Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
Part 2
Le jour de ma réception fut un grand jour pour moi. La veille ne fut pas si agréable, on me frisa, on essaya mes habits, on m’endoctrina, etc. Enfin le moment heureux arrivé, on nous vêtit de blanc ma cousine et moi, et l’on nous conduisit en pompe à l’église du Chapitre. Toutes les dames habillées comme dans le monde, mais avec des robes de soie noire sur des paniers, et de grands manteaux doublés d’hermine, étaient dans le chœur. Un prêtre, qu’on appelait le grand prieur, nous interrogea, nous fit réciter le _credo_, ensuite nous fit mettre à genoux sur des carreaux de velours. Alors il devait nous couper une petite mèche de cheveux. Cela fait, il mit à mon doigt un anneau d’or béni, m’attacha sur la tête un petit morceau d’étoffe blanc et noir, long comme le doigt, que les chanoinesses appelaient un mari. Il me passa les marques de l’ordre, un cordon rouge et une belle croix émaillée, et une ceinture d’un large ruban noir moiré. Dès ce moment, on m’appela madame la comtesse de Lancy. Le plaisir de m’entendre appeler madame surpassa pour moi tous les autres. Dans ce chapitre on était libre de faire ou non des vœux à l’âge prescrit ou plus tard; quand on n’en faisait point on ne gagnait à cette réception que le titre de dame et de comtesse, et l’honneur de se parer des décorations de l’ordre. Les dames qui faisaient des vœux avaient avec le temps d’assez bonnes prébendes; lorsqu’on avait fait des vœux, outre qu’on ne pouvait plus se marier, on était forcée de rester au chapitre deux ans sur trois; on allait passer l’année de liberté où l’on voulait.
Après un séjour de dix semaines à Alix, nous partîmes; je pleurai amèrement en quittant ces aimables chanoinesses.
J’étais dans ma septième année, j’avais une belle voix, j’annonçais beaucoup de goût pour la musique; ma mère avait pris des arrangements à Paris pour faire venir de la Basse-Bretagne une jeune personne, fille de l’organiste de Vannes, excellente musicienne et jouant parfaitement du clavecin. Nous trouvâmes à Saint-Aubin un bon clavecin, et nous attendîmes avec la plus vive impatience mademoiselle de Mars, c’était le nom de la jeune musicienne. Elle vint en effet. Elle avait de beaux yeux, des manières remplies de douceur, un air un peu grave, quoiqu’elle n’eût que seize ans. Je me passionnai pour elle dès les premiers jours.
Ma mère, distraite par ses occupations particulières et par les visites continuelles des voisins, ne s’était jamais occupée de moi. Je ne voyais ma mère et mon père qu’un moment à leur réveil, et aux heures des repas. Après le dîner, je restais une heure dans le salon; je passais le reste de la journée dans ma chambre avec mademoiselle de Mars, ou à la promenade toujours seule avec elle.
Mon père avait pour moi la plus vive tendresse; mais il ne se mêla de mon éducation que sur un seul point: il voulait absolument me rendre une femme forte; j’avais horreur de tous les insectes, surtout des araignées et des crapauds; je craignais aussi les souris, je fus obligée d’en élever une. J’aimais passionnément mon père. Il m’ordonnait sans cesse de prendre avec mes doigts des araignées, et de tenir des crapauds dans mes mains. A ces commandements terribles, je n’avais pas une goutte de sang dans les veines; mais j’obéissais. A huit ans, je commençai à composer des romans et des comédies que je dictais à mademoiselle de Mars, car je ne savais pas former une lettre. Nous n’avions nulle idée de botanique et d’histoire naturelle; mais nous admirions avec extase les cieux, les arbres, les fleurs, comme preuves de l’existence de Dieu et comme ses ouvrages. Ce n’était point une savante institutrice qui me donnait de graves leçons, c’était une jeune fille de dix-sept ans, remplie de candeur, d’innocence et de piété, qui me confiait ses pensées, et qui faisait passer dans mon âme tous les sentiments de la sienne.
Mademoiselle de Mars m’enseignait fort peu de chose; mais sa conversation formait mon cœur et mon esprit, et elle me donnait en tout l’exemple de la modestie, de la douceur et d’une parfaite bonté. Dès ce temps j’avais le goût d’enseigner aux enfants et je m’étais faite maîtresse d’école d’une singulière manière. J’avais une petite chambre à côté de celle de mademoiselle de Mars; ma fenêtre sur la belle façade du château n’avait pas tout à fait cinq pieds d’élévation: au bas de cette fenêtre était une grande terrasse sablée, avec un mur à hauteur d’appui de ce côté, très élevé extérieurement et s’étendant le long d’un étang qui n’était séparé du mur que par un petit sentier couvert de joncs et d’herbages.
Des petits garçons de village venaient là pour jouer et couper des joncs; je m’amusais à les regarder, et bientôt j’imaginai de leur donner des leçons, c’est-à-dire de leur enseigner ce que je savais: le catéchisme, quelques vers des tragédies de mademoiselle Barbier, et ce qu’on m’avait appris par cœur des principes de musique. Appuyée sur le mur de la terrasse, je leur donnais ces belles leçons le plus gravement du monde. J’avais beaucoup de peine à leur faire dire des vers à cause du patois bourguignon; mais j’étais patiente, et ils étaient dociles. Mes petits disciples, rangés au bas du mur au milieu des roseaux et des joncs, le nez en l’air pour me regarder, m’écoutaient avec la plus grande attention, car je leur promettais des récompenses, et je leur jetais en effet des fruits, des petites galettes et toutes sortes de bagatelles. Je me rendais presque tous les jours à mon école en passant par ma fenêtre; j’y attachais une corde au moyen de laquelle je me laissais glisser sur la terrasse; j’étais leste et légère et je ne suis jamais tombée. Après ma leçon je faisais le tour par une des cours, et je rentrais par le salon sans qu’on prît garde à moi. Je choisissais pour ces escapades les jours de poste où mademoiselle de Mars écrivait à ses parents. Enfin mademoiselle de Mars me surprit un jour au milieu de mon école, elle ne me fit aucune réprimande; mais elle rit tant de la manière dont mes élèves déclamaient les vers de mademoiselle Barbier, qu’elle me dégoûta de ces doctes fonctions.
Le premier chagrin vif et profond que j’ai éprouvé fut causé par le départ de mon père, qui fit un voyage à Paris. Ma mère voulut préparer une fête pour son retour. Elle composa une espèce d’opéra-comique dans le genre champêtre, avec un prologue mythologique; j’y jouais l’Amour. Je n’oublierai jamais que mon habit d’Amour était couleur de rose, recouvert de dentelle de point parsemée de petites fleurs artificielles de toutes couleurs; il ne me venait que jusqu’aux genoux; j’avais des petites bottines couleur de paille et argent, mes longs cheveux abattus et des ailes bleues. On voulut aussi jouer une tragédie et l’on choisit _Iphigénie en Aulide_. Mon habit d’Iphigénie, sur un grand panier, était de lampas, couleur de cerise et argent, garni de martre. Comme ma mère n’avait point de diamants, elle avait fait venir de Moulins une grande quantité de fausses pierreries qui complétaient notre magnifique parure.
On trouva que l’habit d’Amour m’allait si bien, qu’on me le fit porter d’habitude; on m’en fit faire plusieurs. J’avais mon habit d’Amour pour les jours ouvriers, et mon habit d’Amour des dimanches. Ce jour-là, seulement pour aller à l’église, on ne me mettait pas d’ailes, et l’on jetait sur moi une espèce de mante de taffetas couleur de capucine, qui me couvrait de la tête aux pieds. Mais j’allais journellement me promener dans la campagne avec tout mon attirail d’Amour, un carquois sur l’épaule et mon arc à la main. Au château, ma mère et tous les voisins ses amis ne m’appelaient jamais que l’Amour, ce nom me resta. Tels furent régulièrement mon costume et mes occupations pendant plus de neuf mois.
Cependant nos fêtes continuaient toujours, et mon père absent depuis dix-huit mois ne revenait point. Ma mère, voulant joindre la danse à la musique et à la tragédie, fit venir d’Autun un danseur de cinquante ans, qui de plus était maître en fait d’armes; il joignit à mon _entrée_ une sarabande, et il me trouva si leste qu’il proposa de m’apprendre à faire des armes, ce qui m’amusa beaucoup. Alors je quittai mon costume d’Amour, parce qu’on me fit faire un charmant habit d’homme que j’ai constamment porté jusqu’à mon départ de la Bourgogne. Je menais une vie qui me charmait: les matins je jouais un peu du clavecin, et je chantais; ensuite j’apprenais mes rôles, et puis je prenais ma leçon de danse, et je tirais des armes. Après cela je lisais jusqu’au dîner avec mademoiselle de Mars. En sortant de table, nous allions faire une lecture de piété, dirigée par le père Antoine; c’était l’Évangile, l’_Imitation de Jésus-Christ_ et des _Pensées de la Journée chrétienne_. Ensuite nous allions dans le salon quand il n’y avait pas de monde, et nous nous amusions à faire des guirlandes de fleurs artificielles pour nos fêtes, mais des fleurs très grossières faites avec du papier. Les femmes de chambre travaillaient avec nous; et souvent le bon père Antoine nous aidait à les peindre. Après cela nous allions nous promener, mademoiselle de Mars et moi. Depuis nos fêtes, c’est-à-dire depuis que j’avais quitté les habits de femme, j’étais beaucoup moins raisonnable à la promenade: je ne causais plus, je ne me plaisais qu’à courir en avant, à sauter des petits fossés, et à faire mille folies, ce qui dura jusqu’à mon départ de la Bourgogne.
Sur la fin de l’hiver, j’éprouvai de grands chagrins. On me déclara la ruine entière de mon père, et la vente de Saint-Aubin; toutes les dettes payées, il ne nous restait plus qu’une modique pension viagère de douze cents francs, sur les têtes de mon père et de ma mère; et pas un asile sur la terre!... Ma mère m’annonça qu’il fallait me séparer de mademoiselle de Mars, que sa situation ne lui permettait plus de garder!... Je chérissais mademoiselle de Mars; ma douleur fut extrême; mademoiselle de Mars n’était pas moins affligée. Je n’oublierai jamais la veille de cette cruelle séparation! Elle me permit de veiller avec elle jusqu’à une heure après minuit, elle me donna d’excellents conseils pour la suite de ma vie; elle m’exhorta à conserver mes sentiments religieux. Nous échangeâmes nos Heures; j’ai conservé plus de vingt ans les siennes, qui étaient une _Journée chrétienne_, sur laquelle son nom était écrit. Nous nous engageâmes à prier Dieu l’une pour l’autre, nous versâmes des torrents de larmes, je pleurai dans mon lit presque toute la nuit. Mon réveil fut affreux; on m’apprit qu’elle était partie à sept heures du matin. Nous allâmes à Paris avec ma mère loger rue Traversière, dans un petit appartement au rez-de-chaussée donnant sur un jardin humide; cet appartement me parut bien triste et bien mesquin en le comparant à l’élégante maison que nous venions de quitter.
Mais au bout de quinze jours, nous allâmes à Passy chez M. de la Popelinière, fermier général, où nous passâmes tout l’été. M. de la Popelinière était un vieillard de soixante-six ans, d’une santé robuste, d’une figure douce, agréable et spirituelle; il n’avait pas l’air d’avoir plus de cinquante ans. Il recevait beaucoup de monde et très bonne compagnie; il faisait les honneurs de sa maison avec autant de grâce que de noblesse. On joua la comédie, et des pièces faites par M. de la Popelinière; on m’y donna des rôles. Je dansai, à ces représentations, une danse, seule, qui eut le plus grand succès. J’avais pour la danse les plus grandes dispositions; mais je ne les ai point cultivées par la suite, n’y mettant aucun amour-propre.
M. de la Popelinière était enchanté de mes petits talents; il disait souvent en me regardant et en poussant un profond soupir: «Quel dommage qu’elle n’ait que treize ans!» (1759) Je compris fort bien à la fin ce mot, si souvent répété, et je fus fâchée moi-même de n’avoir pas trois ou quatre ans de plus, car je l’admirais tant que j’aurais été charmée de l’épouser.
Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours d’octobre. Je quittai M. de la Popelinière avec peine, j’avais pris pour lui un véritable attachement. Nous allâmes loger dans la rue Neuve-Saint-Paul. Nous avions là un fort joli voisinage, la famille de M. Le Fèvre, un créole très riche, qui demeurait sur le quai des Célestins; il avait quatre filles charmantes dont la plus jeune était de mon âge. Elles étaient aimables, bonnes, jolies et remplies de talents: nous faisions de la musique tous les jours, et j’y employais une partie du temps à jouer de la harpe, à chanter, à jouer de la guitare et du clavecin. On me donna un maître de chant italien, nommé Pellegrini, qui venait à six heures du matin; je prenais cette leçon à la lumière. Philidor me donna des leçons d’accompagnement. Au milieu de l’hiver, j’eus la fantaisie d’apprendre à jouer de la musette; au lieu de souffler avec la bouche, on donnait le vent au moyen d’un soufflet posé sous le bras. J’avais tant de dispositions pour les instruments, qu’en moins de deux mois j’en jouai presque aussi bien que mon maître. Cependant j’aimais la harpe de préférence à tout, j’en jouais au moins cinq heures par jour, je faisais d’inconcevables progrès; on venait m’entendre comme une merveille, tout le monde voulut apprendre à jouer de la harpe. Ma passion et mon ardeur pour cet instrument croissaient avec mes succès, j’étais réellement d’une force tout à fait inconnue jusqu’alors sur cet instrument.
Mon père partit pour Saint-Domingue, où il espérait rétablir sa fortune. Ce grand voyage m’affligea sensiblement; je ne trouvai de consolation que dans ma harpe; j’avais quatorze ans et demi. Mais j’ai oublié de parler d’un personnage très singulier que j’ai vu presque tous les jours, pendant plus de six mois, avant le départ de mon père; c’était le fameux charlatan, comte de Saint-Germain. Il avait l’air alors d’avoir tout au plus quarante-cinq ans, et par le témoignage de gens qui l’avaient vu trente ou trente-cinq ans auparavant, il paraît certain qu’il était infiniment plus âgé; il était un peu au-dessous de la taille moyenne, bien fait et marchant fort lestement; ses cheveux étaient noirs, son teint fort brun, sa physionomie très spirituelle, ses traits assez réguliers. Il parlait parfaitement le français sans aucun accent, et de même l’anglais, l’italien, l’espagnol et le portugais. Il était excellent musicien, bon physicien et très grand chimiste. Il peignait à l’huile agréablement; il avait trouvé un secret de couleurs véritablement merveilleux; il peignait dans le grand genre, des sujets historiques; il ne manquait jamais d’orner ses figures de femmes d’ajustements de pierreries; il se servait de ses couleurs pour faire ces ornements, et les émeraudes, les saphirs, les rubis, etc., avaient réellement l’éclat, les reflets et le brillant des pierres qu’ils imitaient. Latour, Vanloo, et d’autres peintres, ont été voir ces tableaux, et admiraient extrêmement l’artifice surprenant de ces couleurs éblouissantes. M. de Saint-Germain avait une conversation instructive et amusante: il avait beaucoup voyagé, et il savait l’histoire moderne avec un détail étonnant, ce qui a fait dire qu’il parlait des plus anciens personnages comme ayant vécu avec eux. Cependant, cet homme si extraordinaire par ses talents et par l’étendue de ses connaissances, une conduite exemplaire, la richesse et la bienfaisance était un charlatan. Il me donna une boîte à bonbons très singulière, dont il avait fait le dessus. La boîte, d’écaille noire, était fort grande; le dessus en était orné d’une agate de composition beaucoup moins grande que le couvercle; on posait cette boîte devant le feu, et au bout d’un instant, en la reprenant, on ne voyait plus l’agate, et l’on trouvait à sa place une jolie miniature représentant une bergère tenant une corbeille remplie de fleurs; cette figure restait jusqu’à ce qu’on fît réchauffer la boîte; alors l’agate reparaissait et cachait la figure. J’ai depuis inventé une composition avec laquelle j’imite à s’y tromper toutes sortes de cailloux, et même des agates transparentes; cette invention m’a fait deviner l’artifice de la boîte de M. de Saint-Germain.
Pour finir tout ce qui a rapport à cet homme singulier, je dois dire que quinze ou seize ans après, en passant à Sienne, en Italie, j’appris qu’il habitait cette ville et qu’on ne croyait pas qu’il eût plus de cinquante ans. Seize ou dix-sept ans plus tard, étant dans le Holstein, j’appris de M. le prince de Hesse que M. de Saint-Germain était mort chez ce prince six mois avant mon arrivée dans ce pays. Le prince me dit qu’il n’avait l’air ni vieux ni cassé à l’époque de sa mort, mais qu’il paraissait consumé par une insurmontable tristesse. M. de Saint-Germain était arrivé dans le Holstein, non avec l’apparence de la misère, mais sans suite et sans éclat. Il avait encore plusieurs beaux diamants. Il montra en mourant d’horribles terreurs, et même sa raison en fut altérée; tout en lui annonçait le trouble affreux d’une conscience agitée. Ce récit me fit de la peine, j’avais conservé beaucoup d’intérêt pour ce personnage extraordinaire.
Aussitôt que mon père fut parti pour Saint-Domingue, ma mère s’occupa sérieusement de reprendre et de suivre la plus triste des affaires, un procès contre sa mère!... mais la mère la plus dénaturée!... Ma grand’mère avait épousé en premières noces M. de Mézières. Elle avait eu deux enfants, un garçon et une fille, qui était ma mère; l’un âgé de huit ou neuf ans et l’autre de six. Elle mit la fille au couvent et le garçon au collège; et elle se remaria avant que l’année de son veuvage fût tout à fait révolue. Elle épousa en secondes noces le marquis de La Haie, qu’on appelait le beau La Haie. Madame de La Haie prit en horreur les enfants de son premier mariage; elle déclara à l’abbesse de Malnoue qu’elle destinait sa fille au cloître. Aussitôt que M. de Mézières son fils eut treize ans, elle l’envoya comme mauvais sujet en Amérique. Cet enfant était cependant l’homme le plus distingué, et même le plus étonnant par son esprit, son courage et ses vertus. Arrivé dans l’Amérique septentrionale, il se sauva et il alla se réfugier en Canada parmi les sauvages; il n’avait pas quatorze ans. Il leur fit entendre qu’il était abandonné de ses parents et qu’il voulait vivre avec eux; ils y consentirent à condition qu’il subirait l’opération du tatouage, c’est-à-dire, qu’il se laisserait peindre tout le corps à leur manière, avec des sucs d’herbes, opération très douloureuse qu’il supporta avec un courage qui charma les sauvages. Il avait une mémoire prodigieuse, la santé la plus robuste: bientôt il apprit leur langue, et il excella dans tous leurs exercices. Pour ne point oublier ce qu’il savait (il avait fait pour son âge d’excellentes études et remporté tous les prix de ses classes), il traçait tous les jours sur des écorces d’arbres des passages de poésie latine et française et des figures de géométrie. Il se fit de ses écorces un recueil prodigieux qu’il conserva avec le plus grand soin; il acquit parmi les sauvages la plus haute considération, et avant l’âge de vingt ans il devint leur chef par une proclamation unanime. Les sauvages déclarèrent la guerre aux Espagnols. Mon oncle remporta, en les commandant, des avantages qui surprirent les Espagnols, qui trouvèrent que le jeune chef des sauvages avait des talents extraordinaires. Ils parlèrent de paix, mon oncle fut envoyé pour la négocier; et il mit le comble à l’étonnement des Espagnols, en ne leur parlant qu’en latin. Ils questionnèrent ce singulier sauvage; et, touchés du récit qu’il leur fit, charmés de l’esprit et même du génie qu’il leur montra, ils lui offrirent de l’attacher au service des Espagnols; il y consentit à condition qu’ils feraient la paix avec les sauvages. Quand cette paix fut faite il se sauva, et passa chez les Espagnols; il s’y conduisit d’une manière si parfaite, qu’il y fit un riche mariage, et, au bout de dix ou douze ans, il fut nommé gouverneur de la Louisiane. Il acquit de belles habitations, se forma une superbe bibliothèque et vécut là parfaitement heureux. Par la suite, il fit un voyage en France; sa cruelle mère n’existait plus. J’étais alors au Palais-Royal; il venait dîner presque tous les jours chez moi: il était grave et mélancolique, il avait un esprit infini, sa conversation était du plus grand intérêt. Outre les choses extraordinaires qu’il avait vues, il avait prodigieusement lu et sa mémoire était admirable. On voyait à travers ses bas de soie, les serpents peints par les sauvages, qu’il avait ineffaçablement gravés sur ses jambes. Il me montra sa poitrine qui était couverte de grandes fleurs peintes aussi, les couleurs en étaient très vives. J’éprouvais pour cet homme singulier et respectable une admiration et une tendresse extrêmes.
Ma mère fut mise au couvent dès l’âge de six ans, et élevée dans l’idée que sa mère la destinait à l’état monastique. On payait sa modique pension, mais sans maîtres. L’abbesse lui fit apprendre la musique, à chanter des motets et à jouer de l’orgue. Le jour où elle eut quatorze ans accomplis on lui fit prendre le voile. Sa mère ne venait la voir que tous les six mois tout au plus; mademoiselle de Mézières, qui n’en avait jamais reçu une seule caresse, n’osait ni parler, ni lever les yeux en sa présence, et se contentait d’écouter en silence les lieux communs que débitait madame de La Haie sur les dangers du monde et les douceurs du cloître. Ma mère avait à peine atteint sa seizième année lorsque madame de La Haie lui déclara qu’il fallait faire ses vœux et s’engager irrévocablement; ma mère pleura, on n’en tint compte, et l’on désigna un jour du mois suivant pour la cérémonie. Ce jour arrivé, ma mère déclara nettement qu’on aurait bien la puissance de la conduire à l’église, mais que là, au lieu de prononcer le oui irrévocable, elle dirait non. L’abbesse assura madame de La Haie qu’elle le ferait certainement, qu’elle l’avait annoncé depuis l’enfance, qu’elle avait un caractère très décidé, et que toute violence à cet égard ne servirait qu’à donner au public un scandale odieux. Madame de La Haie fut outrée, mais il fallut céder. Ma mère reprit ce jour même ses habits mondains qu’elle avait quittés deux ans auparavant: comme elle avait grandi durant son inutile noviciat, ses habits étaient ridiculement courts, mais elle ne les en reprit pas avec moins de joie. On la laissa au couvent, sans jamais l’en faire sortir. Elle devint une personne très agréable et très distinguée par sa figure, ses talents et son esprit. Elle était chérie de tous ceux qui la connaissaient, à l’exception de sa mère, qui montrait sans déguisement pour elle l’aversion la plus injuste et la plus dénaturée. Ma mère resta dans ce couvent jusqu’à l’âge de vingt-six ans et demi; à cette époque elle se lia intimement avec la marquise de Fontenille, une veuve retirée dans l’intérieur du couvent. La marquise était parente de mon père, qui venait assez souvent la voir au parloir; il y vit mademoiselle de Mézières, en devint amoureux, et la demanda en mariage. Madame de La Haie, par une animosité inconcevable, refusa pendant trois mois son consentement. Ma mère ne pouvait cependant pas espérer un meilleur mariage: elle n’avait que quarante ou quarante-cinq mille livres de légitime, et elle trouvait un très bon gentilhomme, qui avait dix ou douze mille livres de rentes, trente-sept ans, et qui était aimable, rempli d’esprit et beau comme un ange. Madame de La Haie ne donna ni légitime, ni trousseau, ni présents: la bonne abbesse fit les frais de noce. Ma mère se maria dans l’église du couvent; madame de La Haie vint cependant à la messe nuptiale avec ses deux enfants du second lit, son fils âgé de onze ans, et sa fille de huit ans et demi, et qui a été depuis madame de Montesson. Ma mère partit aussitôt pour la Bourgogne, pour sa terre de Champcéry, où je reçus le jour quinze mois après son mariage.