Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
Part 10
J’avais pris aussi un maître de langue anglaise; et comme j’avais une très grande mémoire, je lisais couramment les poètes au bout de cinq mois. Je ne perdais pas un moment; quand j’allais à Versailles, je m’arrangeais pour y aller communément toute seule, afin de pouvoir lire en voiture. J’écrivais tous mes extraits dans des petits livres blancs; j’en portais toujours un sur moi, afin de lire quelque chose dans les petits moments perdus. J’avais entendu conter que M. d’Aguesseau avait fait en plusieurs années quatre volumes in-4º, en employant douze ou quinze minutes tous les jours que madame d’Aguesseau mettait constamment à se rendre dans la salle à manger, depuis l’annonce du dîner. Je profitai de cet exemple. L’heure du dîner du Palais-Royal était fixée à deux heures, mais madame la duchesse de Chartres n’était jamais prête qu’un quart d’heure après, et quand je descendais à l’heure convenue, il fallait toujours attendre quinze ou vingt minutes. Je chargeai un valet de chambre de venir m’avertir quand elle passait dans le salon. J’étais toute prête à deux heures précises, et jusqu’au moment où l’on venait me chercher, j’employais ce temps à écrire à main posée, d’une écriture très fine, un choix de vers de différents auteurs, ce qui avait formé, quand je suis sortie du Palais-Royal, un recueil de mille vers, qui est très curieux. Il commence par les vers les plus gothiques et les plus anciens que nous ayons. J’allais à peu près tous les quinze jours au Jardin du roi, voir mon amie mademoiselle Thouin. Un jour que j’étais avec elle et M. Thouin, son frère, dans les serres, j’y vis arriver un jeune homme de quatorze ou quinze ans, d’une figure charmante, qui, venant à moi, me dit que son père avait un désir passionné que j’allasse chez lui, pour me faire voir deux ou trois petits animaux singuliers qui n’étaient pas dans la ménagerie, et ce père était M. de Buffon. Je fus ravie de cette prévenance d’un homme dont j’admirais tant les ouvrages. Le jeune Buffon me donna la main, et me conduisit chez son père, qui me reçut avec une cordialité et une grâce de bonhomie qui achevèrent de me gagner tout à fait le cœur. Une chose très extraordinaire, c’est que M. de Buffon, dont le style est si harmonieux, n’aimait pas la poésie. Fénelon, écrivain moins parfait, mais dont le style a tant d’harmonie, offrait la même singularité. M. de Buffon m’a dit qu’il n’a commencé à écrire comme auteur, à être remarqué, qu’à l’âge de quarante-quatre ou quarante-cinq ans.
En 1774, Louis XV mourut: l’infortuné Louis XVI monta sur le trône, ce qui donna d’abord l’idée que le Palais-Royal allait jouir d’un grand crédit, parce que madame la princesse de Lamballe, intimement liée avec M. le duc et madame la duchesse de Chartres, était favorite de la nouvelle reine. Madame de Lamballe était extrêmement jolie, elle était charmante sans aucune régularité; son caractère était doux, obligeant, égal et gai. La vue d’un bouquet de violettes la faisait évanouir, ainsi que l’aspect d’une écrevisse ou d’un homard, même en peinture; alors elle fermait les yeux, sans changer de couleur, et restait ainsi immobile pendant plus d’une demi-heure, malgré tous les secours qu’on s’empressait de lui prodiguer. C’est ainsi que je l’ai vue, en Hollande, s’évanouir dans le cabinet de M. Hope, après avoir jeté les yeux sur un petit tableau flamand, qui représentait une femme vendant des homards. J’étais à côté d’elle assise sur un canapé; mademoiselle Bagarotti contait des histoires de revenants, lorsqu’on entendit dans l’antichambre un valet de chambre bâiller à haute voix, apparemment en se réveillant. Madame de Lamballe affecta un tel mouvement de frayeur, qu’elle tomba évanouie. Je lui ai vu faire mille fois des scènes de ce genre. Et, par suite, lorsque les attaques de nerfs périodiques, suivies d’évanouissement, devinrent à la mode, madame de Lamballe ne manqua pas d’en avoir de régulières deux fois la semaine, aux mêmes jours et aux mêmes heures, pendant toute une année. Ces jours-là, suivant l’usage des autres malades de cette espèce, M. Saiffert, son médecin, arrivait chez elle aux heures convenues; il frottait les tempes et les mains de la princesse d’une liqueur spiritueuse; ensuite il la faisait mettre dans son lit, où elle restait deux heures évanouie. Pendant ce temps ses amis intimes, rassemblés ce jour-là, formaient un cercle autour de son lit, et causaient tranquillement jusqu’à ce que la princesse sortît de sa léthargie. Telle était la personne que la reine choisit d’abord pour sa première amie! Mais la reine sentit bientôt que madame de Lamballe était hors d’état de donner un conseil utile, et même de prendre part à un entretien sérieux: ce ne fut donc point par légèreté, comme on l’a dit, que la reine lui ôta sa confiance; elle la jugea avec beaucoup de discernement. En même temps elle lui conserva tous les droits apparents de l’intimité, et la place de surintendante de sa maison, place recréée pour elle; il n’y avait point eu de surintendante à la cour depuis mademoiselle de Clermont.
Le roi, dans la première année de son règne, alla à Marly pour s’y faire inoculer. Toutes les princesses furent de ce voyage, et j’y allai avec madame la duchesse de Chartres. Le voyage fut très brillant, et je m’y amusai beaucoup. J’y courus un très grand danger, ainsi que madame la duchesse de Chartres. Un jour nous étions au rez-de-chaussée, assises à côté l’une de l’autre sur un canapé, au-dessus duquel était, derrière nous, une grande glace. Nous nous trouvions en face d’une porte qui donnait sur la terrasse. M. le duc de Chartres et M. de Fitz-James s’amusaient à tirer au blanc, au pistolet chargé à balle; ils étaient placés vis-à-vis de nous, mais nous tournant le dos. Une balle allant frapper une statue de marbre fut renvoyée par ricochet dans notre salon, et cassa, à deux doigts de nos têtes, la glace qui était derrière nous.
On m’avait d’abord logée à Marly dans une chambre assez vilaine, et qui n’était séparée que par une mince cloison du logement de madame de Valbelle, dame du palais, de sorte que nous nous entendions mutuellement d’une manière fort incommode, surtout n’ayant ensemble aucune liaison. En rentrant chez moi les soirs, après souper, je faisais communément de la musique deux bonnes heures avant de me coucher. Un soir, entre onze heures et minuit, que, suivant ma coutume, je jouais de la harpe, et que je déchiffrais une sonate, M. d’Avaray, à ma grande surprise, entra tout à coup dans ma chambre, et vint me dire tout bas que la reine était chez madame de Valbelle, pour m’entendre jouer de la harpe. Aussitôt je me mis à jouer tout ce que je savais le mieux en pièces et en morceaux de chant, ce qui dura une heure et demie sans interruption, car j’attendais que le mouvement dans la chambre voisine m’apprît que la reine s’en allait; mais le silence y était absolu. Enfin, réellement fatiguée, je m’arrêtai. Alors on m’applaudit très vivement et à plusieurs reprises, et M. d’Avary vint me remercier de la part de la reine, et me dit en son nom mille choses obligeantes. Elle me les répéta le lendemain quand j’allai faire ma cour. Elle fut si satisfaite de ma harpe et de mon chant, que j’eus dans ce moment toute facilité de me faire admettre dans son intérieur, en consentant à jouer dans ses petits concerts particuliers, où elle-même chantait. J’aurais été secondée par madame de Lamballe, qui me le conseillait; mais j’avais assez de chaînes pour n’en pas désirer d’autres: celle-là m’aurait pris un temps énorme, et elle aurait par conséquent bouleversé toutes mes études, qui ont toujours fait tout le véritable charme ou toute la consolation de ma vie. Au bout de quinze jours, on m’annonça que je serais logée dans l’un des charmants pavillons du jardin. Ce pavillon, pareil aux autres, contenait deux logements, l’un, très beau, au rez-de-chaussée, et l’autre, fort inférieur, au-dessus, mais très joli. Ce fut celui-là qu’on me donna; M. le prince de Condé occupait l’autre. Aussitôt qu’il sut que j’allais venir dans ce pavillon, il se hâta de déménager et de prendre le petit appartement pour me laisser le plus beau, que, malgré ma respectueuse résistance, il me força d’accepter.
L’année qui suivit, j’eus la rougeole; mes enfants eurent en même temps la rougeole, ce que l’on me cacha avec le plus grand soin. Mon fils, enfant charmant âgé de cinq ans, en mourut. Sa mort me causa une telle affliction que je tombai dans un état de langueur qui fit craindre pour ma vie! M. Tronchin m’ordonna les eaux de Spa. Je partis au mois d’avril. Au bout de six semaines ma santé était parfaitement rétablie.
Je fis le voyage de Dusseldorf, pour voir la superbe galerie de tableaux; nous nous arrêtâmes trois jours à Aix-la-Chapelle, où je vis pour la première fois madame la comtesse de Potocka, qui se prit d’une telle passion pour moi, qu’elle quitta sur-le-champ Aix-la-Chapelle pour venir avec moi à Spa, où je retournais et où nous passâmes deux mois ensemble; elle me promit de venir à Paris l’hiver prochain; elle me tint parole. J’écrivis à Paris pour demander une prolongation de congé, et à M. de Genlis la permission de faire le voyage de Suisse. J’obtins tout ce que je désirais, et nous partîmes.
En arrivant à Colmar, j’y trouvai mon beau-père, le baron d’Andlau, qui me reçut à ravir, me donna un bal, me fit de très beaux présents, et me conduisit à Bâle, en payant toute ma dépense. Il me fit séjourner à Lausanne, où je voulais consulter M. Tissot. On venait de toute l’Europe, dans cette saison, consulter ce grand médecin. Je passai douze jours à Lausanne. On me donna des fêtes, des bals, des concerts; je chantai, je jouai de la harpe tant qu’on voulut. On me mena faire des promenades délicieuses sur le lac; je ne manquai pas d’aller voir les rochers de Meillerie. De Lausanne j’allai à Genève, et de là chez M. de Voltaire.
Je n’avais point pour lui de lettres de recommandation; mais les jeunes femmes de Paris en sont toujours bien reçues. Je lui écrivis pour lui demander la permission d’aller chez lui. Le philosophe de Ferney me fit une réponse très gracieuse; il m’annonça qu’en ma faveur il quitterait ses pantoufles et sa robe de chambre, et il m’invita à dîner et à souper. Il était d’usage, surtout pour les jeunes femmes, de s’émouvoir, de pâlir, de s’attendrir et même de se trouver mal en apercevant M. de Voltaire; on se précipitait dans ses bras, on balbutiait, on pleurait, on était dans un trouble qui ressemblait à l’amour le plus passionné. C’était l’étiquette de la présentation à Ferney. M. de Voltaire y était tellement accoutumé que le calme et la politesse la plus obligeante ne lui paraissaient que de l’impertinence. Je me promis, non pas de faire une scène pathétique, mais de me conduire de manière à ne pas causer un grand étonnement, c’est-à-dire que je pris la résolution de n’être pas ridicule.
Je partis de Genève d’assez bonne heure, pour arriver à Ferney avant l’heure du dîner de M. de Voltaire; mais, m’étant réglée sur sa montre, qui avançait beaucoup, je ne reconnus mon erreur qu’à Ferney. Il n’y à guère de gaucherie plus désagréable que celle d’arriver trop tôt pour dîner chez les gens.
Cherchant, de bonne foi, quelque moyen de plaire à l’homme célèbre qui voulait bien me recevoir, j’avais mis beaucoup de soin à me parer; je n’ai jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. Durant la route, je tâchai de me ranimer en faveur du fameux vieillard que j’allais voir; je répétais des Vers de la _Henriade_ et de ses tragédies.
Je menai avec moi un peintre allemand, M. Ott. Il savait à peine le français, et il n’avait jamais lu une ligne de Voltaire; mais, sur sa réputation, il n’en avait pas moins pour lui tout l’enthousiasme désirable. On nous fit passer devant une église sur le portail de laquelle ces mots étaient écrits: «Voltaire a élevé ce temple à Dieu.» Cette inscription me fit frémir comme l’inconséquence la plus étrange.
Enfin nous arrivons dans la cour du château, et nous descendons de voiture. M. Ott était ivre de joie. Nous entrons. Nous voilà dans une antichambre assez obscure. M. Ott aperçoit sur-le-champ un tableau, et s’écrie: «C’est un Corrège!» Nous approchons; on le voyait mal, mais c’était en effet un tableau original du Corrège. Je vis dans le château cette espèce de rumeur désagréable que produit une visite inopinée qui survient mal à propos. Les domestiques avaient un air effaré; on entendait le bruit redoublé des sonnettes qui les appelaient, on allait et venait précipitamment, on ouvrait et fermait brusquement les portes. Je regardai à la pendule du salon, et je reconnus avec douleur que j’étais arrivée trois quarts d’heure trop tôt. M. Ott vit, à l’autre extrémité du salon, un grand tableau à l’huile, dont les figures sont en demi-nature. Un cadre superbe, et l’honneur d’être placé dans le salon, annonçaient quelque chose de beau. A notre grande surprise, nous découvrons une véritable enseigne à bière, une peinture ridicule présentant M. de Voltaire dans une gloire, tout entouré de rayons comme un saint, ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis, Fréron, Pompignan, etc., qui expriment leur humiliation en ouvrant des bouches énormes et en faisant des grimaces effroyables. Enfin la porte du salon s’ouvrit, et nous vîmes paraître madame Denis, la nièce de M. de Voltaire, et madame de Saint-Julien. Ces dames m’annoncèrent que M. de Voltaire viendrait bientôt. Madame de Saint-Julien, qui était fort aimable, et que je ne connaissais pas du tout, était établie pour tout l’été à Ferney; elle appelait M. de Voltaire mon philosophe, et il l’appelait mon papillon. Elle portait une médaille d’or à son côté. J’ai cru que c’était un ordre; mais c’était un prix d’arquebuse donné par M. de Voltaire, et qu’elle avait gagné depuis peu de jours. Une telle adresse est un exploit pour une femme. Elle me proposa de faire un tour de promenade, ce que j’acceptai avec empressement; je craignais tellement l’apparition du maître de la maison, que j’étais charmée de m’échapper un moment, afin de retarder un peu cette terrible entrevue. Madame de Saint-Julien me conduisit sur une terrasse de laquelle on eût pu découvrir la magnifique vue du lac et des montagnes si l’on n’avait pas eu le mauvais goût d’établir sur cette belle terrasse un long berceau de treillage tout couvert d’une verdure épaisse qui cachait tout. On n’entrevoyait cette admirable perspective que par des petites lucarnes où je ne pouvais passer la tête; d’ailleurs, le berceau était si bas, que mes plumes s’y accrochaient partout. Je me courbais extrêmement, et, comme pour me rapetisser encore, je ployais beaucoup les genoux, je marchais à toute minute sur ma robe, je chancelais, je trébuchais, je cassais mes plumes, je déchirais mes jupons, et, dans l’attitude la plus gênante, je n’étais guère en état de jouir de la conversation de madame de Saint-Julien, qui, petite, en habit négligé du matin, se promenait très à son aise, et causait agréablement. Enfin on vint nous dire que M. de Voltaire entrait dans le salon. J’étais si harassée et en si mauvaise disposition que j’aurais donné tout au monde pour pouvoir me trouver transportée dans mon auberge à Genève.
Madame de Saint-Julien m’entraîne avec vivacité. Nous regagnons la maison, et j’eus le chagrin, en passant dans une des pièces du château, de me voir dans une glace. J’étais décoiffée et toute ébouriffée, et j’avais une mine véritablement piteuse et tout à fait décomposée. Je m’arrêtai un instant pour me rajuster; ensuite je suivis courageusement madame de Saint-Julien. Nous entrons dans le salon, et me voilà en présence de M. de Voltaire. Madame de Saint-Julien m’invita à l’embrasser, en me disant avec grâce: «Il le trouvera très bon.» Je m’avançai gravement, avec l’expression du respect que l’on doit aux grands talents et à la vieillesse. M. de Voltaire me prit la main et me la baisa. Je ne sais pourquoi cette action si commune me toucha, comme si cette espèce d’hommage n’était pas aussi vulgaire que banal; mais enfin je fus flattée que M. de Voltaire m’eût baisé la main, et je l’embrassai de très bon cœur intérieurement, car je conservai toute la tranquillité de mon maintien. Je lui présentai M. Ott, qui fut si transporté de s’entendre nommer à M. de Voltaire, que je crus qu’il allait faire une scène. Il s’empressa de tirer de sa poche des miniatures qu’il avait faites à Berne. Malheureusement un de ces tableaux représentait une Vierge avec l’enfant Jésus: ce qui fit dire à M. de Voltaire plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes. Je trouvai qu’il était contre les devoirs de l’hospitalité et contre toute bienséance de s’exprimer ainsi devant une personne de mon âge qui ne s’affichait pas pour un esprit fort, et qu’il recevait pour la première fois. Extrêmement choquée, je me tournai du côté de madame Denis, afin d’avoir l’air de ne pas écouter son oncle. Il changea d’entretien, parla de l’Italie et des arts comme il en a écrit, c’est-à-dire sans connaissance et sans goût. Je ne dis que quelques mots, qui exprimaient que je n’étais pas de son avis.
On se mit à table, et pendant tout le dîner M. de Voltaire ne fut rien moins qu’aimable. Il eut toujours l’air d’être en colère contre ses gens, criant à tue-tête avec une telle force qu’involontairement j’en ai plusieurs fois tressailli. La salle à manger était très sonore, et sa voix de tonnerre y retentissait de la manière la plus effrayante. On m’avait prévenue de cette manie, qui est si hors d’usage devant des étrangers, et l’on voit parfaitement, en effet, que c’est une habitude, car ses gens n’en paraissent être ni surpris ni le moins du monde troublés. Après le dîner, M. de Voltaire, sachant que j’étais musicienne, a fait jouer madame Denis du clavecin. Elle a un jeu qui transporte, en idée, au temps de Louis XIV; mais ce souvenir-là n’est pas le plus agréable qu’on puisse retracer de ce beau siècle. Elle finissait une pièce de Rameau, lorsqu’une jolie petite fille de sept ou huit ans entra dans la chambre, et vint se jeter au cou de M. de Voltaire en l’appelant papa. Il reçut ses caresses avec grâce; et, comme il vit que je contemplais ce tableau si doux avec un extrême plaisir, il me dit que cette enfant appartenait à la petite-fille du grand Corneille, qu’il a mariée. Combien j’eusse été touchée dans ce moment si je ne m’étais pas rappelé ses _Commentaires_, où l’injustice et l’envie se trahissent si maladroitement! Dans ce lieu on était à chaque instant blessé par des contrastes bizarres, et sans cesse l’admiration y était suspendue et même détruite par des souvenirs odieux et même par des disparates révoltantes.
M. de Voltaire reçut plusieurs visites de Genève, ensuite il me proposa une promenade en voiture. Il fit mettre ses chevaux, et nous montâmes dans une berline, lui, sa nièce, madame de Saint-Julien et moi. Il nous mena dans le village pour y voir les maisons qu’il a bâties et les établissements bienfaisants qu’il a formés. Il est plus grand là que dans ses livres; car on y voit partout une ingénieuse bonté, et l’on ne peut se persuader que la même main qui écrivit tant d’impiétés, de faussetés et de méchancetés ait fait des choses si nobles, si sages et si utiles. Il montrait ce village à tous les étrangers, mais de bonne grâce; il en parlait simplement, avec bonhomie; il instruisait de tout ce qu’il avait fait, et cependant il n’avait nullement l’air de s’en vanter, et je ne connais personne qui pût en faire autant. En rentrant au château, la conversation fut fort animée; on parlait avec intérêt de ce qu’on avait vu. Je ne partis qu’à la nuit. M. de Voltaire me proposa de rester jusqu’au lendemain après dîner; mais je voulus retourner à Genève.
Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire sont très ressemblants; mais aucun artiste n’a bien rendu ses yeux. Je m’attendais à les trouver brillants et pleins de feu: ils étaient en effet les plus spirituels que j’aie vus; mais ils avaient en même temps quelque chose de velouté et une douceur inexprimable: l’âme de Zaïre était tout entière dans ces yeux-là. Son sourire et son rire extrêmement malicieux changeaient tout à fait cette charmante expression. Il était fort cassé, et sa manière gothique de se mettre le vieillissait encore; il avait une voix sépulcrale qui lui donnait un ton singulier, d’autant plus qu’il avait l’habitude de parler excessivement haut, quoiqu’il ne fût pas sourd. Quand il n’était question ni de la religion ni de ses ennemis, sa conversation était simple, naturelle, sans nulle prétention et, par conséquent, avec un esprit tel que le sien, parfaitement aimable. Il me parut qu’il ne supportait pas que l’on eût, sur aucun point, une opinion différente que la sienne; depuis qu’il était dans cette terre, on n’allait le voir que pour l’enivrer de louanges; tout ce qui l’entourait était à ses pieds. Les rois mêmes n’ont jamais été les objets d’une adulation si outrée: l’étiquette défend de leur prodiguer toutes ces flatteries; grâce au respect, la flatterie, à la cour, est obligée de ne se montrer que sous des formes délicates. A Ferney elle était véritablement grotesque: l’amour-propre de M. de Voltaire était singulièrement irritable, et les critiques lui causaient ce chagrin puéril qu’il ne pouvait dissimuler. Il venait d’en éprouver un très sensible. L’empereur avait passé tout près de Ferney: M. de Voltaire, qui s’attendait à recevoir la visite de l’illustre voyageur, avait préparé des fêtes et même fait des vers et des couplets, et malheureusement tout le monde le savait. L’empereur passa sans s’arrêter et sans faire dire un seul mot. Comme il approchait de Ferney, quelqu’un lui demanda s’il verrait M. de Voltaire. L’empereur répondit sèchement: «Non; je le connais assez.» Mot piquant et même profond, qui prouve que ce prince lisait en homme d’esprit et en monarque éclairé.
Après avoir fait un voyage instructif et charmant, je revins en France par le fort de l’Écluse et par Lyon, et j’arrivai au Palais-Royal dans les premiers jours de l’automne, après une absence de cinq mois et demi.
J’avais fait pendant mon séjour à Spa plusieurs petites comédies pour mes filles; les trois premières furent: _Agar dans le désert_, _les Flacons_, et _la Colombe_. Je les leur fis jouer. J’invitai à ce petit spectacle environ soixante personnes. Le succès de ces pièces fut prodigieux. Pulchérie, ma seconde fille, avait dans ce genre un talent merveilleux. A peine âgée de huit ans, elle fit fondre en larmes tous les spectateurs dans le rôle d’Agar, et elle montra autant de talent dans le comique. Elle n’avait pas la beauté, l’éclat, la régularité de sa sœur, mais son visage était charmant, rempli d’expression, et le son de sa voix allait au cœur. La fille de madame de Jumilhac joua le rôle d’Ismaël, et ma fille aînée celui de l’Ange; elle en avait tellement la figure, que lorsqu’elle parut il y eut une exclamation générale dans la salle, et elle fut applaudie pendant plus de cinq ou six minutes. Les spectateurs demandèrent à grands cris l’auteur, qui ne parut point, et une seconde représentation que j’accordai, en l’indiquant à la quinzaine. Dans cet intervalle, il me fut demandé une quantité de billets. Le succès de cette seconde représentation alla jusqu’à l’enthousiasme. Je fis en quinze jours _Zémire et Azor, ou la Belle et la Bête_, qui fut jouée dans le cours de l’hiver, avec _l’Enfant gâté_. Toutes ces pièces eurent le même succès, excitèrent le même enthousiasme. M. de la Harpe me fit des vers charmants qui se trouvent dans sa correspondance avec le grand-duc de Russie. Outre toutes ces pièces, je fis encore _le Bailli_, pièce tout à fait comique, dans laquelle Pulchérie, qui joua le bailli, fut ravissante. Cette pièce, qui fit rire aux éclats, ne se trouve point dans le _Théâtre d’éducation_.