Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis

Part 13

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Mais elle tenait de la nature, ce qui vaut mille fois mieux que les talents les plus brillants, une âme noble, désintéressée et la sensibilité la plus touchante; je n’en citerai qu’un trait, qui pourra seul en donner l’idée. Elle avait quinze ans, nous étions à Belle-Chasse, je savais qu’elle prenait soin d’une pauvre vieille femme qui logeait dans notre rue, et je croyais que ce soin se bornait à lui donner la plus grande partie de ses menus plaisirs et de l’argent que lui donnaient, à sa fête et au jour de l’an, son père et mon beau-frère. Nous étions en hiver et le froid était excessivement rigoureux. Comme j’avais réglé à Belle-Chasse toute espèce de dépense, j’avais décidé qu’on ne porterait dans sa chambre, pour toute la matinée, que trois bûches, et je m’aperçus que tous les matins en descendant chez moi elle avait un air frileux que je ne lui avais jamais vu, elle grelottait, se mettait dans le feu, se brûlait, etc. J’avais beau la gronder, elle ne répondait rien et recommençait le lendemain, ce qui dura plus de six semaines; enfin mon fidèle Horain, qui avait toujours l’œil aux intérêts de la maison, vint m’avertir qu’il avait découvert qu’un marmiton nommé Albinori emportait de Belle-Chasse, tous les matins, de très bonne heure, une certaine quantité de bois, et que, pris sur le fait, il avait refusé insolemment d’entrer en explication; je fis venir Albinori, je le questionnai avec une grande sévérité, ce qui ne l’effraya pas du tout; il me déclara qu’il n’avait agi que par l’ordre de mademoiselle de Genlis (on appelait ainsi madame de Valence depuis le mariage de sa sœur), qui se passait de feu depuis deux mois pour donner tout son bois à sa vieille femme, et Albinori, qui me fit cette confidence avec tout l’orgueil d’un ambassadeur chargé d’une mission honorable, me recommanda de n’en rien dire à mademoiselle de Genlis, parce qu’elle lui avait fait promettre le plus grand secret. On peut juger du plaisir inexprimable que me causa cette découverte! J’envoyai une voie de bois à la vieille femme, à condition que Pulchérie garderait ses trois bûches.

Quoique ma fille aînée n’eût que quatorze ans, je me décidai enfin à la marier. Le choix de M. de Genlis se fixa sur un Belge, M. le marquis de Becelaer de Lawœstine: il avait vingt ans, une figure charmante aussi agréable que régulière, une grande naissance, il était fils unique; son père possédait une terre de soixante mille livres de rente auprès de Bruxelles; enfin M. de Lawœstine devait hériter de la grandesse après la mort de madame la princesse de Ghistelle, sa tante, qui avait cinquante ans et qui n’avait point d’enfants. Le père de M. de Lawœstine était fort avare et ne voulut donner que six mille francs; mais M. de Genlis donna à son gendre sa place de capitaine des gardes, et mon logement tout meublé du Palais-Royal; ce qui, joint à la place de dame de ma fille et à l’assurance d’être riche un jour, leur formait un sort très convenable. Je donnai pour le trousseau de ma fille une quantité de belles robes en pièces, que j’amassais depuis dix ans, avec ce dessein; en outre, j’avais une très grande quantité de porcelaine et de vermeil; j’en fis un partage à peu près égal entre elle et sa sœur, sans me réserver une seule tasse. Je mis sur-le-champ Pulchérie en possession de son lot, que je fis porter dans sa chambre. Je fis acheter pour moi un cabaret de terre de pipe; on ne m’a jamais vue depuis à Belle-Chasse sortir de cette simplicité, que j’ai attribuée à madame d’Alnane, dans _Adèle et Théodore_. Enfin je donnai à ma fille aînée ce que j’avais de plus beau en diamants et en bijoux, de très beaux bracelets, entre autres, et un papillon de diamants; je donnai tout le reste à sa sœur: j’avais trente-trois ans; j’aurais fait, sans aucun effort, les mêmes sacrifices à vingt. Huit jours avant le mariage, on m’apporta, de la part de M. le duc et de madame la duchesse de Chartres, de magnifiques bracelets et une superbe aigrette de diamants, présent de noce pour ma fille.

Ma tranquillité fut troublée par un événement qui me causa une vive affliction. L’aînée des deux petites princesses, mademoiselle d’Orléans, prit la rougeole; comme il fallait séparer d’elle sa sœur, j’offris à madame la duchesse de Chartres, ou de l’emmener à Saint-Cloud, ou de rester à Belle-Chasse avec la malade. Madame la duchesse de Chartres, quoiqu’elle n’eût point eu la rougeole, voulut soigner la malade. Alors j’allai à Saint-Cloud avec l’autre princesse, qui n’eut point cette maladie; mais le neuvième jour, le médecin, M. Barthès (M. Tronchin était mort), jugea fort mal à propos que l’on pouvait transporter la princesse au Palais-Royal: il faisait froid, ce transport causa une rechute à l’enfant, qui mourut au bout de six jours. La princesse qui me restait prit le nom d’Orléans, elle avait eu jusqu’alors celui de Chartres: elle était âgée de cinq ans. Rien ne peut exprimer la douleur qu’éprouva cette enfant de la mort de sa sœur; elle se contraignait devant moi pour ne pas m’affliger. Souvent, dans la chambre, me tournant le dos et paraissant jouer, elle pleurait en silence. Il fallut faire disparaître tous les joujoux qui avaient servi à sa sœur, et lui en donner qui n’eussent aucune ressemblance avec ceux-là.

Cependant M. le duc de Chartres s’occupait du soin de donner un gouverneur à ses fils. L’aîné, M. le duc de Valois, avait près de huit ans.

Un soir que M. le duc de Chartres vint, comme à l’ordinaire, entre huit et neuf heures, à Belle-Chasse, il me trouva seule, et il me dit sur-le-champ qu’il n’avait plus de temps à perdre pour nommer un gouverneur, parce que, sans cela, ses enfants auraient le ton de garçons de boutique; et il me conta que, le matin, M. le duc de Valois lui avait dit qu’il avait bien tambouriné à sa porte, et que, dans le même entretien, il avait ajouté, en parlant de ses promenades à Saint-Cloud, qu’on y était bien tourmenté par la parenté, ce qui signifiait, par les insectes appelés cousins. Voilà les choses importantes qui décidèrent M. le duc de Chartres à ne plus différer la nomination d’un gouverneur. Il me consulta sur le choix: je lui proposai M. de Schomberg, il le refusa, en disant qu’il rendrait ses enfants pédants; je proposai le chevalier de Durfort, il dit qu’il leur donnerait de l’exagération et de l’emphase; je parlai de M. de Thiars, M. le duc de Chartres répondit qu’il était trop léger, et qu’il ne s’en occuperait pas du tout. Alors je me mis à rire, et je lui dis: «Eh bien, moi!» Pourquoi pas? reprit-il sérieusement. L’air et le ton de M. le duc de Chartres me frappèrent vivement: je vis la possibilité d’une chose extraordinaire et glorieuse, et je désirai qu’elle pût avoir lieu. Je lui dis franchement ma pensée. M. le duc de Chartres parut charmé et me dit: «Voilà qui est fait, vous serez leur gouverneur.» Ce furent ses propres paroles. Nous décidâmes tous les arrangements; il fut convenu que l’on conserverait M. de Bonnard et l’abbé Guyot, précepteur, qui avait aussi été placé à ma recommandation; que ces messieurs amèneraient les princes tous les matins à Belle-Chasse, à midi, et les ramèneraient à dix heures du soir; que l’on achèterait une maison de campagne pour y passer tous les ans huit mois et que je serais maîtresse absolue de leur éducation. Sachant que je donnerais moi-même les leçons d’histoire, de mythologie, de littérature, etc., ce qui, joint aux leçons que je donnais à mademoiselle d’Orléans, ne me laisserait pas un instant de liberté, M. le duc de Chartres m’offrit vingt mille francs: je lui répondis qu’un tel engagement et de tels soins ne pouvaient être payés que par l’amitié; il insista, je refusai positivement. J’ai donc fait gratuitement cette éducation de trois princes. Je l’ai consigné dans les _Leçons d’une gouvernante_, que je fis imprimer au commencement de l’année 1790, sous les yeux de M. le duc et de madame la duchesse d’Orléans, qui n’ont jamais nié cette vérité. Madame la duchesse de Chartres vit avec une joie extrême que je me chargeais de tous ses enfants. M. le duc de Chartres, avant de le déclarer publiquement, alla à Versailles en faire part au roi; nous imaginions qu’il blâmerait cette singularité; tout au contraire il l’approuva en disant: «Vous faites très bien, et je le trouve bon.» Alors la chose fut déclarée. Cet événement ne produisit pas autant de surprise que je l’avais craint; en général la chose fut approuvée.

On convint que les matins au Palais-Royal, les princes, levés à sept heures, prendraient avec M. l’abbé leur leçon de latin et leur instruction religieuse, et celle de calcul avec M. Lebrun, qui ensuite les amènerait à Belle-Chasse à onze heures. L’abbé et M. Lebrun y restaient, ou, à leur choix, s’en allaient et revenaient pour le dîner à deux heures. Après le dîner ils étaient maîtres d’aller où ils voulaient; je me chargeais toute seule du reste de la journée, jusqu’à neuf heures; ces messieurs revenaient pour le souper et emmenaient les princes à dix heures. Je priai M. Lebrun de faire un journal détaillé de la matinée des princes, jusqu’à onze heures, en laissant une marge pour mes observations. J’écrivis les premières pages de ce journal. Ces pages contenaient des instructions particulières pour M. Lebrun, sur l’éducation des princes. M. Lebrun m’apportait tous les matins ce journal, je le lisais sur-le-champ; je grondais ou je louais, je punissais ou je récompensais les princes, en conséquence de cette lecture. J’avais pensé que ces journaux auraient un grand intérêt pour M. le duc et madame la duchesse de Chartres; mais ils n’ont jamais voulu les lire, disant qu’ils s’en rapportaient entièrement à moi.

M. le duc de Valois, qui, comme je l’ai dit, avait huit ans, était d’une inapplication inouïe. Je commençai par leur faire des lectures d’histoire; M. le duc de Valois n’écoutait pas, s’étendait, bâillait, et je fus étrangement surprise, à la première lecture, de le voir couché sur le canapé sur lequel nous étions assis et mettre ses pieds sur la table qui était devant nous. Pour faire connaissance, je le mis sur-le-champ en pénitence; je lui fis si bien entendre raison qu’il ne m’en sut aucun mauvais gré: il avait un bon sens naturel qui, dès les premiers jours, me frappa; il aimait la raison comme tous les autres enfants aiment les contes frivoles; dès qu’on la lui présentait à propos et avec clarté, il l’écoutait avec intérêt: il s’attacha passionnément à moi, parce qu’il me trouva toujours conséquente et raisonnable. Il fallut le défaire d’une quantité de mauvaises locutions et d’une infinité de manières ridicules: il craignait les chiens; je n’eus besoin que d’une seule conversation pour faire sentir à M. le duc de Valois la sottise de cette pusillanimité; il m’écouta attentivement, m’embrassa et me demanda un chien. Je lui en donnai un; il vainquit sur-le-champ sa répugnance, qui était devenue très réelle. Il avait aussi horreur de l’odeur du vinaigre, manie que je lui fis perdre aussi facilement que son antipathie pour les chiens.

Je reconnus promptement qu’il avait une mémoire véritablement étonnante; je me flatte d’avoir su développer et cultiver en lui ce beau don de la nature.

Je pris pour second valet de chambre à Belle-Chasse un musicien allemand, qui jouait du piano, et qui en outre savait parfaitement sa langue par principes; ce fut lui qui enseigna l’allemand à M. le duc de Valois, qui en a toujours pris toutes les leçons sous mes yeux et dans ma chambre. Je lui donnai un valet de chambre italien, avec ordre de ne lui jamais parler que dans cette langue, ainsi qu’au prince son frère; enfin je lui donnai un maître de langue anglaise, dont il prit aussi les leçons dans ma chambre, ainsi que toutes celles qu’il a prises à Belle-Chasse, à l’exception du dessin: on dessinait le soir dans le salon, à la lampe.

M. le duc de Chartres acheta Saint-Leu, maison charmante où nous avons passé tous les ans la belle saison, c’est-à-dire huit mois de l’année. Je fis faire, dans le beau parc de cette maison, un petit jardin pour chacun de mes élèves: ils y travaillèrent et plantèrent eux-mêmes.

J’attachai en outre à leur éducation un pharmacien, nommé M. Alyon, botaniste et excellent chimiste. Il suivait les princes à toutes leurs promenades, pour leur faire cueillir des plantes et leur apprendre la botanique; en outre il nous faisait tous les étés un cours de chimie, où j’assistais régulièrement; enfin j’attachai encore à leur éducation un Polonais, nommé M. Merys, qui avait le plus grand talent pour le dessin et pour peindre les sujets à la gouache; j’imaginai de lui faire faire une lanterne magique historique; il la peignit sur verre, et il fit, sur mes descriptions par écrit, l’histoire sainte, l’histoire ancienne, l’histoire romaine, celle de la Chine et du Japon; on n’a rien vu de plus charmant que cette lanterne magique: tous mes élèves la montraient tour à tour, une fois par semaine.

J’inventai pour mes élèves un jeu qui a fait leurs délices. Je leur fis mettre en action et jouer dans le château et dans le jardin, suivant les scènes, les voyages les plus célèbres. Tout le monde dans la maison avait un rôle dans ces espèces de représentations: j’y ai joué moi-même; nous avions des chevaux _frus_ pour les cavalcades; la belle rivière du parc nous figurait la mer, une suite de jolis petits bateaux formait nos flottes; nous avions un magasin de costumes. Les plus beaux voyages que nous ayons joués furent ceux de Vasco de Gama et de Snelgrave. Je fis faire en outre un petit théâtre portatif sur lequel on exécutait des tableaux historiques; je donnais les sujets, et, la toile baissée, M. Merys groupait les acteurs, qui étaient communément les enfants; ceux qui ne jouaient pas étaient obligés de deviner le sujet, soit historique, soit mythologique; on faisait ainsi dans la soirée une douzaine de tableaux. Le célèbre David, qui venait souvent à Saint-Leu, trouvait ce jeu charmant, et il avait un grand plaisir à grouper lui-même ces tableaux fugitifs. Je fis bâtir une véritable salle de comédie; le théâtre était d’une très jolie proportion; le fond s’ouvrait et laissait voir, quand on le voulait, une longue allée du jardin tout illuminée et ornée de guirlandes de fleurs. Durant le cours de l’éducation, nous avons joué successivement dans cette salle toutes les pièces de mon Théâtre: les enfants y jouèrent aussi des pantomimes. Il y en eut une si remarquable, que je ne puis la passer sous silence: ce fut celle de Psyché persécutée par Vénus. Madame de Lawœstine, âgée de quinze ans, représentait Vénus, sa sœur Psyché, et Paméla l’Amour. On ne verra jamais trois figures réunies offrir tant de beauté, de charmes et de grâce: David était enthousiasmé de cette pantomime, qui offrait, disait-il, la perfection du beau idéal.

L’hiver, à Paris, j’avais rendu tous les moments utiles; j’avais mis un tour dans une antichambre, et aux récréations, tous les enfants, ainsi que moi, nous apprenions à tourner. J’appris avec eux ainsi successivement tous les métiers auxquels on peut travailler sans force: celui de gainier; j’ai fait avec eux une énorme quantité de portefeuilles de maroquin, aussi bien faits que ceux d’Angleterre; le métier de vannier, où j’ai excellé; nous avons fait des lacets, des rubans, de la gaze, du cartonnage, des plans en relief, des fleurs artificielles, des grillages de bibliothèque en laiton, du papier marbré, la dorure sur bois, tous les ouvrages imaginables en cheveux, jusqu’aux perruques; enfin, pour les garçons, la menuiserie. M. le duc de Valois y surpassa tous les autres: avec la seule aide de M. le duc de Montpensier, son frère, il fit pour l’ameublement d’une pauvre paysanne de Saint-Leu, dont il prenait soin, une grande armoire et une table à tiroir, aussi bien travaillées que si elles eussent été faites par le meilleur menuisier. Toutes ces choses ne prenaient point sur leurs études; c’était leur unique amusement, et jamais enfants ne se sont trouvés si heureux durant leur éducation.

Tous les samedis, nous recevions du monde à Belle-Chasse; ce que j’avais établi pour former les princes à la politesse et à savoir écouter la conversation.

Quand mademoiselle d’Orléans eut atteint l’âge de sept ans, nous eûmes de la musique et des spectateurs tous les samedis. A cet âge, mademoiselle d’Orléans, que j’avais commencée sur la harpe à cinq ans, jouait d’une manière véritablement surprenante. Aussitôt qu’on me réveillait, elle entrait dans ma chambre avec sa harpe et elle en jouait sans interruption pendant mon déjeuner et ma toilette, et pendant qu’on me coiffait; ce qui était toujours long parce que j’ai conservé mes grands cheveux jusqu’à l’émigration.

Je puis dire avec vérité que je n’ai jamais connu un seul défaut à mademoiselle d’Orléans. Elle avait naturellement une vive piété et toutes les vertus. Elle faisait des fautes, mais, je le répète, elle n’avait pas un seul défaut, c’est-à-dire un mauvais penchant.

J’ai déjà parlé du caractère de M. le duc de Valois; ses deux frères en avaient de fort différents: M. le duc de Montpensier était peu communicatif, mais son âme était sensible et généreuse; il y avait une élégance naturelle dans toute sa personne et quelque chose de romanesque dans sa figure, son caractère et ses manières.

Le dernier des trois princes, M. le comte de Beaujolais, qu’on me donna à trois ans, était charmant de figure, d’esprit et de caractère: ses défauts même étaient aimables, chose que je n’aime pas qu’on dise, mais qu’il était impossible de ne pas trouver en lui. Nous trouvions aussi qu’il avait beaucoup de ressemblance avec Henri IV, que chaque Français croit avoir connu.

On lui demandait pourquoi il donnait toujours à sa sœur de lait, lorsqu’elle venait le voir, ses plus beaux joujoux: «Eh mais, répondit-il, ce sont ceux que j’aime le mieux, et je pense que ceux-là lui feront plus de plaisir.» Comme il caressait beaucoup cette petite fille, on parut s’en étonner, en ajoutant qu’elle était bien laide. «Ah! s’écria-t-il, si elle était décrassée, on verrait!...»

Au milieu de tous ces soins, je poursuivais avec plus d’ardeur que jamais mes études particulières; j’avais donné _Adèle et Théodore_, qui me causa mes premiers chagrins littéraires.

La critique du monde dans _Adèle et Théodore_ me fit beaucoup d’ennemis, parce qu’elle était piquante et sans exagération. Toutes les parfileuses se déchaînèrent contre moi; j’avais le droit de les critiquer, car, malgré l’universalité de la mode, je n’avais jamais voulu parfiler; cette manière de demander des galons à tous les hommes, pour en tirer l’or et le vendre, ces présents de parfilage qu’on recevait au jour de l’an, me paraissaient les choses du monde les plus ignobles... Ce fut un trait de parfilage qui acheva de me gagner le cœur de M. le prince de Condé à Chantilly, lorsque je pariai contre le comte de Coigny vingt-quatre bobines d’or, de douze francs chacune, que je monterais sans tomber une des cascades en escalier: je gagnai, et le soir dans le salon je distribuai les bobines à toutes les dames, qui les reçurent de fort bonne grâce, quoiqu’elles eussent affecté d’être excessivement scandalisées, lorsque je m’engageai à monter la cascade. Ma critique fit tomber sans retour cette mode; on n’a pas vu depuis, dans la société, une seule femme pour oser demander de l’or à un homme pour le parfiler. Tous ces énormes sacs de parfilage disparurent, et l’on substitua à ce travail la tapisserie et la broderie, qui occupaient si agréablement nos mères et nos grands-mères.

Dans ce temps, M. le duc d’Orléans mourut à Sainte-Assise. M. le duc de Chartres prit le nom d’Orléans, et l’aîné de mes élèves celui de Chartres. Ma tante, madame de Montesson, revint à Paris. M. le duc d’Orléans y alla six jours de suite et se conduisit pour elle de la manière la plus parfaite. Elle me reçut personnellement avec amitié, ce qui a duré depuis cette époque jusqu’à mon départ de France. Le roi fit défendre à ma tante de draper, et de mettre ses gens en deuil. Alors elle prit le parti de s’établir au couvent de l’Assomption, pendant toute l’année de son veuvage; elle ne reçut qu’à un parloir, dont elle fit dorer les grilles, chose dont on se moqua, non sans raison.

Mon ouvrage sur la religion, que je fis pour la première communion de l’aîné de mes élèves, me rendit l’objet de la haine la plus implacable, la plus envenimée des philosophes: c’est l’ouvrage qui est intitulé _la Religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la véritable philosophie_. Pendant que j’y travaillais, j’éprouvai le plus grand malheur de ma vie; je perdis ma fille aînée à vingt et un ans. Après avoir passé cinq ans dans le plus grand monde, sans guide, sans mentor, avec une éclatante beauté, des talents ravissants, l’esprit le plus distingué, elle n’avait jamais donné lieu à la plus légère médisance, elle était universellement aimée. Elle mourut, comme elle avait vécu, avec le calme et la piété d’un ange. Elle fut regrettée dans la société, comme je n’ai vu aucune jeune personne l’être. Je n’oublierai point que le roi même en fut douloureusement frappé; il mit ses deux mains sur ses yeux, en s’écriant: «C’est affreux!» C’est d’elle que la reine avait dit qu’elle avait le visage de Vénus, et la taille de Diane. Ce mot était joli parce qu’il la peignait réellement. Après sa mort on découvrit que plusieurs hommes qui n’avaient jamais osé montrer leurs sentiments, avaient été passionnément amoureux d’elle; quelques-uns d’entre eux en tombèrent malades de chagrin, entre autres le vicomte de Gand, et M. de Florian qui avait fait son portrait fort détaillé, charmant et très ressemblant, dans l’héroïne de son poème de _Numa_.

Le chagrin altéra tellement ma santé que les médecins m’ordonnèrent d’aller à Spa; mais je ne le voulus pas, pour ne point quitter mes élèves; alors M. le duc et madame la duchesse d’Orléans décidèrent qu’ils iraient avec moi et tous les enfants. Je fus touchée comme je devais l’être de cette preuve d’amitié et de bonté.

Je fis donner à Spa, par mes élèves, une fort belle fête à madame la duchesse d’Orléans. Les eaux de la Sauvinière lui ayant fait du bien, ses enfants firent autour de cette fontaine une promenade réellement ravissante, dans un bois qui était inculte et plein de pierres et de rochers. On traça des routes, les bois furent éclaircis et ornés de bancs, des ponts furent posés sur des torrents, et les bois parsemés de bruyères en fleur. A l’extrémité de cette promenade, on trouvait un bosquet qui avait une percée qui donnait sur un précipice d’une grande beauté par sa profondeur, et parce qu’il était parsemé de rochers majestueux, de sources, de verdure et d’arbres. Au delà de ce précipice, on découvrait une vue très belle et très étendue. Dans ce bosquet nous plaçâmes sur un tertre de gazon un autel à la Reconnaissance, en marbre blanc.