Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
Part 21
Étant toujours chez M. de Valence, je dînai, sur la fin de juin[4], avec treize personnes, parmi lesquelles se trouvaient quatre pairs, quatre maréchaux de France et trois généraux; il y avait parmi les pairs deux ducs. Je restai, avant le dîner, trois quarts d’heure dans le salon avec toute cette compagnie, qui fut, à sa manière, fort obligeante pour moi, et moi très accueillante pour elle. A dîner, on m’établit entre deux pairs: je n’eus pas la peine de faire les frais de la conversation, car ils ne parlèrent que politique, en s’adressant à ceux qui étaient vis-à-vis d’eux, à l’autre extrémité de la table. Après le dîner, nous rentrâmes dans le salon, et, tout de suite, au moment où je venais de m’asseoir, je vis avec surprise m’échapper tous les ducs et pairs et généraux; chacun d’eux s’empara d’un fauteuil qu’il retourna et traîna à quatre ou cinq pas de moi; ils formèrent avec ces fauteuils un rond parfait, mais je voyais les visages de l’autre moitié du cercle. Je crus d’abord qu’ils s’étaient mis là pour jouer à ces petits jeux de société dans lesquels il faut s’arranger ainsi; ce qui me paraissait bien innocent et bien enfantin; mais point du tout; c’était pour agiter et discuter les questions d’État les plus épineuses: tous étaient devenus des orateurs véhéments; ils criaient à tue-tête, s’interrompaient, se querellaient, s’enrouaient. C’était une véritable représentation de la Chambre des députés; c’était bien pis, car il n’y avait pas de président. J’avais envie d’en usurper les fonctions, et de les rappeler à l’ordre; mais je n’avais point de sonnette, et ma faible voix n’aurait pas été entendue. Cela dura plus d’une heure et demie; au bout de ce temps je quittai le salon, charmée d’avoir reçu cette leçon des nouveaux usages du monde et de la nouvelle galanterie française, de cette politesse qui nous a rendus si fameux dans toute l’Europe. J’avoue que, jusqu’à ce moment, je n’avais sur toutes ces choses que des idées bien imparfaites.
[4] En 1821.
Avant la révolution, on voyait dans le monde deux espèces d’impertinents, l’impertinent de province et l’impertinent de cour; le premier bruyant, confiant, bavard, parlant haut, souvent ridicule, toujours importun et déplacé; ce caractère se confond avec celui de l’insolent, qui n’est autre chose que l’effronterie d’une impertinence habituelle et sans art. L’impertinent qui n’a pas vécu dans le grand monde et à la cour n’a été que rarement réprimé: il est actif. L’impertinent de cour est passif; ce n’est point la vivacité qui le décèle, c’est le dédain; il a tout le calme de l’insouciance, toute la distraction affectée du mépris; tout en lui vous déplaît et vous blesse, et vous n’en pouvez rien citer de choquant. Ce n’est point avec la brusquerie qu’il vous repousse, c’est au contraire avec une politesse glaciale; il n’est jamais offensant par ses réponses, ses discours, ou même par ses actions, mais il l’est à l’excès par son indolence, son sourire, son silence et toute l’expression de sa physionomie. Vous ne pouvez ni le supporter ni vous plaindre de lui. A quoi bon tant d’art? A se rendre odieux et à se faire haïr; ne vaudrait-il pas mieux plaire et se faire aimer?
On doit dire à la louange de l’ancienne noblesse qu’en général l’impertinence était plus rare dans sa classe que dans les autres et que, parmi les nobles, ceux mêmes qui pouvaient être impertinents avec leurs égaux ne l’étaient jamais avec leurs inférieurs.
Oh! le bon temps que celui où, lorsqu’on se rassemblait dans un salon, on ne songeait qu’à plaire et à s’amuser! où l’on avait de la grâce, de la gaieté et toute la frivolité qui rend aimable, et qui repose le soir du poids de la journée et de la fatigue des affaires! Aujourd’hui l’on n’est ni plus solide dans ses goûts, ni plus fidèle dans ses attachements, ni plus prudent dans sa conduite; mais on se croit profond parce qu’on est lourd, et raisonnable parce qu’on est grave; et, lorsqu’on est constamment ennuyeux, comme on s’estime! comme on se trouve sage!... Quel est ce salon assiégé où l’on entre en foule, en tumulte; où tout le monde entassé, pressé, se tient debout; où les femmes ne peuvent trouver un siège?... On vante l’esprit de la maîtresse de la maison; mais à quoi lui sert-il? Elle ne peut ni parler, ni entendre; il est impossible de s’approcher d’elle. Un mannequin placé dans un fauteuil ferait aussi bien qu’elle les honneurs d’une telle soirée. Elle est condamnée à rester là jusqu’à trois heures du matin, et elle ira se coucher sans avoir pu apercevoir la moitié des gens qu’elle a reçus... C’est là une assemblée à l’anglaise! Il faut convenir que les soirées à la française passées jadis au Palais-Royal, au Palais-Bourbon, au Temple, chez madame de Montesson, chez madame la maréchale de Luxembourg, chez madame la princesse de Beauvau, chez madame de Boufflers, madame de Puisieux, etc., valaient mieux que cela.
Mais nous retrouverons sans doute les grâces françaises dans les sociétés particulières: point du tout, vous n’entendrez là que des dissertations, des déclamations et des disputes...
Il n’y a rien de si effrayant que de voir les Français dépourvus de politesse, de galanterie et d’agréments. Quand ils sont sans grâce et sans gaieté, c’est une chose tellement contre nature, qu’il semble que l’on pourrait déclarer que la patrie est en danger.
Je fis hommage à mademoiselle d’Orléans d’un beau présent qu’on venait de me faire, et dont voici l’histoire. Un grand seigneur de Turin, voulant, avant la Restauration, faire une chose agréable à l’empereur Napoléon, imagina d’envoyer au jeune prince qu’on appelait alors roi de Rome, une crèche en bois sculpté faite par un artiste de Turin, qui excelle dans ce genre de sculpture; toutes les figures, un peu plus grandes que la longueur de la main, sont parfaites par le dessin, les draperies, les attitudes et l’expression; on y voit l’enfant Jésus, la Vierge, dont le visage évangélique est admirable, saint Joseph, les trois Mages, le petit saint Jean, un ange, et jusqu’aux animaux qui étaient dans l’étable.
Madame de Montesquiou, gouvernante alors du jeune prince, représenta qu’il était trop enfant pour lui donner une telle chose, et, comme elle montra un grand désir de la posséder, l’impératrice Marie-Louise lui en fit présent; elle l’avait toujours soigneusement conservée, et enfin Anatole de Montesquiou l’obtint d’elle pour me la donner; et trois ou quatre jours après, je la portai à mademoiselle d’Orléans, qui la reçut avec un très grand plaisir.
Mes travaux furent alors suspendus par l’état toujours plus fâcheux de M. de Valence; néanmoins, j’avais presque fini le plan de mon nouveau roman, _les Athées conséquents_; j’y voulais peindre le modèle accompli d’une piété parfaite, et les consolations qu’on peut recevoir de ce sentiment sublime dans les souffrances les plus aiguës de l’âme; j’y voulais peindre encore les différentes sortes d’irréligion et d’impiété.
Je revoyais alors mes _Heures à l’usage des gens du monde et des jeunes personnes_, qui ont eu tant de succès dans les pays étrangers, et qui n’avaient jamais été imprimées en France. Dans cette nouvelle édition je ne leur donnai point ce titre; elles furent revêtues de l’approbation de monseigneur l’archevêque de Paris.
Je fis dans la même année les _Heures pour les prisonniers et pour les domestiques_, et je les donnai en pur don à un libraire.
Malgré mon goût pour la retraite, il y eut cette année surtout un empressement si singulier de me voir, tant de personnes me firent demander à venir chez moi, qu’il me fut impossible de les refuser toutes.
Le prince Paul de Wurtemberg, frère du roi régnant, me fit demander aussi à venir me voir; on dit que jamais prince n’a eu plus d’esprit que lui; c’est une chose assez rare, depuis le grand Condé, pour ne pas dédaigner d’en juger.
M. Rothschild, un juif immensément riche, donna un grand bal le dernier jour du carnaval; il y eut foule si prodigieuse, qu’il fut impossible de danser, mais d’ailleurs la magnificence était extrême; ce qui a fait dire à l’un des convives de la fête que M. de Rothschild avait enterré la synagogue avec honneur.
Tous les bals de cette année furent presque aussi nombreux; on y allait pour s’y montrer, pour y étouffer, sans y trouver assez de place pour y danser: tout est tellement en décadence, qu’on ne sait même plus s’amuser.
Au bal de madame d’Osmont on avait invité une telle multitude de personnes qu’on reconnut, en y réfléchissant, qu’il était impossible qu’elles entrassent toutes dans la maison; on fut obligé d’en contremander un grand nombre, ce qui a été fait par des billets imprimés dans lesquels on priait de ne pas venir; c’est une chose qui, je crois, n’a jamais eu d’exemple.
Madame la duchesse d’Orléans douairière était, depuis quelque temps, dans un état qui donnait tout à craindre pour ses jours; ses enfants allèrent s’établir à Ivry, dans le village dont cette princesse occupait la principale maison. Madame la duchesse d’Orléans ne leur proposa point d’appartement chez elle; ils furent horriblement mal logés dans le village, où ils ne purent trouver que trois vilaines petites chambres.
Madame la duchesse d’Orléans mourait de plusieurs maux devenus incurables: un cancer, une paralysie et l’hydropisie. Il est impossible de mourir avec plus de courage, de douceur et de piété. On disait que son cancer était venu de la maladresse d’un valet de chambre qui, en voulant prendre sur une tablette deux in-folio, en laissa tomber un sur le sein de la princesse; on ajoutait que, dans la crainte d’affliger mortellement ce valet de chambre, et dans l’espoir que cet accident n’aurait point de suites, elle ne voulut ni se plaindre, ni appeler le secours de l’art, et qu’elle laissa enraciner le mal jusqu’au moment où il devint insupportable et sans ressource. Les gens du monde, en général, ne croient point à cet excès de bonté qui leur paraît hors de toute vraisemblance; pour moi, par la connaissance que j’avais du caractère de la princesse, je fus très disposée à ajouter foi pleine et entière. Voici un fait dont je fus témoin, lorsque j’étais encore au Palais-Royal. Un jour, la princesse, étant à sa toilette, se frottait le dedans de l’oreille avec la tête d’une de ces longues épingles que les femmes employaient jadis dans leur coiffure; dans ce moment, l’une de ses femmes de chambre passa derrière elle, et lui donna maladroitement un coup violent au bras, qui fit tellement enfoncer l’épingle dans l’oreille, qu’elle en perça le tympan; la douleur fut excessive; cependant la princesse ne fit pas une plainte, dans la seule crainte de faire de la peine à la femme de chambre qui l’avait involontairement blessée. On ne sut cet accident que plusieurs jours après, parce que la princesse, ne pouvant plus supporter les douleurs les plus aiguës, fit venir un chirurgien qui trouva l’oreille dans un état affreux; elle en fut malade plus de dix ou douze jours.
Madame la duchesse d’Orléans douairière termina sa carrière un samedi; M. le duc d’Orléans, S. A. R. et mademoiselle d’Orléans la veillèrent durant les trois derniers jours de sa vie; ils ne la quittèrent pas un seul instant: elle les traita avec tendresse, elle leur donna solennellement sa bénédiction; quelques jours avant sa mort, elle refit son testament, qui est touchant, et par conséquent équitable et chrétien.
M. le duc d’Orléans et mademoiselle d’Orléans furent sensiblement affligés; j’allai à Neuilly. Je fus bien affectée du changement extrême de leurs figures; on voyait sur leurs visages combien ils avaient souffert. M. le duc de Chartres avait la rougeole, mais de l’espèce la plus bénigne. Cet aimable enfant est si sensible qu’il fut aussi touché que frappé vivement lorsqu’il reçut la bénédiction de sa grand’mère; tout se passa de la manière qui pouvait honorer le mieux la mémoire de la princesse. Le corps resta à Ivry dans une chapelle ardente; il fut gardé par les dames d’honneur de S. A. R., de mademoiselle d’Orléans et de madame la duchesse de Bourbon.
Monsieur et monseigneur le duc d’Angoulême annoncèrent qu’ils iraient à Ivry jeter de l’eau bénite sur le cercueil. Après la mort de la princesse, le roi reçut M. le duc d’Orléans; il le traita avec une bonté particulière. Le corps de madame la duchesse d’Orléans fut porté à Dreux, dans la sépulture de M. le duc de Penthièvre, son père. M. le duc d’Orléans accompagna le convoi.
En rentrant en France, la première pensée de S. A. S. madame la duchesse d’Orléans a été de remplir les devoirs sacrés de la nature et de la piété. Elle racheta, pour rétablir la sépulture de son père, ce qui avait été vendu de la collégiale de Dreux; les travaux commencèrent aussitôt; ils furent interrompus par les événements de 1815; mais on les reprit ensuite avec activité. Le chemin qui conduisait jadis à l’église n’existait plus; la montagne abandonnée était devenue impraticable. On traça une nouvelle route parfaitement belle et facile; on aplanit le sol sur lequel est posée la magnifique église que la piété filiale fait élever, et qui doit renfermer le tombeau de M. le duc de Penthièvre.
L’église, qui ne doit être qu’une chapelle funéraire, est digne, par sa beauté, de la main qui l’a fait élever et qui en a posé la première pierre; elle a cent pieds de long sur soixante de large, et son architecture réunit l’élégance à la majesté sévère qui convient à ce genre d’édifice.
Le général Gérard, mari de ma petite-fille Rosamonde, avait acheté de M. de Valence la terre de Sillery pour la somme de 300.000 francs, sous la condition que si M. Gérard la revendait plus cher, il partagerait avec lui la moitié du profit. A la mort de M. le marquis de Puisieux, cette terre passa, par substitution, à mon beau-frère, le marquis de Genlis, qui, au bout de cinq ans, la vendit dix-huit cent mille francs à M. Randon, financier. Madame la maréchale d’Estrées, fille unique de M. de Puisieux, en fit le retrait, et dans son testament, ayant institué le comte de Genlis son légataire universel, cette terre nous appartint, et M. de Genlis assura mon douaire de la manière la plus solide sur cette belle possession; il y fit des embellissements admirables, entre autres, dans les jardins; je crois avoir dit déjà que, profitant des belles eaux qui environnaient le château, et à travers lesquelles passait une jolie rivière, il fit autant d’îles que j’avais d’enfants et d’élèves, et auxquelles il donna leurs noms; toutes ces îles charmantes, remplies de beaux arbustes et de fleurs, aboutissaient par des ponts élégants à une grande île magnifique qui portait mon nom: et l’on y trouvait un superbe pavillon dans lequel était mon buste en marbre sur un piédestal; M. de Genlis avait fait graver des vers de sa composition que je ne crois pas avoir cités, les voici:
Toi qui fais ma félicité, Mon cœur, pour toi toujours le même, Veut que les traits de ce qu’il aime, Passent à l’immortalité.
Ma fille, à laquelle passa cette terre, céda généreusement tous les droits qu’elle y avait à M. de Valence. Quand j’y retournai en revenant des pays étrangers, quel serrement de cœur j’éprouvai en voyant un vilain marais à la place des belles îles détruites, et la majestueuse galerie du château et la superbe chapelle abattues!
Il y a longtemps que j’ai fait une singulière remarque. Je savais, avant la révolution, tous les cris des marchands des rues de Paris; on pouvait les noter, car ils sont tous des espèces de chants; j’avais observé que ces chants étaient extrêmement gais, et que, par une conséquence naturelle, ils étaient presque tous en ton majeur. Depuis la révolution, en rentrant en France, je reconnus avec surprise que ces cris que, depuis mon enfance, je n’avais jamais vu changer, n’étaient plus du tout les mêmes, et que de plus ils étaient à peine intelligibles, excessivement tristes et lugubres, et presque tous en ton mineur... Après y avoir réfléchi, voici comment j’explique cette singularité; ce changement a dû s’opérer durant les années effroyables du règne de la terreur. Qu’on se figure s’il est possible qu’une marchande de pain d’épices, à côté d’une charrette remplie d’infortunés allant à l’échafaud, ait pu crier gaiement: V’là le plaisir, mesdames!... et que tous les autres marchands, au milieu de ces horribles spectacles, aient pu conserver leur accent joyeux. Peu à peu cet accent s’est altéré; il est devenu sombre, confus, et il est resté lamentable. Cette observation est à la louange du peuple, car elle prouve mieux qu’aucun autre fait combien il était ému, troublé et sensible à la pitié.
Je n’allai point cette année à la campagne, malgré les pressantes invitations de M. de Saulty, dont le beau château me plaît tant, et dont j’aime si sincèrement la respectable famille. J’aurais eu bien envie aussi d’aller à Bligny, chez Anatole de Montesquiou, et chez ma petite-fille Rosamonde; mais je ne pouvais songer à faire des courses d’amusement, dans l’état de dépérissement où je voyais M. de Valence. Madame Récamier contribuait beaucoup à me dédommager de mon espèce de captivité; elle venait me voir souvent, et plus je causais avec elle, plus je trouvais d’esprit et d’intérêt dans sa conversation. Si elle n’avait pas été aussi jolie et aussi célèbre par sa figure, elle serait mise au nombre des femmes les plus spirituelles de la société. Il est impossible d’avoir plus de délicatesse dans les sentiments et plus de finesse dans l’esprit; elle me conta un jour qu’elle avait reçu le matin une lettre dont elle était avec raison extrêmement touchée; cette petite histoire mérite d’être rapportée: la voici.
Il y avait environ onze ans que madame Récamier, étant à sa fenêtre sur la rue, vit passer une femme qui jouait de la vielle, et qui ordonnait à une petite fille de cinq ans et demi de danser sous la fenêtre de madame Récamier. La petite fille obéit, mais d’un air honteux et en pleurant, ce qui attendrit tellement madame Récamier, qu’elle fit questionner la femme, qui répondit qu’elle n’était pas la mère de cette enfant, orpheline dès le berceau. Madame Récamier donna de l’argent à la femme, qui consentit à lui céder l’enfant, qui avait une petite figure angélique; madame Récamier la mit chez une honnête lingère, où elle apprit sa religion, à lire, écrire, compter et coudre. Quand elle eut douze ans, madame Récamier la mit dans un couvent pour faire sa première communion, où elle resta quelques années; ensuite la jeune personne demanda à y rester. Madame Récamier paya toujours sa pension et n’en entendit plus parler; elle l’oublia. Mais elle venait d’en recevoir une lettre la plus touchante dans laquelle cette jeune personne, qui avait seize ans et demi, la remerciait avec la plus vive sensibilité de l’avoir retirée de la rue, et de lui avoir donné de l’éducation et de bons principes; elle lui disait qu’elle était au comble du bonheur; que son noviciat venait de finir, et qu’elle avait prononcé ses vœux le matin.
Quand on songe à ce que cette enfant aurait été sans madame Récamier, et à ce qu’elle est, on ne saurait trop admirer cette excellente action.
J’étais chargée d’une commission pour M. d’Aligre, pair de France; et comme il s’agissait d’une bonne action, j’étais sûre d’être bien accueillie. Il vint chez moi à ce sujet, et écouta avec intérêt ce qu’on m’avait chargé de lui dire; ensuite il me parla avec détail des établissements de charité qu’il comptait faire, entre autres, un hospice pour les mutilés. Je le priai d’y joindre une salle pour les pauvres enfants rachitiques bossus, ayant trouvé un moyen très simple de les redresser, en leur faisant tirer la corde d’une poulie à laquelle est un seau. J’ai eu cette invention d’après l’observation faite à la campagne qu’aucune servante tirant de l’eau depuis son enfance n’est bossue; j’ai détaillé cette invention dans _les Leçons d’une gouvernante_. M. d’Aligre m’apprit qu’il possédait la terre de Saint-Aubin, qui appartenait jadis à mon père, et dans laquelle j’ai passé mon enfance jusqu’à ma douzième année. Je savais que cette terre avait passé entre les mains de M. de La Tour, intendant d’Aix; mais j’ignorais qu’à sa mort sa fille, qui est aujourd’hui madame d’Aligre, en eût hérité; on a bâti un nouveau château, on a abattu l’ancien, à l’exception d’une seule tour qui faisait partie de mon appartement, et dans laquelle je couchais. La tradition a conservé ce souvenir, et madame d’Aligre n’a pas voulu que cette tour fût abattue; ce qui est d’autant plus aimable pour moi, que je n’ai eu ce détail que par hasard. C’était de cette tour que j’échappais à la vigilance de mademoiselle de Mars pour aller donner des leçons d’histoire de France aux petits polissons qui ont formé ma première école, et qui m’écoutaient au pied du mur, sur le bord d’un étang, tandis que je les haranguais du haut d’une terrasse. Je parlai beaucoup de Saint-Aubin à M. d’Aligre; il m’assura qu’il y avait encore des vieillards qui se souvenaient de m’avoir vue; j’espérais que parmi ces vieillards il se trouverait quelques-uns de mes disciples; je crains bien qu’ils n’aient oublié mes leçons et les vers des tragédies de mademoiselle Barbier qu’ils déclamaient en patois bourguignon. Quant à moi, soixante-quatre ans écoulés depuis cette époque ne m’avaient rien fait oublier de ce qui regarde Saint-Aubin et Bourbon-Lancy. J’étonnai bien M. d’Aligre par ma mémoire à cet égard; il me conjura d’aller dans le cours de l’automne prochain lui faire une visite à Saint-Aubin. Rien au monde ne m’eût été plus agréable; mais les joies de la terre sont finies pour moi, et je suis bien persuadée que je n’aurai jamais celle-là. O que de sensations j’éprouverais, que de pensées à la fois douces et mélancoliques j’aurais en me retrouvant dans ces lieux chéris où s’écoula mon heureuse enfance! Alors l’avenir était tout entier à moi! J’étais loin de prévoir combien il serait orageux! Que de regrets et de repentirs se mêleraient aux touchants souvenirs de ce temps de paix, d’innocence, d’espérance et de bonheur! Combien de fois je répéterai que nous faisons nous-mêmes notre destinée, et que si la mienne n’a pas été plus heureuse, c’est que je l’ai gâtée par mon imprudence et par mes fautes. Ces idées sont tristes, mais elles donnent du courage; qui oserait se plaindre des peines qu’on a méritées? Au reste, malgré ces pénibles retours sur moi-même, je trouverais un charme infini à revoir Saint-Aubin. Mais cette idée s’anéantit auprès de celle du voyage de la Terre-Sainte; car j’avais le projet formel d’en faire le pèlerinage sous quelques mois; c’était là que tous mes vœux me transportaient. Je jouais presque tous les jours de la harpe, et un soir j’en jouais avec délices; je commençai la composition (paroles et musique) du morceau que je voulais jouer dans la maison de David, si Dieu me faisait la grâce d’aller à Jérusalem.
Il y avait plus de douze ans que je n’avais essayé de former un son, et je retrouvai une voix très juste et très douce, mais en chantant de la tête, ce que je ne faisais pas jadis; ma grande et belle voix était tout à fait naturelle. Je trouvai tant de charme dans cette double composition, qu’il ne me fut possible de m’arracher de ma harpe qu’à trois heures et demie du matin.