Mes cahiers rouges au temps de la Commune
Part 22
Onze heures et demie.--Voilà des mitrailleuses. Deux, qu'on amène. La haute barricade est finie. Des hommes armés, ceinturés de rouge, se démènent sur la place. Faisceaux de fusils... Dans un coin, une large bande blanche avec une croix rouge...
L'ambulance.
Tout à l'heure, on se tuera.
Où sont les troupes? Si j'allais aux nouvelles, tout près, là sur le quai, au coin de la rue de Savoie. Chez Lapeyrouse.
Lapeyrouse, le restaurant où il m'arrive de temps à autre de déjeuner. Rigault y vient, avec des amis de la préfecture. Levraud, Sornet, Giffault, Da Costa, d'autres.
J'entre. Cinq ou six tables occupées.
A l'une d'elles, Cavalier--que nous appelons familièrement Pipe-en-Bois. Cavalier occupe le poste de directeur des promenades et plantations, ou des voies publiques, on ne sait trop. Bref, il est, comme on l'a appelé plus tard, l'Alphand de la Commune. Quand il passa devant le conseil de guerre, Alphand déclara qu'il avait dirigé ses services avec une irréprochable correction.
Deux officiers fédérés ont abordé Cavalier, qui s'est levé brusquement. Sur son facies allongé, taillé à coups de serpe, coulent de grosses gouttes de sueur.
--Je n'ai rien, rien, dit-il. Allez à l'Hôtel de Ville.
On lui réclame, à ce bon Cavalier, des hommes pour les barricades, des brouettes, des pelles.
--L'Hôtel de Ville! Voilà une heure qu'il flambe!
A une table voisine de la mienne, trois ou quatre convives, que je ne connais pas. L'un d'eux a, sur son paletot gris, une écharpe rouge, sans glands d'or. Ce n'est donc pas un membre de la Commune. Un commissaire de police peut-être. Il a raconté tout haut l'exécution d'un espion.
Je sus plus tard qu'ils parlaient de Veysset,[233] fusillé sur le Pont-Neuf.
[233] V. plus haut, p. 85, _le Fusillé du Pont-Neuf_.
Un garçon se précipite...
--Les Versaillais sont tout près... On les voit arriver par l'autre quai... La barricade du pont va être prise à revers...
Tout le monde se lève. Brouhaha. Le garçon n'a pas oublié les additions. Il me tend la mienne. Je n'ai pas de monnaie. Je jette un billet de cent francs...[234]
[234] Quand l'amnistie nous eut rouvert les portes de Paris, il nous prit envie d'aller, un soir, dîner chez Lapeyrouse, dans cette même salle du rez-de-chaussée, donnant sur le quai, où j'avais passé, le 24 mai 1871, une heure tragique. J'invitai un ami, comme moi retour d'exil. Nous avions longuement causé. Nous étions restés seuls.--Tiens, me dit l'ami, si tu réclamais la monnaie de ton billet de cent? Après avoir réglé l'addition, nous fîmes venir le gérant. Bien entendu, je n'avais pas la moindre intention de rentrer dans mon dû. Le gérant écouta, grave et souriant à la fois.--Dommage, monsieur, conclut-il en s'inclinant, vraiment dommage. Depuis 1871, la maison a changé de propriétaire. Voulez-vous, cependant, que je communique votre réclamation à la caisse?--Non, non, ne réclamez rien. Nous nous ferons rembourser cela à la prochaine. Et nous nous levâmes en riant, heureux tous deux d'avoir bavardé, en pleine liberté, dans cette salle où nous avions failli perdre la nôtre, et peut-être même plus encore.
_je rencontre Rigault_
Midi. La fusillade crépite tout à l'entour. Dans une heure, deux heures au plus, ce sera la bataille.
Rue Racine, en face du café Soufflet, une voiture arrêtée près de la barricade. On en descend des caisses de cartouches que l'on range le long des pavés. La voiture vidée, on dételle le cheval blanc, pour l'atteler à une mitrailleuse restée en panne. L'attelage grimpe le boulevard.
L'ami Maître, notre chef de bataillon des _Enfants du Père Duchêne_.
--Où vas-tu?
--Au Panthéon.
--Sont-ils loin?
--Toujours rue Vavin, où Lisbonne[235] les arrête...
[235] Lisbonne (Maxime), colonel fédéré. Blessé le 25 mai boulevard Voltaire, condamné à mort, commué aux travaux forcés.
Nous longeons en causant le lycée Saint-Louis.
Maître me résume, en quelques mots rapides, la défense. La place Saint-Michel fermée par la grosse barricade de la Fontaine. La rue Saint-Séverin hérissée de pavés. La rue des Écoles, le boulevard, coupés de fossés. La rue Racine, la rue de l'École-de-Médecine barricadées. Et, forteresse colossale, la barricade de la place Maubert, protégeant la retraite, par le pont d'Austerlitz, vers la rive droite et le onzième.
Place de la Sorbonne. La barricade qui va défendre l'accès à la rue Soufflot est en retard. Donnant des ordres, l'écharpe rouge en sautoir, Aconin, ancien capitaine, sous le siège, à mon 248e.
--Eh! venez donc!
--Tiens! Rigault!
C'est bien Rigault qui nous appelle. Il cause, sur la place, avec un groupe d'amis.
Nous traversons, Maître et moi, le boulevard.
Rigault est en grand costume de commandant fédéré. Tunique à col et revers rouges. Sur la bande rouge du képi, une grenade d'argent.
--Entrons au d'Harcourt.
_au d'Harcourt_
Le café d'Harcourt est hermétiquement clos. Du pommeau de son sabre Rigault frappe aux volets. Une porte s'entr'ouvre, laissant voir un coin de la face apeurée du gérant.
--Ah! c'est vous, monsieur Rigault... Ah! non... non... impossible...
Et l'infortuné cafetier, avançant la tête, embrasse d'un long regard d'angoisse la place de la Sorbonne, où les pavés montent, fermant les rues adjacentes, et où flambent au soleil les faisceaux des fusils.
--Allons, ouvre vite, dit Rigault nerveux. Et fous-nous la paix.
Nous entrons. La salle est obscure. Seules quelques lames ensoleillées s'échappent des jointures des volets. Nous nous asseyons. Cinq. Rigault. Un grand jeune homme en costume de lieutenant, un élève des Beaux-Arts, habitué, comme nous, de la brasserie Saint-Séverin, Huet. Il a de hautes bottes de cuir jaune, qu'il étend sur une chaise, à demi endormi. Je ne connais pas le troisième. Maître est en chef de bataillon. Moi en civil et képi de lieutenant.
D'un trait, Rigault avale le verre de grenadine qu'il s'est fait servir. Il me frappe sur l'épaule.
--Tu sais... Eh bien!
Il scande ses paroles.
--Cette nuit...
--Eh bien, cette nuit?
--Eh bien... Je l'ai fait fusiller...
--Fusillé... Qui?
--Chaudey.
Maître m'a jeté un regard rapide. Huet n'a pas bougé... Il est toujours somnolent... Il doit être au courant. Peut-être--sa fatigue semble l'indiquer--n'a-t-il pas quitté Rigault depuis l'heure tragique...
--Fusillé?... Mais, comment...
Un frisson me traverse. Je voudrais parler... savoir...
Mais Rigault ne nous laisse pas, à Maître et à moi, le temps de l'interroger. Il se lève, raccroche son sabre qu'il avait détaché pour frapper aux volets... Nous sortons.
--A tout à l'heure... Au Panthéon...
_rue Gay-Lussac_
Midi et demi.--J'ai remonté le boulevard jusqu'à la rue Soufflot.
Je suis seul. Et je m'aperçois qu'autour de moi le silence est effrayant.
Du monde partout cependant.
Des combattants, l'arme au pied, debout à côté des pavés. Toutes les portes des maisons ouvertes. Dans les corridors, des femmes pressées les unes contre les autres, aux aguets. Adossée à la grille du Luxembourg, près de l'École des Mines, une tente blanche, l'ambulance. Les aides-majors sont assis à l'entrée. A leurs pieds, les trousses de chirurgie, les paquets de charpie. Je reconnais un ami... Nous nous serrons les mains sans mot dire. Rue Gay-Lussac, sur le seuil de la porte d'un café, une femme, que nous connaissons tous au Quartier. La patronne de l'ancien _Cochon Fidèle_, de la rue des Cordiers. Le vieux cabaret, aux murailles peinturlurées par les habitués--on montrait une esquisse de Couture--a émigré rue Gay-Lussac depuis une année, sans y retrouver sa vogue d'autrefois. Vermersch y vient parfois déjeuner. Rigolette--ainsi on la nomme--me fait un signe de la tête. Elle nous a tous vus, plus ou moins souvent, rue des Cordiers, aux soirs de «pomponettes». Rigault y faisait, comme tout le monde, des apparitions. Quand il sera, dans quelques heures,[236] couché, la tête fracassée, à vingt pas de là, c'est Rigolette, la bonne fille, qui, affrontant les huées des lâches, ira jeter sur le mort une couverture...
[236] Rigault fut tué, vers trois heures, d'un coup de revolver, au pied de la barricade Royer-Collard, par le sous-officier qui le conduisait au Luxembourg.
Coin de la rue Royer-Collard. Une barricade ferme la rue à son entrée sur la rue Gay-Lussac. Je m'arrête un instant. Deux hommes, prêts à combattre. Mon regard, instinctivement, va aux fenêtres du troisième étage de la maison d'encoignure. Là, demeure un de mes anciens maîtres. Joseph Moutier, qui sera plus tard répétiteur à l'École Polytechnique. Il a été mon professeur de physique à l'Institution Barbet de la rue des Feuillantines, et, ensuite, mon «colleur» à Sainte-Barbe, avec le père de Da Costa, colleur de mathématiques.
Bon «papa» Moutier! comme nous l'appelions. Il me tutoie familièrement comme il le fait avec ses élèves de prédilection, devenus ses amis. Je l'ai rencontré bien souvent pendant le siège, et aussi pendant ces deux mois de tourmente...
--Petit, vois-tu, ça finira mal... C'est moi qui te le dis...
Ça finit mal, en effet... très mal... Et je songe, avec attendrissement, à ce brave papa Moutier. Si je montais chez lui... Mais non... Il faut rester... Ça serait lâche de se cacher, de foutre le camp... Jamais...
Rigault avait été, comme moi, élève de Moutier. Ou bien, il l'avait connu à la Sorbonne. Car, détail ignoré de bien des gens, Rigault, qui s'intitulait professeur de mathématiques, avait quelque droit à ce titre. C'est lui qui rédigeait ce qu'on appelait de ce temps-là les feuilles du bachot, où se donnaient, chaque jour de la session des examens, les solutions des problèmes posés aux candidats. Détail tout aussi ignoré, il avait, pour la rédaction de ces feuilles lithographiées, vendues par les libraires de la rue de la Sorbonne, un collaborateur, qui était Alphonse Humbert.
Le cadavre de Rigault, tué vers trois heures de cette même journée de mercredi, resta étendu, jusqu'au lendemain soir, sous les fenêtres de Moutier.
Quelqu'un qui approchait de près l'excellent homme me dit, à mon retour d'exil, la douloureuse émotion de Moutier, qui, cependant, était bien éloigné d'approuver nos actes. Mais Moutier était un brave cœur. Il souffrit cruellement d'être contraint de subir, pendant deux jours, le lugubre spectacle.
_le Panthéon va sauter!_
Une heure.--Allons à la Mairie... Je redescends du côté de la fontaine de Médicis. Dans la vasque, mise à sec, deux combattants se sont installés. Les paquets de cartouches rangés au milieu. Je leur fais observer qu'ils sont à découvert de tous les côtés.
--Qu'est-ce que ça nous fout? Nous tirerons couchés.
Sur le balcon de la maison qui fait l'angle du boulevard et de la rue Soufflot, une demi-douzaine de jeunes gens, le fusil en bandoulière. J'en reconnais quelques-uns. Maroteau, avec sa figure de Christ. Larochette, du _Vengeur_ de Pyat. D'autres.
Voici Vallès. Malade, me dit-il, éreinté. Trois nuits sans dormir. Il est en pantoufles de feutre, au bras d'une amie.
--A la Mairie?
Je n'ai pas le temps de répondre. Une effroyable détonation fige mes lèvres.
Un nuage de fumée noire, avec de grandes taches de feu, monte du Luxembourg, du côté de l'Observatoire. Lisbonne vient de faire sauter la poudrière, aménagée dans les terrains de l'ancienne Pépinière.[237]
[237] La poudrière du Luxembourg sauta, très exactement, à midi vingt-huit minutes. (Témoignage d'un ami, habitant rue d'Assas, qui nota l'heure.)
Les vitres brisées sonnent sur les trottoirs. Au silence de tout à l'heure ont succédé les cris.
--Le Panthéon va sauter! Le Panthéon va sauter!...
Et à travers les barricades, les munitions, les voitures d'ambulance, une foule se presse. Où court-elle? Elle l'ignore. Avec le Panthéon, le quartier ne va-t-il pas s'écrouler dans les catacombes?
Des femmes fuient, affolées, traînant derrière elles des enfants. D'autres avec des paquets. L'une a sous le bras sa pendule... Et toujours ce cri:
--Le Panthéon va sauter!
A la Mairie, en bas, à la porte, je croise le chef du 248e, Henri Régère, le fils du membre de la Commune, qui attache son cheval aux grilles d'une fenêtre. Nous montons ensemble.
Là-haut, c'est le brouhaha de la dernière heure. Assis à des tables, des employés assaillis de demandes de réquisitions, signatures de bons de vivres, d'argent pour la paye des bataillons. Je cherche des yeux les membres de la Commune. Quelques figures inquiètes. D'autres, décidés à la lutte.
En bas, la place pleine de combattants. Il y en a sur les marches du Panthéon, derrière les colonnes du portique. Partout. Il y en a même au-dessous du dôme, sur la plate-forme circulaire, qu'entoure la colonnade. Ce sont ceux-là, qui luttant jusqu'à la dernière minute, n'ayant plus le temps de descendre et de fuir, furent fusillés à la place même où ils furent faits prisonniers. Longtemps, derrière cette colonnade, on put voir, m'a assuré un témoin sûr, de larges flaques de sang...
LA RUE ROUGE
_petits chasseurs_
Jeudi 25 mai.--Le lendemain de la prise du Panthéon. Au bas de la rue Soufflot. Premières heures du matin.
La barricade de la rue Gay-Lussac est toujours debout. Derrière les grilles du Luxembourg, dont les entrées sont closes, les soldats vont et viennent. Des cavaliers, la veste bleue à brandebourgs blancs déboutonnée, le bonnet de police sur l'oreille, causent et fument près de leurs chevaux, accrochés aux arbres.
Boulevard Saint-Michel, des soldats. Des canons avec leurs fourgons attelés, prêts à partir vers la bataille qui gronde au loin... A toutes les fenêtres, des drapeaux tricolores. Partout, sur le sol, des képis, des ceinturons, des gibernes, des godillots. Au coin de la rue Monsieur-le-Prince, un paquet de morts. Cinq ou six. Un autre mort étendu sur le dos, un bras replié sur la poitrine, l'autre bras allongé, la face recouverte d'un képi de fédéré. Le sang tache la barbe qui dépasse. Il doit avoir été frappé en pleine figure. Une dernière pudeur--bien rare en ces jours effroyables--a poussé quelqu'un à cacher l'horrible blessure. Je me penche pour regarder le numéro du bataillon... Si je soulevais ce képi... Je n'ose pas.
La vasque de la fontaine Médicis est pleine de cadavres. Pêle-mêle, vainqueurs et vaincus. Fusilleurs et fusillés. Combattants cernés, tués contre les pavés. Petits chasseurs, à la tunique ardoise, que j'ai vus, la veille, du haut des marches du Panthéon, traverser au pas de course la place. La mitraille de la barricade Soufflot les a fauchés comme des brins d'herbe.
Ils sont là, une vingtaine, écrasés les uns sur les autres. poussiéreux, sanglants. Les yeux, que personne n'est venu fermer, sont restés grands ouverts. On les a jetés dans cette vasque la veille, après la bataille, pour qu'ils n'encombrent point la rue. Tout à l'heure, l'horrible voiture des morts--une voiture jaune de déménagements--viendra les prendre pour les verser aux fosses que l'on creuse hâtivement dans les nécropoles...
_Cluny_
Pas un passant. Rien que des soldats. Il me semble que tous les regards se dirigent sur le pauvre pékin fugitif que je suis... Le chapeau rond que l'on m'a donné tout à l'heure pour remplacer mon képi de lieutenant fédéré me tombe sur les oreilles...[238] Il doit me rendre ridicule... Peut-être quelqu'un va-t-il me remarquer, me fixer, me reconnaître... Si je hâtais le pas... Où... Vers l'Odéon?
[238] Voir plus haut, _Une journée à la Cour martiale du Luxembourg_, p. 10.
Un rassemblement, tout près, rue de Médicis. Deux hommes sortent d'une maison, et après eux, deux autres. Ces deux derniers avec un brassard tricolore à la manche. La foule des soldats les entoure. Le cortège prend le chemin que je voulais prendre.
Non. N'allons pas par là.
J'ai comme un pressentiment que l'on conduit les deux hommes quelque part où ils vont être interrogés, gardés, tués peut-être...
Descendons le boulevard.
Place de la Sorbonne. Je passe vite devant le café d'Harcourt, dont la terrasse est déjà occupée par des consommateurs.
Je rase les maisons. Je songe que de chaque porte peut, brusquement, surgir un visage... Un ami... Un dénonciateur?
Les grilles du jardin de Cluny.
Assis, en rond, sur les larges dalles qui, devant la porte de la salle des Thermes, figurent le tombeau d'un chef gaulois, des pioupious font la popote.
D'autres, allongés sur les pelouses, à plat ventre, le fusil près d'eux.
D'autres encore, assis sur les fûts de colonnes, accroupis entre les pattes des monstres de pierre arrachés à Notre-Dame ou à quelque antique église démolie.
Un coup de feu... Un autre...
D'où cela vient-il?
Du fond du jardin...
Je sens un heurt à l'épaule... je fais demi-tour...
--Oui, c'est moi.
Cela m'a été dit tout bas, tout bas.
L'homme qui m'aborde, je le connais depuis les premiers jours du siège. Un vieux garde de mon 248e. Il me souvient que nous ne voulions pas l'inscrire sur les rôles, quand il s'est présenté. Trop vieux.
--Trop vieux, moi! s'était-il écrié. Est-ce qu'on est trop vieux, quand on s'est battu partout, au Cloître Saint-Merri, en Février, en Juin!
Comment il était là, comment il avait échappé encore une fois à la fusillade, je n'avais pas le temps de le lui demander. Il ne tenait guère à la vie, pourtant. Il m'avait dit vingt fois: «J'y resterai. C'est ma dernière bataille.» Il ne s'était pas donné la peine de raser sa vieille barbe blanche. Il habitait, à cent pas, une soupente de la rue de la Parcheminerie. Il ne se cachait pas.
Nous marchions côte à côte.
Encore des coups de feu.
--C'est dans la cour de Cluny, me dit le vieux. On y a fusillé toute la nuit. Je viens d'en voir abattre un contre le mur de la façade. On l'a poussé au bas du réverbère.
Je suis retourné souvent, depuis ces jours sinistres, dans la cour de Cluny. Dans l'angle, au fond, à droite, c'est là qu'on tuait.
_la boutique à Roullier_
Rue des Écoles. Nous nous heurtons à la grande barricade du Collège de France.
La veille, je l'ai vue quelques heures avant la bataille. Barrant toute la voie. Haute, épaisse. Deux renflements pour les mitrailleuses. En avant, dans le chantier tout proche, comme des ouvrages d'avant-garde, les pierres énormes accumulées pour la construction de la nouvelle Sorbonne. Derrière chacune de ces pierres, formidables moellons, dressés comme des dolmens, un ou deux combattants. Plus tard, quand on relèvera ces pierres, quelques-unes jetées bas par les obus, on trouvera sous l'une d'elles, écrasé, le cadavre--le squelette--encore vêtu, d'un fédéré.
Tout près, la boutique à Roullier.
Cette boutique, qui existe encore maintenant, dépendance du Collège de France,[239] est un morceau, un grain de poussière de la tragique histoire.
[239] La «boutique à Roullier» occupait les locaux du rez-de-chaussée, aujourd'hui dépendance du Collège de France, numéro 9 de la place Marcellin-Berthelot.
Édouard Roullier, cordonnier--il signe avec orgueil «Roullier, savetier»--combattant de Juin, proscrit de Décembre.
Sous la Commune, Roullier a fait partie de la commission du travail et de l'échange à la délégation au Commerce.
Vallès, par blague, l'a pris avec lui, aux premiers jours, à l'Instruction publique.
--Roullier, assieds-toi là. Dans le fauteuil de Jules Simon.
Roullier--est-il besoin de le dire?--ignore l'orthographe. Et il s'en fait gloire.
--Je ne suis pas comme vous, sales petits bourgeois, qui avez eu des parents pour vous faire donner de l'instruction! clame-t-il dans sa longue barbe d'insurgé.
Un jour de février 1870, quand je faisais, avec Passedouet, mort en Calédonie, un petit brûlot, la _Misère_,[240] Roullier m'envoya, je ne me souviens plus à propos de quoi, un article à insérer. Je crus de mon devoir de rectifier les fautes de français. Ah! ce qu'il m'en coûta!
[240] _La Misère_, petite feuille _in-quarto_. Sept numéros, du 6 au 12 février 1870. Rédacteurs: A. Passedouet, Maxime Vuillaume, Henri Bellenger, etc. Gérant: Léon Sornet. Imprimerie Rochette, 72-80, boulevard Montparnasse. _La Misère_ vendait la brochure _le Droit du Travailleur_, par le citoyen Paget-Lupicin.--Passedouet, condamné à la déportation, mourut en Calédonie. Léon Sornet fut le gérant de notre _Père Duchêne_.
--Tu as fait un faux! criait-il. Je ne te permets pas cela. Ce n'est plus du Roullier. Je ne suis pas un écrivain, moi!
Roullier habite, avec sa femme, blanchisseuse, la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Il a d'innombrables enfants, qu'il traîne après lui à la brasserie Saint-Séverin, où il vient en longue blouse bleue, bien repassée. Un soir, à la fermeture, il en oublia un, qui pionçait sur la banquette. Le gosse y passa la nuit. Roullier n'avait cependant pas oublié, à son départ tardif pour le logis, l'éternel volume de Proudhon qu'il portait toujours sous son aisselle, comme un bréviaire.
--Et toi, Roullier, qu'est-ce que tu es?
Roullier empoignait son bouquin. Le plus souvent, les _Confessions d'un Révolutionnaire_.
--Proudhonien, foutre!
Et il remettait avec soin le précieux talisman dans sa poche.
Un soir, l'un de nous saisit le livre au passage.
--Mais, animal, il n'est pas coupé!
Roullier devint blême. Sa barbe de fleuve s'agita. Nous croyions tous qu'il allait assommer l'audacieux. Vallès se tordait. Il avait, lui aussi, promené pendant longtemps une _Théorie de l'impôt_, dont il n'avait jamais lu vingt lignes. Roullier, suffoqué, pris en flagrant délit, resta muet.
Roullier n'est pas que proudhonien. Il teinte son admiration pour Proudhon d'une violente couleur d'anarchie.[241] Avec quelques amis de la Montagne-Sainte-Geneviève, il a fondé la _Ligue des Antiproprios_. Tout membre de la Ligue s'engage à ne jamais payer son terme. Le déménagement à la cloche de bois est de rigueur. Chaque membre doit son aide au camarade menacé par Monsieur Vautour. De temps à autre, Roullier arrive nous rejoindre au café--à l'un des cinq ou six cafés qui possédèrent, l'un après l'autre, l'honneur de notre clientèle, depuis le café Huber de la rue Monsieur-le-Prince[242] jusqu'à la brasserie Saint-Séverin--l'air las, harassé. Il se laisse tomber sur un siège.
[241] On ne disait pas encore, en ce temps-là, à la vérité, _anarchiste_. On se contentait d'être révolutionnaire.
[242] Le café Huber occupait l'angle de la rue Monsieur-le-Prince et des escaliers, encore existants, de la rue Antoine-Dubois. La maison, disparue, a fait place aux bâtiments de l'Ecole pratique de Médecine.
--Eh bien! voyons. Tu es malade?
--Moi? Pourquoi ça?
Et, se levant, solide et l'œil vainqueur:
--Tas de clampins... de bourgeois... Si vous aviez, comme moi--et il se donnait une tape sur son large poitrail--traîné la voiture à bras tout l'après-midi...
--Quoi donc? Encore un déménagement?
--Oui... le citoyen un tel... Ah! ça marche, notre Ligue des Antiproprios... Encore un qui ne touchera pas son terme!
Et ce brave Roullier, rasséréné, heureux d'avoir joué le tour à un de ces proprios auxquels il voulait mal de mort, enfilait, pour se redonner des forces, un bock écumant...
Le croirait-on, Roullier, au fond, était un sage.
Quand vint le Quatre-Septembre, il se rappela qu'il était cordonnier. Et que, par cela même, il pouvait chausser ses concitoyens. Il se rendit adjudicataire de la fourniture des chaussures pour plusieurs bataillons de la garde nationale du quartier.
Pour installer son atelier, on lui concéda une boutique inoccupée, en bordure du Collège de France.
Nous ne vîmes plus alors ce brave Roullier que revêtu d'une ample et bourgeoise redingote. La blouse bleue, qu'il affichait jadis comme un symbole, était reléguée à la blanchisserie de la citoyenne Roullier.
Par-ci par-là, j'allais à la boutique serrer la main du vieil insurgé, momentanément patron cordonnier.
Ah! ce qu'il les menait, ses «collaborateurs»!
Debout dans sa haute taille, sur le seuil de la porte, l'œil en arrêt, la barbe en bataille, Roullier les attendait, l'heure de la rentrée au travail sonnée.
--Allons! plus vite que ça! Les godillots vous attendent...