Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
Part 3
Ma mère, à diverses époques, avait vainement demandé sa légitime, enfin, après le départ de mon père pour Saint-Domingue, elle se décida à plaider. Elle écrivit elle-même un mémoire, et avant de commencer la procédure, elle chargea son avocat de le communiquer à madame de La Haie. Ce mémoire, très respectueux par les expressions, était foudroyant par les faits. Madame de La Haie le sentit, elle envoya chez ma mère son fils, le marquis de La Haie, qui se fit médiateur entre sa mère et sa sœur. Le marquis de La Haie n’était ni beau, ni distingué par l’esprit, mais il était sensible et bon. Il nous proposa de nous mener sur-le-champ chez madame de La Haie, en ajoutant qu’en nous voyant tout s’arrangerait. Il pressa ma mère si vivement, qu’elle y consentit. Il nous mena dans sa voiture et nous conduisit d’abord chez madame de Montesson; elle n’était point habillée et ne nous attendait point; elle dit qu’elle approuvait l’idée de mon oncle, qu’elle allait s’habiller et qu’elle viendrait avec nous. Sa toilette me parut longue. Mon oncle voulait absolument qu’elle s’occupât de moi; à toute minute, il lui disait en me regardant: «Comme elle est intéressante! comme elle est jolie!...» Madame de Montesson ne répondait rien, elle se contentait de pencher la tête en faisant un soupir, et en prenant un air attendri. Enfin, lorsqu’elle fut habillée, elle donna le bras à ma mère, et passa devant nous; mon oncle me prit affectueusement par la main. Nous montâmes en voiture et nous nous rendîmes dans la rue Cassette, où demeurait ma grand’mère. Arrivés dans la maison, mon oncle et ma tante nous laissèrent dans un cabinet et allèrent la prévenir; au bout d’un demi-quart d’heure, ils revinrent avec ma grand’tante, mademoiselle Dessaleux, sœur de ma grand’mère. Mes deux tantes donnèrent le bras à ma mère en l’assurant qu’elle serait bien reçue; mon oncle me conduisit. Je n’avais pas une goutte de sang dans mes veines en entrant dans la chambre de ma grand’mère. Sa figure acheva de me glacer; on m’avait dit qu’elle était belle encore, elle ne me parut qu’effrayante. Elle était fort grande, fort droite, toute sa personne avait quelque chose de hautain et d’impérieux que je n’avais vu qu’à elle; il y avait encore de la beauté dans ses traits, mais elle avait beaucoup de rouge et de blanc, et une physionomie à la fois immobile, froide et dure... Elle me fit peur, ma mère courut se jeter à ses pieds. A ce spectacle je fondis en larmes. Ma grand’mère releva sèchement ma mère sans l’embrasser, ce qui m’indigna. Mon oncle, qui me tenait toujours par la main, me présenta à ma grand’mère en disant: «Maman, regardez cette charmante petite!...» et il ajouta plus bas: «Maman, embrassez-la...» Elle jeta sur moi un regard sombre et fixe, qui me fit baisser les yeux, mon oncle me dit de lui baiser les mains; j’obéis en tremblant. Elle me baisa au front; alors je m’éloignai promptement, et j’allai me jeter en sanglotant dans les bras de ma mère. Madame de La Haie sonna et demanda avec emphase un verre d’eau. Madame de Montesson s’empressa auprès de sa mère, avec cette tête penchée et ces yeux à moitié fermés, enfin, toutes les mines qu’elle prenait dans les occasions touchantes et qui lui donnaient l’air du monde le plus hypocrite. Lorsque madame de La Haie eut bu, et fait trois ou quatre soupirs, mon oncle avec une bonté infinie, parla en faveur de ma mère. Madame de La Haie répondit d’abord par des reproches, ensuite elle s’adoucit; elle dit quelques phrases maternelles; elle ajouta que ma mère devait se fier à elle, se désister de ses poursuites, et qu’elle ne perdrait rien à lui donner cette preuve de respect. Ma mère s’attendrit et promit tout; alors elle fut embrassée, et presque caressée. On se quitta parfaitement réconciliées. Je voyais ma mère heureuse, charmée; ma joie intérieure allait jusqu’au transport. Ma mère, avec une bonne foi et une générosité touchantes, envoya chercher sur-le-champ ses gens d’affaires et signa son désistement, qu’elle fit remettre le jour même à madame de La Haie. Mon oncle revint nous voir, et me témoigna plus de tendresse que jamais; il était bon, honnête, et de la sincérité la plus parfaite; mais il partit à cette époque pour l’armée, et il fut tué à la bataille de Minden.
Après son départ nous retournâmes plusieurs fois chez ma grand’mère sans être reçues. Enfin vint la nouvelle de la mort de mon oncle; la juste douleur de madame de La Haie suspendit toute idée d’affaires; mais, lorsque les premiers moments furent passés et que ma mère renouvela ses demandes, elle ne reçut que des réponses sèches et vagues; elle pressa, on ne répondit plus; elle insista, elle écrivit sans relâche; on finit par lui faire dire qu’elle n’avait rien à prétendre, qu’elle l’avait reconnu elle-même en donnant son désistement. Ce coup fut rude à supporter. Ma mère à ce sujet me dit ces belles paroles:--Ce qui me console, c’est que je vous ai donné un bon exemple, celui d’une confiance généreuse, et du respect filial le plus parfait. Je ne répondis à ma mère que par mes larmes; depuis ce moment-là nous ne revîmes plus ma grand’mère et ma tante.
Mon père, en revenant de Saint-Domingue, fut pris par les Anglais avec tout ce qu’il rapportait; on le conduisit à Lanceston, ville maritime d’Angleterre; il trouva là beaucoup de prisonniers français, et, entre autres, un jeune homme dont la jolie figure, l’esprit et les grâces lui inspirèrent le plus vif intérêt; c’était le comte de Genlis, qui, en revenant de Pondichéry, où il avait commandé un régiment pendant cinq ans, avait été conduit en Chine, à Kanton où il passa cinq mois, et ensuite à Lanceston.
Le comte de Genlis servait dans la marine depuis l’âge de quatorze ans; il s’était couvert de gloire au fameux combat de M. d’Aché; il était alors lieutenant de vaisseau, il avait à peine vingt ans.
Durant son séjour à Lanceston, il se lia intimement avec mon père, qui portait habituellement une boîte sur laquelle était mon portrait, me représentant jouant de la harpe; cette peinture frappa le comte de Genlis; il fit beaucoup de questions sur moi, et il crut tout ce que lui dit un père qui ne me voyait nul défaut. Les Anglais avaient laissé à mon père mon portrait, mes lettres et celles de ma mère, qui ne parlait que de mes succès et de mes talents. Le comte lut ces lettres, qui lui firent une profonde impression. Il avait un oncle ministre alors des affaires étrangères (le marquis de Puisieux), il obtint promptement sa liberté, et il promit à mon père de s’occuper de lui faire rendre la sienne. En effet, aussitôt qu’il fut à Paris, il vint chez ma mère lui apporter des lettres de mon père; et en même temps il sollicita avec ardeur son échange, et trois semaines après mon père arriva à Paris.
Peu après, mon sort fut fixé sans retour; j’épousai M. de Genlis, mais secrètement. M. de Genlis, âgé de vingt-sept ans, n’ayant ni père ni mère, pouvait disposer de lui-même; mais M. le marquis de Puisieux, chef de sa famille, dès les premiers jours de son arrivée en France, lui avait parlé d’un mariage avec une jeune personne, orpheline, possédant actuellement quarante mille livres de rentes; M. de Genlis y consentit. M. de Puisieux s’occupa vivement de cette affaire; M. de Genlis ne s’en souciait déjà plus, mais il n’osa l’avouer. Au bout de quelque temps M. de Puisieux lui dit que la chose était sûre, et qu’il avait donné sa parole; M. de Genlis n’eut pas le courage de lui déclarer ses sentiments, et ce fut dans ce moment que je me mariai.
Huit jours avant mon mariage, nous allâmes demeurer chez madame la comtesse de Sercey, ma tante, qui logeait dans le cul-de-sac de Rohan. Je me mariai là à sa paroisse à minuit. Le lendemain, on déclara mon mariage, qui fit beaucoup de bruit, car la colère de M. de Puisieux, qui se plaignait avec amertume, fit, pendant plusieurs jours, le sujet de toutes les conversations. M. de Genlis, cadet de Picardie, n’avait que douze mille livres de rentes, et pour toute espérance, sa part dans la succession de madame la marquise de Droménil, sa grand’mère, qui avait environ quarante mille livres de rentes. Elle habitait Reims, et elle avait quatre-vingts ans. M. de Genlis avait servi dans la marine avec le plus grand éclat de valeur et d’intelligence, ainsi que je l’ai déjà dit, à ce fameux combat sur mer, commandé par M. d’Aché; de vingt-deux officiers, il ne resta que M. de Genlis; pour ce combat, M. de Genlis eut la croix de Saint-Louis à vingt et un ans moins trois mois, grâce extraordinaire dont je n’ai vu qu’un seul exemple après celui-ci. Lorsqu’il fut à Paris, M. de Puisieux, qui était alors ministre des affaires étrangères, l’engagea à quitter la marine, il était capitaine de vaisseau, et à passer au service de terre, avec le grade de colonel; il fut fait colonel des grenadiers de France.
Je ne passai que dix jours à Paris après mon mariage. M. de Genlis alla se présenter chez M. de Puisieux et chez madame la duchesse maréchale d’Étrée, fille de M. de Puisieux, et il ne fut pas reçu; il leur écrivit et ne reçut point de réponse. Il me fit écrire à sa grand’mère, qui garda aussi un profond silence. De tous ses parents, le comte et la comtesse de Balincour furent les seuls qui, dans cette occasion, lui donnèrent des marques d’amitié. Ils vinrent me voir, et me comblèrent de caresses. Cette visite me fit un plaisir inexprimable.
Une visite qui me toucha beaucoup moins fut celle de madame de Montesson, qui vint voir ma mère; ce mariage plaisait à sa vanité. Elle fut très aimable pour M. de Genlis, qui me mena le lendemain chez elle et chez madame de Balincour; nous partîmes pour Genlis quatre ou cinq jours après. Mon beau-frère, qui nous y attendait, nous reçut avec beaucoup de grâce et d’amitié.
Le marquis de Genlis était âgé alors de trente et un ans, je n’ai jamais vu de tournure plus noble, plus leste et plus élégante. Cependant, jamais homme n’a moins profité des avantages les plus brillants de la nature et de la fortune. Avec une figure remarquable, de l’esprit, de la grâce, il se trouva, à quinze ans, possesseur de la terre de Genlis, l’une des plus belles du royaume, et libre de toute hypothèque, avec la certitude d’avoir un jour celle de Sillery, qui lui était substituée. M. de Puisieux, son tuteur, et très aimé du roi, le fit faire colonel à l’âge de quinze ans. Mais, à dix-sept ans, il montra déjà la passion du jeu et une extrême licence de mœurs. Il fit des dettes, des extravagances; on le gronda, on paya, on pardonna. Il ne se corrigea nullement. Enfin, à vingt ans, il perdit au jeu, dans une nuit, cinq cent mille francs contre le baron de Vioménil; il devait d’ailleurs environ cent mille francs. La colère de M. de Puisieux fut extrême, et l’emporta trop loin: il obtint une lettre de cachet, et fit enfermer, au château de Saumur, son pupille; il l’y laissa cinq ans; et, comme le disait mon beau-frère, une année pour chaque cent mille francs. Sa carrière militaire fut perdue par cette rigueur; ayant été obligé de quitter le service, il n’y rentra plus. Quand il sortit de Saumur, on avait déjà payé la moitié de ses dettes; M. de Puisieux alors le fit interdire, et exiler à Genlis. Cette terre valait à peu près soixante-quinze mille francs de revenu. On fit à mon beau-frère une pension de quinze mille francs, le surplus des revenus fut employé à payer le reste des dettes. Son exil dura deux ans, ensuite il eut la liberté d’aller à Paris, où il passait seulement trois mois d’hiver; mais M. de Puisieux déclara qu’il ne lèverait l’interdiction que lorsqu’il ferait un bon mariage. Malgré ses disgrâces et ses malheurs, il était d’une extrême gaieté.
Je ne restai que quelques jours à Genlis; on m’y donna le divertissement de la pêche des étangs. Pour mon malheur, j’y allai avec des petits souliers blancs brodés; arrivée au bord des étangs, je m’y embourbai; mon beau-frère vint à mon secours, remarqua mes souliers, se mit à rire, et m’appela une jolie dame de Paris, ce qui me choqua beaucoup; car, ayant été élevée dans un château, j’avais annoncé toutes les prétentions d’une personne qui n’était étrangère à aucune occupation champêtre. En entendant répéter que j’étais une belle dame de Paris, mon dépit devint extrême; alors je me penche, je ramasse un petit poisson, long comme le doigt et je l’avale tout entier, en disant: «Voyez comme je suis une belle dame de Paris.» J’ai fait d’autres folies dans ma vie; mais certainement je n’ai jamais rien fait d’aussi bizarre. Tout le monde fut confondu. M. de Genlis me gronda beaucoup, et me fit peur en me disant que ce poisson pouvait vivre et grossir dans mon estomac, frayeur que je conservai pendant plusieurs mois.
Dans les derniers jours de novembre, M. de Genlis me conduisit à l’abbaye d’Origny-Sainte-Benoîte, à huit lieues de Genlis et à deux de Saint-Quentin. Je devais y passer quatre mois, c’est-à-dire tout le temps que mon mari resterait à Nancy, où se trouvait le régiment des grenadiers de France, dont il était l’un des vingt-quatre colonels. Me trouvant trop jeune pour m’emmener à Nancy, M. de Genlis pensa avec raison qu’il était plus convenable de me laisser dans un couvent où il avait des parentes. D’ailleurs dans ce temps il n’était pas d’usage que les jeunes femmes suivissent leurs maris dans leurs garnisons. Je pleurai beaucoup en me séparant de M. de Genlis, et ensuite je m’amusai infiniment à Origny. Cette abbaye était fort riche, elle avait toujours eu pour abbesse une personne d’une grande naissance; l’abbesse actuelle s’appelait madame de Sabran; avant elle, c’était madame de Soubise. Quoique les religieuses ne fissent point de preuves de noblesse, elles étaient presque toutes des filles de condition et portaient leurs noms de famille. Les bâtiments de l’abbaye étaient fort beaux et immenses. Il y avait plus de cent religieuses, sans compter les sœurs converses et deux classes de pensionnaires, l’une d’enfants, l’autre pour les jeunes personnes de douze à dix-huit ans. L’éducation y était fort bonne pour former des femmes vertueuses, sédentaires et raisonnables, destinées à vivre en province.
J’avais un joli appartement dans l’intérieur du couvent, j’y étais avec une femme de chambre, j’avais un domestique qui logeait avec les gens de l’abbesse dans les logements extérieurs; je mangeais à la table de l’abbesse, qui faisait fort bonne chère. Nous étions servies par deux sœurs converses. On m’apportait mon déjeuner dans ma chambre. L’abbesse recevait à dîner et en visite des hommes dans son appartement, mais ces hommes ne pouvaient aller plus avant, et d’ailleurs le couvent était cloîtré. L’abbesse avait des domestiques, une voiture et des chevaux; elle avait le droit de sortir en voiture, accompagnée de sa chapeline et des religieuses qu’elle nommait pour l’accompagner. Elle allait assez souvent se promener dans les champs, visiter quelques parties de ses possessions, ou des malades auxquels elle portait elle-même des secours; je l’ai suivie deux fois dans ces courses bienfaisantes, qui étaient plus fréquentes en été. Chaque religieuse avait une jolie cellule, et un joli petit jardin à elle en propre, dans l’intérieur du vaste enclos du jardin général.
Une parente de M. de Genlis s’y trouvait. C’était madame de Rochefort, fille du marquis de Saint-Pouen, et sœur de madame de Balincour. Son père l’avait forcée de se faire religieuse à dix-sept ans; elle aimait son cousin, le comte de Rochefort, et elle fut très malheureuse pendant les deux premières années de sa profession, ensuite elle s’accoutuma parfaitement à son sort; elle avait trente ans quand j’arrivai à Origny, et elle était une excellente religieuse. Elle avait un visage agréable, une physionomie intéressante, des mains charmantes, et une très belle taille. Elle me parla beaucoup de sa sœur, madame de Balincour, qu’elle aimait tendrement, et qui tous les ans lui envoyait ces petits présents qui charmaient les religieuses, du sucre, du café, de la laine et de la soie pour broder. Madame de Rochefort, de son côté, lui envoyait toutes sortes de petits ouvrages faits avec soin et cette perfection dont les religieuses semblaient seules avoir le secret. Madame de Rochefort me fit promettre que, lorsque j’irais à Paris, j’engagerais madame de Balincour à demander pour elle à l’archevêque la permission d’aller passer pour sa santé trois ou quatre mois dans sa famille; c’est-à-dire, chez cette sœur chérie: permission qu’on ne refusait point à des personnes de l’âge et de la considération de madame de Balincour, et pour des religieuses qui avaient passé la première jeunesse. J’intéressai tellement par la suite monsieur et madame de Balincour en faveur de madame de Rochefort, qu’ils la firent venir. Elle passa quatre mois à Balincour, les trois premiers s’écoulèrent dans la paix et dans le bonheur; mais M. de Balincour la mena chez une jeune paysanne nommée Nicole, qu’il avait mariée quatre ans auparavant. Le tableau champêtre d’une union et d’une félicité parfaite, Nicole au milieu de son heureuse famille, Nicole entourée de ses trois petits enfants, de son jeune mari, de son père et de sa mère, rappela à l’infortunée religieuse ses premières amours, et un bonheur perdu pour elle sans retour...; et tandis que tout le monde contemplait avec plaisir cette scène intéressante, elle se trouva mal... Elle tomba promptement dans une consomption mortelle; elle ne retourna point dans son couvent; son père, qui sans doute pour sa punition vivait encore, vint la prendre mourante et l’emmena en Auvergne, dans une terre où peu de temps après elle expira dans ses bras!
Mais revenons à Origny. Je m’y plaisais, on m’y aimait; je jouais souvent de la harpe chez madame l’abbesse, je chantais des motets dans la tribune de l’église, et je faisais des espiégleries aux religieuses; je courais les corridors la nuit, c’est-à-dire à minuit, avec des déguisements étranges, communément habillée en diable avec des cornes sur la tête, et le visage barbouillé; j’allais ainsi réveiller les jeunes religieuses; chez les vieilles que je savais être bien sourdes, j’entrais doucement, je leur mettais du rouge et des mouches sans les réveiller. Elles se relevaient toutes les nuits pour aller au chœur, et l’on peut juger de leur surprise lorsque, réunies à l’église, s’étant habillées à la hâte sans miroir, elles se voyaient ainsi enluminées et mouchetées. Pendant tout le carnaval, je donnai chez moi, avec la permission de l’abbesse, des bals deux fois la semaine. On me permit de faire entrer le ménétrier du village, qui était borgne, et qui avait soixante ans. Il se piquait de savoir toutes les figures et tous les pas, et je me souviens qu’il appelait les chassés, des flanqués. Mes danseuses étaient les religieuses et les pensionnaires; les premières figuraient les hommes, et les autres les dames. Je donnais pour rafraîchissements du cidre, et d’excellentes pâtisseries faites dans le couvent. J’ai été depuis à de bien beaux bals, mais certainement je n’ai dansé à aucun d’aussi bon cœur, et avec autant de gaieté.
Ma mère me donna la preuve de tendresse et de bonté de venir me voir à Origny, et de passer avec moi six semaines dans ce couvent; elle y logea, dans l’intérieur, dans un appartement qui était vacant tout à côté du mien. J’imaginai toutes sortes de choses pour l’amuser. Madame l’abbesse avait une femme de chambre qui la servait depuis dix ans, et qui s’appelait mademoiselle Beaufort; c’était la meilleure fille du monde, et qui faisait des flans à la crème délicieux, ce qui produisit entre elle et moi une liaison très intime. Elle me parla d’une noce de village qui devait se faire chez des fermiers de sa connaissance à une lieue d’Origny; elle avait obtenu de madame l’abbesse la permission d’y aller; je voulus être de la partie, mais mystérieusement, et déguisée en paysanne, avec mademoiselle Victoire, et je déterminai ma mère à venir avec nous, habillée aussi en paysanne, et le tout à l’insu de madame l’abbesse. Mademoiselle Beaufort, charmée de cette invention, nous fournit les habillements, nous nous assurâmes d’une tourière, je fis dire à madame l’abbesse que nous avions la migraine, que nous dînerions dans nos chambres, et nous partîmes furtivement à une heure après midi. Nous allâmes à la ferme en charrette, nous fûmes présentées aux mariés comme des paysannes, parentes de mademoiselle Beaufort, qui ajouta que j’étais sa filleule; je dansai beaucoup; j’eus les plus grands succès dans cette assemblée, que nous ne quittâmes qu’au déclin du jour. Mais un orage violent nous attendait à Origny; on nous avait trahies; madame l’abbesse savait notre escapade, elle était fort scandalisée de nos déguisements, et surtout que je fusse sortie de la maison sans le lui dire; je lui représentai doucement qu’étant avec ma mère, cette sortie, du moins, n’avait rien de scandaleux. Madame l’abbesse jeta tout son venin sur mademoiselle Beaufort. Le lendemain matin, la pauvre fille entra dans ma chambre en pleurant et en me disant que madame l’abbesse venait de lui donner son compte. «Eh bien, lui dis-je, consolez-vous, je vous prends à mon service.» Mademoiselle Beaufort fut transportée de joie, et s’installa tout de suite dans mon appartement. Madame l’abbesse eut beau jeter feu et flamme, je persistai avec beaucoup de sang-froid dans ma résolution, et je gardai mademoiselle Beaufort. Nous avions déjà joué dans nos chambres quelques petites scènes pour amuser ma mère les soirs, quand tout le couvent était couché. Mademoiselle Beaufort, à mon grand étonnement, me demanda de lui donner un petit rôle de bergère; elle avait quarante-cinq ans, ses cheveux étaient gris, elle était fort couperosée, et les deux dents de devant lui manquaient. Nous jouâmes _l’Oracle_, et je lui fis jouer le rôle de l’amoureux, que Lucinde appelle Charmant, et qu’elle conduit en laisse, avec un ruban couleur de rose: n’ayant point de costume, nous l’habillâmes galamment avec une redingote de Lemire, mon domestique, et nous l’assurâmes qu’il était indispensable qu’elle eût sur la tête un bonnet de coton, brodé en laine de couleur, que lui prêta le laquais de ma mère; ce fut dans cet agréable équipage qu’elle joua de la manière la plus comique le rôle de Charmant. Comme elle me demandait toujours un rôle de bergère, je fis une petite pastorale pour elle; nous donnâmes tant de louanges à son jeu et à sa grâce, elle fut si persuadée qu’elle était ravissante dans ce costume, que je lui proposai de le garder toujours, et elle y consentit. De ce moment elle fut constamment habillée en bergère d’idylle, avec des petits habits blancs bordés de rubans de diverses couleurs, et portant sur l’oreille un petit chapeau de paille orné de fleurs, ou coiffée en cheveux qu’elle poudrait à blanc pour cacher ses cheveux gris; quand elle sortait de chez moi pour aller dans le couvent, j’exigeais toujours qu’elle prît sa houlette, chose dont elle contracta souvent l’habitude. Toutes mes amies encourageaient ses illusions pastorales, et quand les autres se moquaient d’elle, mademoiselle Beaufort disait que c’était pour faire leur cour à madame l’abbesse. Je la gardai ainsi en bergère plus de deux mois, c’est-à-dire jusqu’au moment où M. de Genlis, arrivant de son régiment, vint me prendre: l’aspect de mademoiselle Beaufort (que j’appelais toujours ma bergère) l’étonna beaucoup; mais, à force d’insistance, je le décidai à l’emmener avec nous à Genlis, et en lui conservant son costume, et bientôt cette complaisance devint pour lui un véritable amusement. Je conservai ma bergère à Genlis pendant deux ou trois mois, ensuite un héritage inattendu et très considérable pour elle, l’appela à Noyon. Comme elle avait fait nos délices, nos adieux furent très tendres. Pour achever son histoire, je dois dire qu’elle hérita de trente-deux mille francs et que peu de mois après elle eut la folie d’épouser un jeune homme de vingt-trois ans, qui n’avait rien, et qui lui persuada qu’il était éperdument amoureux d’elle.