Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis

Part 15

Chapter 153,821 wordsPublic domain

Ce fut à Belle-Chasse que m’arrivèrent les événements les plus brillants de ma vie, les mariages de mes deux filles. Ce fut madame de Pont, intendante de Moulins, une de mes amies, qui me donna l’idée du mariage de la seconde. M. de Genlis n’avait point encore hérité de madame la maréchale d’Étrée; ses dettes l’avaient forcé de vendre la terre de Sissy. Les grâces que j’avais obtenues au Palais-Royal pour le mariage de ma fille aînée m’ôtaient la possibilité d’en demander de nouvelles pour celui de la seconde. Ainsi, je ne pouvais espérer de lui faire faire un bon mariage, et c’était pour moi le sujet d’une inquiétude continuelle. Madame de Pont me conseilla de profiter de l’amitié que madame de Montesson avait pour M. le vicomte de Valence, qui l’engagerait facilement à lui donner ma fille en mariage et à la doter. Madame de Pont se chargea de lui en parler; et, comme elle l’avait prévu, ma tante, qui n’aurait pas fait la moindre chose pour tout autre mariage, fit pour celui-là au delà de tout ce que nous avions chez elle. Pulchérie fut mariée par l’évêque de Comminges, dans la chapelle de la maison de ma tante, et, quelques jours après, elle l’emmena à sa terre de Sainte-Assise. M. de Valence avait vingt-neuf ans, ma fille en avait dix-sept; sa figure était charmante, son cœur excellent, ses principes aussi purs que son âme. Elle avait de l’instruction, des talents; elle peignait les fleurs, elle lisait tout haut, avec une perfection rare, la prose et les vers; il y avait dans son esprit un mélange de finesse et de délicatesse qui lui a donné par la suite un charme particulier dans la société; enfin, corrigée de l’excès de vivacité qu’elle avait montré dans son enfance, elle était devenue aussi douce, aussi facile à vivre, qu’elle était naturellement bonne, obligeante et sensible. Voilà ce qu’elle était quand je me séparai d’elle, et ce qu’elle est toujours à mes yeux.

La révolution éclata le 9 juillet; c’était la veille de ma fête, que l’on célébrait à Saint-Leu par de charmants spectacles.

M. le duc de Chartres, quelque temps après la révolution, alla à son régiment, qui était à Vendôme. Il s’était baigné à midi dans la rivière; comme il se rhabillait, un homme, saisi d’une crampe, cria au secours; M. le duc de Chartres s’élança dans l’eau, et eut le bonheur de le sauver. Cette action, qui eut beaucoup de témoins, lui valut une couronne civique. M. le duc de Chartres m’envoya une feuille de chêne de sa couronne que j’ai encore. Dans la lettre qui contenait cet envoi, il me remerciait de lui avoir fait apprendre à nager; je leur avais beaucoup répété que c’était une chose qu’il fallait savoir pour soi et pour les autres, et c’est ainsi que je leur fis apprendre à saigner et à panser des plaies.

Peu de temps après, j’éprouvai la plus déchirante douleur que l’on puisse ressentir: je perdis ma mère. Mes élèves l’aimaient, et ils partagèrent ma douleur de la manière la plus touchante.

J’eus dans ce temps toutes les espèces de mécontentements. M. le duc d’Orléans me fit la proposition la plus étrange: il me dit que M. le vicomte de Ségur lui avait demandé une place de secrétaire des commandements auprès de M. le duc de Chartres pour M. de Laclos, auteur des _Liaisons dangereuses_; je restai confondue. Après un moment de silence, je lui répondis que s’il donnait cette place à un tel homme, je quitterais le lendemain l’éducation de ses enfants. La place ne fut point donnée, mais il avait vu plusieurs fois M. de Laclos, qui lui avait plu: il forma avec lui une liaison intime; il le consulta sur beaucoup de choses importantes, pendant la révolution; on a vu les suites de cette confiance.

Le triste changement de madame la duchesse d’Orléans pour moi, après vingt ans de l’amitié la plus tendre et de la confiance la plus intime, devint tel que je pris enfin le parti de me retirer. La révolution seulement l’augmenta, et surtout y servit de prétexte.

Madame de Chastellux était sans cesse avec madame la duchesse d’Orléans, soit chez elle, soit en voiture, et Mademoiselle n’eut plus le bonheur de se trouver seule avec sa mère. J’avais laissé passer trois semaines sans aller dîner au Palais-Royal; mais, au bout de ce temps, je priai Mademoiselle de prévenir madame la duchesse d’Orléans que j’aurais l’honneur de l’y conduire et d’y dîner le lendemain. Madame la duchesse d’Orléans répondit simplement que, dans ce cas, elle n’irait pas chercher Mademoiselle, puisque je la mènerais. Mais le lendemain, jour du dîner, elle me fit dire à deux heures après-midi qu’elle ne dînerait pas chez elle, parce qu’il lui était survenu une affaire; je ne soupçonnai point encore la vérité. M. le duc d’Orléans était à la campagne; il revint et m’apprit avec beaucoup d’émotion et de mécontentement qu’il avait retrouvé madame la duchesse d’Orléans plus aigrie que jamais, sans qu’elle en eût pu dire la cause; mais qu’elle avait déclaré qu’elle ne pouvait se résoudre à me recevoir davantage chez elle. Qu’alléguait madame la duchesse d’Orléans? rien, sinon une répugnance invincible à me voir et à me recevoir. M. le duc d’Orléans n’employa encore, dans cette occasion, que les prières et les représentations, qui furent également vaines.

Le dimanche suivant, je laissai aller mes élèves sans moi au Palais-Royal, et depuis cette époque je n’y ai pas remis le pied. Les traitements de ce genre se multiplièrent à l’infini; M. le duc d’Orléans donna à dîner à ses enfants, à Mousseaux; leur mère n’y voulut pas venir, parce que j’y étais. Elle venait toujours chercher Mademoiselle avec deux ou trois personnes dans sa voiture, la menait promener chez des marchands, suivie de madame de Chastellux et d’autres personnes. Mademoiselle donna dans l’hiver, non des bals, le peu d’étendue de son logement ne le permettait pas, mais quatre goûters dansants; M. le duc d’Orléans vint à tous; madame la duchesse d’Orléans, malgré la prière de ses enfants, n’y voulut jamais paraître; les témoignages de sa haine devinrent si éclatants et si bizarres, qu’après avoir souffert et toléré avec une douceur et une patience inaltérables pendant si longtemps des injustices si étranges, M. le duc d’Orléans résolut d’y mettre un terme. Il alla trouver un matin madame la duchesse d’Orléans, pour lui déclarer qu’il exigeait d’elle ce qu’elle avait constamment refusé à ses prières, c’est-à-dire une explication positive et détaillée avec moi; madame la duchesse d’Orléans, après beaucoup de difficultés, y consentit. Elle vint chez moi le lendemain matin à neuf heures. Madame la duchesse d’Orléans parut, et à peine eus-je jeté les yeux sur elle qu’une partie de mes espérances s’évanouit. Elle s’avança brusquement, s’assit, m’imposa silence, tira de sa poche un papier, en me disant du ton le plus impérieux qu’elle allait me déclarer ses intentions, et aussitôt elle me fit à haute voix, et avec une extrême volubilité, la lecture de l’écrit du monde le plus surprenant. Madame la duchesse d’Orléans me signifiait dans cet écrit que, vu la différence de nos opinions, je n’avais d’autre parti à prendre, si j’étais honnête, que de me retirer sans délai; je prendrais les précautions nécessaires pour que Mademoiselle n’en fût pas trop affligée, ce qui me serait bien facile, en disant que j’allais en Angleterre prendre les eaux pour ma santé, mais que si je résistais, comme elle était au désespoir que ses enfants fussent entre mes mains, il n’y avait point d’éclat auquel je ne dusse m’attendre. Quand l’excès de ma surprise put me permettre de parler, je répondis qu’après une déclaration aussi positive, je n’avais en effet d’autre parti à prendre que celui de me retirer. J’ajoutai que mon respect pour madame la duchesse d’Orléans, et la connaissance que j’avais de son caractère et de sa délicatesse ne me permettaient pas de lui attribuer l’étrange écrit qu’elle venait de me lire, dont les sentiments étaient si peu dignes d’elle. Je terminai, en assurant madame la duchesse d’Orléans que je quitterais Belle-Chasse aussitôt que Mademoiselle aurait fait ses Pâques. Je promis de partir secrètement et de prendre toutes les précautions possibles pour lui adoucir l’amertume de cette cruelle séparation. Cependant M. le duc d’Orléans attendait au Palais-Royal madame la duchesse d’Orléans: il croyait, d’après la parole qu’il avait reçue d’elle, qu’elle s’expliquerait avec moi, et son étonnement fut égal au mien lorsqu’elle lui déclara la vérité, et lui montra l’écrit qu’elle m’avait lu et qu’elle n’avait pas voulu laisser entre mes mains.

M. le duc d’Orléans, pour dernière ressource, employa auprès de madame la duchesse d’Orléans, M. le duc de Chartres, qu’il instruisit de tous les détails; le cœur de madame la duchesse d’Orléans, naturellement si bon et si sensible, fut vivement ému par les prières et les larmes de son fils; on craignit sans doute cet attendrissement, et on l’entraîna tout à coup loin de lui; elle partit subitement pour la ville d’Eu, suivie seulement de madame de Chastellux. Alors M. le duc d’Orléans, envoyant un courrier, écrivit au véritable auteur de tant de troubles, à madame de Chastellux, pour lui déclarer que, n’attribuant qu’à ses conseils les procédés de madame la duchesse d’Orléans, il la priait de choisir une autre demeure que sa maison, et de lui faire remettre sous quinze jours les clefs de son appartement, au Palais-Royal. Je pris alors le parti de m’éloigner.

Mon projet était de voyager six semaines en Auvergne et en Franche-Comté, de revenir ensuite à Paris, à l’insu de Mademoiselle, d’y rester seulement un mois, pour y faire imprimer sous mes yeux les _Leçons d’une gouvernante_, de partir après pour Sillery, jusqu’aux approches de l’hiver, que je comptais passer en Angleterre.

Je reçus des lettres qui commençaient à m’inquiéter vivement sur l’état de mademoiselle d’Orléans; mais, arrivée à Lyon, j’y trouvai des lettres si alarmantes, que je renonçai à mon voyage de Franche-Comté, et je pris la résolution de retourner, sans délai, à Paris. A six lieues d’Auxerre, je rencontrai un courrier de M. le duc d’Orléans, qui avait ordre d’aller à Besançon, où on me croyait arrivée; il me donna un paquet qui contenait des lettres de M. le duc d’Orléans, de M. de Sillery, de ma fille, de mes élèves, de M. Pieyre et de quelques autres personnes, qui toutes me mandaient que les évanouissements et les convulsions de Mademoiselle, loin de diminuer, s’aggravaient tous les jours, qu’elle dépérissait à vue d’œil, qu’enfin l’on craignait pour ses jours, pour peu que cet état affreux se prolongeât.

Comment aurais-je pu balancer à reprendre ma place auprès de Mademoiselle, quand je la savais dans cet état affreux, et que M. le duc d’Orléans me mandait qu’elle mourrait si ses espérances étaient trompées: je revins, et je trouvai effectivement ma chère élève dans un état qui me perça le cœur. Mes soins et ma tendresse lui rendirent bientôt la santé; mais rien ne me rendit la tranquillité que j’avais perdue. Le motif d’éloignement subit de madame la duchesse d’Orléans pour moi était évidemment la différence d’opinions politiques; je reconnais aujourd’hui que toutes ses craintes n’étaient que trop fondées. Telles devaient être les suites inévitables des principes répandus depuis un demi-siècle en France, par la fausse philosophie. Madame la duchesse d’Orléans jugea mieux que moi; elle sut lire dans l’avenir.

Arrivée à cette grande époque de la révolution, je n’ai nullement le projet de réfuter d’absurdes inculpations. Ma conscience et l’examen de l’emploi de ma vie me donnent la certitude que l’on peut me calomnier, qu’il est impossible de me noircir.

De ma vie je ne me suis mêlée d’affaires de politique ou d’ambition; dès la convocation des états généraux, prévoyant que le mécontentement général produirait beaucoup de troubles, je déclarai publiquement que j’irais à Nice avec mes élèves. Leurs parents y consentirent. Malheureusement, on censura tellement ce projet dans les papiers publics, il parut porter une telle atteinte à la fragile et funeste popularité de la maison d’Orléans, qu’il fallut y renoncer, du moins pour le moment.

Cependant j’obtins la promesse qu’on nous laisserait faire un voyage en Angleterre aussitôt que la Constitution serait finie; on croyait alors que ce travail serait terminé sous peu de mois; il fut beaucoup plus long. Malgré le désir ardent que je conservais de quitter la France, l’époque de mon départ se reculait toujours.

Après la fuite du roi à Varennes et son retour forcé à Paris, M. le duc d’Orléans me le permit enfin. Les médecins ordonnèrent à Mademoiselle d’aller en Angleterre prendre les eaux de Bath. Nous partîmes en toute règle avec des passeports qui exprimaient la permission de rester en Angleterre aussi longtemps que la santé de Mademoiselle l’exigerait. Nous partîmes le 11 octobre 1791.

Mon séjour en Angleterre fut troublé par les craintes les plus sinistres; l’esprit de parti me donnait tout à craindre des ennemis de la maison d’Orléans; je recevais les lettres anonymes les plus effrayantes. J’en reçus entre autres une en anglais, dans laquelle on m’appelait _salvage furie_ (féroce furie), et l’on me menaçait de mettre le feu à notre maison pendant la nuit.

Dans les derniers jours du mois de septembre 1792, étant dans la province de Suffolk, je vis par les journaux français qu’un parti puissant formait les plus sinistres projets et voulait faire juger le roi et la reine.

Après le massacre des prisons, au mois de septembre 1792, je reçus une étrange lettre de M. le duc d’Orléans qui me mandait de revenir en France pour lui ramener sa fille. J’hésitais à le faire et je me trouvais dans la situation la plus embarrassante.

Dans les premiers jours de novembre, M. le duc d’Orléans m’envoya M. Maret, depuis duc de Bassano, et que je ne connaissais pas du tout. Il était chargé d’une procuration de M. le duc d’Orléans, qui l’autorisait à me demander de lui remettre Mademoiselle, si je ne voulais pas consentir à la reconduire moi-même sur-le-champ en France. J’étais au désespoir, ou d’être obligée d’envoyer Mademoiselle en France, ou de l’y mener. Il n’était pas digne de moi de ne pas remettre moi-même ce dépôt si cher entre les mains de celui qui me l’avait confié. Il fut décidé que je reconduirais Mademoiselle, que je la remettrais à son père, en lui donnant ma démission de gouvernante. Nous partîmes en effet le lendemain pour retourner en France, le 20 octobre 1792.

Notre trajet sur mer fut très orageux; nous avions le vent en poupe, mais il était de la violence la plus effrayante; nous fîmes ce voyage en cinq quarts d’heure et douze minutes, chose qui a peu d’exemples. Quand nous débarquâmes un peuple immense était attroupé sur le rivage: il accueillit Mademoiselle avec de grandes acclamations et des transports qui allaient jusqu’à l’enthousiasme; c’est le dernier hommage que son nom malheureux ait reçu en France.

Je trouvai à Belle-Chasse M. le duc d’Orléans, M. de Sillery et cinq ou six autres personnes. Je remis Mademoiselle entre les mains de son père; je lui dis, en présence de tout le monde, que je lui rendais avec douleur ce dépôt si cher, que je donnais ma démission de gouvernante, et que je repartais le lendemain matin pour l’Angleterre. M. le duc d’Orléans eut l’air consterné; il m’emmena dans une chambre voisine, et là il m’apprit que sa fille, par un décret tout nouveau et d’un effet rétroactif, se trouvait par son âge (elle avait quinze ans) dans la classe des émigrés, pour n’être pas revenue à l’époque prescrite; il ajouta que c’était ma faute, parce que je n’avais pas voulu la ramener sur-le-champ la première fois qu’il l’avait demandé, mais il assura qu’on ferait des exceptions à cette loi, et qu’il était certain que sa fille serait à la tête; qu’en attendant il fallait qu’elle se soumît à la loi, et qu’elle allât en pays neutre attendre ce décret sur les exceptions; qu’en conséquence il me conjurait de la conduire à Tournay (la Belgique n’était point encore réunie à la France); que le décret d’exception serait sûrement publié sous huit jours, qu’il irait lui-même chercher sa fille, et qu’alors je serais libre; il se flattait que je n’aurais pas la cruauté de lui refuser cette dernière preuve d’attachement à une enfant à laquelle j’en avais donné tant. Je répondis sèchement que je conduirais Mademoiselle à Tournay, mais sous la condition que si le décret d’exception n’était pas publié sous quinze jours, il enverrait une personne à Tournay, pour me remplacer auprès de Mademoiselle; il m’en donna sa parole d’honneur.

J’eus un long entretien avec M. de Sillery; je le conjurai, en versant des larmes, de quitter la France; il lui était facile de s’évader et d’emporter au moins deux cent mille francs: il m’écouta sans m’interrompre, il parut ému. Il me répondit qu’il abhorrait tous les excès de la révolution, mais que je voyais trop en noir l’avenir; que Robespierre et ses adhérents étaient trop médiocres pour ne pas perdre promptement tout leur ascendant. J’insistai, mais toutes mes prières, toutes mes instances furent inutiles. Il me parla de M. le duc d’Orléans, et il me dit qu’il se perdait, parce qu’il mettait toute son espérance dans les jacobins qui se plaisaient à l’avilir afin de pouvoir ensuite le sacrifier plus facilement, qu’au fond il se repentait de s’être engagé dans une telle route, mais que, croyant impossible d’en sortir, il s’y jetait à corps perdu, se flattant de trouver ainsi l’enthousiasme qu’il n’avait nullement.

Nous partîmes le lendemain matin; M. le duc d’Orléans, plus sombre que jamais, me donna le bras pour me conduire à la voiture: j’étais fort troublée, Mademoiselle fondait en larmes, son père était pâle et tremblant. Lorsque je fus dans la voiture, il resta immobile à la portière, et les yeux fixés sur moi; son regard lugubre et douloureux semblait implorer la pitié!... «Adieu, Madame!» me dit-il. Le son altéré de sa voix porta au comble mon saisissement; ne pouvant proférer une seule parole, je lui tendis la main, il la prit, la serra fortement, ensuite, se tournant et s’avançant brusquement vers les postillons, il leur fit un signe et nous partîmes.

M. de Sillery, M. le duc de Chartres et mon neveu César du Crest nous accompagnèrent jusqu’aux frontières; j’en fus bien aise, car le peuple, par son ton et ses manières, était devenu effrayant. J’avais laissé à Belle-Chasse la valeur de plus de cinquante mille francs en meubles, en argenterie, en bijoux, en tableaux, en livres, instruments, histoire naturelle, etc. J’étais si troublée en partant, que je laissai une quantité de choses; lors de la confiscation, tout fut vendu.

Cependant, trois semaines s’étaient écoulées à Tournay, et M. le duc d’Orléans n’envoyait personne pour me remplacer auprès de Mademoiselle. Au mois de décembre, Mademoiselle eut une maladie très sérieuse, une fièvre bilieuse. Je la soignai avec toute l’affection que pouvait inspirer la tendresse maternelle la plus vive. Cette maladie, dont la convalescence fut languissante et longue, m’ôta toute idée de m’éloigner d’elle dans un tel moment. Enfin, le mois de janvier arriva, ainsi que la funeste catastrophe de la mort du roi. M. le duc de Chartres, qui était venu nous rejoindre à Tournay, reçut une lettre de son père, qu’il me montra et qui commençait ainsi: «J’ai le cœur navré, mais pour l’intérêt de la France et de la liberté, j’ai cru devoir...! etc...»

Cette lettre fit sur M. le duc de Chartres la même impression que sur moi: nous fûmes saisis d’horreur et consternés. Mon malheureux mari m’écrivit à la même époque; il m’envoyait un grand nombre d’exemplaires de son opinion sur le procès du roi.

M. de Sillery terminait ainsi sa lettre: «Je sais parfaitement qu’en prononçant cette opinion, j’ai prononcé mon arrêt de mort...» Aussi, en sortant de l’assemblée, saisi d’horreur et pénétré d’indignation, il alla sur-le-champ se mettre volontairement dans la prison de l’Abbaye!... Hélas! il aurait pu encore se sauver!... Cette lettre me déchira le cœur; cependant, comme je ne voyais nul prétexte pour lui ôter la vie, je me persuadai qu’il en serait quitte pour une captivité de quelques mois. Je ne songeais pas à la cupidité des jacobins, et que l’infortuné avait plus de cent mille livres de rente!

La Belgique fut réunie à la France, et quoiqu’on ait beaucoup écrit qu’elle ne le fut que par son vœu, je puis assurer qu’elle n’en avait nulle envie, et qu’elle y fut forcée.

Le général Dumouriez arriva à Tournay le mardi 26 mars 1793. Ainsi que tous les Français qui passaient à Tournay, il vint chez mademoiselle d’Orléans. Je fus charmée de voir cet homme si célèbre; quoiqu’il fût vaincu, et que je le crusse poursuivi par les Autrichiens, sa seule présence me rassurait.

Je vis que la Belgique allait retomber au pouvoir des Autrichiens, et que la fuite serait impossible pour nous, soit en France ou soit dans les pays étrangers. Je sollicitai donc vivement mon retour; on m’écrivit, au mois de mars 1793, que M. le duc d’Orléans allait obtenir le rappel de mademoiselle d’Orléans, mais que le mien était encore ajourné. Croyant que mademoiselle d’Orléans allait rentrer, je devais m’occuper des moyens de me mettre en sûreté, et il faut convenir que rien n’était plus difficile, et que ma position était affreuse. J’avais fait quelques avances d’argent pour mademoiselle d’Orléans, qui me devait cent trente-deux louis; elle avait écrit à M. le duc et à madame la duchesse d’Orléans sur cet objet et pour leur demander de lui envoyer de l’argent pour elle; c’est ce qu’ils ne purent faire, ni à cette époque, ni à aucune autre. Ce fut alors que M. le duc de Chartres, qui n’a jamais eu de vues ambitieuses, et qui n’en avait d’autre que celle d’être utile à son pays, prit la résolution d’écrire à la Convention, pour demander la permission de quitter à jamais la France; depuis la mort du roi, il était tombé dans le plus grand découragement.

Après avoir écrit cette lettre à la Convention, il me dit qu’il ne croyait pas pouvoir l’envoyer sans l’aveu de son père, qui était alors député à la Convention. M. le duc de Chartres envoya cette requête à son père, en le conjurant de trouver bon qu’il la fît. Nous espérions que M. le duc d’Orléans ne s’opposerait pas à ce que désirait son fils; mais il répondit sèchement que cette idée n’avait pas de sens, et qu’il n’y fallait plus penser. M. le duc de Chartres a respecté cet ordre; il n’en fut plus question.

M. le duc de Montpensier, son frère, désirant passionnément voir l’Italie, avait demandé à servir à Nice, ce qui lui fut accordé; il partit de Tournay, où il était aussi avec nous.

Cependant l’armée dut évacuer Tournay et se replier sur la frontière. Nous la suivîmes; nous quittâmes Tournay le 31 mars, de grand matin; nous étions dans une berline dont les stores étaient baissés, et en outre de grands chapeaux avec des voiles cachaient entièrement nos visages. Nous suivîmes l’armée. Les troupes marchaient sans ordre; les soldats étaient excessivement bruyants; leur ton, leurs discours m’effrayaient; je n’avais jamais fait jusqu’alors un voyage aussi désagréable. Pour éviter de tomber dans les mains des ennemis, j’allai à Saint-Amand. Je logeai, avec mademoiselle d’Orléans et ma nièce, dans la ville même de Saint-Amand, et le général Dumouriez logea à un quart de lieue, dans un endroit appelé les Boues-de-Saint-Amand, où se trouvent les bains et les étuves pour les malades.