Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
Part 4
En quittant Origny, nous allâmes sur-le-champ à Genlis; mon beau-frère était à Paris, d’où il ne devait revenir qu’au mois de juillet. En attendant nous fîmes des visites dans les châteaux voisins; presque tous nos voisins étaient vieux, mais tous d’une fort bonne société, entre autres M. le marquis de Flavigny et sa femme, M. de Bournonville qui avait douze enfants, le président de Vauxmenil dont le fils dessinait supérieurement le paysage, et M. de Saint-Cenis, le seul qui eût une jeune femme.
Dans ce temps j’appris à monter à cheval, et d’une singulière manière. Je me baignais, et on allait chercher, pour mes bains, de l’eau dans une rivière à une demi-lieue. Un seul cheval de charrue traînait le tonneau que l’on devait remplir d’eau. Un jour que j’étais seule au château, je vis par ma fenêtre le charretier Jean partir, conduisant à pied son équipage. Il me parut charmant de monter sur ce gros cheval, et d’aller ainsi chercher mon eau moi-même. Je descendis précipitamment dans la cour, Jean m’établit jambe de-ci, jambe de-là, sur le cou de son cheval, et nous partîmes. Je trouvai cette promenade si agréable, que pendant dix ou douze jours je n’en fis pas d’autres. Je pris ainsi un grand goût d’équitation, et l’on me permit de monter un vieux petit cheval gris qui avait encore de bonnes jambes; on me fit faire un habit d’amazone, et l’on me trouva si bien à cheval, qu’on me donna un grand beau cheval navarrin, qui, quoique plus vieux que moi, avait une grande vitesse et des jambes très sûres. Quelques mois après, M. Bourgeois, officier de fortune en garnison à Chauny, et un très grand homme de cheval, me trouvant parfaitement posée, voulut me donner des leçons; j’en pris tous les jours pendant huit mois, et je devins très habile. Cet exercice, que j’aimais passionnément, fortifia beaucoup ma santé. Nous faisions souvent de très longues chasses de sanglier. Un jour j’imaginai de me perdre exprès, dans l’espoir qu’il m’arriverait une aventure extraordinaire. Je m’enfonçai dans des routes détournées, ayant bien soin de tourner le dos à la chasse, et de fuir le bruit des chiens et des cors. Bientôt j’eus la satisfaction de ne plus rien entendre et de me trouver dans des lieux tout à fait inconnus. Je poussais toujours mon cheval au galop; ce que je désirais était de rencontrer un château que je n’eusse jamais vu, d’y trouver des habitants pleins d’esprit et de politesse me donnant l’hospitalité. Au bout de trois heures, courant toujours au hasard, cherchant vainement, je commençai à m’inquiéter, j’imaginai que j’étais au moins à douze lieues de Genlis; j’avais faim, je ne voyais point de gîte, et je m’avisai tout à coup de penser que l’on était, au château de Genlis, dans de vives alarmes; enfin, après avoir erré encore longtemps, je rencontrai un bûcheron qui m’apprit, à mon grand étonnement, que je n’étais qu’à trois lieues de Genlis. Je lui demandai de m’y conduire: il fallut aller au pas et je n’y arrivai qu’à la nuit fermée. On avait envoyé de tous les côtés, dans les bois immenses de Genlis, des hommes à cheval sonnant du cor; M. de Genlis était aussi à ma poursuite et ne revint qu’une heure après moi. Je fus horriblement grondée, et je le méritais; j’eus la bonne foi d’avouer que je m’étais perdue à dessein, et je donnai ma parole qu’à l’avenir je ne chercherais plus des terres inconnues.
Nous retournâmes à Paris pour le mariage de mon beau-frère. Il épousa mademoiselle de Vilmeur, âgée de quinze ans; M. le marquis de Puisieux consentit à lui servir de père, et mon beau-frère décida que je lui servirais de mère: ce qui fut assez singulier, non seulement parce que je n’avais que trois ans et demi de plus que la mariée, mais parce que j’allais voir pour la première fois à cette cérémonie ce chef de la famille qui m’avais jusque-là montré tant de rigueur, et qui serait obligé de me conduire dans l’église; ce qu’il fit de fort bonne grâce. Il était très paré; il avait son cordon bleu passé par-dessus son habit, il me parut éblouissant et terrible. Comme il me donnait la main, il s’aperçut que je tremblais: «Vous avez froid, madame, me dit-il; je répondis naïvement:--Ce n’est pas cela.» Il m’a dit depuis que le ton dont je prononçai ces paroles le toucha jusqu’aux larmes. Le repas de noce se fit avec une grande magnificence à la campagne chez le chevalier Courten (à la Planchette); presque toute la famille y vint. Madame de Puisieux, sa fille la maréchale d’Étrée, madame la princesse de Benting, monsieur et madame de Noailles, le duc d’Harcourt, et beaucoup d’autres. Mes amis, monsieur et madame de Balincour et madame de Sailly, n’y étaient pas, ni M. de Souvré; je les regrettai bien. Je fus traitée avec beaucoup de politesse, mais froidement par toutes les dames; je gardai un profond silence. On s’occupa à l’excès de ma belle-sœur; on vanta sa beauté; madame de Puisieux et la maréchale la caressèrent excessivement. Je crus m’apercevoir qu’on y mettait un peu d’affectation; cette idée m’ôta ma timidité. Toutes les fois qu’on a eu le dessein de me piquer, je ne sais quelle fierté m’a constamment mise au-dessus de l’offense qu’on voulait me faire, en me donnant une indifférence parfaite.
Toute la compagnie resta jusqu’à onze heures du soir. Mais les nouveaux mariés, M. de Genlis et moi nous passâmes six jours dans cette maison. Ce temps me suffit pour prendre une grande amitié pour ma belle-sœur. Elle était belle, et sa figure eût été charmante, sans un rire désagréable, qui ne montrait pas de belles dents, et qui laissait voir deux doigts de gencives toujours gonflées; mais quand elle ne riait pas, son visage était beau et très agréable; aussi M. de Villepaton disait d’elle:--Que sérieusement parlant elle était très jolie. Elle avait reçu une éducation fort négligée, cependant elle n’était jamais oisive, elle aimait l’ouvrage, brodait parfaitement, et était adroite comme une fée. Elle était très violente, et fort contrariante; elle avait des obstinations d’enfant, mais au fond elle était bonne, obligeante, naturelle, et très gaie. Nous n’avons jamais eu ensemble la plus légère dispute, et je fus enchantée d’avoir une compagne si jeune et si aimable pour moi.
En quittant la Planchette nous allâmes tous à Genlis. Mon frère passa cette année à Genlis; il venait d’être reçu dans le génie, et avait subi son examen du cours de Bezout avec la plus grande distinction. J’eus une grande joie de le revoir; il était fort joli, très naïf et d’une gaieté d’enfant. Un soir qu’il y avait du monde au château, et que ma belle-sœur et MM. de Genlis jouaient après le souper au reversi, mon frère me proposa une promenade dans la cour, qui était immense, sablée et remplie de fleurs; j’y consentis. Quand nous fûmes dans la cour, il eut envie d’aller faire un tour dans le village; je ne demandai pas mieux: il était dix heures, tous les cabarets étaient éclairés, et l’on voyait à travers les vitres, les paysans buvant du cidre; je remarquai avec surprise qu’ils avaient tous l’air très grave.
Il prit à mon frère une gaieté, il frappa contre les vitres en criant:--Bonnes gens, vendez-vous du sacré chien? et après cet exploit il m’entraîna en courant dans une petite ruelle obscure, à côté de ces cabarets, où nous nous cachâmes en mourant de rire. Notre joie s’augmenta encore en entendant le cabaretier sur le pas de sa porte, menacer de coups de gourdin les polissons qui avaient frappé aux vitres. Mon frère m’expliqua que sacré chien voulait dire de l’eau-de-vie. Je trouvai cela si charmant, que je voulus aller à un autre cabaret voisin, faire cette jolie demande, qui eut le même succès; nous répétâmes plusieurs fois cette agréable plaisanterie, nous disputant à qui dirait sacré chien, et finissant par le dire en duo, et toujours à chaque fois nous sauvant à toutes jambes dans la petite ruelle, où nous faisions des rires à tomber par terre.
Mon frère resta six semaines avec nous. M. de Genlis, avec beaucoup de grâce, lui donna tout ce qui lui pouvait être utile ou agréable dans une garnison où il devait rester longtemps.
Nous retournâmes à Paris, M. de Genlis et moi, au mois d’août, dans une jolie maison avec un jardin, dans le cul-de-sac Saint-Dominique, dont mon beau-frère avait loué le rez-de-chaussée, et nous louâmes le premier.
Le 4 septembre je mis au monde ma chère Caroline, cette créature angélique, qui a fait pendant vingt-deux ans mon bonheur et ma gloire, dont la perte irréparable a été la plus grande douleur et le plus grand malheur de ma vie! Elle vint au monde belle comme un ange, et ce visage enchanteur a été depuis l’instant de sa naissance jusqu’au tombeau, ce qu’on a jamais vu de plus parfait; je ne la nourris point, ce n’était pas la mode encore; d’ailleurs, dans notre situation je ne l’aurais pas pu, étant obligée d’être toujours en courses et en voyages. Elle fut nourrie à deux petites lieues de Genlis, dans un village appelé Comanchon.
Madame la maréchale d’Étrée vint me voir; elle m’apporta, en présent, de très belles étoffes des Indes, et m’annonça que son père et sa mère me recevraient avec plaisir, et que madame de Puisieux me présenterait à la cour. Au bout de cinq semaines j’allai chez madame de Puisieux, dont j’avais une peur extrême; comme de ma vie je n’ai fait des avances quand on a eu de la sécheresse pour moi, je fus très froide et très silencieuse. Je ne lui plus guère. Huit jours après, elle me mena à Versailles, ce qui fut un vrai supplice pour moi, parce que ce fut tête à tête dans sa voiture. Elle ne me parla que de la manière dont je devais me coiffer, m’exhortant d’un ton critique à ne pas me coiffer si haut qu’à mon ordinaire, m’assurant que cela déplairait beaucoup à mesdames et à la vieille reine. Je répondis simplement: «Il suffit, Madame, que cela vous déplaise.» Cette réponse parut lui être agréable, mais aussitôt après je retombai dans mon profond silence, et je vis que je l’ennuyais beaucoup. A Versailles, nous logeâmes dans le bel appartement du maréchal d’Étrée; le maréchal fut charmant pour moi; je le regardais avec un vif intérêt; je savais qu’il avait eu les plus éclatants succès à la guerre, et qu’il était d’ailleurs l’une des meilleures têtes du conseil. Mesdames de Puisieux et d’Étrée me persécutèrent véritablement le lendemain, jour de ma présentation; elles me firent coiffer trois fois, et s’arrêtèrent à la manière qui me seyait le plus, et qui était le plus gothique. Elles me forcèrent de mettre beaucoup de poudre et beaucoup de rouge, deux choses que je détestais; elles voulurent que j’eusse mon grand corps pour dîner, afin, disaient-elles, de m’y accoutumer; ces grands corps laissaient les épaules découvertes, coupaient les bras et gênaient horriblement; d’ailleurs, pour montrer ma taille, elles me firent serrer à outrance.
La mère et la fille eurent ensuite une dispute très aigre au sujet de ma collerette, sur la manière de l’attacher; elles étaient assises, et j’étais debout et excédée pendant ce débat. On m’attacha et l’on m’ôta au moins quatre fois cette collerette; enfin, la maréchale l’emporta de vive force, d’après la décision de ses trois femmes de chambre, ce qui donna beaucoup d’humeur à madame de Puisieux. J’étais si lasse que je pouvais à peine me soutenir, lorsqu’il fallut aller dîner. On me fit grâce du grand panier pour le dîner, quoiqu’il fût question un moment de me le faire prendre pour m’y accoutumer aussi. Lorsque le maréchal m’aperçut, il s’écria: «Elle a trop de poudre et trop de rouge; elle était cent fois plus jolie hier.» Madame de Puisieux le fit juge de ma collerette, qu’il approuva, et tout le dîner se passa en discussion sur ma toilette. Je ne mangeai rien du tout, parce que j’étais si serrée, que je pouvais à peine respirer. En sortant de table le maréchal passa dans son cabinet; je restai livrée à la maréchale et à madame de Puisieux, qui me firent achever ma toilette, c’est-à-dire mettre mon panier et mon bas de robe, ensuite répéter mes révérences, pour lesquelles j’avais pris un maître: c’était alors Gardel qui apprenait à les faire. Ces dames furent très contentes de cette répétition; mais madame de Puisieux me défendit de repousser doucement en arrière avec le pied mon bas de robe, lorsque je me retirais à reculons, en disant que cela était théâtral. Je lui représentai que si je ne repoussais pas cette longue queue, je m’entortillerais les pieds dedans, et que je tomberais; elle répéta d’un ton impérieux et sec que cela était théâtral; je ne répliquai rien: ensuite ces dames s’habillèrent, pendant ce temps je m’ôtai adroitement un peu de rouge, mais malheureusement, au moment de partir, madame de Puisieux s’en aperçut et me dit: «Votre rouge est tombé, mais je vais vous en remettre.» Et elle tira de sa poche une boîte à mouches, et me remit du rouge beaucoup plus foncé que celui que j’avais auparavant. Ma présentation se passa fort bien, elle avait fort bon air parce qu’il y avait beaucoup de femmes. Le roi Louis XV parla beaucoup à madame de Puisieux, et lui dit plusieurs choses agréables sur moi. Quoiqu’il ne fût plus jeune, il me parut bien beau; ses yeux étaient d’un bleu très foncé, des yeux bleu de roi, disait M. le prince de Conti, et son regard était le plus imposant qu’on puisse imaginer. Il avait, en parlant, un ton bref, et un laconisme particulier, mais qui n’avait rien de dur et de désobligeant: enfin, il avait dans toute sa personne quelque chose de majestueux et de royal, qui le distinguait extrêmement de tous les autres hommes.
M. le dauphin, fils de Louis XV, venait de mourir, on en portait encore le grand deuil; je fus présentée à la vieille reine, fille de Stanislas, roi de Pologne; cette princesse, déjà attaquée de la maladie de langueur dont elle mourut quinze ou dix-huit mois après, était couchée sur une chaise longue. Je fus très frappée de lui voir un bonnet de nuit de dentelle, avec de grandes girandoles de diamants. Elle m’intéressa beaucoup, parce qu’on disait que c’était la mort de son fils qui la conduisait au tombeau. C’était une charmante petite vieille, elle avait conservé une très jolie physionomie et un sourire ravissant. Elle était obligeante, gracieuse, et le doux son de sa voix, un peu languissante, allait au cœur. Sa conduite entière avait toujours été d’une pureté irréprochable: elle était pieuse, bonne, charitable; elle aimait les lettres, et les protégea avec discernement. Elle avait beaucoup de finesse dans l’esprit, on citait d’elle une grande quantité de mots charmants. Je fus ensuite présentée à Mesdames et aux enfants de France; le soir j’allai au jeu de Mesdames. Peu de jours après ma présentation, nous retournâmes à Genlis. J’y passai un été fort agréable. Dans le cours de cet été nous jouâmes _Nanine_, _les Précieuses ridicules_, _le Méchant_, et _la Comtesse d’Escarbagnas_; les meilleurs acteurs étaient M. de Genlis et moi; ma belle-sœur, malgré toutes mes leçons, ne jouait pas bien, mais elle n’y mettait nulle prétention. Nous avions pour spectateurs nos voisins et nos paysans.
Il y avait à Genlis la plus grande baignoire que j’aie jamais vue, on aurait pu y tenir à l’aise quatre personnes. Un jour je proposai à ma belle-sœur de nous y baigner dans du lait pur, et d’aller acheter, dans les environs, tout le lait des fermes. Nous nous déguisâmes en paysannes, et montées sur des ânes, et conduites par le charretier Jean, mon premier maître d’équitation, nous partîmes de Genlis à six heures du matin, et nous allâmes à deux lieues à la ronde de tous les côtés demander tout le lait des chaumières, en ordonnant de porter ce lait le lendemain de grand matin au château de Genlis. Nous prîmes un bain de lait, ce qui est la plus agréable chose du monde; nous avions fait couvrir la surface du bain de feuilles de roses, et nous restâmes plus de deux heures dans ce charmant bain.
Je composai, dans ce temps, un roman que j’intitulai _les Dangers de la célébrité_; quatre ou cinq ans après, je perdis ce manuscrit; l’idée en était morale, mais, autant que je puis m’en souvenir, il était ennuyeux.
J’ai été très heureuse à Genlis, surtout depuis le mariage de mon beau-frère; mais mon mari avait voulu absolument lui payer une petite pension, et je n’aurais pas été plus maîtresse dans mon propre château, grâce aux égards et à la délicatesse de mon beau-frère et de sa femme. Ma belle-sœur, dans un âge où naturellement on aime à faire la maîtresse de maison, n’avait nullement cette manie; elle voulait, avec toute la grâce d’un excellent caractère, que j’ordonnasse aussi librement qu’elle; jamais elle ne souffrit que les domestiques, en parlant d’elle, l’appelassent madame tout court; ils la désignaient par son titre, comme moi par le mien. Ce sont là de petites choses, mais elles méritent d’être rapportées; elles peignent des sentiments nobles et délicats.
J’exerçais la médecine, à Genlis, de concert avec M. Racine, le barbier du village, qui venait toujours très gravement me consulter quand il avait des malades. Nous allions les voir ensemble; toutes mes ordonnances se bornaient à de simples tisanes et du bouillon, que j’envoyais communément du château. Je servais du moins à modérer la passion de M. Racine pour l’émétique, qu’il prescrivait pour presque tous les maux. Je m’étais perfectionnée dans l’art de saigner; des paysans venaient souvent me prier de les saigner, ce que je faisais; mais comme on sut que je leur donnais toujours vingt-quatre ou trente sous après une saignée, j’eus bientôt un grand nombre de pratiques, et je me doutai que mes trente sous me les attiraient; alors je ne saignai plus que sur l’ordonnance de M. Millet, chirurgien de la Fère, qui venait à Genlis tous les huit ou dix jours.
Nous passâmes l’hiver suivant à Paris: j’avais vingt ans. J’allais, une fois la semaine, dîner chez ma tante, madame de Montesson, ou avec elle chez madame la marquise de La Haye, ma grand’mère. Ces derniers dîners-là ne m’étaient nullement agréables, ma grand’mère était d’une sécheresse extrême pour moi, et comme elle avait sur son visage une énorme quantité de rouge et de blanc, qu’elle se peignait les sourcils et les cheveux pour réparer des ans l’irréparable outrage, elle ne me paraissait guère respectable. En outre de ces dîners, j’allais, de temps en temps, le matin, chez ma grand’mère, pendant qu’elle était à sa toilette; c’était l’heure qu’elle m’avait donnée, je la trouvais toujours seule devant son grand miroir, et entourée de ses femmes: elle me faisait les plus insipides sermons que j’aie jamais entendus. Le jour de la semaine où je dînais chez ma tante ou chez ma grand’mère, madame de Montesson me menait faire des visites dans la soirée, c’était chez mesdames les princesses de Chimay; celle qui a été depuis dame d’honneur de la reine était fort belle encore, et un ange par la conduite; nous allions aussi chez madame la duchesse de Mazarin, chez madame de Gourgue, madame la marquise de Livri, madame la duchesse de Chaulnes, et madame la comtesse de la Messais, une femme très aimable et très spirituelle; notre journée se terminait toujours par aller souper chez l’une des trois dernières personnes que je viens de nommer ou chez madame de La Reynière, femme du fermier général. C’était une personne de trente-cinq ans, très vaporeuse, très fâchée de n’être pas mariée à la cour, mais belle, obligeante, polie, et faisant les honneurs d’une grande maison avec beaucoup de noblesse et de grâce. Ma tante ne l’aimait pas; et je m’aperçus que presque toutes les dames de la cour étaient, au fond de l’âme, jalouses de la beauté de madame de La Reynière, de l’extrême magnificence de sa maison, et de la riche élégance de sa toilette. Madame de La Reynière voyait la meilleure compagnie. Madame de Tessé et madame d’Egmont la jeune sont les dernières femmes minaudières que j’aie vues dans le grand monde; les mines et les mouches étaient déjà passées de mode pour les femmes de l’âge que j’avais alors.
Madame la comtesse d’Egmont la jeune, fille du maréchal de Richelieu, chez laquelle j’avais soupé plusieurs fois avec madame de Montesson, était d’une figure charmante, malgré sa mauvaise santé; elle n’avait alors que vingt-huit ou vingt-neuf ans, et le plus joli visage que j’aie vu. Elle faisait beaucoup trop de mines, mais toutes ses mines étaient jolies. Son esprit ressemblait à sa figure; il était maniéré et néanmoins rempli de grâce. Je crois que madame d’Egmont n’était que singulière et non affectée; elle était née ainsi. Elle a fait beaucoup de grandes passions; on pouvait lui reprocher un sentiment romanesque qu’elle a conservé longtemps, mais ses mœurs ont toujours été pures.
Je partis avec ma tante pour Villers-Cotterets, où j’allais pour la première fois. Nous avions encore appris des rôles pour y jouer la comédie, et même l’opéra. Nous jouâmes _Vertumne et Pomone_. Je jouais Vertumne, qui est déguisé en femme; ma tante jouait Pomone; elle avait imaginé de se faire faire un habit garni de pommes d’api, et autres fruits. Madame d’Egmont dit qu’elle ressemblait à une serre chaude. Cet habit était lourd, ma tante était petite, et n’avait pas une jolie taille, sa voix était trop faible pour un rôle d’opéra: elle échoua tout à fait dans celui-ci. Le marquis de Clermont, depuis l’ambassadeur de Naples, joua très bien le dieu Pan. J’eus un succès inouï dans mon rôle de Vertumne. Nous avions dans les ballets tous les danseurs de l’Opéra; on devait donner trois représentations de ce spectacle; on ne le joua qu’une fois, ainsi que _l’Ile sonnante_, opéra-comique, paroles de Collé et musique de Monsigny. J’y jouais une sultane, et j’ouvrais la scène par une grande ariette que je chantais en m’accompagnant de la harpe. Monsigny avait fait l’ariette et le rôle pour moi. J’avais un habit superbe, chargé d’or et de pierreries; et quand on leva la toile je fus applaudie à trois reprises, et on me redemanda deux fois mon ariette. Il me fut impossible de ne pas remarquer que ma tante, après le spectacle, avait beaucoup d’humeur. Nous jouâmes _Rose et Colas_; ma tante, qui avait trente ans, fit le rôle de Rose, et moi celui de la mère de Robi. Nous jouâmes encore _le Déserteur_. Madame de Montesson y joua le beau rôle, je jouai celui de la petite fille; madame la comtesse de Blot, qui avait été dame de la feue duchesse d’Orléans, joua les beaux rôles dans le _Misanthrope_ et le _Legs_, et avec le plus grand succès. Elle avait en effet beaucoup de grâce, et un jeu très spirituel. Le comte de Pont jouait le rôle du misanthrope avec une perfection rare; il n’imitait aucun acteur de la Comédie-Française! Il avait un véritable talent, et une noblesse dans le maintien et les manières que nul acteur de profession ne peut avoir. M. de Vaudreuil était aussi un des bons sauteurs de notre troupe; sa figure était agréable, il contrefaisait parfaitement Molé dans les rôles d’amoureux. M. de Vaudreuil était fort à la mode; son esprit n’était pas étendu, mais il avait un excellent ton. Madame d’Hénon disait que les deux hommes qui savaient le mieux parler aux femmes étaient Le Kain sur le théâtre, et M. de Vaudreuil dans le monde. Ce dernier avait une quantité de petits talents très médiocres, mais agréables dans la société. Il chantait un peu, il dansait assez bien, il paraissait aimer tous les arts; quand ce ne serait qu’une prétention, elle est toujours utile et noble. Il avait de la douceur et de la politesse; personne ne le craignait, il était généralement aimé.