Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis

Part 20

Chapter 203,699 wordsPublic domain

Je reçus, étant toujours chez M. de Valence, deux dames étrangères charmantes; l’une madame la comtesse de Potocki, femme du comte François Potocki, et l’autre une Polonaise, madame la comtesse d’Orlofka. La première est petite-fille du prince de Ligne; ce titre seul avait de l’intérêt pour moi; d’ailleurs elle est très spirituelle, et elle a, ainsi que madame Orlofka, un naturel charmant; il faut convenir que le naturel n’est très aimable que lorsqu’on y joint beaucoup d’esprit et la délicatesse qui l’empêche de dégénérer en niaiserie ou en grossièreté. M. Potocki est l’un des étrangers les plus instruits que j’aie connus, et sans aucune pédanterie; je passai des heures fort agréables avec ces trois personnes. Je vis aussi deux Anglaises, qui m’arrivèrent sans aucune espèce de recommandation, et que je reçus uniquement sur leur bonne mine; elles sont sœurs et s’appellent Clorinde et Georgina Byrne; elles me parlèrent beaucoup de mes deux amies de Langolen, Éléonore Buttler et miss Ponsonby, qui sont toujours sur le sommet de leur montagne; elles étaient menacées d’un grand malheur: miss Ponsonby est hydropique; ainsi l’une des deux survivra à l’autre. Ces héroïnes de l’amitié, vivant depuis trente ans dans cette solitude, n’en ont pas découché une seule fois.

J’appris avec plaisir qu’elles ne m’avaient point oubliée; elles avaient toujours dans leur salon un petit portrait en miniature de mademoiselle d’Orléans, que je leur donnai, et mon profil en miniature aussi, dont ma nièce Henriette leur fit le sacrifice, et elles montrèrent à ces dames tous mes ouvrages magnifiquement reliés dans leur bibliothèque.

Anatole de Montesquiou me fit un présent charmant: c’était un tapis pour mettre devant un lit; ce tapis éblouissant est un paon tout entier empaillé à plat, il a son cou, ses ailes, sa belle queue; cela est superbe et d’un agrément infini. Comme il y a près d’un demi-siècle que j’ai renoncé à l’élégance, ce beau tapis serait fort déplacé dans ma chambre; j’ai écrit à mademoiselle d’Orléans pour le lui offrir, en lui mandant que cette offre était une préférence et non un sacrifice; car, en effet, si elle n’en eût pas voulu, je l’aurais sûrement donné à un autre; mais cet hommage ne pouvait être mieux adressé qu’à mademoiselle d’Orléans, qui a toujours été d’une modestie, d’une simplicité remarquables, en possédant les avantages en tout genre qui pourraient donner de l’amour-propre; j’aimais à penser qu’elle foulerait aux pieds chaque jour le symbole et l’attribut de l’orgueil.

Je n’avais compté faire chez M. de Valence qu’un petit séjour de trois semaines, dans la seule intention d’être utile à mon petit-fils, en amenant M. de Valence à une conciliation; cette affaire traînant en longueur, je restai beaucoup plus longtemps chez lui; d’ailleurs M. de Valence avait pris pour moi ce sentiment passionné que les personnes sérieusement malades ont toujours eu pour moi; ce fut ainsi que, dans ma jeunesse, madame la marquise de l’Aubépine, qui ne m’avait jamais montré que de la malveillance, devenue très malade, me fit écrire par son beau-père une lettre pathétique pour me conjurer d’aller la voir, afin, disait-elle, de lui donner la consolation de m’exprimer, avant de mourir, tous ses sentiments; confondue de cette bizarrerie, je crus cependant devoir céder à cette fantaisie de malade, parce qu’elle était dans un état fort dangereux; elle me reçut avec des transports inouïs, et me soutint qu’elle m’avait toujours aimée de préférence à tout; comme je ne voulais pas la contrarier, j’eus l’air de la croire, et pendant deux mois je lui prodiguai les plus tendres soins; elle recouvra la santé, retourna dans le grand monde, et m’oublia tellement qu’elle ne se fit même pas écrire chez moi. Depuis, dans l’émigration, madame Cohen, très malade d’une hydropisie incurable, prit pour moi la même affection, et m’offrit, comme je l’ai dit, un superbe écrin de pierreries pour m’engager à rester à Berlin. Je pourrais citer encore d’autres exemples de mon ascendant sur des malades, mais je ne parlerai plus que de M. de Valence; il me répétait sans cesse que, si je l’abandonnais, il mourrait; Bourdois, son médecin, me disait qu’il était dans un état dangereux, et je restai; cependant, pour ne point lui être à charge, j’avais renvoyé ma femme de chambre; je n’étais servie que par les personnes de sa maison, mais qui toutes étaient à mes ordres avec un zèle qui ne s’est jamais ralenti, car M. de Valence leur avait déclaré que celui qui me donnerait le moindre sujet de mécontentement serait renvoyé sur-le-champ; je n’en ai point fait renvoyer et, tout au contraire, il en a conservé plusieurs à mon instante prière; j’avais une demoiselle de compagnie, et je l’envoyais tous les jours prendre ses repas à une table d’hôte dans une maison attenant à la nôtre, et tenue par des personnes très distinguées, mais ruinées par la révolution. Quant à ma nourriture, sa partie la plus chère est dans mes déjeuners, et je me les fournissais moi-même. M. de Valence, pendant trois mois, fut assez malade pour se condamner lui-même à la diète la plus austère, et à ne plus se mettre à table; alors, ne voulant pas que l’on fît une petite cuisine à part pour moi, j’allai avec ma demoiselle de compagnie dîner à la table d’hôte chez nos voisines; j’y trouvai très bonne compagnie, une conversation fort agréable, et un beau jardin dont nous avions la jouissance, avant et après le dîner; je n’ai jamais vu de table d’hôte si bien servie et d’aussi bon air en Allemagne, et dont les maîtresses de la maison fissent les honneurs avec tant de noblesse et d’agrément; cet établissement dure toujours; il mérite bien d’être recommandé aux étrangers.

J’avais choisi un logement chez M. de Valence; une vue admirable, un beau balcon, une très grande chambre me tentèrent; mais cette chambre était au cinquième étage, ce qui désolait ceux qui venaient me voir; car pour moi, je préfère toujours, à cause du grand air, les étages élevés, que je monte encore sans être essoufflée. Le pauvre M. de Montyon vint me voir dans cet appartement; il avait quatre-vingt-huit ans et il était asthmatique; il était dans un si terrible état en entrant dans ma chambre, que je crus qu’il allait y expirer; cette visite, qui me fit tant de peur, me dégoûta entièrement de ce logement; je descendis à l’entresol; c’était un joli appartement composé de plusieurs pièces fort bien arrangées, mais les plafonds en étaient si bas qu’on y respirait à peine; d’ailleurs la chambre à coucher était posée sur la voûte et j’avais au chevet de mon lit une pompe qui me réveillait à la pointe du jour; les secousses données par cette pompe et celles des voitures qui passaient sous la voûte m’attaquèrent cruellement les nerfs et me firent perdre entièrement le sommeil. Je passais une grande partie de mes journées dans la chambre de M. de Valence. J’y étouffais et ma santé dépérissait visiblement; portes et fenêtres en étaient hermétiquement fermées; la santé de M. de Valence se rétablit pour quelque temps, grâce à l’habileté de M. Bourdois et à ma surveillance sur son régime; il se remit à table; bientôt il sortit pour aller passer ses soirées chez Robert, où l’on faisait très bonne chère, et où l’on jouait très gros jeu; ce qui ne tarda pas à lui faire grand mal.

Je fis faire mon portrait à l’huile et en grand par madame Chéradame, qui a un fort beau talent; je suis représentée jusqu’aux genoux, écrivant pendant la nuit, ayant à côté de moi une lumière prête à s’éteindre et m’arrêtant, en voyant naître le jour; cette idée est de Paméla; je fis mettre sur la table, à côté de la lumière, un vase de fleurs, et enfin un seul livre, sur le revers duquel ce mot est écrit: Évangile; parce qu’en effet la morale de tous mes ouvrages a toujours eu pour base les préceptes sacrés de ce livre divin. Il y a derrière moi une harpe dans l’ombre. J’avais beaucoup de répugnance à me faire peindre à mon âge, mais M. de Valence désirait mon portrait, et je le fis faire pour lui, avec d’autant plus de plaisir, que je voulais, avant de quitter sa maison, lui offrir quelque chose qui lui fût agréable, et je joignis à ce don une très belle miniature que j’avais encore, et dont il avait envie.

M. de Valence, quoique toujours malade, se rendait régulièrement à la Chambre des pairs pour le procès de Louvel; j’étais cruellement impatientée lorsque j’entendais un grand nombre de personnes qui avaient, comme tout le monde, la plus grande horreur du crime de ce scélérat, admirer néanmoins ses réponses et son impassibilité; cette manie de s’extasier sur l’entier abrutissement des monstres est devenue très commune; pour moi, je trouve fort simple qu’un athée du peuple, ennuyé du travail, de la misère et de son existence, incapable d’ailleurs de sentiment humain, voie sa fin avec indifférence, et soit même satisfait de rentrer, comme il le croit, dans le néant. D’ailleurs, cet infâme assassin trouve une sorte de plaisir dans l’étonnement qu’il cause; il y a beaucoup de fanfaronnade dans son imbécile indifférence; l’idée de surprendre tout ce qui l’entoure lui donne au plus haut degré le stoïcisme de l’athéisme et de la stupidité.

Malgré l’ordonnance qui défendait les attroupements, il y en eut encore plusieurs, non du peuple, mais de presque tous les étudiants et les écoliers de Paris: le mépris de l’autorité royale me parut d’un bien mauvais augure. Au milieu de tout cela, ma santé se dérangeait beaucoup, mais je n’en travaillais pas moins; et j’eus une peine très vive, celle de voir madame de Choiseul partir pour trois mois. Je craignais qu’elle ne prolongeât davantage son séjour en Franche-Comté, malheureusement je ne me trompais pas.

Louvel fut condamné à mort: il se laissa défendre sans interrompre ses défenseurs. Il avait quelque espérance confuse qu’on pourrait lui faire grâce; on s’extasiait toujours sur sa fermeté, on tâchait d’embellir ses réponses; on aurait voulu pouvoir lui prêter des réponses romaines, tout cela sans mauvaise intention, mais par l’effet du goût naturel qu’on a depuis longtemps pour l’extraordinaire. Pour moi, je n’ai jamais vu dans cet assassin que le dernier degré d’une brutale insouciance mêlée à beaucoup de fanfaronnade. Après avoir appris son jugement, il demanda des draps fins, car il voulait passer une dernière bonne nuit et bien dormir. Je suis encore très persuadée qu’il espérait qu’une émeute le sauverait dans le chemin qu’il devait parcourir pour aller au supplice, et que, lorsqu’il fut sur l’échafaud, si on l’eût questionné encore dans ce moment, il aurait eu un langage bien différent. Je fus surprise qu’on eût omis de lui demander, dans l’interrogatoire, s’il ne s’était pas fait recevoir dans quelques sociétés particulières, d’autant plus qu’il avait voyagé en Allemagne; et l’on sait qu’il y a dans ce pays des sociétés ténébreuses desquelles sont sortis plusieurs assassins, entre autres Sand.

Louvel fut exécuté à six heures du soir. Malgré toutes ses rodomontades, il était d’une excessive pâleur et dans un grand abattement; il y avait une foule immense pour le voir passer: tout le monde le regardait avec horreur. Arrivé au pied de l’échafaud, il était près de s’évanouir; il fallut que deux personnes l’aidassent à y monter. Le soir, tout était parfaitement tranquille dans Paris.

Après l’assassinat de monseigneur le duc de Berry vint une loi sur les élections, et ensuite une nouvelle conspiration contre toute la famille royale, qui produisit un grand procès qui occupa tout le monde exclusivement; tout cela joint à la révolution d’Espagne, à celle de Naples, à celle qui semblait menacer tous les royaumes, acheva bien naturellement d’éteindre tout goût pour la littérature. Toutes mes entreprises de cette époque s’en ressentirent et je ne m’en étonnai pas.

J’allais toujours chez madame de Montcalm, aussi souvent que me le permettaient mes nombreuses occupations. Je lui portai un jour pour l’amuser un gros volume de plantes peintes par moi que je venais d’achever. Ce manuscrit très précieux m’a coûté trente ans de recherches; c’est un gros livre in-4º, contenant toutes les plantes coloriées dont il est parlé dans la _Bible_ et dans les vies des saints, que j’appelle: 1º _l’Herbier sacré_; 2º _l’Herbier de la reconnaissance et de l’amitié_, contenant les plantes qui portent les noms de personnages fameux; 3º _l’Herbier héraldique_, contenant toutes les armoiries de la noblesse française qui offrent une ou plusieurs plantes; et 4º _l’Herbier d’or_, toutes les plantes d’or dont il est parlé dans la fable et dans l’histoire. Je n’ai rien répété dans ce livre de ce que j’ai dit dans ma _Botanique historique et littéraire_, qui est imprimée: le travail de mon livre est tout autre chose: j’en ai dessiné et peint toute seule, sans aucune espèce d’aide, toutes les plantes, et en outre j’ai orné le texte d’une infinité de vignettes et de culs-de-lampe. J’oublie de dire qu’à _l’Herbier héraldique_ je mis sur le revers des pages un grand nombre de devises anciennes tirées du règne végétal, et les ordres anciens qui en sont tirés aussi. Je crois que ce livre, pour toute grande bibliothèque, valait bien au moins 15,000 fr.; tous ceux qui l’ont vu, et même des artistes, en furent charmés. M. le duc de Richelieu, qui le vit chez madame de Montcalm, en parut enchanté; il se chargea d’en parler au roi pour sa bibliothèque particulière; j’en demandai seulement 8,000 francs. J’aimais infiniment mieux qu’il restât entre les mains du roi de France, que de l’envoyer dans les pays étrangers (ce qui m’eût été si facile) pour une somme beaucoup plus forte. Je n’avais pas reçu la moindre marque de protection et de bienveillance de la cour; cependant l’auteur de _Mademoiselle de Clermont_, d’_un Trait de la vie de Henri IV_, de _la Vie de Henri IV_, de trois romans historiques traduits dans toutes les langues, et dans lesquels, sous l’empire de Napoléon, je me suis plu à faire valoir, avec toute la portion de talent que le ciel m’a donnée, la race des Bourbons, l’auteur de plus de trente-cinq volumes sur l’éducation consacrés par près de quarante ans de succès, l’auteur qui a combattu pour la cause de la religion, et enfin l’éditeur des _Mémoires de Dangeau_ et des nouvelles réimpressions épurées que je donnais alors au public, ce faible champion de la bonne cause, mais si courageux et si persévérant jusque dans la débilité de l’âge, et ayant élevé avec tant de succès trois princes et une princesse du sang, cet auteur, dis-je, méritait aussi bien une marque de protection du gouvernement que tant d’autres qui en ont obtenu si facilement. Le roi a daigné accepter cet hommage; je sais qu’il a lu ce volume avec plaisir (et son suffrage est si précieux!), qu’il a gardé ce manuscrit plusieurs jours sur sa table, et qu’ensuite il l’a fait mettre dans sa bibliothèque particulière dans laquelle on ne peut entrer que par billet, et dont M. Valery, homme de lettres distingué, est le conservateur.

J’allais toujours faire ma cour à S. A. S. mademoiselle d’Orléans, qui est toujours aussi bonne et aussi tendre pour moi; je vis là le petit prince de Joinville, qui n’avait que deux ans, et qui parlait aussi distinctement et aussi bien qu’un enfant de six ou sept; il était d’ailleurs aussi obligeant qu’intelligent et beau; en tout, la famille de M. le duc d’Orléans est véritablement la plus intéressante que je connaisse; elle est charmante par les figures, les qualités naturelles, et l’éducation, et enfin par l’attachement mutuel des parents et des enfants. Je m’applaudis d’avoir proposé à M. le duc d’Orléans madame Mallet pour institutrice des jeunes princesses ses filles. Madame Mallet, par ses vertus et ses talents, est bien digne d’être dirigée par une princesse d’un aussi rare mérite que S. A. R. madame la duchesse d’Orléans; elle a tout ce qu’il faut pour bien concevoir les ordres qu’elle en reçoit, et pour les exécuter avec une parfaite exactitude. C’est mademoiselle d’Orléans qui, seule, enseigne à jouer de la harpe à l’aînée de ses nièces, la princesse Louise; mademoiselle d’Orléans crut devoir à sa vieille maîtresse de harpe de lui faire entendre sa jeune écolière, et elle me fit assister à une des leçons, dont je fus charmée.

Mademoiselle d’Orléans me fit l’honneur de m’écrire une charmante lettre en m’envoyant une très jolie pendule, qu’elle appelle une suppléante à ma vieille montre.

Madame la maréchale Moreau me donna un superbe bénitier de cristal, orné de dorures et d’améthystes, etc. Chez M. de Valence, je fus obligée de renvoyer une femme de chambre incorrigible. Je fus servie à bâtons rompus par les gens de la maison qui, ayant beaucoup d’autres choses à faire, m’oubliaient sans cesse; un soir on m’enferma, sans le vouloir, à la nuit, sans lumière, et pendant trois heures un quart. Je sonnai inutilement quatre fois; je pris mon parti sans aucune impatience: je composai dans ma tête, je priai Dieu, je méditai, et je ne m’ennuyai point; je fus délivrée de ma captivité par une visite. Je ne contai point cet incident à M. de Valence, afin de ne pas faire gronder ses gens, mais il en fut instruit quelques jours après, et rien de semblable ne s’est renouvelé depuis. Au contraire, j’étais servie par tous ses domestiques avec un zèle qui ne s’est jamais démenti jusqu’à mon départ; il est vrai que je sus le reconnaître de manière à le redoubler encore, s’il eût été possible; malheureusement M. de Valence, si facile à vivre dans la société, était un maître impérieux et violent; il changeait très souvent de domestiques; ce qui était fort cher pour moi par les pourboires continuels qu’il fallait sans cesse renouveler; aussi quand j’employais tous mes soins à l’adoucir pour ses domestiques, il y avait un peu d’intérêt personnel dans ce bon caractère.

Je dînai chez M. de Valence avec madame la princesse de Wagram, que je trouvai fort aimable, et qui fut pour moi d’une extrême affabilité; elle me fit l’honneur de venir chez moi. Je suis toujours reconnaissante de ces marques honorables de bienveillance; mais, à l’âge où je suis, je ressemble à ces voyageurs qui trouvent que ce n’est pas la peine de cultiver les bontés qu’on leur témoigne dans des lieux qu’ils vont quitter et qu’ils ne reverront jamais.

Le jour où j’eus soixante-quinze ans accomplis, en remerciant Dieu qui, en prolongeant ainsi ma carrière, daignait me conserver une parfaite santé, une excellente vue qui s’était jusqu’alors passée de lunettes, l’ouïe que j’avais à vingt ans, de bonnes jambes, la mémoire et toutes mes facultés intellectuelles, je repassai sur tous les événements de ma vie, et je me confirmai dans l’opinion que j’avais depuis si longtemps, c’est qu’à l’exception de la perte de ceux que nous aimons, presque tous nos malheurs et toutes nos peines viennent toujours un peu de notre faute.

On célébra à Saint-Denis l’anniversaire de la mort du malheureux duc de Berry; et, malgré le mauvais temps, il y eut un monde énorme. Les ennemis de la monarchie auront beau faire, il y a dans la masse de la nation un grand fonds d’attachement pour la famille royale. On peut dire qu’il serait difficile de trouver dans une famille particulière plus de vertus et de bons exemples que, depuis la restauration, on en voit dans la famille royale. Madame, duchesse d’Angoulême, Madame, duchesse de Berry, par la pureté de leur vie et par leur conduite, sont des anges; M. le duc d’Orléans est le modèle des époux et des pères; madame la duchesse d’Orléans douairière était généralement admirée; S. A. R. Madame la duchesse d’Orléans et mademoiselle d’Orléans sont révérées et chéries de tout ce qui les approche. Tout le monde rend justice à l’affabilité, aux qualités du cœur et à la bonté parfaite de M. le duc de Bourbon. Madame la duchesse d’Orléans se refusait tout personnellement pour donner aux pauvres, et pour soutenir les établissements de charité qu’elle avait fondés. La perfection de la vertu n’a dans aucun temps été contestée à madame la princesse de Condé. Si l’on était équitable, on bénirait universellement le ciel qui a rétabli dans ses droits une telle famille, et dont les ancêtres ont illustré la France en la rendant la première nation de l’Europe.

Je dois réfuter ici quelques articles d’un ouvrage estimable à beaucoup d’égards, mais qui contient plusieurs choses inexactes et même fausses; cet ouvrage est d’un M. Lemaire, qui n’est pas le latiniste. L’auteur de cette histoire raisonne souvent avec beaucoup de sens; il paraît avoir de la modération et de bons sentiments; on ne sent point en lui le projet de mentir ou d’exagérer; mais il a été très mal informé d’une quantité de faits qu’il conte d’une manière inexacte, et souvent, comme je l’ai dit, tout à fait fausse, ce que je puis affirmer avec vérité comme témoin oculaire; par exemple, le malheureux duc d’Orléans, père de mon élève, est sans cesse calomnié dans cet ouvrage. Voici un des mensonges qu’on y rapporte à son sujet; celui-là suffira pour donner une idée des autres: on y dit que la principale cause de sa haine contre la cour vient du refus que l’on fit de la main de mademoiselle d’Orléans pour monseigneur le duc d’Angoulême. Toute la cour et tout le monde savent que ce mariage fut positivement arrêté peu de temps avant la révolution, que les paroles furent données, les compliments reçus, et que le mariage ne se fit pas sur-le-champ parce que les futurs époux n’avaient pas tout à fait l’âge fixé par les lois; il leur manquait à l’un et à l’autre quelques mois pour atteindre cet âge; mais l’entrevue fut faite, la chose publiée de part et d’autre; et j’ai déjà dit que Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, me fit l’honneur de m’écrire pour me demander d’accorder une place de lectrice auprès de la princesse à une femme qui avait été attachée à son éducation; car la princesse, en se mariant à douze ans, devait rester à Belle-Chasse jusqu’à seize pour y finir son éducation, et l’on m’avait donné la disposition de toutes les places subalternes de la maison. La révolution vint qui rompit tout.

Je crois avoir peint les mœurs du siècle dernier dans _Adèle et Théodore_, dans mes romans, dans presque toutes mes nouvelles, entre autres _Mademoiselle de Clermont_, _Lindane et Valmire_, etc., etc.; dans les _Souvenirs de Félicie_ et dans _les Parvenus_, j’ai peint une partie des mœurs du XIXe siècle. Je promis de continuer dans ces Mémoires, et c’est ce que je fais sans humeur, sans regrets gothiques, mais avec la vérité et la plus parfaite exactitude, et le trait qu’on va lire fera connaître la politesse moderne.