Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
Part 11
J’avais passé un hiver très brillant; mes succès m’avaient mise fort à la mode, je reçus des quantités d’invitations de souper, que je refusai toutes, ainsi que les nouvelles connaissances; mais j’en fis faire plusieurs agréables à madame Potocka, qui eut de grands succès dans le monde, par sa beauté, sa grâce et son esprit. Elle venait presque à tous les grands soupers du Palais-Royal; elle vit là successivement toutes les personnes de la cour; elle les jugeait comme une Française spirituelle. Parmi les jeunes personnes qui lui parurent les plus remarquables furent madame la princesse d’Hénin, la vicomtesse de Laval, d’une figure à la fois douce et piquante, et sa conversation ressemblait à son joli visage; madame la princesse de Poix dont j’ai déjà parlé; la duchesse de Polignac, favorite de la reine. Sa faveur ne lui avait rien ôté de sa douceur et de sa simplicité naturelles. On dit qu’elle avait peu d’esprit; mais il faut en avoir un très bon pour conserver un tel maintien dans une telle situation et pour avoir su se maintenir dans la plus haute faveur sans enivrement et sans se faire d’ennemis. J’ai souvent causé avec elle, je l’ai toujours trouvée fort aimable. Madame de Sabran, aujourd’hui madame de Boufflers, était une des plus charmantes personnes que j’aie connues, par la figure, l’élégance, l’esprit et les talents; elle dansait d’une manière remarquable, elle peignait comme un ange, elle faisait de jolis vers, elle était d’une douceur et d’une bonté parfaites. Madame de Potocka fut souvent invitée, à cause de moi, aux petits soupers du Palais-Royal; car les princes avaient cette bonté pour leurs dames d’admettre dans leur intérieur leurs plus proches parents et leurs amis intimes. Les personnes non attachées au Palais-Royal qui venaient le plus souvent à ces petits soupers étaient mesdames de Beauvau, de Boufflers, de Luxembourg, de Ségur, mère et belle-fille; la baronne de Talleyrand, la marquise de Fleury; amies intimes de madame la duchesse de Chartres. Le baron de Talleyrand était d’une très belle figure; il ne manquait pas d’esprit, mais il était lourd dans sa conversation, et peu aimable. Sa femme avait de la gentillesse dans la taille et quelque chose de vieillot dans le visage; ses manières et son ton manquaient de noblesse: il y avait à la fois dans sa conversation du commérage et de l’insipidité; mais elle a eu une conduite irréprochable: elle a été également bonne épouse et bonne mère. La marquise de Fleury avait un beau visage et des yeux admirables, quoiqu’elle eût la vue très basse, et qu’elle l’ait perdue depuis. Elle était bonne, spirituelle et naturelle. J’ai été fort liée avec elle, et jusqu’à sa mort. Elle était un soir à souper à Versailles chez la princesse de Guéménée, où, comme à l’ordinaire, il y avait beaucoup de monde; madame de Fleury venait de faire sa cour, elle était en grand habit. Au lieu d’ôter son bas de robe dans l’antichambre, elle ne s’en débarrassa que dans le salon: madame de Guéménée lui conseilla en riant de se défaire aussi de son immense panier. «Très volontiers», répondit madame de Fleury. A ces mots très inattendus, plusieurs femmes s’élancent vers elle pour l’exhorter à faire cette folie: on lui ôte son panier, sa jupe, de superbe étoffe, on la déshabille en un clin d’œil, et elle se trouve avec son grand corps et sa palatine, et en petit jupon court de basin, sur lequel ballottaient ses deux poches. Tout cela se passa en présence de cinquante personnes. J’étais du nombre. Madame de Fleury resta dans cet étrange costume toute la soirée sans le moindre embarras, et comme si elle n’eût fait que la chose du monde la plus simple.
Pendant que j’étais au Palais-Royal, M. de Voltaire vint et mourut à Paris; comme il m’avait reçue à Ferney, et qu’il vint se faire écrire chez moi, j’allai le voir trois ou quatre fois; il me reçut avec beaucoup de grâce, mais je le trouvai si abattu et si cassé que je vis bien que sa fin était prochaine.
Le temps que j’ai passé au Palais-Royal fut le plus brillant et le plus malheureux de ma vie; j’étais dans tout l’éclat de mes talents et à cet âge où l’on joint à la fraîcheur et aux grâces de la jeunesse, tout l’agrément que peut donner l’usage du monde; je trouvais le moyen de passer beaucoup de temps chez moi; j’avais de la musique tous les samedis; Gluck y venait régulièrement; sa conversation était aussi charmante que son talent était admirable. J’étais généralement aimée dans le grand monde; voilà le beau côté de ma situation. Mais la haine et la fausseté de quelques personnes du Palais-Royal, les tracasseries sans cesse renaissantes me causaient des chagrins amers, qu’il fallait dissimuler; car ma place me forçait à faire les honneurs du Palais-Royal, quand j’étais accablée d’inquiétudes, ou dominée par l’indignation. Les jours où la porte du Palais-Royal était ouverte, il fallait toujours qu’une des dames de madame la duchesse de Chartres restât, après le souper, dans le salon tant qu’il s’y trouvait une ou plusieurs dames étrangères; la princesse s’en allait régulièrement à minuit; les dames qui ne devaient pas veiller la suivaient; la veilleuse restait jusqu’à ce que le jeu fût fini, et ce jeu durait quelquefois jusqu’à trois et quatre heures du matin. Je me trouvais simple spectatrice pendant des heures entières. Cet ennui ne m’était pas supportable.
M. le duc de Chartres désirait avec passion la survivance de la place de grand-amiral, que possédait son beau-père, M. le duc de Penthièvre; dans cette idée, il voulut faire une campagne de mer, chose que n’avait jamais faite son beau-père; il devait aller s’embarquer à Toulon, et j’engageai madame la duchesse de Chartres à faire le voyage jusque-là; je lui inspirai même le désir de faire le voyage d’Italie.
Notre voyage fut annoncé, mais la surveille de mon départ, madame Potocka soupa chez moi, et comme elle récapitulait tout ce que je lui avais fait voir, M. de Genlis lui dit que j’avais oublié la guinguette, et il nous proposa de nous mener le lendemain, après souper, au Grand Vainqueur, la plus belle guinguette des Porcherons; l’on convint que nous irions tous déguisés, madame de Potocka et moi en cuisinières, M. de Maisonneuve, un chambellan du roi de Pologne et M. de Genlis, en domestique à livrée. Le lendemain madame de Potocka et moi nous soupâmes au Palais-Royal; madame de Potocka était ce soir-là excessivement parée, avec une robe d’or, et une énorme quantité de diamants; à onze heures, M. de Genlis s’approche d’elle pour lui rappeler très gravement qu’il était temps de se disposer à aller aux Porcherons; cette invitation me fit éclater de rire, parce qu’elle s’adressait à la figure la plus majestueuse que j’aie jamais vue. Nous montâmes dans mon appartement pour nous habiller, ce qui se fit chez ma mère, qui était dans son lit, et qui voulait voir nos déguisements. La noble et belle figure de madame de Potocka était un peu forte et avait besoin de parure; quand elle eut mis son juste, son fichu rouge, son tablier à carreaux, et son bonnet rond, elle eut véritablement la tournure d’une franche cuisinière, tandis que moi au contraire, avec un habillement pareil, je ne perdis rien de ce que mon visage pouvait avoir d’élégant et de distingué, et j’étais même plus remarquable qu’avec un bel habit.
M. de Maisonneuve s’était fait excuser le matin: comme il nous fallait deux hommes, nous le remplaçâmes par M. Gillier; et, tous les quatre, nous partîmes en fiacre à onze heures et demie. J’eus les plus grands succès au Grand Vainqueur, j’y fis tout de suite la conquête du coureur de M. le marquis de Brancas, qui, en servant son maître, avait dû me voir vingt fois à table. Personne n’eut le moindre soupçon de nos déguisements. Je commençai par danser, avec toute la niaiserie villageoise, un menuet avec le coureur, et ensuite une contredanse. Pendant ce temps, M. Gillier nous commandait une salade et des pigeons à la crapaudine, pour nous rafraîchir. Nous nous établîmes à une petite table, où la gaieté folle de M. de Genlis et sa galanterie, partagée entre madame de Potocka et moi, nous faisaient rire aux éclats; il était fort commun d’entrer en chantant à la guinguette; tout à coup nous entendîmes chanter à tue-tête cette chanson:
Lison dormait dans un bocage, Un bras par-ci, un bras par-là, etc.
Nous regardâmes du côté de la porte, et nous vîmes deux personnes qui entraient en chantant ces paroles, et en dansant, l’une vêtue en servante et l’autre avec l’habit de livrée d’un de mes gens. Je les reconnus à l’instant: c’était ma mère, à laquelle M. de Maisonneuve donnait le bras. Elle avait concerté avec lui cette partie: c’était pourquoi il n’était point venu avec nous. Cette soirée est l’une des plus gaies que j’aie passées dans ma vie.
Madame la duchesse de Chartres, en partant pour l’Italie, n’emmena que la jeune comtesse de Rully, M. de Genlis, un écuyer et moi, deux femmes de chambre, un valet de chambre et trois valets de pied. Nous traversâmes toutes les provinces méridionales, ne nous arrêtant que pour recevoir les fêtes charmantes que l’on donnait au prince et à la princesse. Les plus belles furent à Bordeaux, dont M. de Clugny, mon parent, était intendant. Sa belle-sœur, la baronne de Clugny, était une des plus belles personnes que j’aie vues; elle avait, entre autres, des cheveux miraculeux par l’épaisseur, la couleur, la finesse et la longueur. Je l’ai vue avec une robe à longue queue, comme on les portait alors, étant debout, détacher ses cheveux, qui alors l’enveloppaient entièrement, et qui passaient la queue de sa robe de près d’un demi-pied. Elle n’était ni grande ni petite. Madame de Potocka nous suivit jusqu’à Bordeaux. M. le duc de Chartres posa la première pierre de la salle de comédie, qui a été faite par M. Louis, et l’une des plus belles de France. Cette cérémonie se fit la nuit; nous y assistâmes. Tous les francs-maçons, dont M. le duc de Chartres était le grand maître, s’y trouvèrent; il y eut de la musique et une illumination. Nous vîmes aussi à Bordeaux le beau port illuminé, et sur la mer un vaisseau illuminé aussi d’une manière charmante; tous les cordages et tous les agrès paraissaient dessinés en traits de lumière. On n’aurait pas pu rendre au roi et à la reine de plus grands honneurs que ceux que reçurent, dans ce voyage, M. le duc et madame la duchesse de Chartres: par exemple, à notre arrivée à Bordeaux, où nous arrivâmes par mer, tous les vaisseaux du port étaient pavoisés, et le maire de Bordeaux, dans son habit de cérémonie et suivi de tout le corps municipal, vint recevoir et haranguer M. le duc de Chartres. Un peuple immense était sur le rivage, et leurs acclamations redoublées exprimaient l’amour qu’ils avaient encore pour le sang royal.
La ville de Bordeaux était, je le crois, la seule qui eût un maire, et ce maire était toujours un homme de la cour. Le vicomte de Noé, qui avait été attaché au Palais-Royal, l’était à cette époque. Je m’amusai beaucoup aussi à Aix, à Montpellier et à Marseille, où nous eûmes beaucoup de fêtes. Je vis à Marseille, pour la première fois, des galères, bâtiments qui offrent une triste idée (celle des forçats), mais qui ont beaucoup d’élégance; enfin nous arrivâmes à Toulon, où les fêtes recommencèrent, et durèrent dix jours; la plus belle de toutes fut celle que donna la marine; nous y vîmes, entre autres, un très beau spectacle: des joutes sur la mer. Enfin ce voyage fut un enchantement continuel. Que dut penser, dix-sept ou dix-huit ans après, l’infortuné prince, objet de tant d’hommages, lorsqu’il traversa cette même route, déchu de son rang, dépouillé, prisonnier et proscrit!... M. le duc de Chartres s’embarqua pour faire sa campagne de mer, et nous fîmes le coup de tête, concerté avec lui, d’aller, sans permission de la cour, en Italie. Madame la duchesse de Chartres, lorsque nous fûmes à Antibes, écrivit au roi une lettre d’excuses, assurant que ce voyage n’avait point été prémédité, et donnant pour excuse le désir de voir son grand-père, le duc de Modène. Nous fîmes à Antibes les rencontres les plus agréables; nous y retrouvâmes M. de Rouffignac; nous avions déjà eu avec lui une rencontre singulière à Angers, où il avait une maison. Je lui avais envoyé un courrier pour lui dire que nous passerions dans cette ville, entre onze heures et minuit; que nous nous arrêterions un moment à sa porte, et que nous espérions qu’il aurait la galanterie chevaleresque et romanesque de nous donner à chacune une tasse de son bouillon. Il avait chez lui un ours apprivoisé; il avait entendu dire que rien au monde n’était meilleur que du bouillon d’ours, il fit tuer son ours, dont on fit du bouillon, qu’il nous donna en passant. Ce bouillon était fort rouge; mais je n’ai jamais rien pris d’aussi bon. Nous nous embarquâmes pour aller à Nice, avec une felouque d’escorte qui portait un régiment tout entier pour nous garantir des corsaires. Nice est un séjour délicieux; apprenant là que l’on pouvait aller à Gênes par terre, en chaise à porteurs, nous prîmes tout à coup la résolution de faire ce périlleux voyage.
J’envoyai chercher l’homme qui nous louait des mulets. Je voulais le questionner sur les dangers de la route. Cet homme me répondit: «Je ne suis pas inquiet pour vous, mesdames; mais, à dire la vérité, je crains un peu pour mes mulets, parce que l’an passé j’en perdis deux qui furent écrasés par de gros morceaux de roches, car il s’en détache souvent de la montagne.» Cette manière de nous tranquilliser nous fit rire et nous partîmes.
Cette route est parfaitement bien appelée la Corniche; c’est en effet une vraie corniche, en beaucoup d’endroits si étroite qu’une personne y peut à peine passer: d’un côté, d’énormes rochers forment une espèce de muraille qui paraît s’élever jusqu’aux cieux, et de l’autre on se trouve exactement sur le bord de précipices de cinq cents pieds, au fond desquels la mer, se brisant contre des écueils, produit un bruit aussi triste qu’effrayant. Depuis Monaco jusqu’à Menton, l’on respire. Après Menton, le chemin redevient effroyable; mais nous commencions à nous y accoutumer, et la vue d’une prodigieuse quantité de jolies cascades naturelles nous charmait tellement qu’elle nous faisait oublier les précipices. Arrivés à La Bourdeguierre, petite ville où l’on trouve de superbes palmiers, dispersés parmi des ruines d’un très bel effet, il fallut s’arrêter encore pour jouir du plus ravissant point de vue que nous eussions rencontré. Enfin à sept heures, la nuit tombante nous força de nous arrêter à l’Hospitaletta, le plus affreux gîte où l’on ait jamais donné l’hospitalité, et qui n’est qu’à dix lieues de Nice. Nous couchâmes toutes les trois dans la même chambre; nous arrangeâmes pour madame la duchesse de Chartres une espèce de lit fait avec les couvertures des mulets et de la feuillée; dans la même chambre se trouvaient deux grands tas de blé, et le maître de la maison nous assura, ma compagne et moi, que nous dormirions fort bien en nous établissant sur ces monceaux de grains: nos sigisbés nous donnèrent leurs manteaux pour couvrir ces monceaux de grains. Il fallait se coucher dans une attitude singulière, c’est-à-dire, presque debout. Nous passâmes la nuit dans une agitation continuelle, causée par les glissades des grains de blé. Nous vîmes avec un grand plaisir paraître le jour, et comme nous étions tout habillées, nos toilettes ne furent pas longues. Nos porteurs étaient les plus vilaines gens du monde, n’entendant ni le français ni l’italien, parlant un jargon inintelligible, et s’enivrant, jurant et se querellant sans cesse. Il est difficile de ne pas s’intéresser à leurs disputes, quand, porté par eux, on les voit sur les bords d’un précipice, tout à coup trembler de colère, s’agiter, chanceler, et ne porter la litière que d’une main, afin d’avoir la liberté de faire des gestes menaçants de l’autre. Ces litières ne ressemblent nullement à des chaises à porteurs ordinaires. Ce sont des espèces de chaises longues, étroites et peu allongées; l’endroit sur lequel on est assis est couvert d’un petit berceau en toile cirée fait pour y garantir de la pluie. On a les jambes étendues, sans avoir la liberté de les plier, et mes pieds passaient la chaise. Nous fûmes assez bien logées à Saint-Maurice, petit port de mer.
Le chemin de Saint-Maurice à Albenga est rempli de passages effrayants; mais cette route offre des points de vue admirables, entre autres celui qu’on trouve au haut de la montagne qui domine la ville de Languella. La descente de cette montagne est très escarpée et fort dangereuse. Nous la descendîmes à pied, et je puis dire même à pieds nus, car les rochers, que nous gravissions depuis trois jours, avaient tellement usé et percé nos souliers que les semelles en étaient presque entièrement emportées: et, ne prévoyant pas que nous dussions autant marcher, nous n’avions pas eu la précaution d’en prendre plusieurs paires.
Ce voyage, le plus dangereux, et en même temps le plus curieux que l’on puisse faire, se passa très gaîment et sans accident; il dura six jours, pour faire quarante lieues. L’horreur des précipices me fit faire plus des trois quarts du chemin à pied, sur des cailloux et des roches coupantes. J’arrivai à Gênes avec des pieds enflés et pleins de cloches, mais en très bonne santé. Le duc de Modène reçut madame la duchesse de Chartres avec beaucoup de joie et de tendresse. Ce prince, rempli de bonté, était alors âgé de quatre-vingts ans; il était aveugle, et il avait la plus étrange figure. Il se faisait mettre du rouge et du blanc, et peindre les sourcils; son nez était d’une longueur démesurée. Le prince héréditaire, fils du duc, était fort affable, mais sa galanterie n’était rien moins que délicate. L’archiduchesse Marie, sa fille, était une princesse très distinguée par son éducation et son caractère. L’archiduc Ferdinand, son mari, avait un visage charmant; il ressemblait beaucoup à la duchesse de Polignac; il avait des cheveux d’une beauté remarquable. L’homme qui avait la plus belle place à cette cour s’appelait le comte de Lascaris; il avait à peu près quarante ans; il était petit et gros; son visage n’avait pas plus de noblesse que sa taille. J’eus la gloire de faire sa conquête, et dès le premier moment. Il était surintendant du palais, et distribuait les logements dans le palais de Modène, où nous allâmes avec la cour. Il me donna un appartement superbe: ma chambre était tout en glaces, et même le plafond. Un soir que, suivant ma coutume, rentrée chez moi après le souper, j’écrivais mon journal, assise devant une table portative, j’entendis un petit bruit. Je lève les yeux, et je vois avec beaucoup d’étonnement un panneau de glace, que je ne croyais pas être une porte, s’entr’ouvrir doucement, et M. de Lascaris apparaître, avec un petit air triomphant et venir se jeter à mes pieds. Je me lève, ma table tombe sur lui, la lumière s’éteint, nous nous trouvons dans une totale obscurité. J’appelle à grands cris ma femme de chambre, qui accourt en chemise, avec une chandelle à la main. M. de Lascaris, furieux, se relève, retourne à son panneau de glace, et disparaît. Dans ce tumulte, M. de Lascaris avait reçu une grande écorchure à la joue. Cette aventure fut sue de tout le monde par l’indiscrétion de ma femme de chambre et un peu par la mienne. Chacun demandait à M. de Lascaris ce qu’il avait à la joue, ce qui lui causait un embarras et une colère risibles. Nous devions, de Modène, aller à Mantoue, qui appartenait à l’archiduc Ferdinand. Il me consulta en particulier sur la manière dont il devait recevoir madame la duchesse de Chartres; je lui fis entendre que ce qu’il y avait de mieux pour une voyageuse fatiguée, qui ne doit séjourner que deux jours, était de n’être pas obligée de faire des toilettes. Nous arrivâmes à Mantoue à la nuit. Nous logeâmes dans le beau palais de l’archiduc. Tous les appartements étaient tellement éclairés qu’on y voyait les beaux tableaux comme en plein jour. Le plaisir de jouir de toutes ces choses, sans l’ennui de la représentation, des toilettes, de la cérémonie, et des compliments, nous charma tous. M. de Genlis, toujours si aimable par sa gaieté et ses saillies, le fut particulièrement à Mantoue; en moquerie des souvenirs des voyageurs emphatiques et pédants, il affecta de ne penser qu’à Virgile. Il fit mille citations de l’_Énéide_, à tout moment il s’écriait: O Virgile!... ô cygne de Mantoue!... et avec un ton et des mines qui nous faisaient rire aux éclats.
Il y avait dans le palais une très belle salle de spectacle. Le lendemain on joua un opéra pour la princesse. Nous admirâmes à ce spectacle une décoration véritablement magique; elle était formée par de magnifiques colonnes creuses de cristal, dans lesquelles étaient posés des flambeaux allumés.
De là, nous allâmes à Venise; tout y est silencieux; on croit être dans une ville enchantée. Nous vîmes la fameuse fête du Bucentaure. C’est le nom du superbe vaisseau tout doré dans lequel le doge, accompagné du sénat, avec leurs longues robes de cérémonie, épousait la mer Adriatique. Le doge et le sénat se rendaient d’abord à l’église Saint-Georges pour y entendre l’office divin; ensuite il s’embarquait dans le Bucentaure, où il s’asseyait avec tout le sénat, que l’on voyait parfaitement à travers les glaces de ce bâtiment. Venise entier, dans les gondoles, le suivait. Les seules gondoles des ambassadeurs étaient de couleur et très magnifiques. Après une petite navigation le doge ouvrait une petite glace, tirait de son doigt un anneau d’or qu’il élevait en l’air, et qu’ensuite il jetait dans la mer en s’écriant à haute voix qu’il l’épousait.
Les gondoliers étaient fort remarquables pour leur probité et leur goût pour la musique. Ils avaient leurs entrées à l’opéra, ce qui leur avait donné, de père en fils, un tel goût de chant et de poésie, que d’oreille ils mettaient en chant les stances de _la Jérusalem délivrée_; et, parmi ces compositions, il s’en trouvait de si jolies, que tous les ans on en faisait graver quelques-unes sous le titre de _Barcaroles_. On allait souvent les entendre chanter les soirs. Ils chantaient, ou en partie, ou tour à tour, en se répondant, et toujours avec un agrément infini.
Comme on se l’imagine bien, la ville que je vis avec le plus d’enthousiasme fut Rome. Le cardinal de Bernis, auquel j’avais annoncé l’arrivée de madame la duchesse de Chartres, nous reçut avec une grâce dont rien ne peut donner l’idée. Il avait alors soixante-dix ans, une très bonne santé, et un visage d’une grande fraîcheur. Je n’ai jamais vu de magnificence surpasser la sienne; nous logions chez lui, il nourrissait nos femmes et nos valets de chambre; leur table était servie comme la sienne, et avec un surtout superbe. Tous les matins, après mon déjeuner, on apportait dans ma chambre un immense plateau chargé de glaces et de blanc-manger, que l’on renouvelait deux ou trois fois par jour. Il se mettait toujours à table entre madame la duchesse de Chartres et moi. Les dîners de la meilleure chère rassemblaient la meilleure compagnie. Je me baignai beaucoup à Rome, et toujours les soirs; et, aussitôt que j’étais dans le bain, on avertissait le cardinal, qui venait, avec son neveu, causer trois quarts d’heure avec moi.
Je n’ai vu dans ma vie que deux choses qui surpassassent tout ce que mon imagination avait pu me représenter: la mer et Saint-Pierre de Rome. Le jour de la Saint-Pierre, il y avait dans l’église dix-huit orgues jouant ensemble, qui ne produisaient que l’effet d’un bon orgue dans une église ordinaire. On n’a jamais vu honorer Dieu, quand on n’a pas assisté au service divin dans ce temple admirable. Je crois que l’athée même y serait ému.