Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
Part 12
Le cardinal de Bernis donna à madame la duchesse de Chartres de magnifiques conversations, c’est-à-dire des assemblées de deux ou trois mille personnes. On l’appelait le roi de Rome, et il l’était, en effet, par sa magnificence. Le cardinal Albani avait les plus belles collections de l’Italie. Il était si passionné pour toutes les choses antiques que, lorsqu’on ne voulait pas les lui vendre, il les volait; il a fait dans ce genre une action inouïe. Le prince de Palestrina avait, dans le jardin de sa maison de campagne, un superbe obélisque antique, qu’il refusa de vendre au cardinal Albani, qui voulait à tout prix en faire l’acquisition. Peu de temps après le prince fit un voyage; le cardinal envoya la nuit quatre mille hommes, qui entrèrent de force dans le jardin, enlevèrent l’obélisque et le lui apportèrent. Il le mit dans son jardin à la villa Albani. Comme le cardinal était excessivement puissant, le prince n’osa pas lui intenter un procès; il prit la chose en plaisantant. Ce prince de Palestrina était père de la duchesse de Cerifalco, qui passa neuf ans dans un souterrain, et dont j’ai conté l’étonnante histoire dans _Adèle et Théodore_. Le prince donna une fête à madame la duchesse de Chartres: la duchesse y vint par respect pour une princesse de la maison de Bourbon, car elle vivait dans la plus grande retraite, étant sujette depuis ses malheurs à tomber du haut mal; elle ne resta qu’un quart d’heure à cette fête. Cette malheureuse personne était d’une piété d’ange. Elle a toujours ignoré, et l’on n’a jamais su pourquoi son barbare époux l’avait enfermée dans ce souterrain. Le duc son mari, lorsqu’il fut lui-même à l’article de la mort, confia à un valet de chambre que, pour des raisons de famille, il avait enfermé dans un souterrain une femme coupable et folle. Le valet de chambre reçut une clef du souterrain, pour secourir l’infortunée, qui depuis deux jours manquait de nourriture. Il frappa inutilement aux tours; elle ne vint point recevoir son pain et son eau, elle était évanouie: le valet entra, la secourut, la reconnut, lui donna de la nourriture pour plusieurs jours, lui laissa la clef du souterrain, et envoya à Rome un courrier au prince de Palestrina, avec un billet de la duchesse, qui, dans quatre lignes et demie, lui apprenait son existence, et l’appelait à son secours. Le prince, suivi de tous les hommes de sa famille, alla se jeter aux pieds du roi de Naples, et lui conter cette histoire. Le roi lui donna un régiment pour l’escorter au château au cas où la force serait nécessaire. Quand le prince de Palestrina y arriva, le duc vivait encore: on lui apprit, de la part du prince, que son crime était connu, et qu’on allait délivrer sa victime; le duc expira peu d’heures après. De Rome nous allâmes à Naples.
Nous logeâmes chez l’ambassadeur, qui donna aussi des fêtes charmantes à madame la duchesse de Chartres. Nous arrivâmes à midi, et, en passant dans la rue de Tolède, qui est aussi peuplée que la rue Saint-Honoré, on nous vola deux porte-manteaux qui contenaient des habits de livrée de nos gens, et tous nos paniers de robes parées. Nous avions besoin de nos paniers pour être présentées le lendemain matin. L’ambassadeur en emprunta à des dames de sa connaissance; mais ces paniers étaient beaucoup plus grands que les nôtres, de sorte que nos robes se trouvèrent très raccourcies, et nous parûmes à la cour fort ridiculement habillées. L’ambassadeur conta notre aventure; on en rit beaucoup, et le roi dit à l’ambassadeur qu’il fallait s’adresser, de sa part, à un homme de justice qu’il lui nomma, qu’il fît venir le chef de cette bande de filous, qu’il connaissait, et qu’il lui ordonnât, au nom du roi, de rendre ces paniers, et gratuitement; ces voleurs étaient tolérés par le gouvernement, auquel ils donnaient une rétribution. Ce que je trouvai fort étrange à Naples, c’est que le roi donnait sa main à baiser à toutes les dames: ce qui ne s’est jamais vu en France; mais, en allant dîner, il les faisait toutes passer devant lui, galanterie que nos rois n’avaient pas. Nous dînâmes deux fois chez la reine. Cette princesse ressemblait beaucoup à la reine de France; elle avait moins d’éclat et de noblesse; mais sa physionomie était extrêmement douce, ses manières étaient remplies de grâce: elle avait des talents, de l’esprit et de l’instruction; elle aimait beaucoup la musique, elle chantait agréablement l’italien. Nous la vîmes, deux ou trois fois dans son intérieur, donner des leçons aux princesses ses filles. Elle leur expliquait des livres d’histoire en estampes, et parfaitement bien. Nous vîmes chez elle le petit prince royal, qui tétait encore. Sa nourrice était une paysanne de Calabre. La reine avait voulu qu’elle conservât son costume de paysanne, ce que je trouvai de fort bon goût. L’enfant était si accoutumé à être dans les bras de sa mère que, lorsqu’elle faisait semblant de s’en aller de la chambre, il pleurait: ce qui prouve combien elle passait de temps dans son intérieur avec ses enfants.
Le roi chanta, par galanterie pour madame la duchesse de Chartres, une vieille chanson française. Sa voix royale ne me fit pas autant plaisir que celle de la reine. Ce prince, qui était très bon et très affable, avait reçu une éducation si négligée, qu’il ne savait pas alors parfaitement l’italien: il ne parlait que le napolitain. Au reste, le roi de Naples était alors extrêmement jeune: il a regagné depuis, par l’expérience, par l’étude et par sa conduite, tout ce qui peut donner de la dignité personnelle à un souverain.
Je vis à Naples une chose qui m’intéressa vivement, ce fut le déroulement des manuscrits brûlés: l’inventeur de cette opération ingénieuse et lente la fit devant nous; mais il n’avait pas d’élèves, et ce travail si curieux n’avançait point. Il déroulait, dans ce moment, un ouvrage sur la musique.
La beauté du climat de Naples est incomparable, ainsi que celle de son port, de ses sites et de ses environs, si curieux d’ailleurs par tant de merveilles de la nature, et que nous vîmes toutes avec détail. Nous allâmes souvent dans la maison de campagne de la princesse de Francaville; nous vîmes dans son jardin des ananas en pleine terre; nous en mangeâmes, nous les trouvâmes délicieux, et M. de Genlis nous dit qu’ils étaient aussi bons que ceux des Indes. Il fallait avoir une assiette creuse lorsqu’on les coupait, et cette assiette se remplissait de jus. Cependant, la princesse de Francaville était la seule qui en eût: personne d’ailleurs ne les cultivait; le roi même n’en avait pas. J’ai mangé à Naples les plus belles et les meilleures figues que j’aie jamais vues; elles étaient grosses comme de belles poires.
Nous ne montâmes point le Vésuve, parce que, dans ce moment, il jetait beaucoup d’étincelles et lançait des pierres. Nous vîmes avec admiration la belle ville antique découverte de Pompéi, et la grotte de Pausilippe. Une des choses qui me charma le plus furent les guirlandes de vigne qui, partout dans la campagne, unissent les arbres les uns aux autres. Nous avions déjà vu cette manière de cultiver la vigne dans la Lombardie; mais, dans ce dernier pays, les arbres sont petits, et dans les environs de Naples ils sont tous majestueux et de la plus grande élévation.
Dans nos promenades avec l’ambassadeur, il nous fit une malice qui nous causa une frayeur extrême. Il nous fit passer (ce que les femmes évitent toujours à Naples) sur le quai où se tenaient les lazzaroni, où ils avaient la permission d’être tout nus, sans chemise, sans nul vêtement et nulle draperie. Tout leur corps, ainsi que leur visage, est d’un rouge foncé; ils ressemblent à d’effrayants sauvages.
La veille de notre départ, nous allâmes à la fameuse chartreuse de Saint-Martin, où les femmes n’entrent jamais. Madame la duchesse de Chartres avait un bref du pape pour y entrer avec toute sa suite. On voit dans ce monastère le fameux crucifix de Michel-Ange, dont l’admirable vérité de l’expression a fait dire sérieusement que Michel-Ange avait eu la barbarie de le peindre d’après un homme qu’il avait fait secrètement crucifier dans son atelier: calomnie absurde autant qu’atroce, qui n’aura d’abord été qu’une exagération d’éloge, et qui est devenue ensuite un conte populaire, mais démenti par la vie entière de l’artiste.
Nous quittâmes Naples, enchantées de la ville, des environs, de la cour, et de notre ambassadeur, qui avait donné à la princesse des fêtes charmantes. Nous avons encore séjourné dans une autre cour, à Parme. L’infant était d’une très grande piété; nous fûmes frappées de sa ressemblance avec madame la duchesse de Chartres, dont il avait d’ailleurs la bonté et l’aimable caractère. L’infante, sœur de la reine de France, était une princesse fort extraordinaire; elle n’aimait que la chasse; elle passait la plus grande partie de sa vie à cheval, dans les bois. Elle eut aussi une grande envie de m’entendre jouer de la harpe; je m’y refusai, sous prétexte que ma harpe était dérangée; mais j’eus cette complaisance pour notre ambassadrice, la comtesse de Flavigny, qui me promit qu’il n’y aurait chez elle que six personnes de ses amis, qui ne le diraient pas. Nous logions dans le palais. Je fis porter ma harpe chez madame de Flavigny, et je me mis à jouer tout de suite après le souper. Je jouais depuis dix ou douze minutes, lorsque tout à coup les deux battants de la porte du salon s’ouvrirent, et nous vîmes paraître l’infante: ce fut un coup de foudre. L’infante, avec beaucoup de grâce, nous dit que nous avions été trahies, et qu’elle espérait que je ne l’empêcherais pas de profiter de ma complaisance pour madame de Flavigny. Je fis une courte apologie; et, pensant que la meilleure serait de jouer de la harpe tant qu’elle le voudrait, je m’exécutai de bonne grâce, ayant l’air de n’être occupée que du soin de lui plaire. Son obligeance pour moi fut extrême. Le lendemain elle ne parla que de ma harpe, et elle dit qu’elle en avait la tête si remplie, qu’ayant eu à écrire à l’impératrice sa mère, ma harpe tenait une grande page de sa lettre.
Pour finir l’histoire des cours des sœurs de la reine de France, j’ai interrompu le fil de mon voyage, car de Naples nous retournâmes à Rome, où nous séjournâmes encore une quinzaine de jours. Le cardinal, à notre départ, eut une attention pour la princesse qui pensa nous être bien funeste: il fit mettre des roues neuves à notre voiture. Ces roues ne se trouvaient pas proportionnées à la voiture, il était impossible d’aller bon train dans le plus beau chemin du monde sans verser; c’est ce qui nous arriva à un demi-quart de lieue de Rome: la voiture versa du côté de madame la duchesse de Chartres. Ne voulant pas tomber sur elle, je me jetai, du premier mouvement, de l’autre côté, je cassai la glace et je me blessai à la tête; tandis qu’on relevait la voiture, nous allâmes à pied nous réfugier dans un mauvais cabaret appelé la Storta, qui était sur la route: nous envoyâmes un courrier à Rome pour demander nos vieilles roues, que le chevalier de Bernis, escorté d’une charrette qui les portait, nous ramena. Nous avons fait tout le reste du voyage avec ces mêmes roues et sans accident. Nous revînmes en France par Turin. Nous restâmes à cette cour huit ou dix jours; nous y revîmes avec un grand intérêt madame Clothilde, épouse du prince de Piémont: cette princesse, douée de toutes les vertus, était unie à un prince digne d’elle, par sa piété, sa bienfaisance et sa vie exemplaire.
Toutes nos lettres de Paris nous annonçaient que la princesse serait exilée en arrivant, pour avoir fait ce voyage sans permission. Nous allâmes sur-le-champ à la cour. Madame la duchesse de Chartres fut reçue sèchement; toute la disgrâce se borna à cela, et très peu de temps après, on n’eut plus l’air de penser à notre escapade.
Madame la duchesse de Chartres avait déjà deux garçons: l’aîné s’appelait duc de Valois. Il était depuis longtemps convenu entre nous que si elle avait une fille, j’en serais la gouvernante. J’étais décidée à ne point élever la princesse au Palais-Royal, mais à me mettre dans un couvent avec elle. Ce sacrifice était grand à mon âge. J’avais tant d’attachement pour M. le duc et madame la duchesse de Chartres que cette résolution ne me coûtait rien. Tous ces projets furent secrets entre madame la duchesse de Chartres et moi. Elle désirait avec passion une fille, elle me confia qu’elle l’avait demandée à Dieu dans toutes les églises d’Italie. Ainsi, sa joie fut extrême en mettant au monde deux petites princesses. Dans les premiers jours de leur existence, elles étaient d’une faiblesse extrême. On les confia aux soins de madame de Rochambeau, et elles restèrent au Palais-Royal jusqu’au moment où je devais les prendre. Pendant ce temps, on bâtissait notre pavillon de Belle-Chasse.
J’allais tous les jours passer une heure dans l’appartement des petites princesses, que j’aimais déjà passionnément. Enfin, le moment arriva où j’allais me séparer du monde, et entrer dans un couvent; j’avais trente et un ans (1777), une santé parfaite, et à la figure que j’avais conservée j’aurais pu m’ôter plusieurs années. Depuis un an je ne mettais plus de rouge. Voici comment je quittai le rouge. Étant à Villers-Cotterets, dans ma jeunesse, à l’âge de vingt et un à vingt-deux ans, on parla des vieilles femmes qui mettaient toujours du rouge, et on les critiqua, je dis que, pour moi, j’étais décidée à le quitter à trente ans; on se récria, et surtout M. le duc de Chartres: je lui offris de parier une discrétion que je quitterais le rouge le 25 janvier 1776, et je tins parole. On n’oublia pas cette singulière gageure; le 25 janvier je trouvai dans mon cabinet une poupée de grandeur naturelle, assise devant mon bureau une plume à la main et coiffée avec des millions de plumes. Sur mon bureau était d’un côté une rame de superbe papier, et de l’autre trente-deux livres in-8º blancs, reliés en maroquin rouge; aux pieds de la poupée était un carton rempli de petits papiers à billet, d’enveloppes, de cire à cacheter, de poudre d’or et d’argent, avec un canif, des ciseaux, une règle, un compas, etc. Ce présent m’enchanta; je n’ai jamais mis de rouge depuis.
J’entrai à Belle-Chasse dans le pavillon charmant bâti au milieu du jardin, et sur mes plans: ce pavillon communiquait au couvent par un long berceau de treillage recouvert de toile cirée et chargé de vigne. Toute la communauté, conduite par la prieure, vint recevoir mes petites princesses à la grande porte du couvent: ensuite, nous allâmes nous établir dans notre jolie maison. Je ne sentis que de la joie en entrant dans ce paisible asile où j’allais exercer un si doux empire: je pensais que je pourrais me livrer à mes véritables goûts, et que je ne serais plus en butte à la méchanceté qui m’avait causé tant de chagrins! Je ne fus pas fort tranquille les premiers jours, parce que la curiosité attira à Belle-Chasse toutes les personnes du Palais-Royal et tout ce que je connaissais d’ailleurs. Tout le monde fut enchanté de mon établissement, qui était en effet charmant. J’avais dans ma chambre à coucher une grande alcôve, dont mon lit n’occupait que la moitié; il s’y trouvait un passage qui donnait dans la chambre des princesses à côté de la mienne, et dont je n’étais séparée que par une porte de glace sans tain et sans rideau, de sorte que je pouvais voir de mon lit tout ce qui se passait chez elles. Une des pièces de l’appartement contenait dans des armoires de glaces tout mon cabinet d’histoire naturelle: je n’avais emporté du Palais-Royal que cela et mon bureau. J’ai été la première femme qui ait eu un bureau; ce que l’on critiqua beaucoup d’abord, et ensuite presque toutes les femmes en eurent.
Un jour, au Palais-Royal, M. le duc de Chartres me chargea de lui trouver pour Mousseaux, un bon jardinier qui voulût épouser une jeune laitière. Je me rappelai aussitôt une jeune Rose, fille de la laitière du château de Genlis; je calculai qu’elle devait avoir dix-huit ans, et j’écrivis à madame Foret, sa mère, qui m’apprit qu’elle n’était point mariée: alors je la fis venir, je la mis à Paris, chez madame Adam, la plus célèbre laitière; elle apprit là à faire d’excellents fromages à la crème, et à se perfectionner dans tout ce qui avait rapport à cet état. Elle y resta trois mois; pendant ce temps, je cherchai un jardinier; j’en trouvai un qui a été fort célèbre dans son art: il était Allemand, et s’appelait Etickausen. Rose était jolie et d’une honnêteté parfaite; mon jardinier en devint tout de suite amoureux; je lui donnai un joli trousseau, je la mariai, et je la menai moi-même à l’église; ensuite j’eus le plaisir de la conduire à Mousseaux, dans une charmante petite maison que M. le duc de Chartres avait fait bâtir exprès pour eux, en forme d’une grande laiterie ornée, toute meublée, avec des armoires remplies de linge de ménage, de faïence, de casseroles, et contenant en outre douze couverts d’argent. M. le duc de Chartres, en ma faveur, leur donna mille écus de gages, et Etickausen, pour compléter le bonheur de sa femme, imagina une chose charmante: à son insu il fit venir à Genlis sa mère, qu’elle trouva dans sa maison, sans s’y attendre. J’étais seule dans la confidence; Etickausen, pour lui causer cette surprise, n’avait pas voulu qu’elle assistât au mariage; il garda toujours avec lui cette bonne femme, dont il eut tous les soins possibles, et qu’il ne quitta que lorsque je la lui demandai par la suite, pour en faire notre laitière à Saint-Leu.
J’ai conduit la maison de Belle-Chasse et l’éducation des princesses et des princes, leurs frères, avec une économie remarquable, et qui a été citée: mon premier principe était de compter tous les jours, et de savoir le prix des choses, et surtout les doses de comestibles données chaque jour à la cuisine pour les repas. Les doses ne changent jamais; c’est là-dessus principalement qu’il y a du gaspillage quand on n’y fait pas une extrême attention. Je savais donc ce qu’il fallait donner de vermicelle ou de riz pour un potage de quatre, huit, douze personnes, pour le sucre, les compotes, les crèmes, etc., l’huile, le beurre, le laitage, etc. Enfin, j’envoyais toutes les semaines à la halle un homme dont je connais la probité: il s’informait du prix de toutes les denrées, et il me rapportait ce détail par écrit. On lit avec plaisir dans les Lettres et les Mémoires de madame de Maintenon les conseils de ménage qu’elle donne sans cesse à son frère et à sa jeune belle-sœur, leur prescrivant ce qu’ils doivent se faire servir à leur dîner, les instruisant du prix des comestibles, etc. Cette bonhomie et ces petits soins plaisent dans une personne qui vivait dans un si grande monde.
Je menais à Belle-Chasse une vie délicieuse; par ma place j’étais dispensée de l’ennui mortel d’aller faire des visites; je n’en faisais uniquement qu’à Madame de Puisieux; ces visites étaient rares, parce qu’elle venait très souvent chez moi, les soirs, depuis huit heures jusqu’à dix, où notre grille se fermait; cette grille ne pouvait être ouverte que par une religieuse; nous en avions deux que l’on changeait toutes les semaines, et qui se tenaient au bas de notre escalier intérieur. Les hommes entraient dans notre pavillon, c’était un droit de princesse du sang; mais ils étaient obligés de sortir à dix heures au plus tard. Quand on voulait entrer, on sonnait à la grille, et les religieuses, rabattant leur voile, allaient ouvrir. Les valets de chambre, les valets de pied et nos domestiques se tenaient le jour dans nos antichambres, mais ils sortaient tous les soirs à dix heures; aucun homme ne couchait dans notre pavillon, et les religieuses, en s’en allant, emportaient les clefs de notre grille.
Les plus heureuses années de ma vie ont été celles que j’ai passées aux châteaux de Saint-Aubin, de Genlis et de Sillery, et à Belle-Chasse.
J’avais obtenu la permission d’avoir à Belle-Chasse ma mère et mes enfants avec moi.
Pour éviter des dépenses inutiles, j’avais décidé qu’aucun de mes amis ne dînerait à Belle-Chasse, à l’exception de mon mari, de mon frère et de mes deux belles-sœurs, mais ils y dînaient rarement.
La beauté extraordinaire de ma fille aînée, ses talents surprenants pour son âge et son charmant caractère; ma place de dame restée vacante, et qu’elle devait avoir, et enfin un régiment promis à celui qu’elle épouserait, me la faisaient dès lors demander par beaucoup de personnes. Je n’avais nulle envie de la marier si jeune, et j’attachais un grand intérêt à finir son éducation; elle était déjà bonne musicienne, elle jouait d’une manière surprenante du clavecin, et, pour le moins, aussi bien de la harpe, que je lui avais seule enseignée avec la méthode que j’ai inventée d’exercer séparément les deux mains, par des passages contenant successivement toutes les difficultés. Je l’avais commencée à neuf ans, et à treize elle jouait sur la harpe, avec une très belle exécution, les pièces de clavecin les plus difficiles; elle dessinait la figure d’une manière charmante, et d’après nature; peu de temps après elle a peint avec perfection dans tous les genres, en miniature et à l’huile; elle a eu les mêmes succès pour le clavecin, pour la harpe. Je n’ai vu personne danser aussi bien qu’elle. Outre ces talents agréables et brillants, elle a eu beaucoup d’instruction et de solidité dans l’esprit; par la suite elle étudia la chimie, et, en faisant des expériences, elle découvrit un sel qui a porté son nom. Sa sœur, remplie de bonnes qualités, de gentillesse, de finesse et d’esprit, avait moins d’aptitude pour les arts, à l’exception du dessin, dans lequel, ainsi que dans la peinture, elle excelle aujourd’hui dans plusieurs genres; mais la nature lui avait refusé de grandes dispositions pour la musique. Ma famille était cependant très musicale: mon père, ma mère, ma tante, mon frère, mon mari, ma fille aînée et moi, nous étions bien organisés pour la musique.
Je dirai ici en passant que, pour la musique, on ne forcera jamais la nature, à moins d’une constante application; j’ai donné à ma fille Pulchérie les meilleurs maîtres, Charpentier, pour le clavecin, Piccini, pour le chant, moi, pour la harpe, et en outre un répétiteur; elle a eu, dans les deux dernières années de son éducation, jusqu’à dix-huit louis par mois de maîtres, et je n’ai jamais pu lui donner un talent musical; sa sœur ne m’a coûté que le quart, et elle en avait de supérieurs: il est bien regrettable d’avoir employé inutilement un temps si considérable, qu’on aurait pu donner à l’acquisition de connaissances solides. Cependant je ne négligeai point de lui apprendre l’histoire et les différentes choses qui peuvent orner l’esprit: elle apprit aussi, avec succès, l’anglais et l’italien; mais, en sacrifiant la musique, j’aurais pu lui donner une instruction véritablement extraordinaire.