Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 12
Fusionnez avec le peuple, et vous verrez ce que c'est que des citoyens,...
Venez avec nous!
[136] Cet article, le numéro 3 du _Père Duchêne_ (18 ventôse 79/8 mars), est de moi. C'est par erreur que Vermersch, dans le fascicule publié par lui à Londres en 1872, reproduisant nos cinq premiers numéros, l'a signé de ses initiales.
Cela ne pouvait durer longtemps. Nous ne nous faisions du reste aucune illusion à cet égard. Et chaque jour, nous attendions l'arrêté qui nous fermerait la bouche.
IV
_mort et résurrection_
Par une belle après-midi du 10 mars, nous étions tous trois occupés à rédiger notre numéro 6, quand, à travers la porte vitrée de notre salle de rédaction, nous vîmes s'avancer un homme vêtu de noir. Il frappa discrètement au carreau. Il tenait à la main une feuille de papier bleuâtre, couverte de griffonnages, qu'il nous tendit, après avoir été introduit.
--Ça y est, dit Sornet, notre gérant, en prenant la feuille.
C'était la notification par huissier de notre suppression, par arrêté signé Vinoy.
Sornet piqua la feuille à la cloison.
--Nous paraîtrons quand même! A Paris ou autre part... Partons à Lyon!
Simon et Aubouin furent convoqués. Ils firent un peu la grimace quand nous leur eûmes expliqué notre projet. Humbert et Vermersch partaient pour Lyon. Moi, je restais à Paris, montant la garde. Le lendemain, on ramasserait tout l'argent dû par les vendeurs. Et au large! S'il arrive quelque chose ici, eh bien! je m'arrangerai. Du reste, nous conservons la composition du numéro, déjà commencée. Ce sera toujours cela de fait.
Vermersch et Humbert, accompagnés de Simon, se mirent en route le soir même. Les affiches furent posées à Lyon. Mais nul besoin de faire paraître le journal. Le 18 mars éclata.
Le 21 au matin,[137] les crieurs gueulaient à qui mieux mieux «La Grande Joie du Père Duchêne de pouvoir enfin causer des affaires de la Nation avec les bons patriotes qui ont chassé tous les jean-foutres de l'Hôtel de Ville».
[137] Notre numéro 6, le premier paru après le 18 mars, _La Grande Joie du Père Duchêne_, etc., est daté, par erreur, du 30 ventôse an 79. La date exacte est 1er germinal an 79--mardi 21 mars 1871.
Humbert et Vermersch, à peine connue et affirmée la victoire des Buttes, avaient sauté dans le train. Je déjeunais dans notre petit caboulot de la rue de l'École-de-Médecine--une des vieilles maisons à pignon disparues il y a quelques années--quand je les vis entrer, triomphants.
Nous nous embrassâmes. C'est tout juste si nos larmes ne coulèrent pas dans les rognons sautés qui fumaient devant moi...
NOS APRÈS-MIDI
I
_une patriote_
Inoubliables jeunes années...
Maintenant, c'est la fournaise, où nous allons tous trois nous jeter à corps perdu.
Le soir est consacré au journal. L'après-midi, il y a toujours une visite à recevoir ou à rendre.
Un bataillon qui revient des avant-postes et qui envoie cinq ou six de ses hommes saluer, dans son échoppe de la rue du Croissant, ce _Père Duchêne_ qui fait la joie des terribles soirées aux avant-postes.
--Tiens! nous le croyions plus vieux que cela, le _Père Duchêne!_
Et les braves gens serraient nos mains. Parfois, on allait trinquer au comptoir ou au café voisins.
Une après-midi, j'étais seul au _Père Duchêne_. On frappe à la porte. Une femme. Pour sûr, une citoyenne. Je le vois tout de suite.
--Citoyen, vous ne me connaissez pas. Je suis factrice à la Halle. Le _Père Duchêne_ a dit l'autre jour qu'il fallait payer les Prussiens pour qu'ils fichent le camp et que nous redevenions une nation libre. Moi, je n'ai pas d'argent. Mais si vous voulez accepter cela, je vous le donne.
Et la citoyenne, qui tenait à la main une petite boîte, la dépose sur ma table.
--Ouvrez, citoyen, ouvrez.
Je soulève le couvercle.
--Des bijoux! Et que voulez-vous que nous en fassions?
--Ce que vous voudrez. Vendez-les. Et versez le produit de la vente à l'Hôtel de Ville.
Je m'efforce de démontrer à la citoyenne que ce n'est pas sa modeste offrande qui pourra avancer d'un seul pas le départ du vainqueur. Elle insiste. Finalement, elle me tend la main et s'esquive.
Je veux la rappeler. Elle a disparu.
Dans la boîte, je trouve:
Une petite cuiller en argent,
Un rond de serviette en argent,
Une paire de boucles d'oreilles en or,
Une chaîne de femme en or.
Je referme la boîte. Je la mets en lieu sûr--ou que je crois sûr--dans un tiroir qui nous sert de caisse, espérant bien qu'un jour ou l'autre, je pourrai rendre à notre visiteuse son petit trésor.
Hélas! je ne la revis plus.
La défaite vint. Et j'ignore encore en quelles mains sont tombés les bijoux de la brave citoyenne.[138]
[138] Voir le numéro 40 du _Père Duchêne_ (5 floréal/24 avril).
II
_la Commune proclamée_
Vingt-huit mars. Quatre heures. Je suis au beau milieu de mon article. Je n'ignore pas qu'au même instant, la place de l'Hôtel-de-Ville est en fête. On proclame officiellement la Commune. Mais l'article! Il faut rester...
Boum... Un coup de canon... Je dresse l'oreille... Faut-il reprendre le porte-plume...
Vite! Vite à la place de Grève.
C'est en courant que je descends la rue Montmartre. Rue de Rivoli, aussi loin que porte le regard, ce ne sont qu'uniformes, drapeaux qui flottent, baïonnettes qui scintillent.
Les musiques jouent à plein cuivre.
Dix, vingt, cent bataillons sont là, défilant, disparaissant dans la mer multicolore qui déferle sur la place de l'Hôtel-de-Ville.
Les beaux bataillons! Les mêmes que nous avons vus revenir jadis, pendant le siège, couverts de boue, harassés, sentant la défaite.
Comme ils sont pimpants aujourd'hui, astiqués et remis à neuf!
Les tambours luisent et résonnent. Ce n'est plus la générale, lugubre et voilée, de la nuit de l'entrée des Prussiens. C'est un roulement clair, sonnant aux oreilles comme un cri de victoire. Les cuivres éclatent en notes stridentes. Et ces bouches grandes ouvertes, hurlant la _Marseillaise!_ Ces drapeaux rouges frangés d'or, et, au bout des fusils, comme des gerbes de fleurs, des cocardes de rubans rouges!
Les trottoirs sont envahis. En habits de fête comme en un jour de Pâques ou de 15 Août--on n'a pas encore inventé le 14 Juillet--le bourgeois, qui deviendra féroce plus tard, est lui-même entamé. Bras dessus, bras dessous, il marche avec le populo, dans un de ces irrésistibles élans d'enthousiasme que le soleil n'a point éclairés depuis la grande Fédération.
Regardez-le, ce brave homme, au teint fleuri, qui se fera dans deux mois dénonciateur, comme il rayonne! Il abandonnerait, comme ses aïeux de jadis, ses privilèges, et déchirerait peut-être ses titres de rente pour en bourrer son fusil. La fièvre l'a saisi. Il exulte. Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, quand il sera en face de cette Commune, coiffée d'un bonnet phrygien et ceinte de l'écharpe rouge, il l'embrasserait, la gueuse, s'il l'osait!
Nous approchons à tout petits pas. Nous voici à l'avenue Victoria.
La veille, je suis allé à l'Hôtel de Ville. Il paraît transfiguré.
Hier, des barricades, des canons, des sentinelles qui vous interrogent avec défiance. Pour traverser la place, il faut suivre un à un, à travers une étroite trouée ménagée dans les pavés, le sentier que veillent jalousement les gardes, le fusil chargé. Une rangée de mitrailleuses défend la façade. Aux fenêtres, des groupes de fédérés. L'Hôtel de Ville a l'aspect d'une forteresse.
Tout est changé aujourd'hui. Plus de grands airs belliqueux. Plus de barricades, plus de sentinelles. Couvrant la grande porte du milieu, cachant le Henri IV de bronze--celui-là même qu'a recueilli le musée Carnavalet--une large draperie rouge, sur laquelle se détache un buste de la République. Au-dessous, une estrade vêtue de pourpre et d'or. Des drapeaux à toutes les fenêtres. Des groupes suspendus à tous les balcons. Et, là-haut, immobile, voilant le soleil qui le traverse de flèches brillantes, le drapeau rouge, arboré dès le lendemain de la victoire de Montmartre. Les toits sont couverts de curieux. Des gamins ont escaladé les corniches et enfourché sans vergogne les épaules des statues. Les réverbères ressemblent à des grappes humaines.
Dans le lointain s'agitent les étendards des bataillons, la hampe coiffée du bonnet rouge. Drapeaux rouges et tricolores. Journée de réconciliation. Cent mille hommes sont là, ennemis hier, alliés aujourd'hui, dont les cœurs battent à l'unisson.
La foule crie, chante, hurle, mugit. Que chante-t-elle? La _Marseillaise!_ Que crie-t-elle? _Vive la Commune!_ Elle hurle comme la tempête et rugit comme la mer. Dans ses éclairs de silence, on entend les notes des cuivres qui éclatent, vibrantes, les tambours qui battent, les ordres jetés d'une voix sonore.
_Raoul Rigault_
C'est, à travers cette foule délirante, un incessant défilé des bataillons, musique en tête. Drapeaux rouges et drapeaux tricolores côte à côte. Derrière, marchent les élus des arrondissements, que leurs électeurs conduisent à l'Hôtel de Ville.
Voici les bataillons de Montmartre. Les tambours battent aux champs. Sur une seule file, cinq hommes. Les cinq membres élus par le 18e. Trois sont de mes amis. Je leur fais signe. Ils me saluent d'un sourire. Vermorel, grand, pâle, maigre, pommettes saillantes. Ferré, petit, barbu. Tous deux revêtus de leur capote de fédéré. J.-B. Clément, l'échine courbée, sur les épaules une vareuse à longs poils, coiffé d'un chapeau mou de feutre gris, s'appuie sur un bâton de cornouiller.
Je me sens frapper sur l'épaule.
Rigault!
Raoul Rigault, en costume de chef de bataillon. Je ne lui reverrai plus ce costume que le mercredi 24 mai, quelques heures avant qu'il tombât, le crâne troué, au pied de la barricade Royer-Collard.
--Mince que tu montes avec nous!
--Mais je ne suis pas de la Commune...
--Viens toujours...
Je le suis à travers la foule des fédérés. Nous grimpons au premier étage. Salle du Trône, les fusils sont en faisceaux. Les guidons des compagnies fichés dans les canons, comme des bouquets de coquelicots.
Les murs sont encore écorchés par les balles du 22 janvier.
Je pénètre avec Rigault dans le salon qui fait l'angle du quai. Sur une console, un énorme ballot d'affiches signées Ernest Picard. Les placards du 18 mars. Je lis les premiers mots... «Une bande de forcenés, etc.» La bande de forcenés emplit la place...
Autour de la grande table, les élus commencent à se grouper. Arthur Arnould, Grousset, Vallès. Sur une chaise, Delescluze, les traits tirés, visage d'ascète... Longuet, mon ancien commandant du 248e. Tridon, dos voûté, sourire d'ironie et de souffrance. Il marche péniblement, appuyé sur sa canne... Je serre toutes les mains...
Il me faut regagner la place.
Devant le portail d'accès à l'Hôtel de Ville, les estafettes caracolent. Garibaldiens drapés dans leur manteau rouge, coiffés d'un bonnet de police empanaché d'une queue de cheval. Marins au chapeau de cuir verni, col bleu rabattu sur la vareuse. Un turco d'un noir de jais manœuvre avec maestria un magnifique cheval arabe. Accoudées sur la bouche de bronze des mitrailleuses, un groupe de cantinières, pimpantes, le petit tonneau tricolore battant sur la cuisse...
Je lève la tête...
_celui qui n'est pas là_
Sur l'estrade sont déjà groupés les membres du pouvoir d'hier et ceux du pouvoir nouveau. Le Comité central et la Commune. La poignée de factieux et la poignée d'inconnus.
Tout près de moi, un groupe. L'homme en costume de garde national. La femme tient par la main un mioche de trois ou quatre ans. L'homme explique à sa compagne ce spectacle qui l'éblouit. Il nomme ceux qu'il reconnaît.
--Tiens, vois-tu ce grand barbu, avec ses gros yeux et son épaisse chevelure grisonnante, c'est Félix Pyat, dont nous avons le portrait chez nous. Cet autre, à la barbe blanche, aux traits fatigués, au visage sévère, c'est Delescluze. Ce grand diable qui est debout, avec un képi de commandant, c'est Protot, un bon, du onzième, le défenseur de Mégy au procès de Blois. Cet autre, aux longues moustaches tombantes, J.-B. Clément,[139] tu sais, celui qui a fait le _Temps des Cerises_. Ah! ce que ça va marcher, avec ces bougres-là!
[139] Clément (J.-B.), journaliste et poète chansonnier. Auteur de la chanson populaire, le _Temps des Cerises_. Membre de la Commune (18e arrondissement).
Et continuant:
--Ce grand, à la moustache fine, c'est Eudes, qui allait être fusillé pour l'affaire de la Villette, si nous n'avions pas fait le Quatre-Septembre. Le voilà qui cause avec Raoul Rigault, celui à la barbe, qui a un lorgnon. Le grand pâle, aux pommettes saillantes, c'est Vermorel. Ce beau vieillard, à la longue barbe blanche, le regard encore pétillant, c'est Miot.[140] Il a été à Lambessa. C'est un vieux de la vieille.
[140] Miot (Jules), membre de la Commune (19e arrondissement), membre du Comité de Salut Public. Représentant du peuple à la Législative. Transporté à Lambessa (1851).
Il les nommait tous à la ménagère, qui l'écoutait, l'œil allumé d'une bonne flamme.
--Hausse donc le petit, qu'il voie aussi, le mioche. Ces jours-là, ça doit marquer dans l'existence.
Et il en nommait d'autres encore, ceux de l'Internationale, dont il était peut-être. Malon.[141] Varlin. Avrial. Puis encore Flourens,[142] qu'il avait entendu dans les réunions publiques du siège, Duval. Ferré.
[141] Malon (Benoist), membre de la Commune (17e arrondissement). Adjoint à la mairie du 17e sous le siège. Un des fondateurs de l'Internationale.
[142] Flourens (Gustave), membre de la Commune (20e arrondissement). Suppléa son père, Pierre Flourens, dans sa chaire du Collège de France. Mêlé activement au 31 octobre. Tué à Chatou, par le gendarme Desmarets, le 3 avril 1871.
--Cet autre vieux à barbe blanche, c'est M. Beslay.[143] Un riche qui s'est mis avec nous. Un vieil ami de Proudhon.
[143] Beslay (Charles), membre de la Commune, qu'il présida comme doyen (6e arrondissement). Délégué à la Banque de France (11 avril).
Et brusquement:
--Voilà le meilleur. Tiens tu le vois, assis, avec sa figure en lame de couteau, ses yeux profonds et ses lèvres minces... Comme il a souffert! Toute sa vie en prison. Je te ferai lire cela. Sa femme est morte pendant qu'il était au Mont-Saint-Michel. Un vrai martyr, le citoyen Blanqui.
--Vous vous trompez, citoyen, dis-je en intervenant. Ce n'est pas Blanqui que vous voyez. Il a été arrêté chez son neveu dans le Lot. Il est en ce moment dans la prison de Figeac.
--Ils l'ont arrêté! Lui... Il ne sera pas de la Commune!
Et je vis comme un voile de tristesse éteindre subitement le visage joyeux de tout à l'heure. Le couple s'éloigna. Sur l'estrade, un membre de la Commune parlait en agitant son képi galonné, mais ses paroles se perdaient dans la rumeur grandissante.
_jusqu'à la mort_
Les musiques se remirent à jouer. Le canon tonna de nouveau sur le quai. De la foule s'éleva une clameur formidable, un «Vive la Commune!» si puissant, qu'il en fit vibrer l'air et s'agiter les drapeaux qui fleurissaient la façade.
Les bataillons s'ébranlèrent. A la nuit, ils défilaient encore. On voyait confusément des mains se tendre vers l'estrade. D'autres se rapprocher. Des bouches criaient encore et toujours: «Vive la Commune!», jusqu'à perdre le souffle.
Enfin la place se vida. Les fenêtres de l'Hôtel de Ville s'illuminèrent. La Commune était installée.
Je repris le chemin de la rue du Croissant. A la porte de l'imprimerie, je croisai un groupe de fédérés au milieu duquel parlait un lieutenant du 248e, mon bataillon du siège, le bataillon de Longuet. Il racontait ce qu'il avait vu sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Il était tout au bas de l'estrade. Il avait pu, plus heureux que moi, entendre les discours.
--C'est Ranvier qui a parlé...
--Et qu'a-t-il dit? lui demandai-je.
--Il a dit... il a dit... que la Commune était proclamée... Est-ce que ce n'est pas assez? Et puis nous avons répondu:
--Nous la défendrons jusqu'à la mort!
Et s'animant:
--Oui, jusqu'à la mort!
Je remontai à notre bureau du _Père Duchêne_.
Une lettre était arrivée à mon adresse. Je l'ouvris. C'était--ironie du sort--l'annonce des funérailles du garde Turpin,[144] blessé mortellement à Montmartre, le matin du 18 mars, lors de la prise des Buttes.
[144] Voir le _Père Duchêne_, numéro 13 (8 germinal/28 mars).
L'humble citoyen qui agonisait depuis ce jour à Lariboisière mourait au même moment où Paris acclamait le drapeau qu'il avait rougi de son sang.
Pendant toute la soirée, ce fut une débordante allégresse. Les boulevards regorgeaient de promeneurs. A tout moment, quelque bataillon passait, et l'on voyait briller, par-dessus les baïonnettes, les franges d'or de son drapeau.
De toutes les terrasses, de toutes les fenêtres éclataient des cris:
--Vive la Commune!
Des inconnus s'embrassaient, pris d'une sorte de délire.
Lorsque après neuf années d'absence, l'amnistie me rouvrit les portes de Paris, ma première visite fut pour cet Hôtel de Ville que j'avais entrevu une dernière fois dans la bataille, rouge et flambant comme une forge.
Le long de ces murailles noircies par l'incendie, dans ces niches écroulées qui avaient assisté à l'inoubliable spectacle du 28 mars 71, je cherchais du regard les grappes humaines qu'elles avaient abritées au jour de la proclamation de la Commune. J'entendais encore le formidable mugissement de la foule acclamant les élus, pendant que le canon tonnait et que flottaient, au-dessus d'une mer de têtes, les drapeaux rouges des bataillons...
III
_le canon du Père Duchêne_
--Citoyen, vint nous dire un jour un de ces artilleurs de la Commune qui furent autant d'obscurs héros, nous vous attendons demain. Pas à la Porte Maillot. A celle des Ternes, où nous avons couché aujourd'hui sur le bastion une pièce toute neuve. Nous l'avons baptisée. Elle s'appelle le _Père Duchêne_, et je vous jure qu'elle gueulera ferme!
En route donc le lendemain matin pour la porte des Ternes!
A mi-chemin de la place de la Concorde et de l'Arc de Triomphe, nous croisons le 85e, qui vient du Champ de Mars. Il va remplacer aux barricades de Neuilly le 141e, qui se bat depuis une huitaine.
Il y a là environ deux cent cinquante hommes, qui marchent d'un air résolu.
J'aborde le commandant. L'allure martiale révèle l'ancien militaire. Je lui exprime mon admiration pour l'excellente allure de ses hommes.
--Hum! Hum! me dit-il, ils n'ont pas encore vu le feu. Et ça chauffe là-bas! Mais enfin, ils m'ont l'air décidés. Et puis, ceux qui voudront filer, ma foi, je fermerai les yeux. Pour ce qu'ils nous seraient utiles!
Nous sommes à l'Arc de Triomphe. De gros nuages de poussière montent, comme soulevés par les sabots d'un escadron.
--Les obus! me dit le commandant. Ah! dame, cela va être dur à passer, la première fois. Allons, mes enfants, la _Marseillaise!_
Et les hommes d'entonner la _Marseillaise_. La place est traversée sans encombre. Nous sommes à l'avenue des Ternes, où pleuvent les projectiles.
--Vous vous arrêtez au bastion? me demande le commandant.
Je lui explique ma visite.
--Vous voyez, lui dis-je, je vais à un baptême...
L'ancien officier tordit sa moustache.
--Vous aurez de la musique! dit-il en riant.
Et, de fait, pourquoi ne pas l'avouer, je commençais à me sentir le cœur serré. Comment! j'aurais peur! Quelle piètre figure vais-je faire devant ces braves qui passent là leurs jours et leurs nuits! Ah! le blanc-bec que l'odeur de la poudre saoule, au lieu de lui donner la brillante ivresse du courage.
Je pensais à cela, pendant que les obus faisaient au-dessus de nos têtes comme un bruit de voiture qui roule sur les pavés, et que, de temps à autre, nous entendions s'écrouler sur le trottoir les pans de murailles.
Une civière passe, emportant un blessé.
En face de nous, un réverbère oscille et dégringole avec un bruit de ferraille.
Tout autour, les maisons sont criblées, les magasins clos, les rues désertes. Deux ou trois boutiques éventrées.
--Rue des Acacias--nous raconte un des rares passants, un obus est tombé dans la boutique du boulanger. Le garçon a été tué raide. La femme a eu la jambe arrachée. Le patron est grièvement atteint. Ils sont tous deux, mari et femme, à Beaujon... Boulevard Pereire, au bureau de tabac, le gamin du buraliste a été écharpé...
Et après un silence, en nous serrant la main:
--Oh! la canaille! la canaille! qui nous bombarde comme les Prussiens. Et pourtant, nous, nous ne nous battons pas. Qu'est-ce que ça peut me foutre, à moi, la Commune!
Nous sommes arrivés au chemin de ronde. Le commandant du 85e fait reposer ses hommes, qui se distribuent, par groupes, dans les cabarets des petites rues, où ils sont relativement à l'abri.
--Vous savez, dans un quart d'heure! leur dit le chef d'un ton paternel. Et du courage! Buvez un coup, cela met du cœur au ventre.
Dix minutes après on sonne au ralliement. Deux seulement ont disparu.
--Allons, mes enfants, en avant! Et vous, au revoir, me dit l'excellent homme en me tendant la main.
Et mon baptême?
_des héros_
J'étais à une centaine de mètres de la porte des Ternes, que j'entrevoyais, ruinée et flamboyante, comme dans une perpétuelle tempête.
--Marche! marche! me disais-je. Qu'as-tu à hésiter?
Et je marchai, très tranquille, jusqu'au chemin de ronde, où je sentis une main s'abattre sur mon épaule.
--Ah! vous êtes bien gentil d'être venu! Vous allez l'entendre gueuler, le vieux bougre! Le voyez-vous là-bas? Il n'a pas à se plaindre. Nous lui avons fait une place à part, là où il y a encore de l'herbe.
L'énorme pièce était couchée sur le bastion, la gueule pointée sur Courbevoie.
--Nom de Dieu! continua l'artilleur. Nous ne voulons pas être en reste avec nos voisins de Maillot. L'autre jour, ils ont foutu un obus en plein sur le milieu du rond-point. Si le vieux Badinguet avait encore été là, ce qu'il aurait écopé!
Et l'artilleur éclata d'un rire sonore.
--Aussi, reprit-il, Dombrowski leur a rendu visite l'autre après-midi, quand j'y étais. Ce qu'il est crâne, ce petit homme-là! Nous l'avons vu venir au galop par l'avenue, avec trois de ses officiers. Arrivé près de nous, il a sauté à bas de son petit cheval blanc, et, sans seulement dire un mot, il a grimpé sur le glacis et s'est mis tranquillement à lorgner avec sa lunette.
Et puis, toujours debout, il nous a dit, avec un sacré accent:
--Il ne faut plus tirer sur le Mont-Valérien. Battez sur le rond-point.
L'artilleur ajouta:
--Du premier coup, ils ont crevé le tas de pierres. Moi, je regardais le général. Il a bien l'air d'un Polonais, avec sa petite barbiche blonde, ses yeux bleus et ses pommettes en dehors. Il nous a serré à tous la main, et il est reparti au grand galop par le chemin de ronde.
A l'instant même où mon artilleur achevait son récit, une formidable détonation retentissait. Je crus qu'un obus venait d'éclater à mes pieds. Involontairement je pliai le genou.
--Mais, tonnerre! me dit mon artilleur, c'est notre _Père Duchêne!_ Ah! le vieux bougre!
La fumée dissipée, il me sembla qu'un nouveau sang circulait dans mes veines. L'émotion avait disparu. Je montai sur le glacis, et je regardai, moi aussi, d'un œil tranquille, les lourds nuages blancs qui s'estompaient à l'horizon, et qui étaient les décharges des pièces versaillaises.
Eux, les braves gens, noirs de poudre, déchirés, saignants, le feu dans les yeux, chargeaient et rechargeaient sans relâche, sans souci de la mort qu'ils côtoyaient.
Quand je descendis, je les aurais tous embrassés.
IV
_Henriette la jolie cantinière_
--Lieutenant, lieutenant!
Je n'eus pas besoin de me retourner pour m'assurer que la voix jeune et fraîche qui m'apostrophait ainsi, en pleine rue du Croissant, était celle de la charmante et vaillante citoyenne Henriette, cantinière à l'une des compagnies de mon 248e, que commandait le fils de Régère.[145]
[145] Régère (Théophile), membre de la Commune (5e arrondissement).--Son fils, Henri Régère, avait été sous le siège capitaine adjudant-major du 248e bataillon. Il en prit le commandement pendant la Commune.