Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
Part 8
Monsieur le dauphin (depuis l’infortuné Louis XVI) venait de se marier, on parlait du mariage de Monsieur, et M. de Puisieux demanda au roi pour moi la promesse d’une place de dame auprès de la future Madame. Le roi le promit, le maréchal d’Étrée en remercia publiquement le roi, et j’en reçus des compliments. Madame de Montesson prit ce prétexte pour se faire présenter à la cour, où elle n’avait jamais été, quoique sa naissance lui en donnât le droit. J’allai à la présentation de ma tante, et je m’amusai beaucoup ce jour-là, parce que c’était justement celui de la présentation de madame du Barri. Nous la rencontrâmes partout, elle était mise magnifiquement et de bon goût. Au jour sa figure était passée et des taches de rousseur gâtaient son teint. Son maintien était d’une effronterie révoltante: ses traits n’étaient pas beaux, mais elle avait des cheveux blonds d’une couleur charmante, de jolies dents et une physionomie agréable. Elle avait beaucoup d’éclat à la lumière. Le soir au jeu nous arrivâmes quelques minutes avant elle. Quand elle entra toutes les femmes qui étaient contre la porte se jetèrent les unes contre les autres du côté opposé, pour ne pas se trouver assises près d’elle; de sorte qu’il y eut entre elle et la dernière femme du cercle l’intervalle de quatre ou cinq pliants vides. Elle vit avec le plus grand sang-froid ce mouvement si marqué; rien n’altéra son imperturbable effronterie.
Mais revenons à ma tante et à M. le duc d’Orléans; ce dernier ne voyait rien de pressé dans la démarche qu’il devait faire auprès du roi; mais ma tante lui dit qu’il fallait toujours avoir ce consentement dans son portefeuille. Au moment de faire la démarche, M. le duc d’Orléans assura que le roi recevrait mal cette demande, et qu’il ferait un refus positif. Madame de Montesson soutint le contraire. Le roi refusa d’abord et fort sèchement; M. le duc d’Orléans insista avec tant de chaleur, qu’enfin, après un long tête-à-tête, il obtint le consentement par écrit, sous la condition que ma tante ne changerait point de nom, ne s’attribuerait aucune espèce de prérogative de princesse du sang, ne déclarerait point son mariage, et ne paraîtrait jamais à la cour.
M. le duc d’Orléans revint tout triomphant à Paris; nous l’attendions avec une extrême impatience. Enfin, il arriva; sa physionomie annonçait un éclatant succès; ma tante avait elle-même proposé les conditions, cependant je vis qu’elle en était choquée.
Ma tante fut rêveuse et préoccupée toute cette journée.
M. le duc d’Orléans prit l’humeur de madame de Montesson pour de la sensibilité et rien ne troubla sa satisfaction.
Après de rapides réflexions, ma tante dit à M. le duc d’Orléans que l’écrit du roi n’était rien, si l’on différait à en profiter, que Louis XIV s’était rétracté pour Mademoiselle de Montpensier, que l’on avait plus à craindre encore pour un si long délai. M. le duc d’Orléans montra de justes craintes du mécontentement de son fils; ma tante répondit que l’on prendrait toutes les précautions nécessaires pour lui cacher ce secret, et enfin il fut décidé que le mariage secret se ferait sur-le-champ. On montra à l’archevêque le consentement du roi, et ce fut lui, qui, à minuit, leur donna secrètement, dans sa chapelle, la bénédiction nuptiale. Les témoins furent le vicomte de La Tour du Pin et M. de Damas, chambellans de M. le duc d’Orléans. Le secret leur fut demandé; ils le gardèrent trois semaines, et n’en convinrent ensuite que parce que la vanité de madame de Montesson le confia à plusieurs personnes, et en outre le trahit de mille manières.
A l’imitation de madame de Maintenon, qui regardant avec raison toute espèce de titre au-dessous d’elle, n’en voulut plus après avoir épousé Louis XIV, ma tante rejeta le titre de marquise qu’elle avait toujours porté; elle ordonna dans sa maison, et elle pria ses amis de ne plus l’appeler que madame de Montesson tout court. M. le duc d’Orléans, persuadé par elle qu’il y avait de la dignité à ne point cacher ce qui était, la fit traiter en princesse par tous ses chambellans. M. le duc de Chartres apprit bientôt la vérité; sa colère fut extrême, il eut une explication avec M. le duc d’Orléans, il montra beaucoup d’indignation et de ressentiment, M. le duc d’Orléans se fâcha: ils furent quinze jours sans se voir.
M. le duc de Chartres avait déclaré qu’il ne mettrait jamais les pieds chez madame de Montesson; néanmoins il y retourna, il y soupa deux ou trois fois dans l’hiver, ce qui a continué tous les ans. Cette conduite était indulgente et convenable; mais elle ne satisfit nullement ma tante. Elle aigrit de plus en plus son père contre lui. Les plus funestes préventions prises contre ce malheureux prince ont été données par elle.
Bientôt après, le mariage de M. le duc de Chartres avec la fille du duc de Penthièvre fut décidé.
Madame de Montesson, par un motif particulier qui ne se rapportait qu’à elle, désirait extrêmement que j’entrasse au Palais-Royal, et elle n’avait nul besoin d’employer son crédit pour cela; M. le duc d’Orléans le désirait personnellement; je lui plaisais, et il pensait que je ne serais pas tout à fait inutile à l’agrément des longs voyages de Villers-Cotterets. D’ailleurs, j’avais beaucoup de droit pour prétendre à une place auprès de madame la duchesse de Chartres; la réputation de légèreté et de galanterie de M. le duc de Chartres avait donné à M. le duc de Penthièvre le plus grand éloignement pour cette alliance. M. de Puisieux, avec beaucoup de zèle et de persévérance, parvint à le décider. M. le duc d’Orléans reconnaissait hautement lui devoir cette obligation. Ma tante me dit qu’il ne tiendrait qu’à moi d’avoir une place de dame au Palais-Royal si je la demandais.
Je trouvais la duchesse de Chartres charmante de figure et de caractère, car on n’a jamais vu de jeune princesse plus naturellement obligeante et d’une bonté plus parfaite. Je confiai à madame de Puisieux, à qui je n’en avais jamais parlé, tout ce qu’on m’avait dit à ce sujet; je lui détaillai tous les avantages de cette place quand on avait des enfants: des régiments dont les princes disposaient, et qui étaient toujours donnés aux enfants ou aux gendres des dames; leurs propres places qu’elles pouvaient céder à leurs filles ou à leurs brus, la protection des princes, etc. Madame de Puisieux m’écouta attentivement; elle fut combattue par deux idées: l’une, de notre séparation, et l’autre des succès brillants qu’elle se figurait que je devais avoir dans une cour célèbre par sa magnificence, son bon goût et son éclat. Quoiqu’elle eût été jadis la plus charmante personne de la cour, par son esprit et par sa rare beauté, je suis bien sûre qu’elle n’avait jamais eu pour elle la vanité qu’elle avait pour moi; elle y sacrifia, dans cette occasion, son bonheur et le mien!
Je pourrais dire que je ne fus déterminée que par l’intérêt de mes enfants, que cette résolution me coûta et qu’elle fut un sacrifice maternel: il est certain que je comptais pour beaucoup les avantages brillants que j’en pouvais retirer pour l’établissement de mes enfants, mais quand je n’aurais point eu d’enfants, j’aurais désiré cette place.
J’avais pour madame de Puisieux une affection véritablement filiale. Malgré la peine extrême qu’elle éprouvait à se séparer de moi, elle engagea M. de Genlis à faire la démarche nécessaire pour cette place, qui était de la demander à M. le duc d’Orléans. M. de Genlis ne s’en souciait pas, et il déclara qu’il ne consentirait à me laisser entrer au Palais-Royal, que s’il y était attaché lui-même. Il demanda et obtint la place de capitaine des gardes de M. le duc de Chartres; c’était une des premières places de la maison; elle valait six mille francs; j’eus en même temps celle de dame, qui en valait quatre. Au fond de l’âme, j’étais charmée d’entrer dans cette cour brillante, dont le bon air et l’élégance m’avaient séduite; je portais au Palais-Royal une réputation irréprochable, et j’allais commencer une nouvelle carrière. J’y voyais confusément beaucoup d’écueils et de dangers; mais j’y voyais de l’éclat..., et je me laissais entraîner par la vanité, par la curiosité et par la présomption. Enfin le jour où je devais entrer au Palais-Royal arriva.
Comme mon logement n’était point encore prêt, je logeai d’abord dans ce qu’on appelait les petits appartements de M. le Régent. Ils avaient encore les mêmes décorations; tous les panneaux et l’alcôve de la chambre à coucher étaient en glaces, avec des baguettes dorées; ils étaient au bout de la grande galerie, au premier, et ils avaient un petit escalier dérobé et une petite porte qui donnait sur la rue de Richelieu: ce fut par là que j’y entrai. En tournant dans cette rue, mon cocher, voulant couper un fiacre, passa sur une borne. La secousse fut très violente; je crus que nous versions et que nous allions être fracassés, et je m’écriai:--Grand Dieu! quel présage! mais j’en fus quitte pour la peur. J’entrai dans cet appartement, que je n’avais jamais vu, avec une tristesse et un serrement de cœur inexprimables. Je m’assis dans la chambre, et toutes ces glaces, toute cette magnificence de boudoir me déplurent à l’excès.
La société du Palais-Royal était alors la plus brillante et la plus spirituelle de Paris.
Il y avait en femmes madame de Blot, dame d’honneur de la princesse. Elle n’était plus jeune, mais elle avait encore une grande élégance par sa jolie taille et sa manière de se mettre. Il y avait en elle deux personnes fort différentes: quand elle se trouvait dans l’intérieur d’une petite société, et sans prétentions, elle était gaie, rieuse, naturelle et fort aimable; quand elle voulait paraître et briller, elle devenait affectée, elle dissertait au lieu de causer, elle soutenait des thèses fort ennuyeuses sur la sensibilité et l’élévation des sentiments. Si l’avarice pouvait laisser quelque grandeur dans le caractère, madame de Blot aurait pensé noblement; mais j’ai connu peu de personnes plus intéressées et plus ambitieuses; enfin, elle attachait la plus grande importance aux manières, au bon ton et à la politesse. Mes autres compagnes étaient madame la vicomtesse de Clermont-Gallerande, auparavant comtesse des Choisi, remariée nouvellement en secondes noces. Elle avait fort mal vécu avec son premier mari, tué à la bataille de Minden; elle était, à sa mort, fort jeune et fort belle; elle n’avait point de fortune; M. de Clermont, chambellan de M. le duc d’Orléans, l’épousa par amour, malgré ses parents, et surtout parce que M. le duc d’Orléans le voulait. Madame des Choisi était belle encore, mais peu agréable et surtout trop grasse. Je n’ai jamais connu de femme plus humoriste et plus capricieuse. Quoiqu’elle eût peu d’esprit, elle avait quelquefois des saillies originales et plaisantes; il y avait en elle du naturel, de la singularité, quelque chose de piquant; elle contait quelquefois très agréablement. Elle fut mariée très jeune à M. des Choisi, qui était beaucoup plus âgé qu’elle, et dont l’extérieur, dit-on, avait quelque chose de repoussant et de rébarbatif; madame des Choisi contait de lui, et d’une manière très plaisante, plusieurs anecdotes, entre autres celle-ci: mariée depuis dix-huit mois, elle entrait dans sa seizième année lorsque M. des Choisi, qui venait d’acheter une terre à cinquante lieues de Paris, voulut y aller passer huit mois et y emmener sa femme avec lui; madame des Choisi qui n’avait jamais quitté le Palais-Royal, fut au désespoir d’aller se confiner dans un vieux château; elle regarda ce voyage comme l’acte du plus barbare et du plus intolérable despotisme; montée en voiture, elle essuya ses pleurs et n’osa plus se plaindre, car M. des Choisi, disait-elle, avec son mouchoir cramoisi noué autour de sa tête (c’était son costume de voyage), avait une figure si terrible et lui lançait des regards si foudroyants, que l’effroi qu’il lui inspirait lui fit presque oublier ses douleurs. Au milieu de la première journée on passa dans une ville dont M. des Choisi, qui était curieux, voulut aller voir les monuments; il proposa à sa femme de le suivre. Elle répondit qu’elle était déjà si fatiguée, qu’elle n’avait besoin que d’un peu de repos: il la déposa à l’auberge de la poste. Lorsqu’elle fut seule dans une chambre, elle se livra, sans contrainte, à toute l’impétuosité de son chagrin; un demi-quart d’heure après l’hôtesse survint pour lui offrir quelques rafraîchissements, et elle fut étrangement surprise, en voyant cette jeune dame gémissante et baignée de larmes; elle l’interrogea; et madame des Choisi imagina de lui faire croire qu’elle était enlevée par un vilain Turc, qui la conduisait dans son sérail à Constantinople. L’hôtesse fut également épouvantée et touchée de ce récit:--Cela ne m’étonne pas! s’écria-t-elle; ce Turc ne se gêne pas; car il n’a même pas quitté son turban, qui nous à paru si singulier. Elle proposa de s’adresser aux magistrats, et de faire arrêter ce méchant Turc; madame des Choisi s’y opposa, en disant qu’elle était résignée à son sort. L’hôtesse insista; madame des Choisi, afin de se débarrasser d’elle, lui demanda un quart d’heure pour faire ses réflexions, assurant que le Turc ne reviendrait que dans trois heures. L’hôtesse alla répandre l’alarme dans toute la maison; et les servantes et les valets jurèrent qu’ils ne souffriraient pas que le Turc emmenât la jeune dame pour en faire une «hérétique païenne». M. des Choisi revint quelques instants après; on lui déclara nettement qu’il n’enlèverait pas la jeune personne, que l’hôtesse et toute sa maison la prenaient sous leur protection, et qu’il pouvait retourner tout seul en Turquie. M. des Choisi appela ses deux domestiques; et, comme le tumulte rendait toute explication impossible, on se disposait à combattre, lorsque madame des Choisi, qui avait entendu tout le bruit, parut inopinément, en conjurant l’hôtesse et les domestiques de mettre bas les armes. On obéit d’autant plus promptement, que le couteau de chasse tiré de M. des Choisi, son air intrépide, et celui de ses deux domestiques avaient déjà fort ébranlé le courage des assaillants.
M. des Choisi questionna sa femme; elle avoua tout en présence de l’hôtesse, qui fut toujours persuadée de la véracité du premier récit, fait par une dame si jeune et si naïve.
La comtesse de Polignac, fille de la comtesse de Rumin, était, après moi, la plus jeune des dames de madame la duchesse de Chartres: elle était veuve depuis deux ans. La comtesse de Polignac n’était pas jolie, mais l’extrême petitesse de sa taille, un pied imperceptible, de petites mains charmantes, une physionomie agréable et quelque chose d’enfantin dans ses manières donnaient à toute sa personne de la grâce et de la gentillesse.
Il y avait encore au Palais-Royal quelques dames qui avaient été attachées à la feue duchesse d’Orléans; elles avaient conservé leurs logements, et elles venaient souvent dîner et souper chez la jeune princesse. L’une de ces dames était madame la marquise de Barbantane, de l’âge de madame de Blot, et l’une de ses amies intimes. Elle avait été dame de la feue duchesse, et depuis gouvernante de madame la duchesse de Bourbon, sœur de M. le duc de Chartres. La jeune princesse ne fut remise qu’à quinze ans entre ses mains, elle y resta jusqu’à son entrée dans le monde, qui fut deux ou trois ans après mon arrivée au Palais-Royal. On disait que madame de Barbantane avait eu une jolie figure, il ne lui en restait rien à cette époque; elle avait le nez d’un rouge éclatant, une tournure commune, et un maintien sec et affecté. Elle se déclara mon ennemie dès notre première entrevue, elle l’a toujours été depuis; ainsi je ne dirai rien de son caractère, je dois à cet égard me récuser. La vieille marquise de Polignac, dont le visage ressemblait parfaitement à celui d’un singe, était vive, naturelle, spirituelle et piquante. Elle connaissait parfaitement le monde, elle savait qu’il tolère, sans les tourner jamais en ridicule, les torts et les travers des gens d’esprit qui ont de l’audace et qui conservent un maintien assuré dans les situations embarrassantes: un homme de beaucoup d’esprit, M. de Valence, me disait un jour:--Avec de l’audace, de l’esprit et certaines phrases d’un effet sûr, on mène le monde.
Madame la comtesse de Rochambault, autre vieille dame, gouvernante des enfants des princes de la maison dans leur première enfance, était déjà fort âgée, mais elle avait la plus belle vieillesse que j’aie vue. C’était la récompense d’une vie sage, pure, irréprochable; elle avait une piété sincère, et une gaieté charmante et toujours égale; sa mémoire était inépuisable en anecdotes courtes et plaisantes. Je ne l’ai jamais entendue en répéter une, à moins qu’elle ne lui fût redemandée. Incapable, par caractère et par principes, de faire une méchanceté, elle était aussi bonne qu’aimable.
La vieille comtesse de Montauban, mère de madame de Clermont, était aussi une bonne personne, mais qui n’avait de remarquable qu’une gourmandise et une distraction plaisantes. Elle ne manquait pas d’esprit, elle était même auteur; elle avait fait imprimer un conte oriental de sa composition, insipide production, mais qui cependant n’était point ridicule. Elle était très joueuse. Un jour, en jouant au pharaon, elle fit ce qu’on appelle un paroli de campagne, c’est-à-dire mal à propos à son avantage. Le banquier le remarqua et lui en fit avec politesse l’observation; elle répondit sans s’émouvoir:--Cela peut être, mais c’est un empressement bien pardonnable à un ponte. Une autre fois, un gros joueur, debout derrière elle, passa le bras par dessus son épaule pour prendre une énorme quantité de louis qu’il venait de gagner; en retirant le bras il en laissa tomber la moitié dans le dos de madame de Montauban, qui se retourna en lui disant:--Eh quoi! monsieur, me prenez-vous pour une Danaé? Elle se releva pour se secouer, et faire retomber cette pluie d’or; le joueur prétendit qu’elle faisait le gros dos, pour qu’il ne pût avoir qu’une partie de la somme. Madame de Montauban, fatiguée, se remit au pharaon, en disant fort judicieusement que l’on donnait vingt-quatre heures pour payer les dettes du jeu; en se déshabillant, elle retrouva quelques louis qui furent ponctuellement renvoyés.
J’ai maintenant à peindre les hommes du Palais-Royal, et je dois commencer par le prince.
M. le duc de Chartres était alors dans tout l’éclat de sa première jeunesse, avec un visage déjà gâté, et par le sang qu’il avait reçu de sa mère, et par une vie licencieuse; l’ensemble de sa figure était noble, leste, et d’une grande élégance. Son gouverneur, le comte de Pont Saint-Maurice, ne s’était attaché qu’à trois choses: à lui donner de la politesse, des manières agréables, et un bon ton; il avait laissé le soin du reste aux autres instituteurs. Ces derniers eussent été fort capables de donner au jeune prince une solide instruction; mais le gouverneur faisait si peu de cas de la culture de l’esprit, que le prince, qui s’en aperçut de bonne heure, trouva fort commode d’adopter cette indifférence. M. de Foncemagne, de l’Académie française, homme de lettres fort distingué, fut son sous-gouverneur; l’abbé Alary, ecclésiastique vertueux, instruit et spirituel, fut son précepteur. Ces deux instituteurs exhortèrent en vain à l’application leur élève, et se plaignirent inutilement au gouverneur de son indolence. M. de Pont, satisfait de son ton et de ses manières, laissa trop voir qu’il mettait fort peu de prix à tout le reste. M. de Foncemagne et l’abbé Alary ne donnaient des leçons que pour la forme, voyant bien qu’elles n’étaient d’aucune utilité, et le prince n’apprit rien. Il ne manquait néanmoins ni d’esprit, ni de mémoire et d’intelligence, et il annonçait des inclinations bienfaisantes; en voici un trait que m’a conté M. de Foncemagne. Le prince était dans sa quinzième année, et déjà il recevait en audience, le matin, les hommes qui sortaient de celle de M. le duc d’Orléans. Dans ce nombre se trouvaient des officiers de tous grades des régiments des deux princes. M. le duc de Chartres en remarqua un qui l’intéressa par sa belle physionomie et son air mélancolique. On lui dit qu’il était d’une extrême pauvreté, parce qu’il se refusait tout pour faire subsister sa mère et ses deux sœurs, qui n’avaient que lui pour appui. Après ce récit, M. le duc de Chartres amassa deux mois de ses menus-plaisirs sans en rien dépenser, ce qui lui fit quarante louis; mais il était fort embarrassé de la manière dont il les donnerait, lorsqu’il reçut des dragées de baptême: alors il fit des cornets de dragées, dans l’un desquels il mit les quarante louis, et lorsque le pauvre officier vint à son audience, le jeune prince dit en plaisantant qu’ayant reçu des dragées il en voulait distribuer des cornets à tout le monde, ce qu’il fit. Le pauvre officier trouva le sien si lourd qu’il fit un mouvement de surprise; le jeune prince, par un signe, lui imposa silence; mais, sorti du Palais-Royal, sa reconnaissance fut plus indiscrète que sa surprise; il conta cette histoire, qui fut généralement sue.
Lorsque l’éducation du jeune prince fut terminée, M. le duc d’Orléans, loin de donner à son fils des amis vertueux, l’encouragea à se lier intimement avec les jeunes gens les plus étourdis et les plus dissipés de la cour, le chevalier de Coigny, messieurs de Fitz-James, de Conflans, etc. Cependant le jeune prince distingua de lui-même un homme sage et raisonnable plus âgé que lui de quatorze ans; c’était le chevalier de Durfort, attaché au Palais-Royal. M. le duc de Chartres s’attacha sincèrement à lui; c’est le seul homme qu’il ait véritablement aimé, quoique le chevalier n’ait jamais voulu être de ses parties clandestines.
En entrant dans le monde à dix-sept ans, M. le duc de Chartres fut extrêmement frappé de l’affection et de la pruderie des dames du Palais-Royal qui formaient la société de son père, et pour déjouer cet étalage de sentiments exagérés, il s’amusa à soutenir les thèses opposées: il affecta l’insensibilité, l’insouciance et la légèreté dans les choses où il est le moins permis d’en avoir. Cette espèce de contrariété devint une pernicieuse habitude, qui peu à peu altéra la justesse de son esprit et la bonté naturelle de son cœur. Comme il mettait dans ses discussions beaucoup de politesse, de finesse et de gaieté, les rieurs étaient toujours de son côté; la secte sentimentale, souvent déconcertée, prit beaucoup d’humeur et de dépit contre lui; elle se vengea en décriant son cœur, et porta ainsi les premières atteintes à sa réputation. Il fut bientôt reçu dans le monde que M. le duc de Chartres avec de l’esprit, de la grâce, un ton parfait, et des manières agréables et nobles, avait l’âme la plus insensible et la plus dure, ce qui n’était nullement. On lui prêta beaucoup de torts imaginaires, on le calomnia; il le sut, et au lieu de chercher à ramener l’opinion, il prit le funeste parti de la mépriser et de la braver.
Voici quels étaient les autres hommes du Palais-Royal.
J’ai déjà parlé du comte de Pont Saint-Maurice, qui avait été gouverneur de M. le duc de Chartres. Il avait, à cette époque, environ cinquante ans, la plus belle figure, l’air le plus majestueux; rien n’était plus noble que son ton et ses manières, et malgré une profonde ignorance, sa conversation n’était point sans agrément. Madame de Pont, sa femme, veuve d’un riche financier (M. Mazade), l’avait épousé par amour; elle était fort belle encore, mais sa figure était insipide et manquait de noblesse; M. et madame de Pont offraient un parfait tableau de l’amour conjugal, et jusque dans les plus petits détails de la vie, ils étaient tellement inséparables qu’ils se plaçaient toujours à côté l’un de l’autre, et même dans les repas de la plus grande cérémonie. Le comte de Pont avait un talent véritablement unique pour jouer la comédie. Je crois déjà avoir parlé de son étonnante perfection dans le rôle du _Misanthrope_.