la santé de la Commune de Paris, nom de Dieu![164]

[164] Voir le numéro 36 du _Père Duchêne_ (1er floréal 79/20 avril).

Cet appel enthousiaste devait nous coûter assez cher.

Le jour même, deux ou trois délégations de bataillons se présentaient au _Père Duchêne_.

--Citoyens, nous partons aux avant-postes. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de goûter un brin au vin des jean-foutres? Que diable, 42.000 bouteilles! Nous pouvons bien nous en foutre quelques-unes dans le sifflet!

Que faire?

Ces 42.000 bouteilles existaient-elles? Nous n'en étions pas très sûrs. On nous avait conté l'histoire. Beau filet à faire, en brodant.

Et nous avions terriblement brodé.

Il n'y avait qu'à s'exécuter. Nous avions conseillé aux sans-culottes de «boire sans remords». Le droit était de leur côté.

Le soir même, nous faisions donc porter au siège de chacun des bataillons, qui nous avaient fait l'amitié de songer à nous, un panier de vin de choix.

Mais, ce n'était pas du vin des Tuileries.

Le _Père Duchêne_ l'avait bel et bien payé de sa poche.

VIII

_tristesses_

Avril. Nous avons, à l'Imprimerie Vallée de la rue du Croissant (aujourd'hui l'Imprimerie de la Presse), pour composer nos deux journaux,--le _Père Duchêne_ et la _Sociale_--deux belles équipes de typos.

De vrais citoyens. Tous d'un bataillon, cela va sans dire.

Mais il y a bataillon et bataillon. Il y a les bataillons qui font un service quelconque dans les innombrables administrations, ministères, mairies, casernes, directions de ci ou de ça. Ces bataillons sont les heureux bataillons. L'uniforme toujours astiqué, les vivres assurés, les trente sous. Il n'y a pas à se faire de bile. Pour tout dire, dans ces bataillons-là, on ne risque pas de se faire trouer la peau.

Il y a, à côté de ces bataillons privilégiés, les bataillons qui se battent. Un beau matin, le rappel bat dans le quartier. On s'habille à la hâte. On prend son flingot d'une main, sa cartouchière de l'autre. On embrasse la femme. Et, vite, au ralliement.

Drapeau déployé, un petit tour d'abord à l'Hôtel de Ville, histoire de saluer la Commune, avant d'aller se battre.

Puis, leste aux avant-postes.

Les typos du _Père Duchêne_ et de la _Sociale_ sont de ces bataillons-là.

Quand nous allons à la composition, il nous arrive, d'un jour à l'autre, de n'y plus trouver les mêmes figures.