Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis
Part 16
S’il m’eût laissée dans une ville reprise par les ennemis, il est évident que mademoiselle d’Orléans et moi nous aurions été pour bien longtemps privées de notre liberté. Le 2 avril, le général Dumouriez intercepta un paquet rempli de mandats d’arrêt lancés contre presque tous les principaux officiers de l’armée, entre autres le mari de ma seconde fille, M. de Valence, M. le duc de Chartres, et contre le général lui-même que l’on accusait d’être de connivence avec l’ennemi. Ces ordres arbitraires envoyés par un simple comité (et non par la Convention), étaient signés Duhem. Je ne pouvais plus m’abuser sur le système de proscription qui s’établissait en France, si l’on avait proscrit le général Dumouriez sur de simples soupçons.
D’un autre côté, je frémissais en pensant que selon toutes les apparences, le camp allait se partager en deux partis; que les premiers rayons du soleil éclaireraient vraisemblablement des scènes sanglantes; si j’avais le bonheur de sortir du territoire français, que deviendrais-je dans les pays étrangers, sans recommandation, sans protection, sans amis? Que pourrais-je opposer en outre à la haine, aux persécutions des émigrés qui ne laissait pas échapper une occasion de se manifester contre nous depuis la mort du roi. La situation de mademoiselle d’Orléans achevait de me percer le cœur. J’étais décidée, n’étant plus sa gouvernante, à ne l’associer ni à ma misère, ni à mes périls, et à la laisser entre les mains de son frère; mais quelle affreuse séparation! Tandis que je faisais en silence ces douloureuses réflexions, elle était couchée à côté de moi, et je l’entendais gémir sourdement: elle avait vu les préparatifs de mon départ; elle ne comprenait que trop que mon projet n’était pas de l’emmener: elle se taisait et elle pleurait.
A sept heures, je fis mes adieux à M. le duc de Chartres; il me renouvela les instances qu’il m’avait faites la veille de me charger de sa sœur; il me répéta qu’il ignorait encore le parti qu’il prendrait; que tout annonçait dans le camp une prochaine révolte, et que, dans de telles circonstances, sa sœur le gênerait mortellement et serait exposée à mille dangers affreux. Je répondis qu’à moins d’une espèce de prodige, il me paraissait impossible de passer tous les postes français, sans être reconnue et arrêtée: que, dans ce dernier cas, on nous conduirait à Valenciennes dont nous étions si près, et qu’alors perdues sans retour, nous serions envoyées à l’échafaud; il valait mieux peut-être que mademoiselle d’Orléans se rendît à Valenciennes seule et comme de son propre mouvement, après ma fuite; qu’alors je croyais que la plus grande rigueur à son égard se bornerait à la déporter et à la conduire hors des frontières, ce qui la ferait sortir de France sans danger. Je fus inébranlable dans mes refus jusqu’à l’instant de mon départ; mais, au moment où je montais en voiture, M. le duc de Chartres revint tenant dans ses bras sa sœur baignée de larmes; je la reçus dans la voiture à côté de moi, et nous partîmes sur-le-champ et avec tant de précipitation que ni mademoiselle d’Orléans ni moi ne songeâmes à prendre avec nous quelques-uns de ses effets, du moins ses bijoux; nous oubliâmes tout. Mademoiselle d’Orléans sortait de son lit, n’avait sur elle qu’une simple robe de mousseline; ce fut ce qu’elle emporta, et sa montre, qui était fort belle et qu’elle n’oublia point, parce qu’elle était au chevet de son lit; elle laissa à Saint-Amand ses malles, ses robes, son linge, son écrin; tout fut perdu, à l’exception seulement de sa harpe qu’un domestique fit charger sur un chariot qui passa, et qui nous rejoignit quelques jours après; mais, du reste, on ne lui rapporta pas un habit, pas une chemise; comme j’avais sauvé la plus grande partie de ce qui m’appartenait, je me trouvai heureuse de pouvoir suppléer à ce dénûment.
Nous étions quatre dans la voiture, mademoiselle d’Orléans, ma nièce, M. de Montjoye et moi. Je ne connaissais M. de Montjoye que depuis peu de jours, il voulait fuir aussi, et aller en Suisse, où il avait des parents.
Au bout de deux heures de marche, nous nous trouvâmes dans des chemins de traverse si mauvais que la voiture y cassa. Comme nous tournions autour de Valenciennes, nous n’en étions, dans ce moment, qu’à une petite demi-lieue, et nous nous trouvions dans un village rempli de volontaires, notre inquiétude fut extrême; il fallut entrer dans un cabaret, et attendre là, plus d’une heure et demie, que la voiture fût raccommodée. Les chemins devenant toujours plus mauvais, et la nuit survenant, nous fûmes obligés, malgré le froid qui était excessif, de descendre de voiture. Nous avions fait près d’une lieue à pied, lorsque tout à coup nous fûmes arrêtés par un capitaine de volontaires et des soldats qui de loin avaient aperçu la lanterne de notre guide. Ce capitaine, peu satisfait de nos réponses, nous dit qu’il nous soupçonnait émigrées, et qu’il était décidé à nous conduire à Valenciennes. On peut juger de ce que j’éprouvai dans ce moment, mais j’eus l’air d’y consentir. Je pris le commandant sous le bras, et, dans un baragouin très peu intelligible, je lui fis mille plaisanteries sur son peu de complaisance; tout en parlant et en riant, je marchais toujours comme si je n’avais pas le dessein de le faire changer d’avis. Au bout d’un demi-quart d’heure, il s’arrêta, me dit qu’il voyait bien que j’étais véritablement une Anglaise; qu’il ne voulait pas nous déranger, et que nous pouvions continuer notre route vers Quiévrain. Il nous conseilla d’éteindre la lumière de notre lanterne, qui pourrait encore nous faire arrêter; et nous conduisit dans un petit sentier détourné, par lequel nous pouvions, nous dit-il, arriver aux postes autrichiens sans rencontrer de nouvelles troupes.
Aussitôt que nous fûmes entrées dans Quiévrain, on nous demanda nos passeports. Je dis que j’étais une dame irlandaise nommée madame de Verzenay, voyageant avec mes nièces; mais qu’étant partie dans toute la déroute du camp, je n’avais point de passeports, et, comme il en fallait pour être reçue, je demandai à parler à M. le commandant le baron de Vounianski. On me dit d’attendre dans la voiture, et qu’on allait prendre ses ordres. Un moment après, le baron vint lui-même, nous fit descendre de voiture, me donna la main, et nous conduisit chez lui, où il nous reçut à merveille. Le lendemain il nous donna une escorte et nous fit accompagner jusqu’à Mons. Un nouveau malheur m’empêcha de quitter Mons. Je couchais dans la chambre de mademoiselle d’Orléans; je ne dormais point, et je l’entendis se plaindre et tousser toute la nuit; je me levai au point du jour pour l’aller regarder, et je vis qu’elle avait la rougeole; je passai dans le cabinet où couchait ma nièce, pour l’instruire de ce triste événement, et je la trouvai dans le même état. Elles étaient toutes deux si malades et avaient une fièvre si violente, que bien peu de choses m’ont causé de plus vives inquiétudes. Nous n’avions point de femme de chambre, je ne pus avoir un médecin que le soir, et il me fut impossible d’obtenir une garde, avant le quatrième jour: cependant elles furent bien soignées. Je connaissais le traitement de cette maladie. Je passai les trois premières nuits sans me coucher; et quand j’eus une garde, je restai toujours dans la chambre de mademoiselle d’Orléans; et pendant les neuf jours je la veillai jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Deux jours après notre départ, M. le duc de Chartres et M. Dumouriez ne se sauvèrent de Saint-Amand qu’après avoir couru les plus grands dangers, essuyé des coups de fusil, etc.; que serait devenue cette malheureuse enfant, au milieu d’un tel désordre avec le germe d’un grande maladie (car elle partit de Saint-Amand avec la fièvre); la rougeole se serait déclarée de même le lendemain, et qu’aurait-on pu faire dans cet état! Mes jeunes compagnes se trouvant en état de soutenir la voiture, quoiqu’elles fussent encore extrêmement faibles, nous partîmes de Mons le samedi 13 avril, avec M. de Montjoye. Après sept jours de marche, nous arrivâmes à Schaffhouse, en Suisse, le 26 mai. Ma joie fut extrême de me trouver dans un pays neutre.
Le besoin extrême de repos qu’avait mademoiselle d’Orléans nous fit séjourner à Schaffhouse; M. le duc de Chartres était venu nous y rejoindre; nous avions été reconnus par plusieurs émigrés qui nous firent beaucoup de méchancetés. Entre autres, un soir que nous nous promenions sur la place de Zurich, un émigré, avec un air très impertinent, passant auprès de Mademoiselle, accrocha exprès avec son éperon un grand pan de sa robe de gaze. Il fallut partir. Nous allâmes à Zug le 14 de mai, et nous nous établîmes dans une petite maison isolée, sur les bords du lac, à peu de distance de la ville. Nous avions pris toutes les précautions nécessaires pour n’être pas connus. Nous passâmes un mois à Zug dans la plus parfaite tranquillité, lorsque des émigrés passèrent. Ils avaient vu M. le duc de Chartres à Versailles: ils le reconnurent et, le même jour toute la petite ville de Zug sut qui nous étions. Quelques jours après, on vit paraître dans les gazettes allemandes quelques articles sur mes élèves. Cette publicité commença à déplaire aux magistrats de Zug: bientôt on leur écrivit de Berne pour leur reprocher d’accorder un asile à mademoiselle d’Orléans et à son frère. Le premier magistrat de Zug s’inquiéta, et finit par prier mes malheureux élèves de chercher une autre retraite. Où aller, sans recommandations, sans amis, n’ayant pu rester dans les deux cantons les plus tolérants de la Suisse? M. de Montesquiou ayant rendu des services à Genève, jouissait en Suisse de beaucoup de considération, et y avait un très grand crédit. J’imaginai de lui écrire; je lui peignis la situation de mes malheureux élèves, et je lui demandais si mademoiselle d’Orléans pouvait être reçue à Bremgarten, dans un couvent à peu de distance de cette petite ville. M. de Montesquiou se chargea de faire recevoir mademoiselle d’Orléans, ma nièce et moi, dans le couvent de Sainte-Claire, à Bremgarten. M. le duc de Chartres se décida à faire à pied le voyage entier de la Suisse; ce qu’il a exécuté, passant partout pour un Allemand.
Au moment de partir de Zug, quand mes élèves furent obligés de payer tous les petits mémoires, ils ne se trouvèrent plus assez d’argent; heureusement que j’en avais assez pour satisfaire à ce qu’il fallait, et pour me charger de payer au couvent, pendant un an, la pension de mademoiselle d’Orléans, outre la mienne et celle de ma nièce. La veille de mon départ de Zug, une méchanceté véritablement atroce me causa une des plus grandes frayeurs que j’aie éprouvées de ma vie. Mademoiselle d’Orléans restait tous les soirs dans le salon, au rez-de-chaussée, jusqu’à dix heures trois quarts; elle était établie dans l’embrasure de la fenêtre, et pendant la conversation elle travaillait à de petits ouvrages; comme depuis sa rougeole, elle avait un peu mal aux yeux, elle gardait toujours sur sa tête un grand chapeau qui lui cachait la lumière. Le 26 juin, veille de mon départ, j’étais à dix heures un quart du soir dans ma chambre, qui se trouvait précisément au-dessus du salon; M. le duc de Chartres, suivant sa coutume, était couché, ainsi que le seul domestique qu’il y eût dans la maison. Mademoiselle d’Orléans eut quelque choses à me dire: elle se leva, laissa sa lumière sur la table, ôta son chapeau, le mit sur une des pommettes du dossier de sa chaise, et monta chez moi avec ma nièce. Je la pris sur mes genoux; à peine étions-nous assises que nous entendîmes un bruit causé par une énorme pierre lancée contre la fenêtre du salon: une demi-minute après, plusieurs autres pierres furent de même lancées contre la fenêtre que je venais de quitter, et cassèrent les vitres avec un tel fracas que M. le duc de Chartres éveillé sauta à bas de son lit, prit un bâton (qui est une fort bonne arme dans ses mains), et courut à la porte, en appelant le domestique, qui se leva aussi: l’un et l’autre sortirent de la maison en criant après les assassins, qui se sauvèrent à toutes jambes. Nous descendîmes dans le salon, et nous vîmes que le premier coup de pierre avait été lancé vers la place qu’occupait ordinairement mademoiselle d’Orléans. On avait visé avec beaucoup de justesse; car le carreau était brisé, le chapeau renversé, et la pierre, grosse comme le poing, suivant sa direction en ligne droite, avait été fracasser un carreau de faïence d’un poêle placé à l’extrémité du salon. J’ai conservé soigneusement ce caillou; je le fis polir et tailler en plaque de médaillon, sur laquelle ces deux mots sont gravés: innocence, providence. La même nuit on coupa par petits morceaux deux harnais de chevaux appartenant à M. le duc de Chartres.
M. de Montesquiou nous fit recevoir au couvent de Sainte-Claire; mais il nous recommanda de cacher avec soin qui nous étions.
Au milieu de ces peines de tout genre, j’eus la consolation de rétablir parfaitement la santé délabrée de mademoiselle d’Orléans. Je lui avais caché la mort de son infortuné père; je connaissais son extrême sensibilité, et sa tendresse pour un père dont elle était adorée; cependant je l’habillai de deuil, en lui disant que c’était celui de la malheureuse reine de France. Nos jours s’écoulaient tristement, mais sans ennui. Lorsque nous apprîmes par hasard que madame la princesse de Conti, tante de mademoiselle d’Orléans, habitait la Suisse et était à Fribourg, j’écrivis à Fribourg pour m’en informer. Rien n’était plus vrai. Sans l’extrême tendresse que j’avais pour mademoiselle d’Orléans, je ne serais jamais restée un an dans un lieu où j’étais horriblement persécutée, et qui d’ailleurs ne m’offrait nulle ressource; il m’était absolument nécessaire, pour subsister, de me rapprocher d’une imprimerie; je sentis que mademoiselle d’Orléans devait faire, auprès de madame la princesse de Conti, une démarche. Docile à la voix de la raison, elle se décida à écrire à sa tante, en lui demandant d’aller la rejoindre, en me rendant ma liberté. Huit ou dix jours après madame la princesse de Conti répondit à mademoiselle d’Orléans une lettre tendre et touchante pour lui annoncer qu’elle la recevait; mais que cela ne pourrait être que dans un mois. Ce temps se passa bien tristement. Au moment de notre séparation la douleur de mademoiselle d’Orléans fut inexprimable. Rien ne me retenant plus à Bremgarten je le quittai à mon tour.
Mon gendre, M. de Valence, était établi dans les environs d’Utrecht. Nous avions toujours entretenu une correspondance suivie: je lui avais écrit dans les derniers temps de mon séjour à Bremgarten; quand je sus que j’allais me séparer de mademoiselle d’Orléans, je le conjurai de me chercher, sous un nom supposé, une place de concierge dans un château. J’aurais laissé ma nièce au couvent de Sainte-Claire, entre les mains de madame l’abbesse, à laquelle j’aurais payé une demi-année de pension; j’aurais été dans mon château, où je n’aurais rien dépensé, et dans lequel j’aurais pu travailler en secret; j’aurais envoyé mes ouvrages en Angleterre, à Sheridan, qui les aurait parfaitement vendus; de cette manière, j’échappais aux persécutions, et j’aurais pu amasser beaucoup d’argent. Une chose dans ce plan m’embarrassait, c’était ma harpe; je ne pouvais me résoudre à m’en séparer; j’étais décidée à l’emporter, en déguisant dans l’emballage la forme de l’étui, et j’espérais trouver dans le château le moyen d’en jouer incognito dans quelque coin isolé. M. de Valence rejeta cette proposition qu’il appelait une folie romanesque; j’insistai vivement, et je donnai de si bonnes raisons qu’il me répondit promptement qu’il avait trouvé ce que je pouvais désirer; des maîtres instruits, spirituels, très riches, ayant une fille non mariée, à laquelle j’aurais pu donner des soins d’institutrice, un château antique et vaste; et, pour que rien ne manquât au bonheur de cette trouvaille, il m’assurait que le château contenait une superbe bibliothèque. Cette lettre m’enchanta; mais, quelques jours après, il m’en écrivit une autre, pour se dédire formellement, en me disant qu’il ne pouvait se résoudre à se donner le ridicule de faire de moi une concierge; il me conjurait de venir le trouver près d’Utrecht, et que là nous formerions des projets plus raisonnables. Je lui représentai qu’il existait un nombre infini d’émigrées, qui me valaient, et dont les unes, sans aucun ridicule, étaient marchandes de modes, les autres institutrices: il fut inexorable.
Nous arrivâmes donc à Utrecht: M. de Valence vint nous chercher, et nous mena à Oud-Naarden, une charmante maison de campagne qu’il avait louée sur le bord de Zuyderzée. Je me reposai là environ cinq semaines, je me décidai à m’aller établir sous la domination danoise. J’avais encore un peu d’argent, je n’en demandai point à M. de Valence: je convins seulement que je laisserais ma nièce chez lui, avec une dame étrangère qui s’y trouvait, et que je préparais l’établissement de M. de Valence à Altona, car il avait aussi le projet de s’y fixer. Je partis d’Oud-Naarden sans femme de chambre et sans domestique. Je ne savais où débarquer à Altona; une marchande fort communicative me nomma l’auberge de Plock. J’eus lieu de m’applaudir de ce choix; le maître de la maison était la probité même, et sa fille remplie de douceur, d’esprit, de sensibilité, ayant reçu la meilleure éducation, devint bientôt mon amie.
Sur la fin de juillet, j’allai m’établir avec ma nièce chez M. de Valence, à Sielk, à cinq lieues d’Hambourg, dans une jolie maison de campagne qu’il avait louée. J’y consentis à la condition que je lui payerais une pension. J’avais vendu au libraire Fauche trois cents frédérics d’or _les Chevaliers du Cygne_; il y avait longtemps que je n’avais touché autant d’argent à la fois; ce fut le prix que m’en offrit Fauche, qui a toujours été pour moi de la plus parfaite honnêteté. J’étais dans un tel dénûment que s’il ne m’en eût offert que cinquante frédérics, je n’aurais pas hésité à le lui donner.
M. de Valence cultivait lui-même son jardin: nous menions une vie douce et solitaire; nous n’avions près de nous qu’un seul voisin (le seigneur du lieu), et ce voisin était pour nous l’ami le plus aimable.
Après avoir tant souffert, je me trouvais aussi heureuse que je pouvais l’être, avec d’affreux souvenirs si récents encore. J’étais fort liée avec madame Matthiessen et toute sa famille. Son fils, l’un des négociants d’Hambourg les plus distingués par son mérite, sa fortune, et la considération dont il jouissait, devint amoureux de ma nièce Henriette de Sercey: sa mère me la demanda en mariage pour lui. Ma nièce avait vingt et un ans, M. Matthiessen en avait quarante-quatre. Au bout de six mois ce mariage se fit. Je déclarai, dès le même jour, malgré les regrets de ma nièce et les offres obligeantes de M. Matthiessen, que je ne resterais point avec eux, ni à Hambourg, ni même à Sielk.
Huit jours après son mariage, je partis pour Berlin, où je me mis en pension chez mademoiselle Bocquet, qui tenait une maison d’éducation la plus fameuse de la ville. Elle me reçut à bras ouverts; elle s’était passionnée pour moi, par mes ouvrages. Son accueil me charma, ainsi que sa conversation; elle avait une société très aimable, composée des personnes les plus spirituelles de Berlin.
Le premier mois de mon séjour à Berlin fut un véritable enchantement. Chacun s’occupa de mon amusement. Nous allâmes jusqu’à Sans-Souci, où j’allai recueillir une quantité de souvenirs du grand Frédéric.
M. de Volney, dans un de ses ouvrages, dit que, pour juger un homme qui n’existe plus, avec lequel il n’aurait jamais eu le moindre rapport, il lui suffirait d’examiner avec une attention philosophique ses meubles, ses habits, ses bijoux, ses livres. Si l’on eût transporté M. de Volney, ce profond penseur, dans les appartements du grand Frédéric, comme il n’y aurait vu que des meubles et des draperies couleur de rose et argent, que des gravures et des tableaux mythologiques et une collection de tous les bijoux les plus fragiles, et de tous les colifichets des boutiques françaises, comme il aurait trouvé dans la bibliothèque un nombre infini d’ouvrages licencieux et de poésies frivoles, il aurait certainement pensé que le défunt était un jeune sybarite dépourvu de mérite et d’esprit: ce prétendu sybarite était un vieux guerrier, le plus grand capitaine de son temps, le roi le plus vigilant, le plus laborieux, et qui, au milieu de ses draperies couleur de rose, couchait toujours avec ses bottes.
On nous conta de ce monarque et de sa cour plusieurs traits. En voici trois qui me paraissent assez plaisants. Lorsque le roi faisait de petits voyages, il avait coutume d’emmener avec lui Voltaire. Dans une de ses courses, Voltaire, seul dans une chaise de poste, suivit le roi. Un jeune page, que Voltaire avait fait gronder avec sévérité, s’était promis de s’en venger; en conséquence, comme il allait en avant pour faire préparer les chevaux, il prévint tous les maîtres de poste et les postillons que le roi avait un vieux singe qu’il aimait passionnément, qu’il se plaisait à faire habiller à peu près comme un seigneur de la cour, et qu’il s’en faisait suivre dans ses voyages; que cet animal ne respectait que le roi, et qu’il était fort méchant; que s’il voulait sortir de la voiture, on se gardât bien de le souffrir. D’après cet avertissement, lorsqu’aux postes Voltaire voulut descendre de sa voiture, tous les valets d’hôtellerie s’y opposèrent formellement; et, lorsqu’il étendait la main pour ouvrir la portière, on ne manquait jamais de donner sur cette main deux ou trois coups de canne, et toujours en faisant de longs éclats de rire. Voltaire, ne sachant pas un mot d’allemand, ne pouvait demander l’explication de ces étranges procédés, sa fureur devint extrême et ne servit qu’à redoubler la gaieté des maîtres de poste, et, d’après les rapports du petit page, tout le monde accourait pour voir le singe du roi et pour le huer. Le voyage se passa de la sorte; et ce qui mit le comble à la colère de Voltaire, c’est que le roi trouva le tour si plaisant qu’il ne voulut point en punir l’inventeur.
On sait combien ce prince aimait la musique. Un soir, il crut entendre une symphonie lointaine et charmante. Aussitôt il ouvre une fenêtre et reconnaît que cette musique _pianissimo_, à deux parties, s’exécute près de la guérite de la sentinelle en faction sous son appartement. Il appelle cette sentinelle, l’interroge, et son étonnement redouble en apprenant que c’est ce soldat qui produit l’illusion de cette prétendue symphonie en jouant à la fois, et avec perfection, de deux guimbardes. Le roi, ne concevant pas ce prodige, ordonne au soldat de monter chez lui. Le soldat répond: «C’est impossible; je dois garder ma consigne.--Mais je suis le roi.--Je le sais; mais je ne puis être relevé que par mon colonel.» A ces mots le roi, du premier mouvement, se fâcha; mais la sentinelle lui dit que s’il obéissait, il le ferait punir le lendemain pour avoir manqué à la discipline. Alors le roi loua sa fermeté, referma sa fenêtre, se coucha, et, le jour suivant, fit venir ce soldat, l’entendit avec admiration, lui donna cinquante frédérics et son congé. Ce musicien d’un genre si nouveau a fait fortune en parcourant l’Allemagne. Quelques années après, je l’ai entendu à Hambourg. Il allait jouer dans les maisons, il exigeait qu’on éteignît toutes les lumières, et, lorsqu’il jouait, on croyait véritablement entendre une belle symphonie dans le lointain.