Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis

Part 9

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Le chevalier de Durfort avait peu d’esprit, mais de l’instruction, des manières fort nobles, et avec les femmes une galanterie de fort bon goût; aussi avait-il beaucoup de succès auprès d’elles.

Le comte de Thiars, frère du comte de Bissy, passait pour être l’homme le plus aimable de la société. Malgré une laideur remarquable, il avait inspiré des passions célèbres; il n’avait qu’une sorte d’esprit, celui de la conversation, et c’est assez pour le monde; il faisait de mauvaises chansons de société, dont les vers manquaient souvent de mesure et de rimes; c’est encore assez pour charmer quelques femmes. Il avait composé un détestable petit roman qu’il eut la prudence de ne jamais publier.

M. de Thiars ne m’a jamais pardonné de n’avoir pas admiré et prôné cet ouvrage. Au reste, M. de Thiars était en effet, dans la société, piquant, amusant, d’une gaieté douce, spirituelle, et en tout fort aimable.

Le comte de Shomberg avait beaucoup d’esprit et d’instruction, et un caractère très loyal; quoiqu’il ne fût pas laid, il avait dans sa figure, dans son ton et dans sa conversation, quelque chose de fade, et je ne sais quelle gaucherie dans les manières qui le rendaient désagréable; il savait des millions de vers, et il les déclamait ridiculement. Ma tante eut la fantaisie de jouer _Zaïre_, ce qui s’exécuta à Bagnolet, dans une maison que M. le duc d’Orléans y avait alors. M. de Shomberg se chargea du rôle d’Orosmane, et certainement on ne reverra jamais un tel Orosmane. Ma tante joua pitoyablement Zaïre, ce qui était bien excusable avec un semblable Orosmane. Nous l’avions trouvé très mauvais aux répétitions, mais il se surpassa à la représentation. Il était admirateur passionné de Voltaire. Il se vantait d’être athée, et, ainsi que Hobbes, il avait une peur invincible des revenants. Dès qu’il rencontrait un enterrement, ou que quelqu’un de sa connaissance mourait, il faisait coucher son valet de chambre pendant cinq ou six jours à côté de son lit. Ce fut lui qui eut avec M. Lefort, un officier de son régiment, ce fameux duel où tous les deux, à genoux sur un manteau, tirèrent en même temps un coup de pistolet. M. Lefort fut tué raide; M. de Shomberg, qui ne fut pas effleuré, paya toute sa vie une pension à sa veuve, et l’éducation de ses enfants. Il n’aimait que la société des femmes; n’ayant jamais eu de succès personnel auprès d’elles, il prit le parti de se contenter du rôle de confident. Il avait une manière si affectueuse de prendre part à tous leurs intérêts particuliers, de quelque genre qu’ils fussent, qu’il se rendait véritablement nécessaire; d’ailleurs, soit par système, soit par bonhomie, il savait persuader qu’il croyait tout ce qu’on lui disait, et qu’il ne soupçonnait jamais l’exagération, les réticences et l’artifice. Au milieu de tout cela, il avait toujours pour une de ses amies une passion malheureuse qu’il ne déclarait jamais, que l’on voyait clairement, et dont on lui savait gré.

Le comte de Valencey, frère du marquis d’Estampes, et parent de M. de Genlis, était aussi attaché au Palais-Royal. Il avait un caractère plein de douceur et de bonté, qui donnait un agrément infini à sa société. Personne, à la Comédie-Française, ne jouait mieux que lui les rôles d’amoureux, dans les pièces de Marivaux. M. le comte de Blot, mari de la dame d’honneur, était, sans exception, l’homme le plus borné qu’on ait jamais vu dans le monde. Voulant plaire à M. le duc de Chartres, il mêlait à sa pédanterie une extrême prétention à la gaieté. Son ton sérieux, et la lourdeur de ses plaisanteries lui donnaient une sorte d’originalité très comique; on s’amusait de ses ridicules, et il était persuadé qu’il avait le plus grand succès aux petits soupers du Palais-Royal.

Le comte d’Osmont, spirituel, naturel et distrait, était aimé de tout le monde.

M. le vicomte de Latour-du-Pin avait l’esprit orné, de la franchise, de la gaieté, un caractère obligeant, des talents agréables; il jouait à merveille les proverbes et la comédie.

Le vicomte de Clermont avait alors une jolie figure que gâtaient un peu quelques tics désagréables. Il lisait beaucoup, mais il avait le malheur de tout confondre, et de joindre à la manie de faire des citations l’inconvénient de les faire presque toujours fausses.

Le baron de Poudens, premier maître-d’hôtel, était un excellent homme. Étranger à toutes les inimitiés, il a passé quarante ans au Palais-Royal sans se douter qu’il y ait eu dans tout cet espace de temps une seule tracasserie. Il était persuadé que nous y vivions tous dans la plus parfaite union, et que cette cour était composée, sans exception, des meilleures gens du monde.

M. le marquis de Barbantane ne manquait pas d’esprit, mais il était persifleur, avec une politesse poussée quelquefois à l’excès, et il était peu communicatif.

On voyait encore souvent, les petits jours, au Palais-Royal, monsieur et madame Duchâtelet, qui ont depuis péri sur un échafaud. M. Duchâtelet était sérieux et silencieux, mais il avait, dit-on, beaucoup de mérite, et il a laissé des mémoires qui montrent la plus belle âme. Madame Duchâtelet eut toujours une conduite irréprochable, et ne se mêla jamais d’une seule intrigue; ce fut elle que madame la duchesse de Grammont défendit au tribunal révolutionnaire avec autant de courage que d’énergie. M. de Talleyrand, qui à cette époque s’échappa de la France, et vint en Angleterre où j’étais, nous conta ce détail et de la manière la plus touchante. Madame de Grammont, appelée au tribunal, loin de se défendre, ne songea qu’à son amie, qui, présente à cet interrogatoire, les mains jointes et les yeux baissés, gardait un profond silence. Madame de Grammont dit en propres termes: «Que vous me fassiez mourir, moi qui vous méprise et qui vous déteste, moi qui aurais voulu soulever contre vous l’Europe entière, que vous m’envoyiez à l’échafaud, rien n’est plus simple; mais que vous a fait cet ange (en montrant madame Duchâtelet), qui a toujours tout souffert sans se plaindre, et dont la vie entière n’a été marquée que par des actions de douceur et d’humanité?» On les envoya toutes les deux au supplice avec M. Duchâtelet!...

A cette époque, on trouvait encore à la ville et à la cour ce ton de si bon goût, cette politesse dont chaque Français avait le droit de s’enorgueillir, puisqu’elle était citée, dans toute l’Europe, comme le modèle le plus parfait de la grâce, de l’élégance et de la noblesse. On rencontrait alors dans la société plusieurs femmes et quelques grands seigneurs qui avaient vu Louis XIV; on les respectait comme les débris d’un beau siècle; la jeunesse, contenue par leur seule présence, devenait naturellement, auprès d’eux, réservée, modeste, attentive; on les écoutait avec intérêt; on croyait entendre parler l’histoire. On les consultait sur l’étiquette, sur les usages; contemporains de tant de grands hommes en tout genre, ces vénérables personnages semblaient placés dans la société pour maintenir les idées d’urbanité, de gloire, de patriotisme. Sous les auspices de ces vénérables personnes, il s’établit dans la société une secte très nombreuse d’hommes et de femmes qui se déclarèrent partisans et dépositaires des anciennes traditions sur le goût, l’étiquette et la morale; ils s’érigèrent en juges suprêmes de toutes les convenances sociales, et s’arrogèrent exclusivement le titre imposant de bonne compagnie. On n’exigeait que deux choses: un bon ton, des manières nobles, et un genre de considération acquis dans le monde, soit par le rang, la naissance ou le crédit à la cour, soit par le faste, les richesses, ou l’esprit et les agréments personnels.

Cette société, dénigrante pour toutes les autres, excita contre elle beaucoup d’inimitiés: l’on s’accorda unanimement à la désigner par le titre de grande société, qu’elle a gardé jusqu’à la Révolution; ce qui signifiait la mieux choisie et la plus brillante par le rang, la considération personnelle, le ton et les manières; là se trouvaient, en effet, réunies toute l’aménité et toutes les grâces françaises. La politesse, dans ces assemblées, avait toute l’aisance et toute la grâce que peuvent lui donner l’habitude prise dès l’enfance et la délicatesse de l’esprit; la médisance était bannie de ces conversations générales. Jamais la discussion n’y dégénérait en dispute. Là se trouvait, dans toute sa perfection, l’art de louer sans fadeur, de répondre à un éloge sans le dédaigner et sans l’accepter; de faire valoir les autres sans paraître les protéger, et d’écouter avec une obligeante attention. Si toutes ces apparences eussent été fondées sur la morale, on aurait vu l’âge d’or de la civilisation.

Pour achever de peindre la grande société du XVIIIe siècle, il faut dire encore que, dans ses comités les plus intimes, on voulait surtout de la grâce, de la gaieté ou de l’originalité: la méchanceté était de mauvaise compagnie.

Ce qu’on ne pardonnait jamais, ce que rien ne pouvait excuser, c’était la bassesse ou des manières ou du langage, et celle des actions.

Cette grande société, ou la bonne compagnie, ne se bornait pas à prononcer des arrêts frivoles sur le ton et les manières; elle exerçait une police sévère très utile aux mœurs, elle réprimait, par sa censure les vices que ne punissaient pas les tribunaux, la justice se chargeait du châtiment des mauvaises actions, et la société de celui des mauvais procédés. Sa désapprobation générale ôtait à celui qui en était l’objet une partie de sa considération personnelle. On bouleversait une existence par ces paroles terribles: «Tout le monde lui a fait fermer sa porte.» Cette puissance était celle de l’honneur; elle fut souveraine jusqu’à la Révolution, et les personnes qui l’exerçaient d’un consentement unanime, sans opposition, comme sans révolte, avaient d’autant mieux le droit de s’appeler exclusivement la bonne compagnie, qu’elles n’abusèrent jamais de cet empire.

Dès les premiers jours de mon entrée au Palais-Royal, je fis les plus tristes réflexions sur ma nouvelle existence, et tout sembla concourir à les aggraver, et à augmenter la mélancolie que j’y avais apportée. Je ne parlais qu’avec défiance et circonspection; je perdais ainsi l’espèce d’agrément qu’on avait jusqu’alors tant loué en moi, le naturel et la gaieté.

Après avoir passé six mois au Palais-Royal, j’avais éprouvé déjà tant de noirceurs et de méchancetés, que je résolus de m’en éloigner. Madame la duchesse de Chartres avait pris pour moi la plus vive amitié; elle me faisait appeler sans cesse quand elle était seule dans son appartement: faveur qu’elle n’accordait à aucune autre. Ma conversation et ma gaieté lui plaisaient, et je trouvais très attachantes sa bonté, sa candeur et sa sensibilité. On lui dit beaucoup de mal de moi: elle n’en crut rien: elle me redit tout, elle me trouva de la modération, et, j’ose dire, de la générosité.

Cette conduite fut appréciée par madame la duchesse de Chartres; elle s’attacha à moi avec une espèce de passion qui a duré dans sa force plus de quinze ans, et je puis dire, avec une parfaite vérité, que mon cœur y a répondu avec toute l’énergie et tout le dévouement dont il est capable quand il aime. Ce fut là le premier motif de l’ardente jalousie dont j’ai été l’objet pendant neuf ans au Palais-Royal.

Déjà en butte à des calomnies, je pris le parti de faire un petit voyage, espérant que mon absence, dans ce commencement de faveur, prouverait que je n’avais nulle envie de dominer. J’avais depuis longtemps promis à madame de Mérode d’aller la voir à Bruxelles. J’engageai M. de Genlis à m’y mener; je demandai un congé, et nous partîmes au milieu de l’hiver. Je respirai en me retrouvant avec une amie charmante qui ne songea qu’à me rendre agréable le séjour de Bruxelles. Le prince Charles, frère de l’empereur, était vice-roi des Pays-Bas. Ce prince était aimable; il aimait les arts et les talents; il eut beaucoup de grâce pour moi. Madame de Mérode avait une grande maison. Nous logions chez elle, et j’y vis la société la plus brillante de la ville, entre autres le prince et la princesse de Starenberg. Cette dernière, quoique petite, laide et bossue, plaisait même par sa figure remplie d’esprit et d’expression. Je n’ai vu à personne une manière de conter plus amusante, plus d’agrément dans la conversation, un esprit plus piquant; elle a fait de grandes passions, qui ont été également constantes et malheureuses. Le prince de Chimay, d’une belle figure, et jeune encore, était alors éperdument amoureux d’elle, et retenu à Bruxelles depuis deux ans par cet attachement. L’homme le plus à la mode et le plus spirituel de la cour du prince Charles était le prince de Ligne, qui passait une grande partie de sa vie à Paris. La duchesse d’Ursel, fille de la belle et vertueuse duchesse d’Aremberg, était, à cette époque, dans la première fleur de la jeunesse: une fraîcheur éclatante, une agréable physionomie, lui tenaient lieu de beauté; elle était charmante par la gaieté, la douceur, et une égalité d’humeur qui ne se démentait jamais. J’avais porté ma harpe; nous faisions de la musique tous les soirs; on causait, on dansait, on faisait beaucoup de déguisements, surtout pour m’attraper; chose qui a toujours été très facile. Madame d’Ursel, en se noircissant ses cheveux blonds, en cachant ses jolies dents avec une écorce d’orange artistement taillée à cet effet, me fit croire pendant toute une soirée qu’elle était une dame hollandaise nouvellement arrivée de La Haye. Nous passâmes ainsi trois mois, qui s’écoulèrent pour nous d’une manière délicieuse. Enfin je retournai au Palais-Royal, pour y trouver les mêmes inimitiés. Peu de jours après mon arrivée, nous allâmes à l’Ile-Adam, chez M. le prince de Conti. J’aimais particulièrement cette maison de prince, parce qu’on y jouissait de la plus parfaite liberté. Le prince ne paraissait dans le salon que le soir, deux heures avant le souper. Quand il n’allait pas à la chasse, il passait ses journées dans l’appartement de madame la comtesse de Boufflers. Toutes les dames étaient maîtresses de dîner dans leurs chambres et d’y rester jusqu’au souper. M. le prince de Conti, âgé alors de cinquante ans, avait la plus belle et la plus majestueuse figure; il avait montré beaucoup de valeur et de talent à la guerre. Protecteur ardent de tous ceux qui lui étaient attachés, il avait de véritables amis; il était le seul prince du sang qui parlât bien au Parlement, et qui eût de l’aisance et de la grâce à ses audiences. Il aimait les arts, les lettres et les sciences; on a dit de lui qu’il était le dernier des princes. Les chasses du cerf étaient d’un agrément particulier à l’Ile-Adam; chaque halte était une fête, et durant tous les voyages, nous jouions la comédie une fois par semaine.

Madame la comtesse de Boufflers passait pour la personne la plus spirituelle de la société; elle était même auteur de plusieurs drames et comédies, mais qui n’ont jamais été imprimés. Je l’ai beaucoup aimée; elle, madame de Beauvau, madame de Puisieux et la maréchale de Luxembourg, m’ont paru des modèles parfaits de l’amabilité, de la politesse et de la grâce sociales.

Je me livrai à l’étude avec plus d’activité que jamais. J’ajoutai à mes occupations celle de peindre des fleurs en miniature. Madame de Puisieux m’avait demandé de lui donner une petite tabatière bien légère et bien commune, qu’elle pût laisser toujours sur son métier. Je peignis pour un dessus de boîte un chiffre en fleurs, entouré d’une guirlande, que je fis mettre sur une boîte de bois de figuier. Ce petit ouvrage fut trouvé si joli que tous mes amis m’en demandèrent; j’en fis dans ce temps plus d’une douzaine de suite. Une des choses qui m’attachaient le plus à la lecture, c’était la constance avec laquelle j’ai toujours fait des extraits, et le plaisir extrême que je trouvais à en augmenter le nombre. Je savais très-peu la géographie, je priai M. de Bomare de me donner une maîtresse. Il me donna mademoiselle Thouin, sœur du premier jardinier du Jardin du roi. Je persuadai à madame la duchesse de Chartres d’apprendre la géographie, et je donnai à mademoiselle Thouin cette illustre écolière, qu’elle a gardée plus de trois ans. Madame la duchesse de Chartres avait été élevée au couvent par la vieille et vertueuse marquise de Sourcy, qui lui avait donné ce qui vaut mieux que des grâces et des talents, car elle avait imprimé dans sa belle âme les sentiments les plus religieux et les meilleurs principes. Mais d’ailleurs madame de Sourcy, n’ayant nulle instruction, n’avait pu en donner à son élève, qui ne savait même pas l’orthographe. J’entrepris de la lui apprendre; je lui en donnai régulièrement des leçons pendant plus de dix-huit mois; je lui en donnai aussi d’histoire et de mythologie. Un peintre, qui avait fait le portrait de mes filles, me parla d’un jeune Polonais appelé M. Méris. J’imaginai de faire faire, pour l’instruction de madame la duchesse de Chartres, une suite de petits tableaux historiques représentant les plus beaux traits de l’histoire grecque et romaine. On en fournissait quatre par mois, que madame la duchesse de Chartres ne payait que dix-huit francs pièce, et c’était assurément pour rien. Elle les faisait encadrer à mesure, et sur tous j’écrivais de ma main, derrière le petit tableau, l’explication du sujet avec détail, et d’une écriture très-fine. Elle en eut ainsi cent quinze qu’elle plaça dans un cabinet, et qui furent admirés de tous ceux qui les virent. Je servais aussi de secrétaire à madame la duchesse de Chartres; j’écrivais tous ses billets et toutes ses lettres, qu’elle copiait ensuite de son écriture. Il ne lui survenait rien, hors de l’ordre commun de tous les jours, qu’elle ne m’en fît part, et qu’elle ne m’envoyât chercher pour me consulter ou pour me confier ce qui l’intéressait. Il lui est arrivé très souvent de m’envoyer mademoiselle Lefèvre, une de ses femmes de chambre, à deux ou trois heures du matin, quand je n’avais pas pu la voir dans la journée, pour me demander en grâce d’écrire un billet ou une lettre, qu’elle voulait qui fût portée le lendemain matin. Comme je me couchais tard, communément j’étais levée; et plusieurs fois mademoiselle Lefèvre m’a fait réveiller. Dans ces occasions madame la duchesse de Chartres m’écrivait, et longuement, ce qu’elle désirait de moi: souvent ce n’était que pour me confier quelque chose qui lui faisait de la peine; et, dans ce cas, s’il n’était pas excessivement tard, je descendais chez elle. Tous ses soins ne m’empêchaient pas d’entretenir mon adresse des doigts, de faire de jolis ouvrages de broderie de tous genres, de cultiver toujours la musique avec la même ardeur, et d’y joindre la nouvelle étude de l’histoire naturelle, et l’occupation de former un cabinet de coquillages, de madrépores, de minéraux et de cailloux, qui devint très beau par la suite, et qui a été confisqué et très bien vendu au profit de la nation, avec tout ce que j’avais à Belle-Chasse.

Lorsque l’été vint, nous allâmes à Chantilly, où M. le prince de Condé eut des grâces toutes particulières pour moi. Il se mettait toujours à table à côté de moi, et me demandait ce que je souhaitais que l’on fît le lendemain; si je désirais que l’on soupât à l’Ile-Sylvie ou à l’Ile-d’Amour; où je voulais que fût le rendez-vous de la chasse du cerf, etc. M. le prince de Condé avait alors trente-cinq ou trente-six ans; il était borgne, mais l’œil dont il ne voyait pas n’avait rien alors de défectueux. Sa figure était mieux que mal; il avait quelque chose de faux dans la physionomie, et cette physionomie peignait son caractère, qui était extrêmement dissimulé. Il avait montré à la guerre une valeur digne du petit-fils du grand Condé, ce qui lui donnait une juste considération dans l’armée. Tous les militaires le révéraient; il a toujours joué le noble rôle de se déclarer leur protecteur. Ce prince ne manquait pas d’esprit; il écrivait bien, et sa conversation, lorsqu’il était à son aise, était agréable; cependant il avait, dans le grand monde, de la timidité, il parlait mal en public; il était ambitieux. Il était excessivement vindicatif; il se trouvait une sorte de plaisir dans sa haine: c’est le seul homme que j’aie vu constamment sourire lorsqu’on lui parlait d’une personne qu’il haïssait, ou lorsqu’il la voyait, et ce sourire était affreux, rien ne peut en donner l’idée.

M. le duc de Bourbon avait une belle tournure, et l’éclat de son teint lui tenait lieu de beauté; il a toujours été rempli de bonté pour moi.

Madame la duchesse de Bourbon était à ce voyage; elle avait beaucoup de grâce, de l’esprit, des talents, et une belle âme, mais dans les idées une singularité que son institutrice n’avait nullement rectifiée, et qui ôtait beaucoup de justesse à sa manière de voir et de juger. Très prévenue contre moi par madame de Barbantane, elle me traitait avec une extrême sécheresse; ses préventions durèrent jusqu’à la Révolution; ses bontés m’ont bien dédommagée depuis de cette injustice.

J’eus l’hiver d’ensuite une grande distraction dans mes études particulières: Gluck vint à Paris pour y faire jouer ses opéras. Les loges du Palais-Royal donnaient dans les appartements du palais; en sortant de dîner je n’avais qu’une porte de la salle à manger à ouvrir pour être dans une de nos loges. Cette commodité, mon goût passionné pour la musique, et le plaisir extrême de voir Gluck à toutes les répétitions se mettre en colère contre les acteurs et les musiciens, et leur donner à tous d’excellentes leçons, me faisait passer toutes mes après-dîners dans une loge; Gluck venait deux fois la semaine avec Monsigny, M. de Monville et Jarnovitz, le célèbre violon, faire de la musique chez moi; il me faisait chanter tous ses beaux airs, et jouer sur la harpe ses ouvertures, entre autres celle d’_Iphigénie_, que j’aimais avec enthousiasme. On imagine bien que je me déclarai Gluckiste, et que je me moquai de toutes les disputes sur Gluck et Piccini. Je sentis enfin, au mois de mars de cet hiver, que la musique, Gluck et l’Opéra prenaient beaucoup trop d’ascendant sur moi. Je fis vœu de ne plus aller à l’Opéra et aux spectacles que lorsque je serais forcée, par ma place, d’y suivre madame la duchesse de Chartres. Ce fut pour moi un très grand sacrifice, car j’ai été parfaitement fidèle à ce vœu. Je voyais très souvent M. de Fleurieu, qui a été depuis dans le ministère; il me remit à l’étude de l’italien, qu’il savait parfaitement. Je n’ai jamais connu personne d’un caractère aussi obligeant; il était d’une adresse extrême; il savait faire des montres comme un horloger; il se chargeait de nettoyer et de raccommoder celles de ses amis; en outre il tournait, et il faisait d’ailleurs mille jolies choses. Un jour qu’il arriva chez moi, il me trouva occupée à faire garnir de fleurs, en ma présence, par ma femme de chambre et une fille de boutique de ma marchande de modes, une robe que je voulais absolument avoir pour le lendemain. M. de Fleurieu donna son avis; ensuite il se mit à l’ouvrage, taillant, cousant aussi bien que la meilleure ouvrière, et tout cela avec un sérieux et une simplicité qui me faisaient rire aux larmes; il me grondait de cette gaieté, en disant que cela nous faisait perdre du temps. J’avais fait fermer ma porte, et nous travaillâmes avec acharnement depuis sept heures du soir jusqu’à une heure après minuit, avec le seul relâche d’un petit souper, qui ne dura pas un quart d’heure. La robe fut achevée; elle eut le lendemain le plus grand succès, tout le monde la trouva charmante.