Part 7
Le sourire finissime reparut, mais il ne s’adressait plus à moi. Je tournai un peu la tête, et j’aperçus, au fond du magasin, dans l’ombre, un gros visage rasé, qui exprimait le plus parfait scepticisme et quelque chose de plus. Ces yeux vifs et mordants, ces lèvres fortes que l’habitude de l’ironie avait abaissées aux angles, et fixées dans un rictus amer, disaient, à n’en pas douter: «Vous vous imaginez que cette cliente a du goût! Vous me demandez de quitter le tabouret où je médite un dessin nouveau? Allons donc! Une poseuse comme d’autres! Elle veut faire la difficile, et tout à l’heure, elle choisira non pas un collier, mais une chaîne de montre, mesdemoiselles, une gourmette avec un cadenas fabriqué à la douzaine, comme pendentif! Vous ne connaissez pas le goût de la clientèle moyenne. C’est à faire pleurer. Laissez-moi donc!» De leur côté, les vendeuses insistaient. Leur regard disait, non moins clairement: «Monsieur Miège, vous ferez bien de venir?»
Elles eurent gain de cause. Discrètement, légèrement, avec un aplomb qui dénotait aussi de l’habitude, elles s’évadèrent, à droite, à gauche, disant: «Nous allons chercher autre chose.» Et ce fut M. Miège, en personne, qui vint derrière le comptoir.
Il était juste aussi grand que moi. Et je vis, de tout près, l’insondable scepticisme de l’artiste. La voix ne corrigeait en rien l’impertinence de la physionomie.
--C’est un cadeau, bon marché, que vous voulez faire? Une fête? Un anniversaire?
--Non, monsieur, j’achète pour moi.
--Alors, c’est un bijou de prix?
--Pas nécessairement: de style, cela suffit.
M. Miège perdit un peu de son mépris.
--Cette petite chaîne plate, fit-il, un chemin d’or avec ronds points d’améthyste, modèle italien, qu’en pensez-vous, madame?
--Jolie. Trop jeune pour moi. Je vous demande du classique, monsieur Miège, un bijou qui ne crie pas, surtout qui n’ait pas l’air de concourir avec les autres, et qu’on aimerait même au cou d’une voisine.
Brusquement, il ouvrit une armoire, une seconde, une troisième, puis, avec une tendresse de geste et une habileté de créateur montrant son œuvre, il me présenta vingt colliers merveilleux, dont il expliquait, d’un mot exact, le dessin, l’esprit, les parentés d’art, les harmonies savantes. Il parlait de ses ouvriers ciseleurs, du temps qu’il avait fallu pour exécuter les pièces, des offres qu’il avait refusées, et il répétait, comme un refrain: «Puisque vous aimez le beau travail, regardez-moi le mouvement de cette feuille de lierre, et ces deux enfants qui tiennent le médaillon, et ces émaux où le rouge et le vert sont comme des gouffres, on y peut plonger...»
Le coin de la salle était réjoui par la lumière de nos doigts maniant les bijoux. J’avais oublié la pluie et la fatigue. L’orfèvre avait l’air d’oublier que j’étais une acheteuse, et je me demande encore si, en effet, il ne l’oubliait pas. Je choisis une chaîne assez courte, d’un dessin large, qui retenait un médaillon Renaissance. Au bas du médaillon pendait une perle longue. L’orfèvre ayant énoncé un prix qui dépassait notablement mes prévisions:
--C’est grand dommage, lui dis-je, c’est deux loyers de pauvres de plus que je ne veux dépenser. Je vous laisse donc le collier... à moins que vous n’enleviez la perle...
--Enlever la perle! interrompit M. Miège, qui reprit le ton du début, vous voulez me faire mutiler une de mes œuvres! Mais vous n’y pensez pas, madame!
--Je n’y pense plus... Au revoir, monsieur.
Je me détournai, après avoir souri, involontairement, à quelques-unes de ces merveilles que j’allais quitter. Je dis souvent adieu aux choses. Le remarqua-t-il? M. Miège me rappela:
--Prenez le bijou, dit-il, prenez-le avec la perle, que vous ne payerez pas. Vous le porterez dans les salons de Paris; il fera, tel que je l’ai rêvé, son entrée dans le monde, avec son air de page et sa plume blanche; on devinera qui l’a bâti et habillé, on vous dira: «C’est du père Miège», et vous direz oui; nous n’y perdrons ni l’un ni l’autre...
--Moi surtout. Mais je quitte Paris en avril.
--Eh bien! vous reviendrez en avril, et ce que je ne pourrais pas me décider à faire aujourd’hui, je le ferai: il aura vécu cinq beaux mois.
J’emportai le bijou, et la convention fut exactement observée. Plusieurs reconnurent, à la correction du style, à la patine de l’or, au moelleux de toutes les courbes, un bijou de chez Miège. Je leur racontai l’histoire. «Il faudra voir, dirent-elles, comment elle finira.»
Voici comment elle a fini.
A la fin de l’hiver, je suis retournée chez l’orfèvre. En m’apercevant, il eut un petit haussement d’épaules, et dit:
--J’aurais presque autant aimé que vous ne fussiez pas revenue... Une perle... j’ai des clientes qui l’auraient oubliée...
Quand il tint, dans sa forte main gauche, le collier dont la beauté était plus grande à cause de la jeune lumière, il le caressa un moment, s’amusant de l’éclat furtif et du grillotis des maillons qui coulaient. Une nuance d’émotion, très discrète, atténua l’expression d’ironie que le vieil orfèvre ne devait pas perdre souvent. Il prit une pince, et, serrant légèrement l’anneau qui attachait la perle longue au médaillon:
--Quel crime vous me faites commettre! dit-il. Mais je sais maintenant qui vous êtes, j’ai pris mes renseignements, mademoiselle; vous êtes une artiste dans votre genre, une philanthrope... quelqu’un qui n’est jamais content de sa journée, parce qu’il reste trop à faire...
Il soupira, pressa nerveusement sur les deux leviers de la pince, et l’anneau se rompit, délivrant la perle. M. Miège saisit celle-ci, et, me la remettant:
--Je ne reprends jamais ce qui est sorti de chez moi, dit-il d’un ton bourru, faites-en ce que vous voudrez; vous en aurez le placement, dans vos œuvres.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J’avais le «placement», en effet. J’ai vendu la perle pour sept cent trente francs: le prix de deux loyers de pauvres, comme je l’avais dit à M. Miège.
XIV
L’ALLIANCE
Elles s’étaient promis de vivre toujours ainsi, chacune à son étage, dans la même maison. Elles étaient alliées, tante et nièce, l’une vieille fille, l’autre nouvellement veuve. La première avait l’âge où l’on pense surtout aux autres, quand on a le don et qu’on l’a cultivé; la seconde quittait à peine la période de jeunesse, d’illusion, de tendresse et de succès où l’on pense surtout à soi. Elles s’aimaient donc, c’est-à-dire que la plus âgée aimait la plus jeune, et que celle-ci était contente d’être aimée. Contente, mais non point heureuse: elle pensait, avec tant de gens qui considèrent la vie comme un gâteau, qu’elle n’avait pas eu toute sa part de bonheur. Elle en redemandait, sans le dire tout haut, sans même qu’il y parût dans le regard de ses yeux bruns, ou dans le pli de ses lèvres qui, depuis dix-huit mois, avaient perdu leur long sourire, et s’arrêtaient toujours à moitié course, au cran de sûreté.
Mademoiselle Valentine Dourd venait de dîner avec madame Ledoël. Elles avaient passé de la salle à manger dans le petit salon, qui ouvrait sur des jardins. Elles habitaient une maison neuve de la rive gauche, près de l’Abbaye-aux-Bois, l’une au second étage, l’autre au quatrième. Elles dînaient presque chaque soir ensemble, travaillaient à quelque ouvrage de couture ou de crochet, causant ou se taisant, également sûres, dans la causerie ou dans le silence, de s’entendre et de s’aider l’une l’autre. A neuf heures et demie elles prenaient, madame Ledoël une tasse de thé, mademoiselle Dourd une tasse de tilleul. A dix heures, elles se séparaient.
--Tu restes debout? demanda mademoiselle Valentine.
La jeune femme répondit affirmativement, d’un mouvement de tête lent et léger, qui fit courir un peu d’or sur ses bandeaux châtains. Appuyée contre le rideau, tout entière encadrée dans cette ombre étroite et haute, sur laquelle s’enlevaient son front, son nez busqué, ses lèvres et ses joues pâles, et la pâle ligne de son cou tendu en avant, madame Ledoël, mince et fine, vêtue de noir, regardait à travers les vitres la dernière lueur du jour qui mourait entre des cheminées et des cimes d’arbres. Ses paupières, comme de coutume, battaient vite sur ses yeux calmes.
Sa tante, presque au fond du salon, s’était assise, et commençait à tricoter un châle, tandis que le gros peloton de laine, jeté près d’elle sur le tapis, tressautait et roulait à chaque mouvement du crochet de bois. Mademoiselle Dourd, plus grande que sa nièce, très maigre, avait d’admirables cheveux gris, un visage couperosé et des yeux clairs, d’une gaieté hardie comme ceux des enfants, des yeux vivants, vibrants, guetteurs, qui ne rêvaient jamais et se mouillaient aisément. Elle attendit, respectant la pensée qu’elle croyait deviner, puis, ayant vu que la main nerveuse et fine, là-bas, cessait de tourmenter l’étoffe du rideau et retombait dans l’ombre:
--Gabrielle, dit-elle, il est temps d’allumer la lampe.
La jeune femme traversa le salon, prit une lampe, l’alluma, et, la posant sur un guéridon, près de sa tante, dit, à demi détournée comme si la lumière l’aveuglait:
--Excusez-moi: je vais remonter.
--Souffrante?
--Non.
--Pas triste, j’espère? Pas les anciennes idées noires?
--Pas davantage.
--Regarde-moi!
Madame Ledoël se pencha, son visage frôlant l’abat-jour, regarda un instant mademoiselle Valentine, l’embrassa à deux reprises, plus affectueusement que d’ordinaire, et sortit.
«Elle n’est peut-être pas triste, mais elle a quelque chose, songea la vieille fille. Elle me le dira quand elle le voudra. Je ne l’interrogerai pas. Pauvre petite! Elle aurait voulu sourire; elle n’a pas pu. Je devine qu’elle entre dans cette période du chagrin, la plus longue, où l’on n’ose plus avouer qu’on souffre autant qu’au premier jour...»
Mademoiselle Dourd revit en imagination, pour la millième fois, son neveu, officier de spahis, efflanqué, agile, ardent, la barbe rousse comme un jeune loup; elle revit la scène des adieux, à Marseille, quand, après deux ans de mariage, le capitaine Ledoël, surpris lui-même d’une nomination qu’il avait souhaitée autrefois mais qu’il n’attendait plus, s’était embarqué, un matin de janvier, pour le Soudan d’où il ne devait pas revenir... Quelle mort tragique! Quelques mois plus tard, un mot, dans les journaux, avait appris à des milliers d’indifférents et à une jeune femme qui s’était évanouie en lisant la nouvelle, que le capitaine Ledoël, au cours d’une tournée d’inspection, avait été attaqué par les noirs, dans la brousse, et assassiné. Depuis lors, on avait su très peu de chose: un nom de tribu, un nom de village non inscrit sur les cartes. C’était tout.
La femme de chambre ouvrit la porte du salon, et annonça que quelqu’un demandait à parler à mademoiselle.
--A cette heure-ci!
La domestique tendit une carte, sur laquelle étaient écrites quelques lignes d’excuse et d’explication.
--Faites entrer.
Le châle tomba à terre. Mademoiselle Dourd se souleva un peu, très pâle, les mains appuyées aux deux bras du fauteuil. Un homme entra, un officier en civil, correct, petit, très brun, large d’épaules, la figure ramassée et énergique.
--Mademoiselle, dit-il, vous savez déjà mon excuse. Je ne fais que traverser Paris. Je n’ai pas osé me présenter devant madame Ledoël; j’ai pensé qu’une femme, une parente comme vous, saurait mieux dire les choses, mieux préparer... Voici... Nous autres, quand nous sommes victimes d’un guet-apens, en Afrique, nous ne sommes pas vengés. On fait une enquête. J’ai fait l’enquête sur la mort de Ledoël. J’ai pu recueillir quelques témoignages; je les ai consignés, tant bien que mal, dans un rapport que je vous prie de lire, et de remettre, si vous le jugez possible, à cette jeune femme, qui saura par là, du moins, comme il a été brave, lui, mon camarade Ledoël, au dernier moment, héroïque même...
En parlant, il posait sur le guéridon une enveloppe scellée. Puis, tenant entre ses doigts une petite boîte enveloppée de papier noir, qu’il avait prise dans sa poche, en même temps que la lettre:
--J’apporte un autre souvenir précieux, continua-t-il. C’est l’alliance de Ledoël. J’ai pu l’acheter à un des noirs, dont c’était sans doute la part de butin. Vous la trouverez là. Elle est encore tachée de sang.
--Ah! monsieur, que vous avez bien fait de venir chez moi d’abord!... Si cette pauvre enfant, sans avoir été prévenue... Elle est toujours si malheureuse!... Elle vient de me quitter.
L’officier éprouvait un allègement manifeste. Sa courte figure s’allongeait et se détendait. Sa jeunesse avait hâte de s’écarter plus encore de cet objet funèbre, qui reposait maintenant à côté de la lettre. Il ajouta quelques mots, qui devaient être transmis à madame Ledoël, de la part d’un ancien chef du capitaine, répondit à deux ou trois questions, et se retira.
Le papier noir était déjà développé, les doigts fiévreux de mademoiselle Valentine enlevaient déjà le couvercle de la petite boîte de bois, et le mince anneau d’or apparaissait, dans ce diminutif de cercueil, avec la tache de sang, qui courait autour comme un brin de lierre caduc. Elle eut envie de baiser cette relique d’un neveu très aimé, d’un enfant qu’elle avait élevé avec l’aide de Guillaumine, la vieille femme de chambre. Un scrupule l’arrêta. «Le premier baiser, pensa-t-elle, c’est la petite qui doit le donner; c’est son droit; c’est son bien.» Elle contemplait l’objet avec une douleur si vive, que très vite elle ne distingua plus rien. Elle comprit qu’elle allait pleurer, roula promptement la boîte dans le papier, hésita un instant, et dit:
--Elle me reprocherait de ne pas l’avoir avertie dès ce soir. Je monte.
Mademoiselle Valentine monta les deux étages, portant la boîte noire sur l’enveloppe blanche, religieusement. Elle avait la clé de l’appartement. Elle ouvrit la porte. Au bruit, une domestique accourut dans le vestibule, et, l’arrêtant d’un geste:
--Non, je vous en prie, mademoiselle, pas ce soir. Madame m’a donné l’ordre...
C’était Guillaumine, à la démarche habituellement traînante, au visage las et enflé, aux cheveux déteints et rares, Guillaumine aux yeux encore inquiets, comme au temps où elle élevait, dans la joie, le petit Jean Ledoël. «Je ne veux pas que tu me quittes, avait dit Jean Ledoël en se mariant. Tu fais partie de ma maison et de ma dot.» Elle était venue. Elle était restée après la mort du maître qu’elle aimait. Elle accourait maintenant, effarée, pour faire respecter la consigne.
--N’entrez pas, mademoiselle, c’est impossible...
Puis, remarquant le visage altéré de mademoiselle Valentine:
--Mademoiselle, est-ce qu’il y a un malheur dans la famille?
A voix basse, dans la demi-clarté du vestibule, mademoiselle Valentine expliqua ce qu’elle venait faire. Et à mesure qu’elle parlait, l’agitation, l’embarras, l’angoisse de Guillaumine s’avivaient.
--Vous ne le ferez pas!... Redescendez!... Pas ce soir, surtout pas ce soir!... Demain matin...
--Laisse-moi! dit mademoiselle Valentine, en l’écartant. Il faut que je la voie. Elle est dans sa chambre?
Une voix navrée murmura:
--Au salon.
Mademoiselle Valentine traversa le vestibule, tourna le bouton de cuivre:
--C’est moi, chérie, ne t’effraie pas!
Un cri lui répondit. Elle se recula. Par l’entrebâillement de la porte, elle avait vu madame Ledoël, assise sur le canapé; elle avait vu, assis près de sa nièce, sur le tabouret de piano, un homme jeune, qui s’était levé lestement. Elle n’eut pas le temps de se remettre. Elle entendit le rire de la vie heureuse, celui qui ne sonnait plus, depuis dix-huit mois, dans sa maison. Deux bras tendres l’attirèrent. Elle se sentit pressée contre la poitrine de la jeune femme, et au milieu des baisers, des soupirs, des rires étouffés et des larmes, des mots lui arrivaient: «Oh! pardonnez-moi!... Je suis confuse, mais je suis si heureuse!... Je voulais tout vous dire demain matin... Ce n’est que la troisième fois que nous nous voyons ici, je vous l’assure, je vous le jure... Quand vous le connaîtrez, vous comprendrez... Je ne croyais pas que ce serait si prompt... Nous sommes presque fiancés, presque... Voulez-vous me permettre de ne pas le renvoyer encore? Je lui ferais tant de peine!... Attendez-moi dans ma chambre, là, le temps de dire oui.»
Madame Ledoël s’écarta, pour laisser à mademoiselle Valentine la liberté de répondre.
--Qu’est-ce que vous avez dans la main? demanda-t-elle. Vous m’apportiez une lettre?
--Rien, ma chérie, le courrier de ce soir; ce n’est pas pressé.
La jeune femme crut comprendre qu’elle était pardonnée. Elle rentra dans le salon. Mademoiselle Valentine retrouva, dans le couloir, la vieille domestique qui venait aux nouvelles.
--Tiens, fit-elle, en lui remettant la petite boîte noire, touche-la de tes mains! C’est moi qui vais la garder; c’est l’alliance, l’ancienne. Je la rendrai demain... ou plus tard. Tu penses comme moi, n’est-ce pas?... Nous serons les fidèles, toutes les deux, nous serons celles qui prient sans lassitude, et qui ne changent pas de regret.
Et comme elle ne recevait pas de réponse, toute l’âme de Guillaumine étant penchée sur la relique:
--Vois-tu, reprit-elle, ma pauvre Guillaumine, les vraies veuves n’ont pas toutes été mariées.
XV
LES ÉTRENNES
--Mesdemoiselles Caille, pouvez-vous me rendre un service? C’est pressé: il s’agit de transformer les manches de mon corsage?
--Il n’est pas trop de Paris? Pas trop compliqué?
--Prenez quand même: adroites comme vous l’êtes, vous vous en tirerez toujours.
Nous voici parties, elles et moi, dans une conversation qui eût mis les voisines aux écoutes, si mesdemoiselles Caille avaient de proches voisines. Mais tout le monde sait qu’elles habitent la dernière maison du bourg, et que celle-ci, bâtie en profondeur, ayant sa porte ouverte sur la route, ouvre sa fenêtre de gauche sur un champ, celle de droite sur un jardinet. Personne ne nous écoutait, non, pas même la vieille mère dont le battoir, près du puits, sonnait en mesure, bruit sourd et familier, que l’écho renvoie en dormant. Les deux sœurs,--on continue, par habitude, de les appeler mesdemoiselles, bien que l’aînée soit mariée,--mademoiselle Marie qui passe un peu la trentaine, mademoiselle Joséphine qui la suit de près, étaient assises au milieu de la salle carrelée et nue qui leur sert d’atelier. L’ouvrage pressait. Elles n’avaient pas cessé de travailler, mais elles s’interrompaient de coudre, et se redressaient, tantôt l’une, tantôt l’autre, quelquefois pour se reposer, quelquefois pour sourire, quelquefois pour me regarder, par politesse, en me répondant, moi qui étais debout, le long des vitres de la fenêtre. Je voyais alors leurs yeux jeunes, leurs paupières plissées par le jour, et l’ample mouvement de leur poitrine qui s’ouvrait, s’emplissait d’air et frémissait toute. Je ne sais plus de quoi nous parlions; les mots, souvent, n’ont qu’un sens de caresse, et disent simplement: «Nous ne sommes qu’un bavardage d’amitié, rien de plus; on est bien ici.» Elles le comprenaient, mesdemoiselles Caille, si nettement qu’après dix minutes, l’aînée devint sérieuse tout à coup, baissa la voix, et soupira:
--Mademoiselle, je n’osais pas, la dernière fois que vous êtes venue; mais j’ose à présent: j’ai un gros ennui.
--Moi aussi, fit la seconde, et c’est le même.
J’eus un doute, je l’avoue, et ce début de confidence m’en rappela d’autres, lamentables; mais je me trompais; je le vis presque aussitôt: elles n’avaient pas baissé les yeux.
--C’est par rapport aux _Mystères de la grande vie_, dit l’aînée.
--Moi, par rapport aux _Joyeuses Amours_, dit Joséphine.
--Soixante-dix-sept livraisons, Mademoiselle!
--Moi, mademoiselle, soixante-neuf! Et elles sont toujours doubles!
Elles reprirent ensemble:
--Croyez-vous! Des pauvres couturières comme nous! Ah! nous en avons fait, une sottise?
J’interrogeai; mesdemoiselles Caille m’apprirent qu’elles avaient souscrit à deux ouvrages illustrés «par les meilleurs maîtres», et que faisait paraître «la plus grande librairie du monde», à Paris. C’étaient _les Mystères de la grande vie_, et _les Joyeuses Amours_, deux romans qu’elles avaient choisis, dans une longue liste des chefs-d’œuvre à l’usage des pauvres. La grande vie avait plu à l’aînée; les amours, avec l’épithète de «joyeuses», avaient plu à la seconde, qu’un ouvrier du pays courtisait en ce moment. Une livraison par semaine, une livraison à soixante-quinze centimes, la charge n’était pas lourde. On rirait bien pour ce prix-là, on aurait la lecture, les images, et le rêve qui tient ensuite compagnie. Pouvait-on résister?
--Et puis, mademoiselle, ajouta Marie, il y avait une dame, qui était venue exprès de Paris, pour nous faire signer; elle est restée plus d’une heure chez nous; elle était si bien habillée, et elle parlait tant et si vite, que nous ne savions dire que comme elle, ma sœur et moi. Elle nous a promis des primes.
--A moi une glace, dit Joséphine.
--A moi une étagère, dit Marie. Seulement, la prime n’est livrée qu’après la cinquantième livraison, et encore il faut, pour la recevoir, envoyer vingt francs de supplément... Ah! mademoiselle, comme j’y renoncerais, à la prime si je pouvais me désabonner!... Ce n’est pas gai pour moi d’entrer en ménage avec un franc cinquante de dettes par semaine. Je ne l’ai pas encore avoué à mon futur.
--Ni moi à mon mari, mademoiselle. Depuis que je lis _les Mystères de la grande vie_, quand il me demande des comptes, je suis obligée d’inventer des blagues. J’aimerais mieux pas. Si vous pouviez nous tirer d’affaire, ma sœur et moi!
Nous fîmes des comptes, penchées toutes trois au-dessus de la table, dans le tiroir de laquelle elles serraient les livraisons «doubles», les prospectus de la plus grande librairie du monde et les engagements, hélas! doubles aussi et dûment signés. Chacune avait déjà versé cinquante-quatre francs. Mais ce n’était pas la moitié de la somme promise. Pour les _Mystères_ et leur prime, Marie devait 135 fr. 50, et Joséphine, pour les _Joyeuses Amours_, devait 123 fr. 50. Elles connaissaient les chiffres; mais quand elles les revirent, écrits de ma main sur une feuille de papier d’emballage, elles se mirent à pleurer. Je m’attendris par contagion, et je sortis, mécontente de moi-même, n’ayant pu trouver le remède, ou la formule d’espoir, l’ordonnance qu’on me demandait.
Rentrée chez moi, je m’interrogeai. Que fallait-il faire? Porter plainte au procureur de la République, dénoncer ce commerce dont toute la campagne est victime? Mais toutes les précautions étaient prises, les pièces régulières, les légalités constantes. Fallait-il au moins réclamer avec indignation, essayer d’intimider, dire à l’entrepreneur ce que je pensais de ses feuilletons populaires à cent francs l’exemplaire, de son texte, de ses gravures sur bois, de ses primes? Je n’aurais fait qu’enrichir sa collection d’autographes. Tout lui avait été dit, et Marie, et Joséphine avaient déjà dépensé six timbres et six fois exprimé leurs sentiments, dans un langage d’une clarté qu’aucun ornement ne diminuait. J’allais céder à ce mouvement, lorsqu’un souvenir me revint à l’esprit, un mot, la devise d’un avoué de la Seine, qui disait: «La dernière ressource contre un adversaire, c’est de faire un éloquent appel à la qualité qui lui manque le plus. La difficulté est dans le choix.» Quelle vertu invoquerais-je? Un moment je fus perplexe. J’écartai la justice, à cause des images que le mot peut évoquer; j’écartai l’honneur, comme un peu vague, et je me décidai pour la sensibilité. Je m’adressai au bon cœur de la plus grande librairie du monde, en la personne de son gérant. Je peignis la pauvreté de mes clientes, leur regret d’avoir signé, leur désir de ne plus recevoir la publication de grand luxe, leur confiance et la mienne dans l’équité de la maison. J’ajoutai un timbre pour la réponse, j’écrivis en belle ronde le nom du château de ma sœur, et je mis la lettre à la poste.