Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis

Part 17

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Un autre trait est l’anecdote sur notre fameux Duport, le premier violoncelle de l’Europe. Appelé en Prusse par le roi, il comptait ne passer à Berlin que cinq ou six mois. Le roi, sachant qu’il se disposait à partir, chargea quelques-uns de ses musiciens de lui donner une espèce de fête et de l’enivrer. Lorsqu’il fut dans cet état, on lui fit signer un engagement par lequel, entrant dans un régiment du roi, il s’y trouvait au nombre des tambours, de sorte qu’il n’aurait pu quitter la Prusse sans s’exposer à la peine de mort comme déserteur. Ce fut ainsi que ce grand artiste se fixa dans le Brandebourg. Il fut d’abord désespéré; mais une forte pension, un excellent mariage le consolèrent. Il habitait Sans-Souci avec sa famille lorsque j’allai visiter cette maison royale.

Pendant mon séjour à Berlin, ma correspondance avec mademoiselle d’Orléans fut rompue. Lui ayant envoyé dans une lettre une petite miniature représentant sur un fond bleu une rose blanche et une rose rouge dans une caisse verte, madame la princesse de Conti dit que c’étaient les trois couleurs, par conséquent un signe révolutionnaire. Mademoiselle d’Orléans eut beau protester que c’étaient les cinq couleurs, puisqu’il y avait du vert et des tiges brunes; madame la princesse de Conti persista dans son idée et lui défendit de m’écrire. Mademoiselle d’Orléans trouva le moyen d’obéir et de me donner de ses nouvelles; elle confia son chagrin à son confesseur et le pria de m’écrire de sa part; ce qui dura plus de dix-huit mois. Je lui envoyais mes lettres qu’il remettait.

A l’époque dont je parle, je reçus une lettre d’une personne qui m’était inconnue, et qui me mandait de ne plus écrire à ce prêtre, parce qu’il venait de mourir. Je le pleurai sincèrement, puisque je n’eus plus de nouvelles de mademoiselle d’Orléans.

On me remit dans ce temps une lettre qui, par un enchaînement particulier de circonstances, traîna prodigieusement en chemin, ce qui arrivait souvent alors. Elle montre si bien toute la bonté de l’âme de mademoiselle d’Orléans, que je la place ici. Elle est sur la mort de son malheureux père, que je lui avais cachée et qu’elle n’apprit que peu de jours après notre séparation.

Voici comment elle s’exprime:

«Fribourg, 10 octobre 1794.

«Oh!... amie chérie, à quel comble de malheurs le ciel m’a réduite! Hélas! je les connais tous! Ah!... quelles douleurs... et quelles souffrances... mon trop malheureux cœur n’éprouve-t-il pas? que cette vie est cruelle!... Mais la religion et mon cœur, amie bien-aimée, m’ordonnent de la supporter pour ceux que j’aime; elle est à eux, et non à moi, et je la soigne comme un dépôt qu’ils m’ont confié. Hélas! il n’y a plus que ces chers objets que j’aime si tendrement, qui puissent m’y attacher. Oh! mon amie, pensez-vous que ceux qui sont tout à fait malheureux, et qui ne se tuent pas, soient sans religion? Non, je ne le puis croire: sans ce motif tout-puissant, qui pourrait ne pas se débarrasser d’une existence devenue douloureuse dans tous les moments?... Mais, grâce aux principes que vous m’avez donnés, ne soyez pas inquiète, amie bien chère, Dieu soutient votre infortunée Adèle et lui donne un courage et une force véritablement surnaturels. Ma tante me témoigne une tendresse et une sensibilité dont je suis bien touchée, et m’adoucit, par son excessive bonté, autant qu’il est possible, mon affreuse et cruelle situation. Adieu, amie tendre et chérie, je vous embrasse avec toute la tendresse de mon malheureux cœur. Je ne puis vous écrire une plus longue lettre aujourd’hui, ce sera pour la première fois. Donnez-moi souvent de vos chères nouvelles; hélas! j’en ai tous les jours plus besoin.

«ADÈLE D’ORLÉANS.»

Je dois dire que j’ai omis, sans le vouloir, un fait intéressant: c’est qu’étant à Sielk, j’appris que mes deux derniers élèves étaient encore détenus à Marseille.

Je reçus enfin mon rappel en France; ma joie fut fort troublée par le chagrin de quitter mes amis, qui étaient réellement au désespoir, et ce pays hospitalier dont le roi était si vertueux, et le gouvernement si doux et si équitable. Dans le second volume des _Souvenirs de Félicie_, je fais de la Prusse et de son roi le même éloge. Je fis paraître ce volume à l’époque où l’empereur Napoléon triomphant était à Berlin qu’il venait de conquérir.

Je trouvai à Bruxelles ma fille, madame de Valence. Après neuf ans d’absence, ma joie de la revoir fut inexprimable; car les dangers qu’elle avait courus, les cruelles inquiétudes qu’elle m’avait causées, avaient quadruplé pour moi la longueur des douloureuses années de l’absence.

Je retournai à Paris avec ma fille; je n’essayerai point de peindre les émotions que j’éprouvai en passant la frontière, en entrant en France, en entendant le peuple parler français, en approchant de Paris, en apercevant les tours de Notre-Dame et en passant les barrières.

Tout me paraissait nouveau; j’étais comme une étrangère que la curiosité force à chaque pas de s’arrêter. J’avais peine à me reconnaître dans les rues, dont presque tous les noms étaient changés; je trouvais des philosophes substitués aux saints; j’avais été préparée à cette métamorphose en lisant l’_Almanach national_, où j’avais vu les saints remplacés par les sans-culottides et par des oignons, des choux, du fumier, des ânes, des cochons, des lièvres, etc., etc.

Je retrouvai à peine effacées les inscriptions qu’on avait écrites sur les façades des anciens édifices: maison ci-devant Bourbon, maison ci-devant Conti, propriété nationale, etc. Je lisais encore sur quelques murs cette phrase républicaine: La liberté, la fraternité ou la mort. Je voyais passer des fiacres que je reconnaissais pour les voitures confisquées de mes amis; je m’arrêtais sur les quais, devant de petites boutiques, dont les livres reliés portaient les armes d’une quantité de personnes de ma connaissance, et dans d’autres boutiques, j’apercevais leurs portraits étalés en vente publique. J’entrai un jour chez un petit brocanteur qui en avait au moins une vingtaine; je les reconnus tous, et mes yeux se remplirent de larmes en pensant que les trois quarts de ces infortunés que ces peintures représentaient avaient été guillotinés et que les autres, dépouillés de tout et proscrits, erraient peut-être encore dans les pays étrangers!...

En sortant de cette boutique, j’allai me promener sur le boulevard: un marchand, portant de charmants petits paniers d’osier, passa près de moi; je l’arrêtai pour en choisir une demi-douzaine; mais je n’avais pas d’argent. J’entrai dans le comptoir d’un marchand de vin auquel je demandai de l’encre et un peu de papier; j’écrivis rapidement mon adresse que je lus tout haut au marchand de paniers. Alors le cabaretier s’écria: «Eh ben! vous êtes cheux vous!--Comment?--Pardi oui; vous êtes dans ci-devant hôtel de Genlis!...» En effet, c’était la maison qu’avait occupée, pendant quinze ans, mon beau-frère, le marquis de Genlis. Il me fut impossible de le reconnaître; tout le rez-de-chaussée était divisé en plusieurs boutiques, et la façade des autres logements tout à fait méconnaissable. Je me hâtai de m’éloigner de ce lieu si triste pour moi.

Je vis beaucoup de parvenus qui, nés dans la classe de simples ouvriers, avaient fait les plus brillantes fortunes.

Je revis avec plaisir le fils d’un de mes anciens gardes-chasse, devenu capitaine, qui avait servi dans nos armées avec la plus grande distinction; sa belle tournure et son bon air me rappelèrent ce mot de La Rochefoucauld: «L’air bourgeois se perd rarement à la cour, il se perd toujours à l’armée.»

Je vis des femmes qui haïssaient naturellement toute conversation intéressante et spirituelle, parce qu’elles n’y pouvaient prendre part; du commérage ou de la médisance formaient tout leur entretien; elles avaient refroidi tous les amis de leurs maris par leur insipidité, leur sécheresse et leur susceptibilité, défauts de toutes les femmes qui manquent d’esprit et d’éducation. La plupart de ces personnes, ridiculement vaines, comptaient les visites et marchandaient une révérence, toujours inquiètes de la manière dont on les traitait, sans savoir positivement comment on doit être traitée. Je ne retrouvai plus de bureaux d’esprit. On appelait ainsi jadis, en dérision, les maisons dont la société était principalement composée de gens de lettres, de savants et d’artistes célèbres, et dont les conversations n’avaient pour objet que les sciences, la littérature et les beaux-arts: voilà ce que les ignorants et les sots tâchèrent toujours de tourner en ridicule.

J’eus bien d’autres sujets de mécontentement: je trouvais tout changé, tout jusqu’au langage.

On parle mal en disant, la capitale, pour dire Paris; du champagne, du bordeaux, au lieu de vin de Champagne; ou les Français, au lieu de la Comédie-Française. Lorsqu’on dit: un louis d’or, on parle mal: de même pour son équipage, au lieu de sa voiture; il roule carrosse; une bonne trotte, pour une bonne course; son dû, pour son salaire.

Je ne fus pas moins surprise en entendant dire votre demoiselle, pour mademoiselle votre fille; Madame, tout court, en parlant à un mari de sa femme; en usez-vous? (du tabac), pour en prenez-vous? j’y vais de suite, pour j’y vais tout de suite; il a des écus, pour il est riche. Il lui fait la cour, c’est-à-dire il en est amoureux, ce qu’on exprimait jadis plus délicatement en disant: il est occupé d’elle.

Les étrangers disent souvent qu’ils ont bu du café, du thé, c’est mal parler: boire ne se dit que des liqueurs faites pour désaltérer: l’eau, le vin, la bière, le cidre, etc., et on dit: prendre du café, du thé, du chocolat.

Ce qui me choqua surtout, c’était d’entendre des femmes appeler leur cabinet un boudoir, car ce mot bizarre n’était pas employé jadis par les grandes dames. Je trouvais encore que, lorsqu’on faisait les honneurs d’une maison, il ne fallait pas offrir d’une manière vague, comme le faisaient beaucoup de personnes qui avaient l’air de ne pas savoir les noms de ce qu’elles proposaient, disant seulement: voulez-vous du poisson, ou de la volaille? On appelait les marchandes de modes des modistes, et un livre de souvenir un album; en parlant de l’habillement de quelqu’un, sa mise, une mise décente, etc. Voici encore des phrases du langage révolutionnaire, qui ne me déplurent pas moins: aborder la question; en dernière analyse; traverser la vie.

Dans l’ancienne société, éteinte ou dispersée, on entendait partout des exclamations qui exprimaient l’étonnement, la désolation, l’horreur ou l’enchantement et l’enthousiasme: tout était inconcevable, inouï, monstrueux, horrible, ou charmant et céleste. Lorsqu’on rencontrait quelqu’un auquel on avait fait fermer sa porte, on ne manquait jamais de lui protester qu’on était désespéré de ne s’être pas trouvé chez soi. Aujourd’hui, ces exagérations sont fort affaiblies; les femmes surtout sont beaucoup plus froides, moins affectueuses, moins accueillantes.

On ne soupait plus, parce que les usages n’étaient pas moins changés que la langue; les spectacles ne finissaient qu’à onze heures du soir.

Le souper jadis terminait la journée; on ne craignait plus le mouvement et l’interruption des visites; au lieu de compter les heures, on les oubliait, et l’on causait avec une parfaite liberté d’esprit, et par conséquent avec agrément.

Autrefois, les soupers de Paris étaient renommés pour leur gaieté.

Le grand seigneur qui invitait à un souper la femme d’un fermier général et celle d’un duc et pair les traitait avec les mêmes égards, le même respect. Lorsqu’on allait se mettre à table, le maître de la maison ne s’élançait point vers la personne la plus considérable pour l’entraîner au fond de la chambre, la faire passer en triomphe devant toutes les autres femmes, et la placer avec pompe à table à côté de lui. Les femmes d’abord sortaient toutes du salon; celles qui étaient le plus près de la porte passaient les premières; elles se faisaient entre elles quelques petits compliments, mais très courts, et qui ne retardaient nullement la marche. Tout le monde arrivé dans la salle à manger, on se plaçait à table à son gré, et le maître et la maîtresse de la maison trouvaient facilement le moyen d’engager les quatre femmes les plus distinguées de l’assemblée à se mettre à côté d’eux. Voilà des mœurs sociales et des manières véritablement polies, parce qu’elles obligent celles que l’on veut particulièrement honorer, et qu’elles ne blessent personne; nous avons changé tout cela.

Autrefois les femmes, après le dîner ou le souper, se levaient et sortaient de table pour se rincer la bouche; même les princes du sang ne se permettaient pas, pour faire la même chose, de rester dans la salle à manger; ils passaient dans une antichambre. Aujourd’hui, cette espèce de toilette se fait à table dans beaucoup de maisons. On voit des Français, assis à côté des femmes, se laver les mains et cracher dans un vase... C’est un spectacle bien étonnant pour leurs grands-pères et leurs grand’mères.

Dans la bonne compagnie, jadis, les femmes étaient traitées par les hommes avec presque tous les usages respectueux prescrits pour les princesses du sang: ils ne leur parlaient en général qu’à la tierce personne; ils ne se tutoyaient jamais entre eux devant elles; et même, quelque liés qu’ils fussent avec leurs maris, leurs frères, etc., ils n’auraient jamais, en leur présence, désigné ces personnes par leurs noms tout court. Lorsqu’on leur adressait la parole, c’était toujours avec un son de voix moins élevé que celui qu’on avait avec des hommes. Cette nuance de respect avait une grâce qui ne peut se décrire. Toutes ces choses n’étaient plus d’usage à mon retour; chaque homme pouvait dire:

De soins plus importants mon âme est agitée.

De leur côté, les femmes n’étant plus traitées avec respect, avaient perdu la retenue qui doit les caractériser.

Une chose qui me déplut particulièrement fut la suppression des couvre-pieds de chaises-longues. Je vis les dames les plus qualifiées et les plus à la mode de cette époque recevoir parées et couchées sur un canapé, et sans couvre-pieds. Il en résultait que le plus léger mouvement découvrait souvent leurs pieds et une partie de leurs jambes. Le manque de décence qui ôte toujours du charme, donnait à leur maintien et à leur tournure une véritable disgrâce.

Mes visites me firent connaître le mauvais goût de ceux qui remeublèrent les hôtels et les palais abandonnés et dévastés. On plissait sur les murs les étoffes, au lieu de les étendre; cela était beaucoup plus magnifique. On savait que la symétrie était bannie des jardins; on en avait conclu que l’on devait aussi l’exclure des appartements, et l’on posait toutes les draperies au hasard. Ce désordre affecté donnait à tous les salons l’aspect le plus ridicule. Pour montrer que les nouvelles idées n’excluaient ni la grâce, ni la galanterie, les hommes et les femmes rattachaient les rideaux de leurs lits avec les attributs de l’amour, et transformaient en autels leurs tables de nuit.

Après avoir passé quelque temps à Paris, je fis une infinité de courses à la campagne et dans les châteaux; j’avoue qu’en général on trouvait beaucoup plus de popularité et de libéralité dans nos anciens châteaux. Je ne trouvai plus ces chapelles qui étaient jadis d’un si bon exemple pour les paysans. Je ne vis aller à l’église paroissiale que les dames; les hommes n’y mettaient presque pas le pied; et les paysans, pour les imiter, n’y allaient jamais. Je fus aussi scandalisée des fêtes qu’on leur donnait: le maître du château leur ouvrait ses jardins, avec la permission d’y inviter des cabaretiers, des traiteurs, auxquels ils achetaient les vins et les repas que nous leur donnions jadis avec tant de générosité, mais qui, distribués avec sagesse, prévenaient l’ivresse, les querelles, les scènes scandaleuses et souvent sanglantes qui en résultaient. Une chose encore qui me parut ridicule fut la morgue des dames de châteaux, qui, dans ces réjouissances, ne voulaient point danser avec les paysans. Je me rappelai qu’autrefois, à ces bals champêtres, nous ne voulions danser qu’avec eux, et que nous défendions aux hommes de notre société de nous inviter, en leur prescrivant de ne danser qu’avec des paysannes. Tout ceci n’est assurément point sans exception; j’ai vu dès lors, dans les campagnes et dans les châteaux, exercer dans toute son étendue la charité de tout genre que j’admirais jadis.

Madame de Montesson, ma tante, ne m’avait pas donné signe de vie dans les pays étrangers, quoique je fusse partie en fort bonne intelligence avec elle. Je la trouvai dans la plus grande faveur par sa liaison avec madame Bonaparte, femme du premier consul, qui lui avait fait rendre toute sa fortune. Cependant, j’allai la voir le surlendemain de mon arrivée; je trouvai du monde chez elle; elle me reçut avec une sécheresse qui alla jusqu’à l’impertinence; elle parla beaucoup de madame Bonaparte et des déjeuners qu’elle lui donnait. Ma visite fut courte et silencieuse; M. de Valence me reconduisit. Je lui dis, en m’en allant, que j’étais beaucoup trop vieille pour me laisser traiter ainsi, et que je ne reviendrais plus; il excusa madame de Montesson, il me dit qu’elle serait mieux une autre fois; qu’elle avait pris de l’humeur en voyant que je n’étais pas du tout vieillie; que c’était un petit tort de femme qu’il fallait pardonner.

J’étais établie dans la rue d’Enfer. Maradan vint me trouver, pour me prier de m’intéresser en faveur d’un jeune homme nommé M. Fiévée, auteur de deux romans intitulés, l’un _Frédéric_, et l’autre _la Dot de Suzette_, et qui était en prison pour ses opinions politiques; je m’occupai avec ardeur du soin de lui faire rendre sa liberté, et j’eus le bonheur d’y réussir.

Je ne restai que neuf mois dans la rue d’Enfer. Trouvant la vie de Paris trop chère, j’allai m’établir à Versailles, où je louai une petite maison dans l’avenue de Paris.

Je fus assez malade à Versailles, et cependant je travaillai toujours: ma situation m’y forçait, et comme je n’en convenais qu’avec ma personne, on me faisait des remontrances sur ma déraison; je fus très sérieusement malade pendant deux mois; décidée à retourner à Paris, je sollicitai du gouvernement un logement; on m’en donna un à l’Arsenal; il était très beau et contigu à la bibliothèque; le ministre Chaptal donna l’ordre de me prêter tous les livres que je demanderais, ce qui fut exécuté.

Pendant les deux premières années de mon séjour à l’Arsenal, je continuai de travailler à la _Bibliothèque des Romans_; ensuite, voulant finir sans distraction le roman de _la Duchesse de La Vallière_, que j’avais commencé, je cessai de travailler à la _Bibliothèque des Romans_, qui perdit alors ses souscripteurs. Un peu avant la publication de _Madame de La Vallière_, M. Fiévée, qui était en correspondance avec le premier consul, sachant que je n’avais fait aucune démarche auprès du chef du gouvernement, dit qu’il était décidé à lui écrire que je n’avais rien retrouvé en France et que je vivais absolument de mon travail; je remerciai M. Fiévée, en le conjurant de ne point faire une telle démarche. M. Fiévée persista généreusement, et le fruit de sa lettre fut que le premier consul m’envoya M. de Rémusat, préfet du palais, pour me dire que le premier consul venait d’apprendre ma situation; que, s’il l’avait sue, je n’y serais jamais restée, et qu’il me faisait demander ce qui pouvait me rendre heureuse; je répondis que je vivais fort bien de mon travail, et que je ne demanderais jamais rien.

Quelque temps après M. de Lavalette m’écrivit que le premier consul, devenu empereur, désirait que je lui écrivisse tous les quinze jours, sur la politique, les finances, la littérature, la morale, sur tout ce qui me passerait dans la tête. Je ne lui ai jamais écrit tous les quinze jours, ni sur la politique, ni sur les finances; je ne lui ai jamais demandé une seule grâce pour moi; je lui en ai demandé beaucoup pour d’autres; il me les a presque toutes accordées sans m’écrire une seule ligne. J’ai su par M. de Talleyrand et par quelques autres personnes qu’il aimait beaucoup mes lettres, parce qu’il y trouvait de la raison, du naturel, et quelquefois de la gaieté.

Je n’ai pas gardé de copie de ma correspondance avec l’empereur, mais j’ai conservé quelques notes morales et religieuses qui en faisaient partie.

J’écrivis dans ce temps les _Mémoires de Dangeau_. Je fis cette lecture immense sur un manuscrit in-quarto en quarante et tant de volumes, copié d’après l’original in-folio, qui est dans la maison de Luynes.

Cet abrégé est certainement l’ouvrage qui fait le mieux connaître la grandeur et la bonté de Louis XIV, et les mœurs du beau siècle où il a vécu; mais il fallait la patience dont je suis capable pour entreprendre la lecture de ce prodigieux ouvrage; il fallait avoir lu tous les mémoires connus du temps pour en faire un bon extrait, afin de ne pas tomber dans des répétitions fastidieuses; il fallait encore, pour y joindre des notes utiles, avoir vécu à la cour et dans le grand monde, et connaître toutes les traditions de ce règne et celui de la régence. Je crois avoir rendu un important service à la littérature par ce prodigieux travail, qui, comme on le verra par la suite, a été double pour moi. J’ai mis neuf mois pour lire cet ouvrage, que je lisais constamment tous les soirs depuis onze heures jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Ce travail fini, la permission de l’imprimer, sur laquelle j’avais dû compter, me fut positivement refusée. Je donnai mon manuscrit à l’empereur, en l’assurant que je ne gardais aucune espèce de copie, ce qui était parfaitement vrai.

Quelques jours après je reçus de M. de Lavalette une lettre ainsi conçue:

«Sa Majesté m’ordonne, madame, de vous prévenir qu’elle accepte l’offre que vous lui faites des mémoires manuscrits du marquis de Dangeau; elle désire que je les lui envoie à Boulogne. Je vous prie, madame, de vouloir bien me les adresser promptement.

«J’ai reçu aussi l’ordre de vous annoncer que Sa Majesté vous accorde une pension de six mille francs sur sa cassette.

«Je me trouve heureux, madame, d’être, dans cette circonstance, l’organe des volontés de l’empereur, etc.

«LAVALETTE.»

En voyant que je ne pouvais faire imprimer les _Mémoires de Dangeau_, je saisis un moyen de prouver ma reconnaissance à l’empereur, en les lui offrant. Ainsi je fis ce don avec plaisir, puisqu’il m’acquittait de la pension que j’allais recevoir. L’empereur fit le plus grand cas de ces Mémoires; je sus par M. de Talleyrand qu’il les lisait avec un extrême plaisir.

Depuis quatre ou cinq ans, je voyais beaucoup plus de monde que je ne voulais. Parmi les étrangers, il y en eut un pour lequel je pris une amitié particulière; ce fut un Polonais, M. le comte de Kosakoski. Persuadé que Napoléon rétablirait la dignité de son pays, il s’était attaché à lui par cette seule idée. Après la prise de Paris, il le suivit à Fontainebleau; il ne le quitta qu’au moment où il monta en voiture pour aller à l’île d’Elbe. Tous ses biens avaient été confisqués. Il vit à Paris l’empereur de Russie, qui lui demanda s’il était vrai qu’il eût suivi Napoléon à Fontainebleau: «Oui, Sire, répondit M. de Kosakoski, et s’il m’eût demandé de le suivre, je l’aurais suivi sans hésiter.» L’empereur Alexandre loua cette réponse, et demanda à M. de Kosakoski ce qu’il désirait de lui. «Sire, répondit M. de Kosakoski, la restitution de mes biens en Pologne.--Ils vous seront rendus», reprit l’empereur. Et en effet l’empereur donna sur-le-champ des ordres, et tous les biens furent restitués.