Mémoires d'une vieille fille

Part 6

Chapter 63,956 wordsPublic domain

--L’âge de ton premier enfant, oui, tu te souviens bien; il avait à peine un mois quand tu nous l’as apporté. Tu sais que je vous ai bien traités, toi et lui, et l’autre encore, et que je t’ai défendue.

--Oui.

--Si j’étais seule dans ma ferme, je te garderais encore. Mais les enfants de chez moi ont grandi. Mon aîné a un peu moins d’âge que le tien, et le voilà qui s’essaye à tenir la charrue, comme fait aussi ton fils Pierre, et à écouter quand je vends mes bêtes ou mon froment aux marchands qui passent. Ils ont été élevés ensemble, et trop près à près pour que mon gars commande le tien. Ils ne s’entendraient bientôt plus: il faut nous séparer, ma pauvre fille.

La quérente de pain tressauta, et, dans ses yeux toujours fixés sur la fermière, une angoisse, un souvenir, un reproche, une supplication parut et s’évanouit. Les lèvres n’en exprimèrent rien. Elles s’abaissèrent seulement et dirent:

--Vous êtes la maîtresse.

--Je ne t’abandonne point, reprit Victorine Loux; demain, tu mettras ta meilleure robe et tu iras, avec Pierre, chez mon parent de la métairie de Langogne; je lui ai demandé de vous donner du travail. Et il le fera, à cause de moi. Dans quatre jours, vous nous quitterez.

--Vous êtes la maîtresse, répéta, plus bas, la pauvresse.

Et les deux femmes se séparèrent. Et, en ce moment, une troisième femme traversa la cour, et, passant derrière Victorine Loux qui rentrait dans la grande salle de la ferme:

--Ce n’est pas trop tôt que vous chassiez de chez vous cette engeance-là! dit-elle.

Mais la fermière, contrairement à ses habitudes, ne releva pas cette mauvaise parole que disait Rose Goufier, la seconde fille de ferme. Elle avait trop de chagrin.

Pour la quérente de pain, elle s’était dévouée en effet, et elle avait souffert plus d’une contradiction. Quinze ans plus tôt, quand elle avait manifesté sa volonté d’accueillir sous son toit cette coureuse de route dont on ignorait le nom, l’origine, la vie, et qui se présentait, mendiante, avec un enfant sur le bras, les voisins, le mari même, n’avaient pas manqué de s’élever contre une charité si imprudente: «Quel besoin de secourir des gens sans aveu? D’où venait celle-là? Où était le père de son enfant? Ah! elle aurait vite fait de quitter la maison où on la recevait, et on s’apercevrait, un matin, qu’elle avait repris la grand’route, emportant avec elle plus que les gages qu’elle avait gagnés!» Victorine Loux avait tenu bon.

La gardeuse de moutons n’avait ni volé ni cherché à quitter la ferme, mais six ans plus tard, au scandale de tout le pays, elle avait eu un second enfant, et Victorine Loux ne l’avait pas chassée. Plusieurs, parmi les plus considérables de la commune, s’étaient prononcés, à cette occasion, contre une fermière, une honnête femme, une mère, qui tolérait le désordre près d’elle et ne pensait pas à l’exemple. «J’y pense bien, répondait Victorine, mais mon fils aîné est encore tout petit, et, quand il sera grand, il verra moins la faute de cette pauvresse que la charité dont elle aura bénéficié.» Et les années étaient venues, apportant chacune un peu plus d’oubli que la précédente. Les enfants de la quérente de pain, Pierre et André, Pierre, hardi, batailleur et brun de cheveux, André, tout rose et blond, et timide comme une fille, avaient été élevés avec les enfants de la ferme; ils avaient mangé le même pain, bu le même lait et le même air, reçu les mêmes caresses, entendu les mêmes voix, suivi la même école et vu les mêmes mottes de terre d’où germe pour les hommes, en même temps que les moissons, une si puissante fraternité. Victorine Loux ne faisait presque point de différence entre ceux qui étaient à elle et ceux qui étaient à l’autre. Il avait fallu que le sang, peu à peu, parlât au cœur des fils légitimes, des héritiers du sol et des troupeaux, et y mît l’obscur besoin de commander. Alors les premières querelles sérieuses s’étaient élevées entre les aînés des deux races inégales. Et la fermière avait compris que ce qu’elle avait fait, ses enfants allaient le défaire.

Personne ne souffrait autant qu’elle de la décision qu’elle avait prise: ni la vraie mère, assurément, ni les enfants qui n’avaient pleuré qu’une heure, en apprenant que deux d’entre eux vivraient au loin désormais, et qui, maintenant, formaient des projets et combinaient des revoirs; ni les domestiques de la ferme, qui dédaignaient la quérente de pain ou la jalousaient.

La nuit acheva de tomber; le souper fut moins gai que de coutume, parce que les sept enfants observaient les deux mères qui se taisaient; puis, ce fut le sommeil; puis, le jour reparut. Dans le petit matin, levée avant toute sa maison, Victorine Loux, par la fenêtre de la boulangerie, vit la quérente de pain et Pierre qui descendaient le chemin bordé de noyers jeunes, et qui gagnaient ainsi, à cent pas de la ferme, la grand’route cachée par les haies.

Toute la journée, elle fut si triste, que les enfants ne reconnaissaient plus la maison, où manquait l’humeur vaillante de la mère, et elle parcourut ses greniers, et ouvrit ses armoires et les coffres où elle serrait ses provisions. Les voyageurs revinrent tard. Ils étaient las. Quand ils furent entrés dans la salle, où toute la famille et les serviteurs de la Loux étaient réunis et causaient un moment avant d’aller dormir, Pierre, qui seul pouvait s’expliquer clairement, raconta que le métayer de Langogne l’avait bien reçu, et que, dès le lendemain, et sans attendre la fin de la semaine, il faudrait partir.

Alors, du coin de la cheminée où la fermière s’était assise,--car il commençait à faire bon se tenir près du chaudron,--regardant tout ce monde groupé autour de l’âtre et qu’une seule flamme dansante éclairait:

--Quand ils partiront demain, dit-elle, je veux, mes fils, qu’ils emportent avec eux la petite charrette qui vous sert, au temps des châtaignes, à courir les châtaigneraies. Vous y mettrez un sac de froment et un sac d’oignons, et dix mètres de toile, et plusieurs choses encore que j’ai préparées, car je ne veux pas qu’ils arrivent chez les autres comme la mère est arrivée chez moi, voilà quinze ans. Je veux qu’on ne méprise point nos amis.

--Vous vous moquez, maîtresse Loux, dit une voix, car celle-ci est la pire ennemie que vous ayez eue!

C’était Rose qui montrait du doigt la quérente de pain. Tous les gens de la ferme s’étaient levés. Les enfants criaient. Un homme retenait Pierre, qui voulait se jeter sur la servante et qui la menaçait du poing.

--Toi, Rose, dit maîtresse Loux, je ne te garderai pas à mon service. Tu as trop mauvais cœur. Car c’est la deuxième fois que tu accuses la quérente, avec qui j’ai vécu quinze ans, et qui s’en va demain.

Le lendemain, dans la clarté chaude du milieu du jour, la petite charrette où l’on transportait les châtaignes ayant été tirée hors du hangar, et remplie de tant de hardes et de provisions qu’elle n’en pouvait porter plus, l’ancienne gardeuse de moutons se plaça entre les brancards et se mit à descendre vers la grand’route. Les enfants l’entouraient, les uns attelés à des ficelles qu’ils avaient attachées à la voiture, d’autres poussant aux roues. Seuls, Pierre et André étaient restés en arrière.

Ils disaient adieu aux bêtes et aux choses; ils couraient de l’étable où étaient «leurs bœufs» à la grange où ils avaient tant joué. On entendait le bruit de leurs souliers ferrés sur les barreaux des échelles et sur le carreau des greniers. Enfin, ayant tout revu et tout remercié, à la manière des enfants, d’un sourire bref et d’un serrement de cœur, ils se jetèrent au cou de Victorine Loux, qui était debout, dans son vêtement de deuil des dimanches, sur le seuil de la grande salle.

--Adieu, maman Victorine! On reviendra! On ne vous oubliera pas!

--Adieu, mon grand! Adieu, mon petit!

Elle les pressait tour à tour contre sa poitrine, et laissait aller Pierre pour reprendre André, et André pour reprendre Pierre.

Les domestiques étaient aux champs ou dans la maison. Le cortège de la quérente de pain s’éloignait. La fermière embrassa une dernière fois les enfants.

--Je ne sais pas lequel j’aime le mieux! disait-elle. Partez, mes petits, l’heure est venue!

Ce fut l’aîné qui partit le premier. Il courait vite. En un moment, il fut à la moitié du chemin qui descendait. Le plus jeune trottinait et se retournait. Et l’on voyait ses cheveux blonds frisés et ses yeux brillants de larmes.

Alors, un rire aigu partit du toit de l’étable. La fille de ferme, passant la tête par la lucarne du grenier, cria:

--Vous avez raison de le chérir, maîtresse Loux: c’est le fils de votre mari!

Le petit s’en allait à reculons. La veuve, debout dans l’embrasure de la porte, était devenue toute pâle. Vrais ou faux, les mots l’avaient atteinte, et pour toujours peut-être. Elle n’y répondit pas; mais, levant ses deux bras:

--André! cria-t-elle.

Le petit s’arrêta.

--André, c’est toi que j’aimais le mieux!

L’enfant agita sa casquette, et continua sa route.

Victorine Loux, qui avait épuisé tout son courage, et même un peu plus, se détourna vivement, et rentra dans la maison.

XII

LES TROIS GARS DE LA HAUSSIÈRE

C’était un peu après la récolte, quand les tourterelles s’en vont. La plupart des fermiers attendent, pour commencer le labour, que les premières pluies aient amolli la terre, mais les trois fils blonds de la Haussière, Julien, Antoine et Toussaint, n’avaient point coutume d’attendre ainsi, et, à peine le froment coupé, mettaient le soc dans les chaumes. Une si belle ferme, de si beaux gars et de si beaux bœufs: on pouvait bien n’en faire qu’à sa tête. Un après-midi du mois d’août, les deux fils aînés qui venaient de tenir la charrue chacun pendant une heure, le troisième qui venait de herser, se reposaient sous un vieux châtaignier, qui avait déjà les feuilles jaunes et toutes ses bogues de châtaignes vertes. Ils s’étaient étendus sur l’herbe de la chintre, et près d’eux, rangées le long du talus, les bêtes soufflaient, lasses comme leurs maîtres.

Julien, qui avait quarante ans passé, cuirassier de l’armée territoriale, calme de visage et lent de parole, dit:

--Ça n’est pourtant pas si difficile de faire comme nous: suffit d’être trois frères qui s’entendent!

Et, sous ses moustaches, comme il riait, on vit le clair de ses dents.

--Ce n’est pas tout de s’entendre, dit Antoine, le plus grand des trois frères et le plus blond: il faut les champs de la Haussière!

Les laboureurs, le herseur et même les bœufs enjugués, regardèrent en ce moment la poussière qui s’élevait des chaumes défoncés, la longue pente nue au soleil et, tout au bout, le toit de tuiles, que coiffait un vieux poirier tordu.

Toussaint, qui était plus brun et plus nerveux que ses frères, s’absorba plus longtemps qu’eux, dans cette songerie qui lui venait toujours quand il voyait la maison, et il dit à son tour:

--Vous ferez ce que vous voudrez, toi Julien, toi Antoine, et le père qui est à la maison, et Mariette qui se mariera probablement avant nous autres: moi, je ne quitterai jamais la métairie!

Personne ne s’étonna, car le serment n’était pas nouveau. Une des juments ayant rué, à cause des mouches, les trois frères se levèrent et se remirent au travail.

Ils vivaient à la Haussière, l’aîné depuis quarante ans, le second depuis trente-cinq, le plus jeune depuis trente-deux ans. Le même cas de force majeure, le service militaire, les en avait éloignés, l’un après l’autre, dans des temps déjà lointains. Ç’avait été la seule absence. Ils n’étaient pas les maîtres, puisque la ferme appartenait au père, mais ils pouvaient dire «chez nous», car ils hériteraient du sol, et ils le cultivaient, et ils l’aimaient passionnément. Ce goût de la terre, le travail qui les réunissait souvent et ne les séparait jamais beaucoup, le même sang, les mêmes espoirs parfois déçus, parfois comblés, et l’amitié qui en naissait, la paix aussi d’âmes religieuses et même pieuses, que l’envie n’entamait pas, formaient, pour chacun des trois frères, un bonheur qui paraissait suffire à Julien, à Antoine, à Toussaint. Les filles de ce coin de bocage vendéen, plusieurs du moins, avaient songé à ces beaux jeunes hommes. Mais tous, ils les regardaient toutes du même air, répondant avec le même sourire gauche aux bonjours qu’elles leur disaient, le dimanche, sur la place de l’Église, quand on se demande, les uns aux autres, des nouvelles des fermes, comme font les marins des îles, quand ils se rencontrent au large. Ils passaient indifférents, les trois fils de la Haussière, et le père qui les suivait, plus lent à cause de l’âge, s’arrêtait plus volontiers qu’eux, et se montrait moins sauvage. A peine s’ils entraient au cabaret. Un verre, deux verres, puis ils partaient. Mais quand personne ne les voyait plus, et qu’ils voyaient leurs champs, c’est alors qu’ils se mettaient à parler, c’est alors qu’ils avaient des regards de contentement et presque d’amoureux, pour l’avoine qui levait, pour le vesceau en fleurs, pour les javelles de blé, ou, dans la saison noire, pour les planches de choux qui s’égouttaient au vent comme des forêts mouillées. Leur sœur Marie accourait à leur rencontre: «Salut, les frères, j’ai du tourteau pour vous!» Et le père survenait, et disait, moitié sérieux et moitié triste: «Mes gars, vous êtes trop heureux chez moi; je mourrai sans vous voir établis.»

Un soir d’hiver, avant le souper, à l’heure où les mottes paraissent toutes molles et grises comme du ciel tombé, une femme entra dans la salle de la Haussière, où le métayer songeait, seul sur un banc, et écoutait le bruit de ses étables. Elle était jeune encore et un peu forte; elle était vêtue de noir.

Le métayer lui fit signe qu’il la reconnaissait, malgré l’ombre, et elle resta debout, émue et baissant les yeux, comme si elle était devant le tribunal.

--Mon oncle, dit-elle, vous savez que je suis veuve, et que j’ai deux enfants de mon défunt, et que nous n’étions pas riches, en nous mariant.

--C’est vrai, ma fille.

--Depuis huit mois, j’ai essayé de conduire toute seule la métairie, et je ne peux pas dire que je n’ai pas réussi. Mais je me fais trop de tourment pour la plus petite chose; les valets m’obéissent mal; je n’ai pas la parole assez rude, et je sens bien que je ne peux pas gouverner.

Le vieux hocha la tête, considéra avec attention cette femme qui venait assurément demander quelque chose, et répondit:

--Tant de gens et tant de bêtes à mener, c’est trop pour les trois quarts des femmes, et pour la moitié de l’autre quart. Que veux-tu de moi?

--Que vous m’aidiez. Vous êtes mon parent le plus proche, et vous avez trois gars.

Le métayer de la Haussière eut un saisissement qui l’empêcha de répondre tout de suite.

Quand il eut rassemblé ses idées, et son courage pour les dire:

--Tu as raison, fit-il. Je dois t’aider.

La femme s’en alla.

Une heure plus tard, après le souper, quand les valets de ferme eurent quitté la salle, et que Mariette se fut mise à laver la vaisselle dans la décharge voisine, Julien, Antoine et Toussaint, accoudés sur le haut bout de la table, éclairés de près par la chandelle qui faisait flamber leurs yeux verts, commencèrent à causer des choses de la ferme, selon leur coutume. Mais le père, qui s’était approché du feu, et qui était revenu s’asseoir à côté de l’aîné, leur fit signe à tous de se taire. Il raconta la visite qu’il avait reçue, et comment il avait promis son aide à la veuve de la Faguinière. Il ajouta:

--Quel est celui de vous, mes gars, qui tiendra ma promesse? Je n’ai point de préférence pour quitter l’un ou l’autre. Celui qui dira oui, je le laisserai aller.

Il regarda Julien, puis Antoine, puis Toussaint. Mais ils avaient tous les trois tourné la tête, comme ceux qui ne veulent pas être obligés de parler. Dans la salle, contre l’habitude, il y eut un tel silence qu’on entendit longuement la plainte du volet que le vent tourmentait.

Le vieux, qui avait le visage long et tout rasé, laissa paraître, au coin de ses lèvres, comme une petite joie du silence de ses fils. Mais la voix ne mollit point, et elle s’enhardit plutôt, quand il reprit:

--Puisque pas un de vous ne veut s’en aller, c’est donc à moi de commander.

Il les regarda encore une fois tous les trois, et il conclut:

--Toi, mon cadet Antoine, tu iras demain à la Faguinière, et tu y resteras autant de temps que ma nièce aura besoin de toi.

Ni celui qui était désigné, ni les deux autres ne répondirent; mais ils se levèrent tous, et sortirent dans la nuit qui était froide.

Le lendemain, un peu avant midi, Antoine ayant fait ses adieux à chacun de ceux qui vivaient sur la métairie, prit ses hardes sous son bras gauche, son aiguillon dans la main droite, et chercha le père, qui rôdait dans les granges et dans les étables, et qui se cachait pour pleurer. Il le rejoignit près du pressoir à cidre. Le vieux se détourna. Le fils salua et dit:

--Mon père, je ne peux pourtant pas être seul, à la Faguinière.

--Je ne peux pas non plus, mon pauvre gars, me priver d’un autre fils.

--Non, laissez-moi emmener deux des bœufs noirs de chez nous: ça me tiendra compagnie. Je les achète pour la métairie de là-bas.

Et ils partirent trois de la Haussière, les deux bœufs, et le grand gars roux qui les menait.

Dix-huit mois passèrent. Antoine n’avait pas reparu une seule fois à la Haussière. «Je sens que c’est plus fort que moi, disait-il; si j’y revenais, j’y resterais.» Il voyait son père ou ses frères, de temps en temps, sur la place du bourg, au cabaret, sur les chemins quand on va livrer le grain au même meunier, et il recevait aussi leur visite, rarement, à la Faguinière. Il habitait une ferme à mi-coteau, dont les champs et les prés coulaient vers le levant. Il avait tout remis en ordre. Il s’était montré bon laboureur, bon faucheur, bon économe, bon chef, un peu rude comme le père, mais point emporté dans le fond, et raisonnable dans sa sévérité. Les voisins disaient: «C’est un homme qui a de l’entendement; mais il ne parle pas assez.» Il parlait peu, n’ayant guère dans l’esprit qu’une pensée qui n’était point heureuse: le regret de sa Haussière. Ni l’hiver, ni l’été, ni la beauté des récoltes, ni l’estime qui grandissait autour de lui, ne diminuaient sa peine. Presque tous les soirs, quand il avait donné l’ordre de quitter le travail, il laissait partir le harnais, avec les bouviers, les journaliers, les deux enfants qui commençaient déjà à piéter dans les mottes, et il restait seul, en haut des champs. Alors il regardait, du côté du couchant, des terres plates, qu’on devinait plutôt qu’on ne les voyait, et un toit qui n’était pas plus gros qu’un pois, et au dessus les nuages qui étaient toujours rouges, comme le sang d’un cœur jeune.

A la fin du deuxième été, le vieux maître de la Haussière, un après-midi qu’il faisait chaud, buvait un coup de cidre dans la salle de sa métairie. Il venait de dormir dans le foin, et il avait encore des brins d’herbe au col de sa chemise. La porte de la pièce s’emplit d’ombre tout à coup. Il se détourna:

--Bon sang de la vie, dit-il, c’est Antoine! Mariette, apporte un autre verre! Qu’est-ce qu’il y a, mon gars, puisque tu reviens?

Quand le jeune homme se fut assis, il répondit:

--Il y a que je ne peux plus rester.

--Ma nièce t’a renvoyé?

--Non.

--Tu manques de courage, alors? J’aurais pas cru ça d’un de mes gars.

L’autre ne répondit pas tout de suite. Il fallut bien un quart d’heure pour qu’il se décidât à dire:

--C’est pas le courage qui me manque; c’est votre nièce qui est toujours après moi pour qu’on se marie tous deux.

--Est-ce qu’elle te déplaît?

--Pas plus qu’une autre.

--Eh bien! mon gars, faut te marier: la ferme est bonne, la femme aussi.

Dix minutes plus tard, les deux frères, Julien et Toussaint, appelés par le père, entraient dans la grande salle. Quand ils surent l’événement, ils se mirent à rire silencieusement, chacun de son côté.

--Qu’as-tu à rire, toi, l’aîné? demanda le vieux.

Julien se fit prier, puis il avoua, ne riant plus qu’à moitié:

--Notre père, je ne l’aurais pas fait, bien sûr, tant qu’on avait des chances de se retrouver tous trois à la Haussière; mais, à présent qu’Antoine nous quitte pour ne pas revenir, moi aussi, je vais vous quitter: je veux me marier avec la fille de la métairie du Sableau.

--C’est une jolie ferme aussi, répondit le bonhomme; mais, dis-moi, Julien, est-ce que ça t’est venu, comme ça, en entrant dans la salle?

--Oh! non, notre père, il y a six ans que je lui «cause». Mais, sans Antoine, il n’y avait rien de fait.

--Et toi, Toussaint, qu’est-ce que tu penses?

Le plus jeune était le plus vif. Il répliqua, sans hésiter:

--Moi, notre père, je redis ce que j’ai toujours dit: qu’après vous c’est moi qui gouvernerai la Haussière.

XIII

LA PERLE

Il pleuvait interminablement, depuis le matin, depuis le commencement de la dernière nuit peut-être, et les rues de Paris avaient leur glacis de boue couleur de café au lait. J’avais trotté, comme un fiacre, à travers deux ou trois quartiers de la rive gauche, allant d’un dispensaire à une crèche, visitant des amies riches que j’intéresse à mes amies pauvres, lorsque, vers la fin de l’après-midi, je me décidai à rentrer chez moi. J’étais lasse. Chez moi, c’est quelque part au delà de l’Élysée. Je sentais le poids de ma jupe, de l’air saturé d’eau et de fumée, le poids aussi des misères vues et entendues. Les médecins, les chasseurs, les soldats connaissent la songerie stérile de ces retraites sous la pluie. En passant devant le magasin de l’orfèvre Miège, l’idée me vint, subite et qui m’épanouit: «Si j’achetais le bijou?»

Le projet était déjà vieux de quelques mois, mais j’avais toujours manqué du temps ou de l’humeur qu’il fallait pour le réaliser. Mes amies me répétaient: «Vous n’êtes pas une religieuse. Vous êtes une vieille fille vivant dans le monde, ayant besoin du monde, et transmettant son aumône aux pauvres qu’il aime par procuration. Passe encore de ne porter que des robes sombres, de paraître en corsage montant dans les dîners et les soirées où nous venons décolletées: tout au moins, ma chère, ayez un bracelet, un collier, un médaillon au bout d’un fil, une broche même, oui, une broche d’aïeule, si vous voulez, et qu’on puisse voir, quand vous entrez, que deux minutes avant de quitter votre appartement vous avez pensé à nous!» La plainte était raisonnable, ou m’a semblé l’être. J’étais décidée depuis longtemps. J’ai donc ouvert la porte de Miège, et fait sonner le timbre.

--Je désirerais voir des colliers, or ciselé seulement.

--Très bien, madame.

Deux jeunes femmes se sont levées. Elles étaient assises derrière le comptoir de droite, et, à la façon dont leurs yeux descendirent entre les paupières, examinant mon chapeau, ma robe et mes bottines boueuses, au petit sourire, identique chez elles deux et finissime, qui suivit l’inspection, je compris que j’étais classée dans la catégorie des petites clientes négligeables. Elles se baissèrent, avec un air de nonchalance affecté, et me présentèrent, sérieusement alors et froidement, comme si le devoir officiel commençait à cet instant précis, deux bijoux qui me firent l’impression, l’un de s’appeler Durand, l’autre de s’appeler Martin: je les avais rencontrés cent fois.

--Cela se porte beaucoup, dit l’une des vendeuses.

L’autre risqua une variante. Je dis nettement:

--C’est quelconque. Je venais ici pour trouver mieux.