Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis

Part 22

Chapter 223,841 wordsPublic domain

J’ai jadis assez bien observé et assez bien peint le monde et la cour du temps de ma jeunesse et de mon âge mûr. Il y avait alors dans la société des conversations charmantes, un ton parfait en général, de la grâce et des ridicules; car les ridicules sont très remarquables où se trouvent un ton fixe et réputé bon, et un mauvais ton reconnu tel. Mais quand ces deux choses n’existent plus, il n’y a plus de ridicules; on ne peut les apercevoir que par les souvenirs. Comme j’ai conservé toute ma mémoire, je suis aussi frappée de tout ce que je vois, de tout ce que j’entends, que si j’étais dans la société une jeune débutante née avec du goût et l’esprit d’observation; rien ne me rappelle ce que j’ai vu dans mes beaux jours et tout me les fait regretter. On ne cause plus; Labruyère a dit: «Conteur, mauvais caractère.» S’il vivait il trouverait un bien grand nombre de mauvais caractères! Si douze ou quinze personnes sont rassemblées, ceux qui passent pour être aimables et spirituels (lorsqu’on ne parle pas politique) content tour à tour des histoires satiriques et burlesques; les autres applaudissent par des éclats de rire si bruyants, que je frissonne toujours à la fin d’un récit, certaine d’avance que les voûtes du salon vont retentir avec un bruit qui a pour moi quelque chose d’effrayant. Les meilleurs conteurs sont ceux qui joignent à leurs récits la pantomime et une véhémente gesticulation. Quant à la conversation, elle est absolument nulle, on ne sait plus ce que c’est. Une chose encore à laquelle je ne m’accoutumerai jamais, c’est à la manière intrépide dont les hommes entrent et sortent d’un salon, et aux scènes qu’il faut essuyer à leur apparition et à leur départ; ils viennent fondre sur vous pour vous souhaiter le bonjour ou le bonsoir et pour vous dire adieu. J’ai cherché la raison de cette singulière coutume et je crois l’avoir trouvée: beaucoup de gens, depuis la révolution, n’étaient pas accoutumés à venir s’établir jusque dans les salons; lorsqu’ils y ont été admis, ils ont pensé qu’il fallait surtout ne pas avoir l’air embarrassé en y entrant et en s’y établissant; alors ils se sont armés d’un mâle courage, et de là cette impétuosité et cet air d’assurance et de hardiesse, qui est devenu une habitude presque généralement adoptée par tous les gens même qui peuvent, sans étonnement, se trouver en bonne compagnie.

J’ai aussi recherché l’origine des petits tabourets, que les maîtresses de maison mettent sous leurs pieds, et qu’elles font donner aux dames qu’elles considèrent le plus. Jadis les princesses du sang auraient cru manquer de politesse si elles eussent ainsi, dans un cercle, établi leurs pieds sur un de ces tabourets. Cette mode fut introduite sous le Directoire, s’accrédita sous le Consulat et devint universelle sous l’Empire.

Après y avoir profondément réfléchi, je crois qu’on doit attribuer cette mode à celle des chaufferettes, qui élevaient aussi les pieds, et dont faisaient un usage journalier, et de tout temps, les femmes des classes inférieures de la société. Une très grande quantité de dames de ces classes, dont les maris firent fortune, parurent tout à coup dans le grand monde avec d’éclatantes parures de diamants et de magnifiques schalls de cachemire; mais au milieu de cette pompe elles ne purent s’empêcher de regretter les chaufferettes, et pour se consoler de cette privation, elles imaginèrent ingénieusement de substituer aux chaufferettes les petits tabourets. J’ai trouvé de même l’origine de beaucoup d’autres usages nouveaux! mais je n’en fais point ici mention, parce que j’en ai parlé dans mon _Dictionnaire des étiquettes_.

Il y a un caractère que je n’ai jamais peint, mais qui est devenu très commun depuis la révolution; ce sont les gens qui s’érigent en prophètes, et qui prétendent avoir prédit avec détail tous les événements les plus singuliers depuis la révolution; à chaque chose nouvelle ils vous interpellent tout à coup en s’écriant: «Je vous l’avais dit, vous devez vous en souvenir?» On ne s’en souvient jamais; n’importe; ils l’affirment, le soutiennent, et par politesse il faut se taire! J’avoue que je n’ai guère cette urbanité, et que, lorsque l’on me demande ainsi à faux mon témoignage, je le refuse nettement; j’y gagne de ne plus être interrogée sur ce point: on trouve assez d’autres personnes qui ont une mémoire plus complaisante.

On convient bien généralement que la grâce et le bon goût ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient jadis; mais on répète qu’au moins on trouve dans la société plus de naturel, comme s’il y avait de la grâce sans naturel. J’avoue que plusieurs années avant la révolution une grande dégénération se faisait remarquer dans le grand monde.

Tandis que la philosophie moderne corrompait les mœurs et dénouait tous les liens de la société, elle mettait à la mode le langage de la sensibilité, mais dans un langage emphatique, un galimatias ridicule, qu’il fallait avoir l’air de comprendre, et dont personne n’était la dupe; toutes les démonstrations qui ne prouvent rien, tous les discours affichaient la sensibilité la plus exaltée, presque toutes les actions sérieuses décelaient et prouvaient un profond égoïsme. Cette espèce d’affectation en entraîna beaucoup d’autres et donna à la fin de ce siècle un caractère de fausseté qui devint à peu près général. Ceux qui vantaient le plus les charmes de la solitude et de la vie champêtre n’aimaient que le monde et la dissipation. Les courtisans affectèrent de s’ennuyer à Versailles; les dames qui avaient le plus désiré et sollicité des places à la cour se récriaient sans cesse sur l’ennui mortel d’aller faire leurs semaines. On intriguait pour se faire inviter à un bal remarquable, à une grande fête; en même temps on se plaignait amèrement de ne pouvoir se dispenser d’y aller. Si l’on s’amusait dans une nombreuse société, on n’en convenait jamais; les prétentions à la simplicité des goûts, à la solidité du caractère ne permettaient pas un tel aveu. Si, à un petit souper, à une partie particulière, arrangée dans une société intime, on s’ennuyait, on y affectait la plus grande gaieté, et pendant huit jours on ne parlait que de l’agrément de cet insipide souper. Il en était ainsi de tout: on affectait continuellement une ardente admiration pour les choses que l’on ne comprenait point et pour des arts qu’on était hors d’état de juger. On voyait des gens du monde qui ne sentaient pas la mesure des vers s’extasier en parlant de poésies qu’ils n’avaient jamais lues, et des admirateurs enthousiastes de Voltaire et de Rousseau, qui ne savaient ni le français ni l’orthographe, et qui n’auraient pas été capables d’écrire passablement un billet. Des littérateurs d’une complète ignorance en musique écrivaient et publiaient les plus ridicules dissertations sur le mérite musical des productions de Gluck et de Piccini. On se passionnait sans rien sentir, et, sans étude et sans connaissances, on jugeait tout hardiment et en dernier ressort. Cette affectation eut les plus funestes conséquences; elle rendit l’esprit aussi faux que les caractères; on adopta aveuglément toutes les opinions que l’on crut dominantes, et qui pouvaient donner une espèce de réputation, de quelque genre qu’elle fût. Jadis, dans le monde, on se contentait d’obtenir de la considération; il ne fallait, pour cela, qu’une conduite sage et noble; mais quinze ans plus tard, l’insipide estime fut abandonnée à la médiocrité; on voulait de la gloire, ce qui préparait à vouloir des royaumes. On prit un jargon philosophique, c’est-à-dire pédantesque, souvent inintelligible et toujours frondeur. Au milieu des thèses sentimentales soutenues dans la société, on esquissa les droits de l’homme; on vit naître, avec le galimatias, non les nobles idées d’une sage liberté, mais ce qu’on appela depuis les idées libérales. En même temps on se moqua de tout; le scepticisme, sous le nom de persiflage, s’introduisit dans le grand monde. Cette affectation ne fut générale et à son comble que très peu de temps avant la révolution.

Sous le règne de la terreur, l’affectation ne conservait que la déraison et l’emphase, mais d’ailleurs changeant de caractère elle devint atroce. On n’affecta plus que la férocité. Alors, tout fut bouleversé, le langage, les mœurs, la signification des mots, l’expression des sentiments, la louange, le blâme, les vices et les vertus; la crainte, si timide jusqu’alors, quittant son maintien naturel, prit tout à coup un air menaçant; des hommes qui n’étaient pas nés inhumains prêchèrent le meurtre pour échapper à la proscription; la lâcheté cacha son épouvante sous un masque affreux souillé de sang!...

Après le règne de la terreur jusqu’à la Restauration, il n’y eut point dans le grand monde d’affectation marquée. En général une ambition démesurée s’empara de tous les esprits; on ne fut occupé que du soin de trouver les moyens d’obtenir des grades, des emplois lucratifs, de l’argent, des majorats, des royaumes. Les intrigues d’affaires suspendirent celles de l’amour et de la galanterie; le désir de plaire céda au désir d’élever sa fortune; les grâces françaises tombèrent en désuétude: il n’en resta plus qu’une tradition incertaine et dédaignée; l’amitié ne fut plus qu’une association d’intérêts pécuniaires; elle ne demanda ni soins, ni procédés tendres et délicats, mais des services solides et réciproques: elle fut un calcul, un marché.

Nous avons vu une étrange affectation (dans quelques personnes), celle d’afficher avec aigreur, avec emportement, l’attachement le plus légitime, le plus vertueux et le mieux fondé; sentiment devenu général, et qui devrait rétablir la paix et l’union dans la société. Ce zèle affecté, ou sincère, n’est pas selon la science. Je terminerai cet article par un trait d’histoire. Un courtisan d’Alexandre le Grand, dans l’intention d’être cité, se trouvant dans une nombreuse assemblée, y débitait d’un ton d’énergumène beaucoup d’extravagances qu’il croyait très flatteuses pour le monarque. Le sage Callisthène, qui l’écoutait, lui dit: «Si le roi t’entendait, il t’imposerait silence.»

J’étais bien fâchée, depuis longtemps, d’avoir perdu la relation de mon voyage en Auvergne. Mademoiselle d’Orléans venait d’y acquérir une terre; elle y fit un voyage, et j’aurais eu un grand plaisir à lui donner cette relation, qui contient tout ce qu’il y a de plus curieux à voir dans cette province. Comme je lui exprimai ce regret à son retour, elle m’apprit qu’elle avait une copie écrite de sa main de ce petit ouvrage; elle eut la bonté de me le prêter, et je le relus avec beaucoup de curiosité.

Je fis ce voyage au commencement de la révolution, et j’en revins par Lyon; je connus à Clermont de quelle manière s’y prenaient les révolutionnaires pour se faire des partisans parmi le peuple. L’Auvergne était chrétienne et pieuse, et l’on n’attaquait point encore la religion. Cependant on avait établi un club à Clermont, et là, par un règlement particulier, tous les laboureurs y étaient reçus sans scrutin; ce qui est absurde, car un laboureur peut fort bien être un ivrogne et un débauché, et, par conséquent, un mauvais homme. Les assignats qu’on établit dès le commencement de la révolution firent dans toutes les provinces un mauvais effet; mais à Clermont, quand j’y étais, dès qu’un laboureur appartenait à la Société des amis de la constitution des assignats, il en recevait sur-le-champ l’argent sans aucune espèce de retenue. Je suppose que les amis de la constitution en agissaient ainsi dans toutes les autres provinces. Ces moyens secrets étaient plus efficaces que les discours pompeux et les harangues emphatiques.

Voici un bien joli mot de S. A. R. Madame la duchesse de Berry; je le tiens d’une personne qui a l’honneur de l’approcher, et qui le lui a entendu dire:

Un garde forestier, pour se faire valoir et obtenir une récompense, un jour où M. le duc de Bordeaux devait se promener en voiture à Bagatelle, jour où l’on avait annoncé la route qu’il devait prendre, alla trouver madame de Gontaut, gouvernante du jeune prince, pour lui annoncer qu’en faisant sa ronde il avait découvert un assassin dans les broussailles, qu’il avait voulu l’arrêter, que l’assassin lui avait tiré un coup de fusil qui avait seulement blessé son cheval, qu’ensuite il s’était enfui, et que pour courir plus vite il avait jeté son fusil, etc. D’après cette histoire, on voulut détourner madame de Gontaut de mener le jeune prince sur cette route, et malgré toutes les représentations, elle eut le courage et la fermeté de faire toute la promenade annoncée. Quand on en rendit compte à madame la duchesse de Berry, cette princesse approuva la gouvernante en ajoutant: «M. le duc de Bordeaux ne doit jamais reculer, même à un an.»

Cette prétendue conspiration était entièrement de l’invention du garde forestier, qui avoua tout au ministre de la police.

M. le duc d’Orléans voulut bien m’amener M. le duc de Chartres pour me remercier de la dédicace des _Jeux champêtres_. M. le duc de Chartres joint une figure charmante à une raison très prématurée et au maintien le plus intéressant par la douceur et la modestie; il avait alors onze ans, et je me rappellerai toujours qu’à peine âgé de six ans il écrivit, sous ma dictée, près d’une demi-page sans faire une faute d’orthographe et d’une très jolie écriture.

M. le duc d’Orléans me dit, dans cette visite, qu’il avait hérité de la princesse sa mère d’un superbe tableau représentant, de grandeur naturelle et de la tête aux pieds, madame de Maintenon; il m’engageait à l’aller voir. Je répondis seulement que je le connaissais, et je parlai d’autre chose. En effet, je connais ce tableau, puisqu’il m’a appartenu pendant sept ou huit ans. Après avoir donné au public le roman historique de _Madame de La Vallière_, une dame de la société, que je connaissais très peu alors (madame Dubrosseron), se passionna tellement pour cet ouvrage, qu’elle m’envoya en présent un beau portrait de madame de La Vallière, que, suivant mon ancienne coutume de tous les temps, je ne manquai pas de donner aussi. L’année d’ensuite je fis paraître _Madame de Maintenon_, et M. Crawford, qui avait une superbe collection de portraits originaux de personnages célèbres, m’envoya le magnifique portrait de madame de Maintenon; je le gardai plusieurs années, tout le monde l’a vu et admiré dans mon salon. A la restauration, je me suis trouvée tout à coup sans pension, sans possibilité de vendre un ouvrage, parce qu’il n’y avait plus d’argent; toute la littérature était suspendue. Réduite, pour vivre, à emprunter à des usuriers, j’étais fort embarrassée; je proposai à M. Giroux, du Coq-Honoré (qui est à la fois un artiste distingué et l’un des plus honnêtes marchands de Paris), de m’acheter le tableau de madame de Maintenon; M. Giroux me répondit que ce tableau était d’un très grand prix, mais non du genre de ceux dont il faisait l’acquisition; il ajouta que madame la duchesse d’Orléans, la douairière, cherchait partout des portraits de personnes célèbres; qu’en le lui faisant proposer elle l’achèterait sûrement; il me conseilla d’en demander six mille francs, en m’assurant qu’il valait beaucoup plus. J’écrivis un petit billet à M. Folmont, en lui proposant pour madame la duchesse d’Orléans ce tableau, s’il était vrai qu’elle en désirât de ce genre, en citant tout ce que M. Giroux m’avait dit à ce sujet, et ne demandant que quatre mille francs. Sans faire examiner le tableau, on m’envoya sur-le-champ les quatre mille francs, et je donnai aussitôt ce beau portrait: voilà comment il a passé entre les mains de M. le duc d’Orléans, qui ne sait rien de ce détail.

Je fus bouleversée, à cette époque, par la funeste nouvelle de la mort subite de madame la duchesse de Bourbon, qui mourut en une minute dans l’église de Sainte-Geneviève, étant sortie de chez elle en parfaite santé; elle avait été la veille au Palais-Royal, où elle avait montré sa vivacité accoutumée. Elle portera devant Dieu d’immenses charités faites avec autant de soin que de constance. Je me rappelai avec attendrissement ses charmantes bontés pour moi, et j’éprouvai une espèce de remords de les avoir si peu cultivées depuis dix-huit mois. J’eus l’honneur de la rencontrer chez mademoiselle d’Orléans, quinze jours avant sa mort. Elle me fit les plus aimables reproches sans aucune aigreur et avec une grâce inexprimable. Le jour de ce fatal événement, on fit chez elle, rue de Varennes, à l’ancien hôtel de Monaco, la plus belle de toutes les oraisons funèbres. Ses domestiques regrettaient en elle la meilleure de toutes les maîtresses, et les pauvres qu’elle a établis dans son jardin se désolaient de la perte irréparable de leur bienfaitrice. Elle avait fait bâtir dans ce beau jardin deux hospices, l’un pour six vieilles femmes, l’autre pour seize convalescents sortant de l’Hôtel-Dieu; charité aussi ingénieuse que touchante, parce que ces convalescents ne sont jamais assez bien rétablis pour pouvoir reprendre sans danger leurs travaux. Madame la duchesse de Bourbon leur prodiguait tous les soins nécessaires, en les fortifiant par une excellente nourriture, et en les accoutumant doucement, par gradation, à se remettre à un travail qu’ils faisaient à leur profit; elle ne les renvoyait que lorsqu’ils étaient en parfaite santé. Ils emportaient une petite somme d’argent, et ils pouvaient compter sur la protection de la princesse.

Madame la duchesse de Bourbon avait fait creuser dans son jardin un puits pour la commodité de ces hospices, et elle dit un jour qu’on la contrariait à ce sujet, en opposant mille obstacles à la constitution de ce puits, que rien ne la rebuterait, et qu’elle viendrait à bout de le faire (ce qui a été en effet). Mademoiselle Julie Gros, qui avait seize ans, et qui était présente à cet entretien, prit la parole et dit: «Je le crois bien, madame, il y a tant de verres d’eau dans un puits!...» Je ne connais pas de mot plus fin et plus délicat que celui-là.

On ouvrit le testament de madame la duchesse de Bourbon; elle y donne aux pauvres toutes les choses dont elle peut disposer; elle charge mademoiselle d’Orléans de prendre soin de ses deux hospices. Elle ne pouvait confier cette bonne œuvre en de meilleures mains. Une chose bien frappante, c’est qu’elle a signé et fini ce testament le jour même de sa mort; il est daté de ce jour, à dix heures du matin: elle sortit à dix heures et demie pour aller à l’église de Sainte-Geneviève, où elle mourut à une heure après midi.

L’entresol où j’étais logée chez M. de Valence était une véritable caverne, par le manque de jour et d’air; mais il avait de plus l’inconvénient d’un bruit affreux: j’avais deux pompes, une à la tête de mon lit, et l’autre au pied; elles me réveillaient en sursaut dès le point du jour. J’étais encore tourmentée par le bruit de la porte cochère et de la voûte sur laquelle posait ma chambre à coucher; enfin il fallait supporter aussi le vacarme continuel de l’écurie, des chevaux, des voitures, et le frottage du salon et des appartements suspendus sur ma tête. Toutes ces choses troublaient, agitaient cruellement mon sommeil, et me donnaient, la nuit, de grandes crispations de nerfs; cependant ma santé ne paraissait pas en souffrir, j’en étais quitte pour des convulsions nocturnes et des insomnies. Je restais par pitié pour l’état de M. de Valence, que j’aurais mis au désespoir en m’en allant; il s’avançait chaque jour vers la tombe; par une fantaisie de malade, M. de Valence, qui naturellement n’aimait point du tout la musique, me conjura de lui jouer de la harpe tous les jours, seulement deux ou trois heures. Enfin, se sentant très mal, il demanda son confesseur; il se confessa pendant trois grands quarts d’heure, il demanda les sacrements, et il expira pendant l’extrême-onction. Je m’attendais à sa mort, que m’annonça, avec beaucoup de ménagement, le général Gérard. Cette nouvelle me glaça! J’avais neuf ans de plus que lui, et il avait l’air si robuste! L’affliction si vraie de mes petites-filles et de madame de Valence acheva de m’accabler.

Je voulais me mettre dans un couvent, mais, dans tous ceux de Paris, ne trouvant pas un seul logement qui pût me convenir, je pris la résolution d’aller pour quelques mois m’établir à Tivoli, maison de santé si justement célèbre par son jardin, sa riante situation, ses bains si commodes et si bien servis, et pour la politesse et la parfaite honnêteté de ceux qui la gouvernent.

Me disposant, au printemps, à partir pour Mantes, je fis mes adieux à tous mes amis, qui les reçurent avec tendresse, à leur manière: M. de Courchamp, avec sa grâce et son originalité ordinaires, me gronda; M. Valery soupira sans se plaindre; le chevalier d’Harmensen, ne se contraignant point tête-à-tête avec moi, s’attendrit et pleura; madame de Choiseul me demanda mille fois avec vivacité de revenir bientôt; Anatole de Montesquiou m’envoya de jolis vers; quant à ma fille et mes petites-filles, elles allaient elles-mêmes partir pour la campagne et pour longtemps; madame de Celles venait d’obtenir une place auprès de Son Altesse Royale madame la duchesse d’Orléans.

J’arrivai à Mantes dans les premiers jours du printemps de 1824. La route de Paris à Mantes est charmante; j’étais dans une bonne berline avec des chevaux de louage; le voyage seul me fit beaucoup de bien; j’arrivai à Mantes fort leste et en très bonne santé.

Je fus enchantée de la ville de Mantes; la cathédrale gothique est d’une grande beauté, les promenades sont ravissantes; j’ai sous ma fenêtre un joli jardin qui appartient à la maison, et la plus belle vue du monde; il y a dans cette maison une belle et grande salle de bains, et précisément vis-à-vis notre porte cochère un couvent de religieuses où l’on dit la messe tous les jours.

Enfin je dîne ici à l’heure qui me convient; j’y suis exactement le régime qui m’est bon; je vis dans une douce et profonde solitude, et j’y quadruple, par la retraite, les derniers jours de mon existence.

Ce fut sur la fin de mon premier séjour à Mantes, que notre roi Louis XVIII tomba peu à peu dans un état qui ne laissa plus d’espérance pour sa vie; cependant l’habileté des médecins et des chirurgiens qui l’entouraient prolongea son existence d’une manière miraculeuse; à force d’onguents, d’eaux spiritueuses, de quinquina, d’aromates, dont on imbibait son corps chaque jour, on parvenait à ranimer ses forces épuisées et défaillantes; on peut dire que ce prince fut embaumé vivant. Au milieu de ses maux et de sa destruction visible, ce monarque, véritablement très chrétien, conserva une résignation, une présence d’esprit, un courage et une force d’âme véritablement admirables; il vécut pour donner à l’Europe l’exemple de la patience et de la dignité dans le malheur, de la clémence, de la reconnaissance et de l’amitié sur le trône, unies au goût éclairé des arts et de la littérature.

Je lisais dernièrement dans un journal la description du tombeau de Bonaparte à Sainte-Hélène; on a pris les précautions les plus extraordinaires pour que le corps ne pût jamais être enlevé furtivement: on a mis ce corps à une profondeur immense dans la terre; cette dépouille mortelle redoutée encore est barricadée par des barres de fer et de grosses pièces de bois, fortement croisées les unes sur les autres, etc., etc. Cet hommage souterrain vaut bien une pyramide fameuse et une épitaphe chargée des louanges banales et pompeuses que portent si souvent les pierres sépulcrales.

Je fus obligée de faire un voyage à Paris pour mes mémoires, et ce fut avec beaucoup de regret que je m’arrachai de Mantes, dont l’excellent air, la solitude, la tranquillité parfaite et les personnes qui m’entouraient convenaient si bien à mon cœur et à ma santé.