Mes cahiers rouges au temps de la Commune

Part 13

Chapter 133,716 wordsPublic domain

--Eh bien, lui dis-je, lorsqu'elle m'eut familièrement pris le bras, c'est à toi que je dois demander ce que tu fais ici. Tu as donc quitté le bataillon...

--Quitter le bataillon! Ah! jamais. Si je suis à Paris, c'est que nous sommes revenus avant-hier de Vanves, rapportant notre pauvre capitaine de la 5e, tu sais, Staub. Les Versaillais nous l'ont tué, notre brave Staub. Nous l'avons enterré à Montparnasse. Même que notre petit commandant nous a prononcé un discours très bien. J'en avais comme la chair de poule.

--Mais enfin, où vas-tu ainsi, et pourquoi n'es-tu pas à te reposer un brin avant de repartir?

--Me reposer? Est-ce que j'ai besoin de cela? Nous sommes au quartier--le quartier latin--depuis mardi soir. Le temps d'aller voir mon homme.

--Tu as donc un homme, maintenant? dis-je en riant.

--Est-ce que je n'en ai pas toujours au moins un? reprit la belle fille. Sûr, j'ai un homme, et c'est lui que je vais voir en ce moment à Beaujon.

Et se rengorgeant à faire éclater son corsage aux boutons soigneusement astiqués:

--Il est major d'un bataillon qui est là-bas avec nous. Car, je ne te l'ai pas dit, nous partons ce soir pour Vanves, où ça chauffe. Viens donc nous y voir un jour.

Nous nous dirigeâmes vers Beaujon. Ce jour-là, on devait procéder aux funérailles solennelles de trente fédérés. A l'angle d'une rue, un groupe lisait une affiche blanche fraîchement collée. L'invitation aux obsèques publiée par la Commune.

--Citoyens! disait l'affiche, la Commune de Paris vous convie à l'enterrement de nos frères assassinés par les ennemis de la République. Rendez-vous à deux heures, à l'hôpital Beaujon. L'inhumation aura lieu au Père-Lachaise.

Il n'était pas encore midi. Je rendis à Henriette sa liberté et lui donnai rendez-vous à l'hôpital.

--J'espère bien que tu laisseras un peu ton major tranquille aujourd'hui, et que tu suivras avec nous le convoi jusqu'au Père-Lachaise.

La belle fille eut comme un sursaut de révolte. Comment avais-je pu penser qu'elle manquerait à ses devoirs de cantinière fédérée et de citoyenne!

--Tu ne vois donc pas que je suis sur mon trente et un! me cria-t-elle avant de me quitter.

Curieux type que cette Henriette--nous ne lui connaissions pas d'autre nom--qui s'était jetée, comme bien des femmes, et de jeunes et jolies femmes, à corps perdu dans le combat, hardies comme des hommes, et même davantage, braves comme des lionnes, courant à travers les balles et les éclats d'obus avec la même désinvolture que lorsqu'elles trottaient à travers les bosquets du père Bullier, allant verser l'eau-de-vie aux blessés sans peur de la mitraille, avec un sourire d'une ineffable gentillesse, ou un dernier baiser d'ami pour ceux qui allaient mourir.

Pauvres filles! Lorsqu'on en prenait quelqu'une sur le champ de bataille, blessée ou cernée, quelle aubaine pour les aristocratiques dames de Versailles!

-- Voyez-vous la putain! hurlaient sur son passage les habituées de la Place d'Armes.

On l'assommait à coups d'ombrelle, on lui crachait à la figure. La pauvrette n'avait souvent plus forme humaine, lorsqu'elle arrivait à l'antre de salut, au noir et puant souterrain de l'Orangerie, vers lequel on la poussait à coups de crosse.

_à Beaujon_

Avant deux heures, j'étais devant le grand portail de l'hôpital Beaujon.

Quand vous serez devant ce portail, regardez-le. Sur ce mur ont longtemps reparu de petites taches blanches, qui étaient les traces des balles. Il y a comme cela, dans Paris, des angles de carrefours, des façades de monuments, des murs d'églises, qui sont criblés de ces petites taches claires, tranchant sur la grisaille de l'édifice.

Là, on a fusillé, comme à Beaujon.

Je ne fus pas longtemps sans retrouver notre cantinière. J'entrai avec elle dans la salle où l'on achevait de mettre en bière les cadavres.

Vingt bières étaient déjà entassées. Dix par dix.

--Dès que les chars de la Commune seront arrivés, on les sortira, me dit le major. Nous en avons encore dix sur les dalles. Voulez-vous les voir?

Nous entrâmes dans l'amphithéâtre. Les cadavres étaient couchés côte à côte. La plupart avec leur chemise et leur pantalon. Quelques-uns avaient conservé leur vareuse, dont le galon couvert de poussière indiquait le grade. Sur la jambe droite, un carton avec le nom du mort et le numéro du bataillon.

Une dizaine n'avaient point été reconnus.

Parmi ces morts anonymes, un vieillard à longue barbe blanche, dont la face tranquille semblait sourire.

A deux pas, un gamin qui n'avait pas seize ans. Celui-là avait été tué d'un coup de pointe de sabre qui lui avait traversé la poitrine.

L'heure pressait. On entendait déjà le roulement des catafalques et le bourdonnement de la foule qui s'était rendue à l'invitation de la Commune.

Au moment où nous allions franchir la porte de l'amphithéâtre, une acclamation immense retentit. Nous nous mîmes à une fenêtre du corridor. Au-dessous de nous, un spectacle à la fois poignant et grandiose nous apparut.

Remplissant la rue, débordant dans les voies avoisinantes, gardes fédérés, gens du peuple, bourgeois, femmes, enfants, avec ou sans armes, ayant tous à la boutonnière la fleur d'immortelle. Toutes les têtes étaient découvertes. De temps à autre, de cette multitude partait un cri isolé:

--Vive la Commune!

--Nous les vengerons!

A quelques pas du portail, un groupe d'hommes en costume civil, épinglée au revers de l'habit la rosette rouge à frange d'or, signe distinctif des membres de la Commune. Quelques-uns portaient en sautoir l'écharpe, dont les glands d'or scintillaient à leur côté.

_funérailles rouges_

Enfin, le cortège s'organisa. Lentement, après avoir quitté Beaujon, il descendit vers la Madeleine, par le faubourg Saint-Honoré.

Tous se découvraient.

Seul, un homme campé sur les marches de l'église, garda sa coiffure.

Un garde se détacha du cortège, monta tranquillement les degrés, arriva en face de l'homme et, sans mot dire, d'un solide revers de main, fit voler le chapeau qui roula jusqu'à la chaussée.

Le cortège, avant de s'engager sur les boulevards, fit halte. Des estafettes parcoururent les flancs de la colonne.

En tête, formant avant-garde, le bataillon des jeunes Volontaires de la République, avec leur costume gris ardoise. Derrière eux, deux bataillons fédérés, musique en tête, tambours voilés, drapeau rouge entouré de crêpe.

Les tentures de deuil des trois catafalques disparaissaient sous un amoncellement de couronnes. Aux angles, des faisceaux de drapeaux rouges. Les chevaux caparaçonnés et recouverts d'un long voile. Par-dessus les couronnes, couché sur le catafalque, le dernier linceul de gloire, le drapeau dont on voit briller les franges. Ils sont morts pour lui.

Les membres de la Commune conduisent le deuil. Ils sont une dizaine. Félix Pyat, qui domine ses collègues de sa haute taille. Malon, Amouroux,[146] Arthur Arnould.[147]

[146] Amouroux (Charles), membre de la Commune (4e arrondissement). Membre de la Commission des relations extérieures (21 avril). Secrétaire de la Commune. Les procès-verbaux manuscrits des séances de la Commune qui sont conservés à la bibliothèque Lepelletier-Saint-Fargeau sont presque en entier de sa main.

[147] Arnould (Arthur), membre de la Commune (4e arrondissement). Ancien rédacteur de la _Marseillaise_ (1870).

Des bataillons suivent, et encore des bataillons. Derrière, un fleuve humain qui s'allonge à chaque pas. De chacune des voies qui coupent les boulevards se détachent des groupes de fédérés, qui viennent grossir le cortège. En passant devant les chars funéraires, les officiers saluent du sabre, les gardes se découvrent.

De cette foule silencieuse, dominant le sourd roulement des tambours ou les notes lugubres des marches funèbres, sort comme un long sanglot.

Beaucoup versent des larmes. D'autres, qui veulent résister, essuient furtivement leurs paupières.

Je regarde ma petite cantinière. Elle marche très fière, en tête de sa compagnie. La pauvrette! Ses yeux, gonflés, humides de pleurs, brillent comme une source vive.

QUELQUES AMIS

I

_Félix Pyat_

Vingt-cinq mars. Huit jours après la victoire. Le matin.

Que fait Pyat?[148] Où est Pyat? Pourquoi n'a-t-il pas encore paru?

[148] Pyat (Félix), membre de la Commune (10e arrondissement). Membre du Comité de Salut Public (2 mai).

Nous voici à la veille des élections de la Commune. Pyat reste invisible.

Allons à sa recherche.

Pyat est un vieux conspirateur, qui a conservé la manie des domiciles mystérieux. Personne ne sait son adresse. Cependant, Rogeard? Si nous interrogions Rogeard? Rue de Madame, dans une petite crèmerie, où il prend ses repas, au coin de la rue de Fleurus, nous trouvons l'auteur des _Propos de Labienus_.

--Nous voulons voir Pyat... Il faut qu'il nous fasse quelque chose... Un appel aux électeurs... Vibrant comme seul il sait vibrer... Nous le publierons dans le _Père Duchêne_... Nous le ferons afficher, s'il le veut... Nous ferons tout. Mais il nous faut l'appel...

Rogeard n'hésite plus. Oui, il sait où est Pyat. Il est «en permanence» chez Maurice Lachâtre, l'éditeur des _Mystères du Peuple_ d'Eugène Sue, de l'_Histoire de la Révolution_ de Louis Blanc,--à la librairie du boulevard Sébastopol.

Allons-y.

Me voici chez Lachâtre.[149] C'est bien autre chose. Rogeard s'est vite laissé convaincre. Mais, ici, au seuil du mystère! Aucun des employés ne veut, ou n'ose me répondre. Enfin. Lachâtre paraît. Je me nomme. Je lui fais part de l'étonnement où nous sommes tous de n'avoir point encore entendu «la voix puissante du grand proscrit». Il faut que Pyat se prononce. Il faut que, dès ce soir, on lise, sur tous les murs de Paris, un appel de Pyat aux électeurs....

[149] Lachâtre (Maurice), éditeur, publia le grand dictionnaire qui porte son nom.

--Cher citoyen--me dit Lachâtre--il faut vraiment que cela soit pour le _Père Duchêne_... Autrement, notre grand ami ne veut voir personne. Il observe. Il attend... Venez après déjeuner. Je vais l'avertir.

Je suis là à deux heures. Lachâtre m'indique un escalier étroit, obscur--une vraie échelle de conspirateur. Une porte s'ouvre sans bruit. Je suis en face de Pyat, qui travaille, devant une table basse. Tous rideaux tirés.

Sans préambule, après m'avoir serré la main, Pyat me tend un papier. C'est notre appel. Était-il donc fait d'avance?

--Lisez cela, citoyen.

Je lis, tout haut. C'est vraiment superbe d'allure, de violence victorieuse.[150]

... Aujourd'hui le vote! Sinon, demain le fusil!...

... Pas d'abstention! Contre cette jeunesse dorée de 71, fils des sans-culottes de 92, je vous dirai donc comme Desmoulins: «Électeurs, à vos urnes!» Ou comme Hanriot: «Canonniers, à vos pièces.»

[150] Le texte entier dans le numéro 12 du _Père Duchêne_ (7 germinal 79/27 mars).

Vermersch et Humbert m'attendaient rue du Croissant. Nous lûmes et relûmes, enthousiasmés, la page magnifique. Le temps de composer, et nous faisions porter les épreuves tout humides chez Lachâtre. Le lendemain matin, comme nous nous y étions engagés, le manifeste était sur tous les murs--ainsi que dans le _Père Duchêne_ du jour.

Quelques jours après--le 30 mars--Pyat, nommé à la Commune, faisait reparaître le _Vengeur_, à la même imprimerie Vallée où se faisait le _Père Duchêne_.

Le soir, il venait corriger ses épreuves, ou, plutôt, refaire son article. Pyat avait une curieuse méthode de travail. Il jetait sur le papier un premier article, court, et le donnait à la composition. L'épreuve qui lui était soumise était très interlignée. Sur ce canevas, il brodait, entre les lignes. L'esquisse se changeait en un dessin aux couleurs éclatantes. Quand il avait trouvé quelque flamboyante épithète, nous le voyions relever la tête, secouer sa crinière de vieux lion grisonnant, rouler ses yeux fulgurants, si gros et si brillants, qu'on eût juré deux yeux de pur cristal s'efforçant à sortir de l'orbite.

Pyat avait, en 1871, plus de soixante ans. Il était encore superbe. La taille élevée, sans la moindre velléité de se courber. La chevelure épaisse, le regard étonnamment vif, lumineux, prenant. La voix était claire, le geste large. Quel geste!

Un jour que j'étais allé à l'Hôtel de Ville et que j'y avais rencontré, causant dans une embrasure de fenêtre de la salle du Trône, Tridon et Rigault, notre conversation fut subitement coupée par les éclats de voix d'un orateur qui parlait sur la place, et dont le verbe sonore montait jusqu'à nous.

La voix était celle de Pyat. Un bataillon, avant de partir pour les avant-postes, était venu, comme c'était l'usage, saluer la Commune et lui présenter le drapeau rouge frangé d'or. Pyat était là. Il était descendu. Saisissant l'étendard, il s'en était drapé. Le bras droit levé, la tête rejetée en arrière, il parlait encore, quand nos regards s'arrêtèrent sur lui.

D'un pas majestueux, il descendit, quand il eut achevé son allocution, les marches du perron qui lui avait servi de tribune. Et, après avoir lentement déroulé le drapeau qui le revêtait comme d'un manteau de pourpre et d'or, il le remit aux mains du commandant, s'inclinant profondément.

Un «Vive la Commune!» formidable, éclata. Les tambours battirent. La _Marseillaise_ vibra, triomphante. Le bataillon s'éloigna, après avoir traversé la place, par la rue de Rivoli.

Pyat était remonté. Il vint vers nous.

--Nous vous regardions--dit Tridon en riant--et nous disions que, tandis que vous parliez à ces braves, certainement, vous vous croyiez au temps des grands ancêtres... sur les marches de quelque autel de la Patrie en Danger.

--Leur souvenir m'est toujours présent, répondit Pyat. Je puis même dire qu'ils ne me quittent jamais...

Et il sortit de sa poche un tout petit volume à reliure marron.

--Je les ai constamment sur moi...

C'était l'un des deux volumes de la toute petite édition, rare aujourd'hui, de l'_Histoire de la Révolution_ de Mignet.

Romantique en diable, ne vivant que par les immortels souvenirs, quelque peu pontife, Pyat nous avait voué, dès son installation dans un angle de notre salle de rédaction, une affection sincère. Oh! il n'aimait pas Hébert cependant! Il en était encore aux durs jugements de Michelet. Cela ne l'empêchait pas toutefois de nous parler sur un ton tout paternel. Il nous appelait «mes enfants». Je crois bien qu'il nous eût volontiers donné, chaque soir, sa bénédiction révolutionnaire.

Parfois, il morigénait, mais si doucement.

Un jour, je lui montrais un article que j'avais écrit, au lendemain de la capitulation, dans la _Caricature_ de Pilotell. Pyat le parcourt. Tout à coup, il se retourne vers moi, le doigt posé sur une ligne du texte.

--Il ne faut jamais écrire cela! me dit-il avec une pointe de mécontentement. Il ne faut jamais écrire que la France est morte...

Je relus le passage qui éveillait les susceptibilités de notre grand ami. J'avais écrit...

«La Patrie est bien morte. Plus de bonnet phrygien, etc...»

--Non, non, répétait Pyat. Il ne faut jamais dire cela. La France n'est pas morte. Elle ne peut pas mourir.

Ah! c'est qu'il était patriote, le vieux Pyat. Et il ne badinait pas sur la tradition, la grande tradition du patriotisme révolutionnaire.

Hélas! nous ne devions pas être longtemps amis. Bientôt l'attitude de Pyat à l'Hôtel de Ville nous sembla plutôt néfaste. Sa dispute avec Vermorel, l'âpreté avec laquelle il combattit son jeune collègue, qui devait, aux derniers jours, payer son courage de sa vie, nous éloignèrent de notre mentor. Le _Père Duchêne_ dut attaquer Pyat à maintes reprises. Ce fut alors la brouille complète. Une discussion s'éleva un soir. Le lendemain, Pyat ne revint pas s'asseoir, comme il le faisait tous les jours, à la table où il corrigeait son article. Nous ne nous revîmes plus. Et, faut-il l'avouer, nous en éprouvâmes, longtemps, un vrai chagrin.

II

_Rogeard_

Vingt-quatre avril. Humbert et moi avons décidé d'aller passer la soirée rue Madame, avec notre vieil ami Rogeard. Précisément, le _Père Duchêne_ du jour lui consacre, ainsi qu'à Pyat, sa Grande Colère. Pyat et Rogeard viennent d'adresser leur démission de la Commune. Rogeard, que les électeurs du sixième arrondissement ont envoyé à l'Hôtel de Ville, refuse d'accepter son mandat. Il n'a été élu que par 2.292 voix. Cela ne lui semble pas suffisant. La loi de 1849 exige le huitième des électeurs inscrits. Rogeard n'a pas récolté ce huitième. Il ne se considère pas comme élu.[151]

[151] Les élections complémentaires du 16 avril avaient donné, pour le 6e arrondissement, les résultats suivants. Electeurs inscrits: 24.807; votants: 3.442. Courbet: 2.418 voix; Rogeard: 2.292 voix. La commission nommée pour la validation des élections (voir _Officiel_ 20 avril) décida de valider tout élu ayant obtenu la majorité absolue des suffrages sur le nombre des votants. Courbet accepta. Rogeard refusa, expliquant son refus dans une lettre, insérée dans le _Vengeur_ du 22 avril.

Nous avons déjà causé de cela avec notre ami. Nous lui avons fortement conseillé de passer outre. La Commune a besoin d'hommes de valeur. L'auteur des _Propos de Labienus_ ne peut pas, pour une question de légalité, se dérober à l'honneur de lutter pour le triomphe de nos espérances à tous.

Rogeard ne s'est pas laissé convaincre. Il est parti. Nous l'avons rencontré le jour même de sa démission.

--Prenez garde au _Père Duchêne!_ lui avons-nous dit, en riant.

Et j'ai ajouté:

--C'est moi qui ferai l'article.

J'ai fait l'article.

_La Grande Colère du Père Duchêne contre les hommes qui foutent leur démission de membres de la Commune, et qui ne craignent pas de laisser les patriotes dans la peine, avec sa grande motion pour que la Commune réclame, par tous les moyens possibles, la mise en liberté du citoyen Blanqui, détenu par les jean-foutres de Versailles_.[152]

[152] Voir le numéro 39 du _Père Duchêne_ (4 floréal 79/23 avril).

Le titre en dit déjà assez. Mais l'article!

En donnant votre démission de membres de la Commune, en désertant le pouvoir au moment où le danger se dresse plus terrible de jour en jour;

Quand les jean-foutres de Versailles, nom de Dieu! pour écraser la Révolution, emplissent les poches de Guillaume, afin d'avoir le droit et le pouvoir de nous bombarder encore plus;

Quand chaque coup de canon qui résonne à nos oreilles nous annonce peut-être un nouveau massacre des patriotes, si ce n'est pas le triomphe de la Révolution;

A ce moment suprême, à cette heure terrible qui sonne la vie ou la mort d'un Peuple,

Citoyens, vous trahiriez la Révolution en ne lui offrant plus votre concours!

Vous, sur qui le Peuple compte!

... Citoyens, les Patriotes n'ont plus qu'une chose à faire:

Vous oublier, s'ils triomphent, vous maudire, s'ils sont vaincus!

Nous poussons la porte de la crèmerie de la rue Madame. Rogeard, qui, d'habitude, est là, lisant ses journaux, dans un angle à lui réservé, devant une petite table de marbre blanc--nous ne le voyons pas.

--M. Rogeard ne viendra pas, nous dit la patronne. Il m'a dit de vous remettre ceci.

Et la dame nous tend un paquet soigneusement ficelé, pesant. Je l'ouvre. Régulièrement empilées les unes sur les autres, vingt pièces de cinq francs...

--C'est fini, dis-je à Humbert. Le père Rogeard nous en veut pour de bon. Jamais il n'aurait fait cela s'il n'était, c'est le moment de le dire, bougrement en colère de mon article de ce matin.

Ces vingt pièces de cinq francs--en ce temps-là l'or et les billets étaient rares--nous les avons données à Rogeard, il y a une quinzaine, précisément pour les affiches de sa candidature à la Commune. Il doit bien savoir qu'elles ne nous gênent en rien (le _Père Duchêne_ nous rapportait à chacun une bonne somme par jour)... Non, ce n'est pas gentil...

Nous nous en allons, navrés.

Nous avions décidément perdu encore un ami, un grand ami, un maître.

Et le souvenir me revint de l'apparition des immortels _Propos_. Je revis devant mes yeux, passant de main en main, dans la salle du cours d'analyse de l'École des Mines, la petite brochure. Tout près de moi--nous étions en 1865, j'étais alors élève du cours préparatoire--un élève étranger, Andrejewitz, Polonais, encore vêtu du dolman de cuir soutaché, fourré à l'intérieur de mouton blanc, qu'il portait lors de l'insurrection récente. Notre professeur, M. Haton de la Goupillière, pendant qu'il trace à la craie sur le tableau noir ses intégrales, regarde voltiger la brochure. Enfin, elle me revient, et je la fourre précieusement dans ma poche. Elle était saisie de la veille. On ne la trouvait qu'à prix d'or.

Je ne revis Rogeard qu'à la défaite, le lendemain de l'entrée des troupes de Versailles. Le lundi 22 mai. Nous avions décidé, Humbert et moi, de cesser la publication du _Père Duchêne_. Nous courûmes au _Vengeur_. Rogeard était là. Il rédigeait l'Appel aux armes, qui parut le lendemain, signé de son nom et des noms de ses collaborateurs. Dès qu'il nous vit, il se leva, vint à nous, et nous nous serrâmes les mains, longuement, silencieusement...

III

_Rossel_

L'un des premiers amis du _Père Duchêne_.

Il était chef d'état-major de Cluseret quand je le rencontrai, dans les premiers jours d'avril, à la délégation à la guerre.

J'avais passé les derniers jours du siège à l'atelier de fabrication d'armes et de munitions qui avait été installé dans les locaux de la manufacture des tabacs, quai d'Orsay. Après la capitulation, le stock considérable de cartouches Chassepot, plusieurs millions, avait été évacué sur le Trocadéro et déposé dans les souterrains.

Connaissait-on ce fait au ministère de la guerre? Tel était l'objet de ma visite.

Ce fut Rossel[153] qui me reçut. Il n'était que depuis peu de jours en fonctions, ayant commandé, après son arrivée à Paris, la 17e légion.

[153] Rossel (Nathaniel), colonel du génie au camp de Nevers (1871). A son arrivée à Paris, chef de la 17e légion, puis chef d'état-major de Cluseret à la guerre. Délégué à la guerre (1er mai). Démissionnaire le 10 mai. Fusillé à Satory le 28 novembre 1871.

Quelques jours plus tard, je l'amenais au _Père Duchêne_.

De taille moyenne, veston et chapeau mou, la barbe châtain entière, longue--j'ai une très belle photographie de lui, prise au camp de Nevers, peu de temps avant son départ pour Paris--les yeux brillants, enfoncés dans l'orbite, derrière le lorgnon, le front haut, la lèvre mince, Rossel n'avait rien de l'allure militaire. Il parlait doucement, sans éclats de voix, sans que rien sur sa figure trahît l'émotion qu'il communiquait à ses auditeurs. Il était, au ministère, le plus parfait contraste avec la manière bohème et la jactance débraillée de son chef Cluseret, très brave, du reste.

Nous emmenâmes Rossel à notre restaurant habituel, un marchand de vins qui faisait l'angle de la place des Victoires et de la rue des Petits-Champs. Vers midi, c'était là le rendez-vous de nombreux journalistes et membres de la Commune. Vallès, Longuet, J.-B. Clément, Vaillant, Rogeard, Pierre Denis,[154] Casimir Bouis,[155] Henri Brissac,[156] Lucipia, tous du _Cri du Peuple_, du _Vengeur_, du _Mot d'Ordre_. Les membres de la Commune portaient, épinglée au revers du veston ou de la vareuse, la rosette rouge frangée d'or. Nous prîmes place, pour causer, dans un cabinet.

[154] Denis (Pierre), journaliste. Collaborateur de Vallès au _Cri du Peuple_. Devint plus tard le conseiller du général Boulanger.

[155] Bouis (Casimir), rédacteur au _Cri du Peuple_. A écrit la préface du livre où ont été recueillis les articles de Blanqui, la _Patrie en Danger_.

[156] Brissac (Henri), rédacteur au _Vengeur_, secrétaire du Comité de Salut public. Condamné aux travaux forcés à perpétuité.