Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
Part 7
Je crois que ce fut cette année que le roi de Danemark vint en France. J’allai presque à toutes les fêtes qu’on lui donna, et qui furent de la plus grande magnificence. Toutes les femmes y étaient couvertes de pierreries; celles qui n’en avaient point en empruntèrent ou en louèrent à des joailliers. Je n’ai jamais vu réunis tant de diamants, surtout à la fête donnée par le duc de Villars, et à celle du Palais-Royal. A cette dernière il y avait plus de vingt femmes dont les robes en étaient garnies. Il arriva à ce sujet une singulière chose à madame de Berchini. Elle avait beaucoup de diamants, tous empruntés, et entre autres une énorme quantité de chatons. C’étaient des diamants, montés un à un, et détachés de manière qu’on les enfilait en dessous par la monture, et on en bordait des rubans, ou l’on en formait des colliers à plusieurs rangs, que l’on serrait contre le cou. En passant pour aller souper, placée au milieu d’une longue file de femmes, madame de Berchini étouffa de son mieux un malheureux éternuement qui fit casser son collier de chatons; elle en rattrapa quelques-uns, mais la plus grande partie tomba à terre et fut balayée par les queues traînantes des robes et des dominos. Il n’y avait pas moyen de s’arrêter pour ramasser les chatons dispersés; il fallait suivre la file à la tête de laquelle étaient le roi de Danemarck et M. le duc d’Orléans. La pauvre madame de Berchini, qui avait très peu de fortune, se désolait en pensant qu’elle serait obligée d’acheter des chatons pour remplacer ceux qu’elle avait perdus; sa triste aventure fit le sujet de la conversation du souper. M. le duc d’Orléans lui promit de faire chercher de grand matin avec le plus grand soin. Le lendemain, à son réveil, un garçon d’appartement du Palais-Royal lui apporta tout ce qu’on avait trouvé de chatons dans la galerie, les trois antichambres et la salle à manger; et madame de Berchini non seulement trouva son compte, mais de plus sept petits chatons que d’autres personnes avaient perdus, et qu’on n’a jamais réclamés.
Ma grand’mère mourut à la fin de l’hiver; non seulement elle ne me laissa pas dans son testament la plus légère marque de souvenir, mais elle emporta au tombeau la légitime de ma mère!... M. de Montesson mourut très peu de temps après. C’était un homme de la plus monstrueuse grosseur qu’on ait jamais vu. Il m’a toujours paru un très bon homme; ma tante en comptait plaisamment mille traits d’avarice, entre autres qu’à sa fête et au jour de l’an, sa seule galanterie était de lui avancer un quartier de sa pension. Au reste il avait une fort bonne maison; il n’y était pas gênant, car il n’y paraissait que pour se mettre à table, ne parlait presque pas, disparaissait après le repas. Il donnait à ma tante quatre chevaux, dont elle disposait uniquement, et il lui laissait une entière et parfaite liberté. Il avait soixante-dix-huit ans, et quatre-vingt mille livres de rentes, quand ma tante, dans sa dix-neuvième année, le préféra à tout autre... Ma tante, pendant sa maladie, qui dura huit jours, lui rendit les plus grands soins, mais ils furent inutiles; il avait quatre-vingt-dix ans; il s’éteignit doucement, et avec beaucoup de religion.
Je vis la sœur de M. de Montesson. Elle avait alors soixante-douze ans; elle avait dû avoir une jolie figure, elle était bien faite encore, ses traits étaient délicats, et elle avait une blancheur d’une pureté étonnante à cet âge. Elle n’avait jamais voulu se marier; par une vocation sublime elle avait, dès l’âge de douze ans, consacré tout ce qu’elle possédait aux pauvres; quand elle fut maîtresse de sa fortune, elle se trouva trente-six mille francs de rentes; elle se réserva douze cents francs par an, et donna constamment le reste. Elle avait pour logement deux chambres, et au troisième étage; et, pour tout domestique, une servante: elle ne sortait que pour aller à l’église, visiter des infortunés, des prisonniers et des malades. Elle allait communément à pied, et, quand il pleuvait, en chaise à porteurs de louage. Comme elle ne faisait jamais de visites de société, je ne la connaissais que de réputation; ma tante m’en avait parlé mille fois avec la plus grande vénération. Pendant les huit jours de la maladie de son frère, elle passa toutes ses journées avec nous; je ne me lassais point de la contempler. Elle était aimable, et je trouvais quelque chose de tendre dans son regard et dans ses manières; elle vit que je l’aimais; elle en parut touchée, elle me serrait la main, je baisais la sienne, j’aurais voulu baiser ses pieds. Je lui demandai un jour pourquoi elle ne s’était pas faite religieuse, elle me répondit:--C’est que j’aime les prisons. A propos de l’étonnement de ce qu’elle ne s’était pas enfermée pour sa vie, cette réponse me fit sourire, et m’attendrit. Je comprenais bien qu’elle avait voulu garder sa liberté pour aller consoler ceux qui en étaient privés, ou pour les délivrer.
Le soir de la nuit où M. de Montesson mourut, il parut si calme que ma tante et moi nous allâmes nous coucher à dix heures. Aussitôt que nous fûmes au lit ma tante très fatiguée s’endormit. Une espèce de terreur me tint éveillée; chaque mouvement que j’entendais me faisait tressaillir. Enfin, à minuit trois quarts, la porte de la chambre s’ouvre, et nous voyons paraître M. de Genlis, qui sans aucune préparation déclare à ma tante qu’elle est veuve. En même temps il lui annonce que les héritiers de M. de Montesson avaient aposté tout près de la maison des gens de loi qui, avertis sur-le-champ par le Suisse, allaient venir pour mettre les scellés partout; ma tante se lève à la hâte, passe une robe, et moi je reste dans le lit en entr’ouvrant le rideau afin de voir tout ce qui se passe. Le commissaire en grande robe noire arrive avec deux ou trois hommes, il met les scellés dans la chambre; au moment où cela finissait, ma tante et M. de Genlis passent dans un salon voisin, ce qui commence à me causer un peu d’émotion, par l’appréhension de me trouver seule dans cette chambre; tout à coup les adjoints du commissaire vont dans le cabinet et le commissaire lui-même se dispose gravement à les suivre, alors je perds la tête, je m’élance hors du lit, j’attrape le commissaire par sa robe en m’écriant:--Monsieur le commissaire, ne m’abandonnez pas. Au même instant, confuse de me trouver en chemise, je m’enveloppe parfaitement dans la longue queue du commissaire, qui me prit pour une folle. M. de Genlis, ma tante, tout le monde accourt, on ne peut s’empêcher de rire et même aux éclats; jamais des scellés n’ont été posés aussi gaiement. On vint m’habiller dans le manteau du commissaire, dont je ne me séparai que lorsqu’on m’eut donné un jupon et une robe.
Nous partîmes pour Vincennes; nous y passâmes dix jours chez ma grand’tante, mademoiselle Dessaleux, qui, depuis la mort de ma grand’mère, avait obtenu dans le château un grand et magnifique logement. M. le duc d’Orléans vint voir ma tante à Vincennes; je crois que M. le duc d’Orléans, depuis la mort de M. de Montesson, craignait les desseins de ma tante. N’ayant personne à Vincennes à qui elle pût parler, elle me prit enfin pour sa confidente, mais à sa manière, en voulant me tromper sur mille choses. Je la connaissais, et je ne fus sa dupe en rien. Quand une fois on a la clef des caractères artificieux on les devine plus facilement que les autres. Ma tante m’assurait qu’elle était dépourvue de toute ambition, qu’elle ne faisait cas que du repos et de l’indépendance; qu’étant jeune, ayant une existence agréable dans le monde, et quarante mille livres de rentes, si elle faisait, avec son caractère, la folie de se remarier, tous les sacrifices seraient de son côté, qu’elle ne ferait qu’au plus grand sentiment, ou pour arracher au désespoir un être estimable, dont elle aurait parfaitement éprouvé la constance. Il me resta de toutes ces phrases la certitude que ma tante avait la ferme résolution de tout tenter, de tout faire pour épouser M. le duc d’Orléans.--On me suppose des projets que je suis incapable de former, disait-elle, je prouverai que je n’ai nulle envie de le séduire, je le livrerai à lui-même, je vais aller à Barèges.
En prenant cette décision, ma tante imagina que M. le duc d’Orléans ne pourrait supporter son absence, et que cette épreuve lui ferait connaître qu’il lui était impossible de se passer d’elle.
C’était une chose plaisante que la manière dont ma tante causait avec moi de toute cette affaire. Elle ne me trouvait pas dépourvue d’esprit, elle ne remarquait que l’espèce d’enfantillage que j’avais naturellement, ma simplicité à quelques égards, ma figure plus jeune que mon âge, ma timidité dans le grand monde, ma gaieté folle quand j’étais à mon aise, ma peur des revenants, et elle ne voyait en moi qu’une jolie enfant, une Agnès un peu façonnée par le monde. Nous revînmes à Paris, d’où elle devait partir pour Barèges.
La simplicité que me trouvait ma tante l’engageait sans cesse à me rendre témoin des artifices les plus raffinés ou les plus puérils. Elle persuadait à M. le duc d’Orléans qu’elle ne dormait plus, ne mangeait plus. Il est vrai qu’elle ne se mettait plus à table; mais, sans lui servir des repas en règle, on lui apportait à manger cinq ou six fois par jour. Un soir que j’étais chez elle, et que nous n’attendions point M. le duc d’Orléans, mademoiselle Legrand, sa femme de chambre, entra en tenant une grande écuelle de vermeil qui contenait une copieuse rôtie au vin. Ma tante, négligemment et d’un air dégoûté, prit l’écuelle sur ses genoux, et, par un effort de raison, elle se mit à manger la rôtie, dont il ne restait plus que le tiers lorsqu’on entendit un carrosse entrer dans la cour. Je me précipite à la fenêtre, et j’annonce M. le duc d’Orléans. Aussitôt ma tante sonne. Mademoiselle Legrand arrive en disant que M. le duc d’Orléans la suit. Ma tante ne songe qu’à se débarrasser promptement des débris de la rôtie au vin; elle ordonne de l’emporter; ensuite, pensant qu’on va rencontrer M. le duc d’Orléans, elle rappelle mademoiselle Legrand, et lui dit de mettre la fatale écuelle avec son couvercle, sous son lit. On obéit. Au même instant, les deux battants de la porte s’ouvrent, et M. le duc d’Orléans paraît. Il sentit l’odeur du vin, et ma tante convint qu’elle en avait pris une petite cuillerée. Son air exténué et languissant, durant cette visite, me donna plusieurs fois des envies de rire que j’eus de la peine à réprimer.
Ma tante voulut me garder dans sa maison jusqu’à son départ pour Barèges. Elle me donna l’appartement de M. de Montesson, en me disant que ma femme de chambre aurait un lit de sangle posé à côté du mien. Nous étions aux premiers jours d’avril; M. de Genlis venait de partir pour son régiment. Nous revînmes de Vincennes à la nuit. Ma tante voulut sur-le-champ m’installer dans mon logement, qui était au rez-de-chaussée; elle me demanda si j’avais peur d’y entrer. J’assurai que non; et, pour prouver ma bravoure, je dis qu’on n’avait qu’à me suivre, et que j’entrerais la première et sans lumière. Je fis mettre derrière moi le valet de chambre, qui portait deux bougies, et je m’avançai hardiment dans l’antichambre ouverte; mais, à peine y eus-je mis le pied, que je fis un saut en arrière en poussant un cri perçant; je venais de sentir bien distinctement une grande main froide et décharnée s’appliquer tout entière sur mon visage, en me repoussant avec force... Je tombai presque évanouie dans les bras de ma tante, qui fut très effrayée de l’état convulsif où j’étais. Elle vit bien qu’il m’était arrivé quelque chose de très singulier. Elle me questionna. Je répondis, en mots entrecoupés, qu’une main de squelette m’avait repoussée. Le valet de chambre entra avec les lumières, et il donna sur-le-champ l’explication du prétendu prodige. C’était un oranger desséché, dont une branche sèche et roide, s’étendant devant la porte, s’était trouvée à la hauteur de mon visage, et m’avait causé cette étrange frayeur. Cette branche faisait véritablement l’illusion d’une main de squelette. Tout le monde en essaya l’effet, et l’on convint que dans l’appartement d’un mort, et avec la peur des revenants, cette branche équivalait à la plus terrible apparition.
Ma tante partit pour Barèges, en me disant que M. le duc d’Orléans irait beaucoup me voir jusqu’au moment où madame de Puisieux m’emmènerait à Sillery; elle ajouta qu’à l’âge qu’avait M. le duc d’Orléans, et avec l’attachement qu’on lui connaissait pour elle, je pouvais le recevoir sans inconvénient. Ma tante me recommanda expressément de lui parler beaucoup d’elle, et de lui rendre compte de nos entretiens dans nos lettres. Elle me répéta qu’elle désirait qu’il se guérît promptement de sa passion. Je lui demandai quel parti elle prendrait si cette passion était indomptable.--Ah! dit-elle, qui peut le prévoir?... Je sais seulement que ma destinée sera bouleversée. J’entendis ce que cela voulait dire, et je me promis de conter ce détail à M. le duc d’Orléans, car elle m’avait permis de lui dépeindre naïvement l’état de son cœur. Je désirais que tout cela réussît, d’abord parce qu’il m’était prouvé que ma tante le souhaitait passionnément, ensuite parce que je n’étais pas indifférente au plaisir d’avoir une tante mariée à un prince du sang.
M. le duc d’Orléans vint me voir le lendemain du départ de ma tante. Ne me connaissant que sur le rapport de ma tante, il me regardait comme une jeune personne naïve, agréable et spirituelle, mais incapable d’observer et de faire une réflexion. L’idée de ces tête-à-tête m’embarrassait un peu. M. le duc d’Orléans entra d’une manière qui me fit rire, il m’apportait une grande quantité de boîtes de sucre d’orge de Fontainebleau. Cette attention me mit de bonne humeur, et M. le duc d’Orléans s’amusa beaucoup de la vivacité de ma reconnaissance. Cependant, au bout d’un quart d’heure, il se ressouvint qu’il était affligé du départ de ma tante. Il m’en parla, mais je ne vis dans son cœur ni passion, ni même un véritable attachement. Sa visite ne dura que trois quarts d’heure; il me dit, en me quittant, qu’il reviendrait le surlendemain. La seconde visite fut très animée; nous parlâmes d’abord de ma tante, je vantai son attachement pour lui; M. le duc d’Orléans m’écouta avec l’air tout étonné de m’entendre raisonner sérieusement. Il me dit fort tristement qu’il n’avait jamais été aimé pour lui-même. M. le duc d’Orléans me conta la manière dont il devint amoureux de ma tante, elle est plus singulière que romanesque. Il la trouvait charmante, me dit-il, mais ils étaient fort cérémonieusement ensemble; loin d’en être amoureux, il était dans ce moment occupé d’une autre femme; c’était au premier voyage qu’elle fit à Villers-Cotterets. Un jour, à la chasse du cerf dans la forêt, madame de Montesson était à cheval, M. le duc d’Orléans se trouva auprès d’elle dans un moment où la chasse allait tout de travers, et où l’autre femme qui suivait aussi la chasse à cheval, était assez loin dans une autre allée. Un des chasseurs proposa à M. le duc d’Orléans d’attendre là quelques minutes, pendant qu’il irait en avant prendre quelques informations sur le cerf et les chiens; M. le duc d’Orléans y consentit, et il descendit de cheval avec ma tante, pour aller s’asseoir à quelques pas, à l’ombre, dans un endroit qui leur parut joli. M. le duc d’Orléans était fort gras, la chaleur était étouffante; le prince, en nage et très fatigué, demanda la permission d’ôter son col; il se met à l’aise, déboutonne son habit, souffle, respire avec tant de bonhomie, d’une manière et avec une figure qui paraissaient si plaisantes à ma tante, qu’elle fait un éclat de rire immodéré en l’appelant gros père, et ce fut, dit M. le duc d’Orléans, avec une telle gentillesse, que de ce moment elle lui gagna le cœur, et il en devint amoureux. Ce trait-là n’est pas du siècle de Louis XIV, mais le goût n’avait déjà plus la même noblesse et la même élégance.
Les lettres de M. le duc d’Orléans à ma tante, pendant son voyage en France, ne furent pas satisfaisantes. Ma tante ne pouvait cacher son dépit; elle disait, en parlant de M. le duc d’Orléans: «cet homme léger», je ne pus m’empêcher de rire de cette expression, si impropre au moral ainsi qu’au physique. J’écrivis à ma tante pour lui dire qu’elle était toujours adorée, et en même temps pour l’exhorter à ne pas prolonger son absence. Elle suivit ce conseil.
Je reçus pendant plus d’un mois, avec assiduité, les visites de M. le duc d’Orléans. Durant ce temps, il y eut à la cour une fête, un grand bal masqué. M. le duc d’Orléans me demanda d’engager madame de Puisieux à m’y mener, et il m’y donna rendez-vous. J’y allai en domino paré, avec seulement un petit masque qui ne cachait que les yeux et le nez; on appelait cela un loup. Madame de Puisieux mena avec moi madame de Saint-Chamand sa nièce, et le marquis de Bouzoles pour nous donner le bras. Nous nous établîmes sur une banquette, dans la salle où il y avait le moins de monde. Au bout d’une demi-heure, M. le duc d’Orléans, très masqué en domino noir, nous arriva: il n’était pas difficile à reconnaître dans ce déguisement; il avait la forme d’une grosse tour. Il proposa de me mener dans les autres pièces, en promettant de me ramener dans une heure. Je me mis sous sa garde, et comme nous cheminions ensemble, un masque, en jetant les yeux sur lui, s’écria:--Laissez passer la cathédrale de Reims; ce qui excita un rire général, et même celui de M. le duc d’Orléans, qui dit que cette ressemblance respectable était excellente dans une telle foule. En effet, nous traversâmes heureusement deux grandes pièces; mais au milieu de la troisième, qui précédait celle où se trouvait la famille royale, on m’arracha subitement du bras de M. le duc d’Orléans. Je me trouvai poussée, ballottée, pressée; mes pieds ne touchaient plus la terre. Ma frayeur était au comble, lorsque un domino bleu, très grand et très svelte, force tous les obstacles, se précipite vers moi, me saisit comme un mannequin, avec une impétuosité qui ressemblait à la fureur, me transporte dans la salle royale, où l’on était assez à l’aise. Enfin je reprends ma respiration; je veux exprimer ma reconnaissance à mon libérateur, il me répond, et je reconnais le vicomte de Custines, le beau-frère de mon amie, arrivé depuis huit jours de la Corse.
Lorsque je fus un peu remise de ma frayeur, je demandai à être reconduite auprès de madame de Puisieux, nous ne retournâmes point d’où nous venions; l’on me fit passer d’un autre côté par des dégagements. Nous y trouvâmes une jolie femme que l’on rapportait blessée sans connaissance, comme d’un champ de bataille, de la foule horrible où nous avions passé. Cette pauvre jeune femme était tombée, on l’avait foulée aux pieds; elle était dans un état pitoyable. On appela un chirurgien, et elle fut saignée dans les appartements mêmes. M. le duc d’Orléans partit pour Villers-Cotterets le 6 mai, et madame de Puisieux, quelques jours après, m’y mena pour y passer douze jours. Nous y trouvâmes beaucoup de monde, entre autres la marquise de Boufflers, mère du fameux chevalier de Boufflers: elle était spirituelle et piquante. Madame de Boisgelin, n’était ni l’un ni l’autre, ce qui, dans cette famille, avait l’air d’une distraction. Le comte de Maillebois était à ce voyage; il passait pour avoir beaucoup d’esprit; je ne m’en suis jamais aperçue. M. de Castries, depuis maréchal de France: j’aimais beaucoup ses manières et sa conversation. Le baron de Bezenval, que j’avais déjà rencontré mille fois dans le monde: il était de l’âge de M. le duc d’Orléans; mais il avait encore une figure charmante et de grands succès auprès des femmes. D’une ignorance extrême, et hors d’état d’écrire passablement un billet, il n’avait précisément que l’esprit qu’il faut pour dire des riens avec grâce et légèreté.
Le marquis du Châtelet, et sa femme, étaient aussi de ce voyage. La marquise du Châtelet était l’une des plus estimables personnes de la cour, et l’on peut dire la même chose de son mari. Monsieur et madame de la Vaupalière passèrent aussi à Villers-Cotterets tout le temps que nous y séjournâmes. Sans la passion du jeu, M. de la Vaupalière aurait été fort aimable. Il aurait dégoûté nos romantiques de la rêverie; il était excessivement rêveur, mais il ne rêvait qu’au jeu. Sa femme était charmante, quoiqu’elle eût plus de quarante ans; elle avait des grâces qui ne vieillissent point, du naturel, de la naïveté dans l’esprit, de l’originalité, et le caractère le plus égal et le plus aimable.
Je connus là tout l’avantage d’avoir pour mentor une personne qui a un véritable désir de faire valoir celle qu’elle mène dans le monde. J’eus beaucoup de succès, non pas seulement pour la harpe, le chant et les proverbes, mais on loua mon esprit, ma conversation (qui pourtant étaient fort ordinaires). Quand je voulais le soir, suivant ma coutume, me retirer à onze heures, on me retenait de force; on relevait avec éloge ce que je disais, on en citait des traits le lendemain, et le plus souvent ces prétendus bons mots n’en valaient pas la peine. Je devais tous ces succès à madame de Puisieux, et à M. le duc d’Orléans, qui ne tarissait pas sur les récits de mes gentillesses. On eut peine à nous laisser partir au bout de douze jours. J’avais beaucoup parlé de ma tante à M. le duc d’Orléans, en nous promenant à Villers-Cotterets. Une lettre qui lui apprit qu’elle reviendrait sous trois semaines, le réchauffa pour elle et il reprit sa passion, de peur d’être boudé. En quittant Villers-Cotterets nous allâmes à Sillery.
Nous retournâmes à Paris dans les derniers jours d’octobre. Ma tante était de retour de Barèges: les eaux l’avaient guérie. Ma tante me parla avec autant de confiance que son caractère lui permettait d’en avoir. M. le duc d’Orléans lui offrait de l’épouser secrètement; ma tante lui montra une délicatesse dont je fus la dupe quelque temps, mais qui n’était au fond qu’une combinaison et un calcul d’ambition. Elle déclara avec emphase à M. le duc d’Orléans qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement du prince son fils, le duc de Chartres. M. le duc d’Orléans aimait son fils autant qu’un homme d’une faiblesse excessive peut aimer. Il lui confia sur-le-champ son secret, en lui vantant extrêmement la grandeur d’âme de madame de Montesson. Il n’était encore question que d’un mariage très secret. M. le duc de Chartres n’aimait pas madame de Montesson. Elle avait avec lui, pour lui plaire, des accès de gaieté, des rires éclatants et des manières enfantines et caressantes qu’il appelait des mièvreries ridicules. Ce prince avait le défaut de prendre dans une véritable aversion, non ce qui méritait l’indignation et le mépris, mais ce qui manquait de grâce, de goût; et ce qui lui paraissait ridicule. Il répondit avec respect, mais froidement, à M. le duc d’Orléans, qu’un fils n’avait point de consentement à donner à un père. Ma tante se décida à lui parler; elle lui fit une scène de tendresse qui embarrassa beaucoup M. le duc de Chartres; et comme elle persistait toujours à lui demander son consentement, M. le duc de Chartres lui répondit qu’il le donnerait de bon cœur, s’il était sûr que la résolution de son père fût véritablement inébranlable, ce que le temps seul pouvait lui prouver. Ma tante s’écria qu’elle désirait aussi une longue épreuve et proposa deux ans. M. le duc de Chartres approuva de très bonne grâce et se retira en lui disant qu’il la priait de lui faire connaître par écrit la décision de M. le duc d’Orléans.
Madame de Montesson affecta d’être parfaitement contente de M. le duc de Chartres; elle confia à plusieurs personnes qu’il consentait à son mariage avec M. le duc d’Orléans, mais elle ne parla point de la condition imposée. Quand tout ceci fut bien arrangé, elle ne perdit pas de temps pour faire une nouvelle déclaration à M. le duc d’Orléans; lui annonça qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement par écrit du roi. En ceci ma tante eut raison, un mariage clandestin est véritablement honteux quand ce n’est pas l’amour qui le forme.