Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
Part 18
Une autre étrangère bien charmante, et qui a été pour moi remplie de bonté, est madame la duchesse de Courlande. L’impératrice Joséphine avait une énorme quantité de lettres de Bonaparte, écrites de sa main, adressées durant ses campagnes d’Italie, et pendant son séjour à Turin; Joséphine avait oublié la cassette qui les renfermait; un valet de chambre infidèle les recueillit et imagina de les offrir à madame de Courlande. Elle me confia ces lettres pour en prendre copie. Je les lus avec avidité et je les trouvai toutes différentes de ce que j’aurais imaginé.
Voici un mot charmant que je trouvai dans une de ces lettres: Bonaparte reprochait à Joséphine la faiblesse et la frivolité de son caractère, et il ajoutait: «La nature t’a fait une âme de dentelle; elle m’en a donné une d’acier.» Dans une autre lettre il montrait beaucoup de jalousie sur la société de Joséphine et surtout sur la quantité de jeunes muscadins qu’elle recevait journellement, et il lui ordonnait avec sévérité de les expulser tous. On voyait dans les lettres suivantes que Joséphine obéissait, mais qu’ensuite elle se plaignait continuellement de sa santé et de maux de nerfs; alors Bonaparte imagina que l’ennui causait ce dérangement de santé et il lui manda qu’il aimait mieux être jaloux et souffrir que de la savoir malade et qu’il lui permettait de rappeler tous les muscadins.
Elles étaient d’une écriture fort difficile à lire, mais cependant j’en vins parfaitement à bout; ces lettres étaient spirituelles et touchantes. On n’y voyait point d’ambition et elles exprimaient une extrême sensibilité; elles prouvaient que Bonaparte avait eu pour sa femme la passion la plus vive et la plus tendre.
M. Fiévée était rentré en grâce. Napoléon lui donna une place d’auditeur qui le fit entrer au conseil. M. Fiévée me dit dans ce temps qu’il était étonné de l’esprit, de la finesse et de la bonhomie que l’empereur montrait au conseil; on pouvait l’y contredire et même l’interrompre quand il parlait, sans qu’il eût l’air de le trouver mauvais; c’est un fait qui rend plus coupables ceux qui l’entouraient d’habitude et qui n’osaient presque jamais lui dire la vérité.
Dès les premiers temps de mon retour en France, M. de Cabre me fit faire connaissance avec madame Cabarus, jadis madame Tallien, et depuis madame de Caraman. Je la trouvai ce qu’elle est, belle, obligeante et aimable; je trouvais aussi dans cette même personne celle qui a véritablement affranchi la France des fureurs de Robespierre; quelqu’un contait que l’on avait donné à madame Bonaparte le surnom de Notre-Dame-des-Victoires; M. de Valence dit qu’il fallait donner à madame Tallien celui de Notre-Dame-de-Bon-Secours.
Le prince Jérôme, depuis roi de Westphalie, vint plusieurs fois me voir; je lui trouvai les manières les plus agréables, une grande politesse, et une très aimable conversation.
Je venais de finir un ouvrage commencé depuis longtemps, auquel j’avais mis tout le soin que pouvait faire valoir ce petit talent. C’était toutes les fleurs de la mythologie, peintes à la gouache, et de grandeur naturelle; deux ou trois lignes tracées au bas de chaque plante en expliquaient la métamorphose. Souvent plusieurs plantes se trouvaient dans le même tableau peint sur papier vélin, entouré d’un encadrement qu’on appelle passe-partout. Le tout formait soixante-douze tableaux. Quelque temps après, ayant besoin d’argent, j’eus envie de les vendre. J’étais bien sûre qu’en les proposant au roi de Westphalie il les aurait achetés magnifiquement; je trouvai le moyen de lui faire parler de cette collection comme étant faite par un artiste inconnu. Il eut envie de la voir; l’idée et l’exécution lui plurent, et il en offrit six mille francs, ce qui fut accepté. Le roi de Westphalie, en apprenant qu’il avait acheté mon ouvrage, me fit d’obligeants reproches à ce sujet. Je répondis de manière à le convaincre que la délicatesse qui m’avait fait cacher mon nom ne me permettrait jamais de rien changer au marché conclu.
Plusieurs années après, la reine de Westphalie, qui était à Meudon, me fit inviter à y aller; j’y ai été plusieurs fois, et je me félicite d’avoir pu connaître cette princesse, charmante à tous égards, et dont la conduite comme épouse a été depuis si exemplaire et si parfaite.
Je m’étais tracé des occupations qui furent toujours très réglées et très suivies. J’avais lu et relu tous les bons ouvrages, tous nos chefs-d’œuvre, je me jetai dans les livres curieux. Je fis alors une lecture nouvelle bien intéressante; ce fut l’ouvrage de M. de Bonald intitulé _la Législation primitive_, ouvrage plein de talent, d’excellents principes et de génie.
Quand le livre de M. Bonald parut, Napoléon était sur le trône depuis quelques années, et il avait eu la gloire de rétablir la religion et d’abattre la fausse philosophie. Les disciples de Voltaire et des autres n’osaient plus montrer leurs principes. La philosophie moderne était universellement décriée et méprisée.
On aurait dû croire que la restauration aurait achevé d’anéantir la fausse philosophie, et le contraire est arrivé. C’est un fait qui donne lieu à des réflexions bien affligeantes.
_Le Génie du Christianisme_, de M. de Chateaubriand, parut deux ou trois ans avant _la Législation primitive_; cet ouvrage fit une grande sensation, et il le méritait; on y trouve d’admirables morceaux, entre autres le bel épisode d’Atala; et cet ouvrage a fait beaucoup de bien à la religion, et par conséquent à la monarchie; car la royauté légitime, ainsi que la morale, n’a de base véritablement solide que la religion. Celui des ouvrages de M. de Chateaubriand que j’admire le plus, c’est son _Itinéraire de Jérusalem_; il y a dans ce voyage des descriptions délicieuses, et d’un bout à l’autre un sentiment religieux toujours vrai, toujours touchant.
Je ne connaissais point M. de Chateaubriand, lorsqu’il m’envoya, quand il parut, _le Génie du Christianisme_, en m’écrivant le billet le plus obligeant. _Le Génie du Christianisme_ fut, à son apparition, le sujet des louanges les mieux fondées et du dénigrement le plus injuste. Je défendis M. de Chateaubriand avec toute la vivacité dont je suis capable; il avait contre lui les gens sans religion et les littérateurs envieux, qui formaient une multitude d’ennemis. Je savais avec certitude, par M. de Cabre, que M. de Chateaubriand était tout le contraire pour moi, ce qui ne m’a pas empêchée d’écrire dans ce sens à l’empereur, dans le temps où il fut si irrité contre lui par M. de Lavalette, chargé de ma correspondance avec l’empereur.
Puisque je parle de la littérature, je dois consacrer un article à madame de Staël. Je ne l’ai critiquée dans mes ouvrages, que parce qu’elle a attaqué ouvertement dans les siens la morale et la religion. Madame de Staël eut le malheur d’être élevée dans l’admiration du phébus, de l’emphase, et du galimatias. Le premier ouvrage qui ait commencé la réputation de madame de Staël fut celui intitulé: _De l’influence des passions sur les nations et sur les individus._ Le but est de prouver l’utilité des passions; c’était la doctrine des encyclopédistes, qui entourèrent l’enfance et la jeunesse de madame de Staël.
Le premier roman de madame de Staël, _Delphine_, n’eut aucune espèce de succès. Celui de _Corinne_, ainsi que tous les ouvrages de madame de Staël, n’eut pas davantage le succès du débit; car, malgré tous les efforts de ses amis, elle n’a jamais pu avoir le succès d’une seule édition enlevée en quelques jours par le public. Son second roman, _Corinne_, avec tous les défauts de style que l’auteur a toujours conservés, passe pour être son meilleur ouvrage: il manque d’invention, de vraisemblance et d’intérêt. L’héroïne, amante passionnée, n’aime ni son pays, ni sa famille; elle brave toutes les bienséances et tous les usages reçus; elle se livre avec fureur à une passion forcenée, et j’avoue qu’il me paraîtra toujours inexcusable de créer des héroïnes pour les peindre aussi extravagantes, et de nous les proposer comme modèles dignes de toute notre admiration.
Madame de Staël sera toujours comptée au rang des femmes célèbres; mais ses productions ne seront pas rangées parmi les ouvrages classiques, quoiqu’on y trouve souvent un esprit supérieur. Souvent, en pensant à elle, j’ai regretté sincèrement qu’elle n’eût pas été ma fille ou mon élève; je lui aurais donné de bons principes littéraires, des idées justes et du naturel; et, avec une telle éducation, l’esprit qu’elle avait et une âme généreuse, elle eût été une personne accomplie et la femme auteur la plus justement célèbre de notre temps.
Pendant mon séjour à l’Arsenal, je passai un été à Sillery. Je ne revis pas sans une profonde émotion ce lieu où j’avais passé les plus heureuses années de ma première jeunesse. Je le trouvai bien déplorablement changé; les superbes bois du Mesnil étaient coupés, ainsi que les beaux arbres de la cour; une aile du château contenant la belle galerie et la chapelle était abattue; les îles délicieuses et leurs charmantes fabriques, si obligeantes pour moi, faites par M. de Genlis, étaient détruites, et n’offraient que de tristes marécages; le reste du château était démeublé; les beaux parquets du rez-de-chaussée, qui avaient été refaits avec magnificence, en bois précieux, par madame la maréchale d’Estrées, avaient été arrachés par la rage révolutionnaire, parce qu’on y avait vu représentées des armoiries avec le bâton de maréchal de France. Je n’y retrouvai avec plaisir que la chambre où Henri IV avait couché trois nuits; tous les vieux meubles y étaient encore; le damas cramoisi qui les formait était si usé qu’il n’avait pu tenter la cupidité des révolutionnaires. Enfin je ne pouvais que m’attrister dans cette habitation, jadis si brillante et si belle, qu’un Anglais célèbre (M. Young), dans son voyage de France fait avant la révolution, dit qu’il n’a rien vu en France qui lui ait plu autant que Sillery. Je fis faire, dans l’église de la paroisse, un service funèbre pour mon mari, aussi magnifique qu’il est possible de le faire dans un village. Il fut annoncé au prône et pas un seul paysan ne manqua de s’y rendre. L’église fut tellement remplie, qu’une partie des paysans ne put y entrer et resta sous le porche et autour de l’église, et sans exception ils donnèrent à la quête, et perdirent une demi-journée de travail: il n’y a point de discours académique qui puisse valoir un tel éloge!
Cependant à l’Arsenal, l’eau s’étant infiltrée dans les vieux murs de mon appartement, il arriva plusieurs accidents; plusieurs parties du mur se détachèrent. Je demandai qu’on y fît les réparations nécessaires; on me répondit que la Bibliothèque n’avait pas les fonds nécessaires: il fallut bien se résoudre à quitter l’Arsenal. Comme le gouvernement s’était engagé à me loger toute ma vie, et qu’il n’y avait pas de logement vacant à sa disposition qui pût me convenir, j’étais autorisée à demander une indemnité; je ne la demandai que de huit mille francs. J’obtins sur-le-champ ces huit mille francs, et mon logement devenant tous les jours plus menaçant et plus périlleux, j’en sortis à la hâte. Je fus obligée de prendre, faute d’autre, un appartement très incommode, rue des Lions: il était assez grand, au premier, mais gothique, ridiculement distribué et fort malsain par l’humidité.
Je vis beaucoup, dans cet hiver, M. le comte Amédée de Rochefort, parent de M. de Genlis, et que je n’avais pas vu depuis sa première jeunesse, où, étant à Belle-Chasse, je le fis entrer capitaine dans le régiment de M. le duc de Chartres; il était devenu, depuis ce temps, aussi distingué par la perfection de sa conduite, que par la rare instruction qu’il avait acquise; il avait passé tout le temps de la Terreur en France, mais dans un vieux château, dont il ne sortit pas une seule fois; on l’y oublia, malgré sa naissance: il n’éprouva aucune espèce de persécution, et ce temps ne fut pas perdu pour lui; il était enfermé avec un savant ecclésiastique. Le jeune Rochefort, qui avait beaucoup d’esprit, et qui avait fait d’excellentes études, savait très bien le latin, mais n’avait aucune connaissance du grec; il conjura son compagnon d’infortune et de solitude de lui enseigner cette langue, et l’ardeur de son application lui fit faire les progrès les plus surprenants et les plus rapides; il avait heureusement des livres, et se perfectionna dans l’italien et l’anglais; il acquit, dans cette profonde retraite, plus d’instruction en dix-huit mois, que dans le cours ordinaire de la vie on n’en acquiert communément en cinq ou six années d’études. Ainsi, tandis que la révolution ruinait sa fortune, il s’enrichissait d’une autre manière, et il acquérait les biens que le sort ne peut ravir: exemple de sagesse et de courage bien digne d’être cité dans un jeune homme qui n’avait alors que dix-sept ans. Le comte de Rochefort, son père, avait été mon ami: je l’avais beaucoup vu à Sillery dans ma jeunesse; c’est le seul homme sans exception, à ma connaissance, qui ait entretenu un long commerce de lettres avec Voltaire, sans devenir impie; il avait des sentiments religieux que rien n’altéra jamais: il fallait, pour cela, un grand caractère; il a transmis ses excellents principes à son fils, qui s’est toujours fait gloire de les suivre.
J’ai toujours, depuis mon enfance, tendrement aimé M. de Sercey, plus jeune que moi de cinq ans; je l’ai toute ma vie regardé comme un second père.
Je vis aussi beaucoup plus souvent dans cet hiver M. de Sabran; il est impossible de réunir plus de qualités aimables aux qualités les plus solides; il y a dans son esprit un tour original qui lui donne, dans la conversation, des saillies heureuses que sa distraction habituelle rend plus piquantes et plus inattendues. Sa douceur dans la société n’a rien de fade, et elle sert à augmenter l’agrément des mots ingénieux que l’on peut citer de lui. Un jour que je lui disais qu’il était le seul homme véritablement distrait que je connusse, il me répondit: «Qu’en savez-vous?» Ce mot si obligeant rappelle, par sa précision, la finesse de celui du maréchal de Luxembourg, qui, sachant que le prince d’Orange l’appelait le petit bossu, dit: «Bossu! qu’en sait-il?»
Les années qui s’écoulent produisent peu de plaisirs réels, et beaucoup de pertes douloureuses! Depuis l’année dont je viens de parler, j’ai vu mourir quatre personnes plus jeunes que moi et que je regretterai toujours: madame du Brosseron, M. de Treneuil, M. de Charbonnières et M. de Choiseul!... Ce dernier avait constamment donné à la famille royale les preuves de l’attachement le plus noble, le plus vrai et le plus désintéressé. Tout le monde connaît le mérite rare de M. de Choiseul comme savant et comme écrivain, son goût pour les arts, et ses talents charmants dans ce genre. Personne n’a jamais été plus aimable que lui dans la société: il était le modèle des anciennes grâces françaises, et celui de la politesse et du bon ton de l’ancienne cour; il avait beaucoup voyagé, et toutes les choses intéressantes qu’il avait vues avaient dans sa bouche un intérêt de plus, par la manière dont il les racontait; enfin, il est le premier grand seigneur de son temps qui ait prouvé que l’on peut à la fois montrer beaucoup d’habileté comme négociateur, et se distinguer avec éclat dans la carrière des sciences et des arts; il est aussi le premier qui ait donné à un voyage le titre de pittoresque. Il a fait beaucoup de mauvais imitateurs de ce genre; personne ne l’y a surpassé.
Cependant nous approchions du temps où l’on allait voir une grande révolution; Napoléon la prépara lui-même par sa folle expédition de Russie. Je parlerai avant d’arriver là sur une des choses qui m’intéressent le plus, l’éducation publique et l’éducation particulière. D’abord on éleva à la Jean-Jacques; point de maîtres, point de leçons; les enfants de la première jeunesse furent livrés à la nature; et comme la nature n’apprend pas l’orthographe et encore moins le latin, on vit paraître tout à coup dans le monde des jeunes gens de l’ignorance la plus surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité; on surchargea les enfants d’instruction et d’études; on voulut en faire des prodiges, surtout dans les sciences. La géométrie, la physique, la chimie étaient à la mode. On montait à cheval à l’anglaise; on se déclarait gluckiste ou picciniste, on pouvait parler des expériences sur l’air fixe, etc.: cela s’appelait être bien élevé. A la révolution, on se précipita dans la politique; tous les jeunes gens devinrent des hommes d’État. Depuis 1791 jusqu’en 1796, toute éducation fut suspendue; l’enfance respira; on la laissa grandir sans l’inquiéter. Enfin on se rappela qu’il devait exister une foule d’adolescents auxquels on n’avait pas eu le temps d’apprendre à lire et à écrire. On nomma des professeurs qui n’eurent qu’un désir, celui de rendre leurs disciples aussi éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes.
Combien aujourd’hui l’on doit excuser les gens de trente à quarante ans qui n’ont pas le sens commun! Combien on doit admirer ceux de cet âge qui ont de bons principes et des idées justes!...
Cependant on fit dans l’éducation publique une utile réforme. On changea les professeurs; on mit à la tête des écoles un chef qui, par ses principes et ses talents, était digne de les relever; mais la conscription vint détruire de si douces espérances.
L’éducation des jeunes personnes a éprouvé aussi un nombre infini de vicissitudes. On n’a songé pendant longtemps qu’à leur donner les talents de la danse, de la musique et de la peinture, sans s’occuper le moins du monde de la culture de leur esprit. Après avoir employé douze ans à leur apprendre à se parer avec élégance, à danser avec grâce, à chanter et à jouer des instruments de la manière la plus brillante, on les mariait par ambition ou par pures convenances, et on les mettait dans le monde en leur disant gravement: Allez, soyez simples, sans prétention! n’ayez que des goûts solides et raisonnables; ne séduisez personne, ce serait un crime; et surtout soyez toujours insensibles aux louanges que vous recevrez sur votre figure et sur vos talents. On conçoit l’effet que peut produire cette belle exhortation sur une personne de seize ans, qui n’a jamais pu penser, dans les intervalles de ses occupations, qu’au bonheur et à la gloire d’obtenir de grands succès à un bal ou dans un concert. On passa de ce genre d’éducation à une autre extrémité. On voulut, pendant quelque temps, ne faire des jeunes personnes que de bonnes ménagères. On décida que les femmes ne doivent ni lire, ni écrire, ni cultiver les beaux-arts.
Cependant ne serait-il pas fâcheux que mesdames de Grollier et Le Brun, que mademoiselle Lescot n’eussent jamais peint; que madame de Mongeroux n’eût jamais joué du piano, et que quelques autres n’eussent jamais écrit?
Lorsqu’on eut fait en France tous les essais dont on vient de parler, les institutrices eurent ensuite la manie des sciences, les cuisinières même voulurent faire de leurs filles des grammairiennes. Enfin, après tant d’erreurs, le seul goût constant depuis trente-cinq ans, celui de la nouveauté, fera peut-être entrer dans la bonne route: puisse-t-on s’y fixer! car l’éducation aura toujours la plus puissante influence sur les mœurs.
Dans le siècle de Louis XIV et celui qui l’a précédé, on ne demandait point de l’adoration à sa fille, on n’était point jalouse de son attachement pour un mari, pour une belle-mère, pour des belles-sœurs, comme nous l’avons vu depuis et dans le moment actuel. Une mère ne sait-elle pas qu’elle élève sa fille pour une autre famille, et qu’elle ne jouira personnellement ni des vertus, ni du caractère qu’elle se plaît à former en se consacrant à l’éducation de cette enfant?
Les parents ne menaient point jadis dans la société des enfants de sept à huit ans; on y menait même bien rarement une fille de quinze ou seize. Aujourd’hui on ne peut plus se séparer de ses enfants; on en est idolâtre, on en est esclave; ce qui n’empêche pas les veufs et les veuves de se remarier, et souvent de mettre une partie de leurs biens à fonds perdu. Autrefois des parents allaient souvent s’enfermer pour trois ou quatre ans dans un vieux château délabré, à cent lieues de Paris, afin d’y économiser la dot de leur fille, ou pour y amasser la somme nécessaire à l’établissement de leur fils. Aujourd’hui une mère tendre ne va passer que quelques mois dans ses terres, parce qu’on ne trouve point en province de bons maîtres de danse ou de piano. Autrefois, quand on bâtissait, on voulait bâtir pour deux ou trois cents ans; on meublait la maison avec des tapisseries qui devaient durer autant que l’édifice; on respectait ses plantations comme l’héritage de ses enfants; c’étaient des bois sacrés. Aujourd’hui on coupe ses futaies, et on laisse à ses enfants des dettes, des tentures de papier, et des maisons neuves qui s’écroulent!...
Je vais essayer d’égayer ce tableau par le détail des amusements de nos jours; ils furent brillants et nobles dans la plus grande partie du siècle dernier. Il régnait alors une grande magnificence dans les maisons des princes, et même dans celles des particuliers riches; on y donnait des fêtes, on y jouissait d’une parfaite liberté. Il y avait à Paris une grande quantité de maisons ouvertes. Dans les sociétés particulières on faisait de la musique, on jouait des proverbes; ce qui était plus ingénieux et plus spirituel que de jouer des charades. Tout à coup les prétentions à l’esprit mirent les charades à la mode; on fit pendant les hivers des cours de chimie, de physique, d’histoire naturelle; on n’apprit rien, mais on retint quelques mots scientifiques; les femmes prirent une teinte de pédanterie; elles devinrent moins aimables, et se préparèrent ainsi à disserter un jour sur la politique.