Part 5
Le fils des laboureurs voisins ne devait pas éprouver grande émotion d’art. Il ne regardait avec attention que les parties vivement colorées de la décoration, ou les visages qui lui semblaient de connaissance. Et ses mains levées, sa tête penchée, son air de déconvenue faisaient comprendre qu’il regrettait de chagriner M. Josuah, mais qu’il ne pouvait rien dire, rien du peu qu’il pensait.
La poursuite de l’éloge est la plus âpre de toutes.
--Frère Jean, continua l’artiste, ce n’est pas de mon art seulement qu’il s’agit: c’est du repos de mon esprit. J’ai beaucoup médité, à votre exemple; j’ai senti, dans votre solitude, monter mon ambition. Répondez-moi, car je veux savoir si j’aurai le mérite que j’ai cru acquérir. Comprenez-moi bien. Ce que nous appelons art, nous autres, c’est quelque chose de nos âmes que nous mêlons à nos œuvres, à force d’amour. Ces pensées, enchaînées à la matière, restent là frémissantes, et reconnaissables, et ceux qui les aperçoivent nous admirent en elles. Mais j’imagine qu’elles s’échapperont du marbre, ou de la toile, ou de la planche de cuivre, le jour où nous mourrons, et qu’elles crieront à Dieu... Vous suivez bien, Frère Jean?
Il entendit un faible oui.
--Qu’elles crieront à Dieu: Me voici; je suis une pensée de ce pauvre homme qu’on nomma le peintre Josuah; j’habite la toile qu’il a peinte, je suis l’auréole, la couleur, la ligne, le geste de ses mages; j’ai embelli des heures qui eussent été inutiles ou mauvaises, pour lui et pour d’autres. Pardonnez-lui, à cause de moi, Seigneur, à cause des semailles qu’il a faites...
Le jeune frère, regardant vaguement au-dessus des cortèges, dit cette fois:
--Comme c’est religieux!
Parlait-il de la peinture? Josuah le comprit ainsi, et fut joyeux. Et personne ne le détrompa jamais, car, à peine avait-il prononcé ces trois mots, arrachés par la pitié, frère Jean sortit en toute hâte.
Josuah mourut à la Trappe. On voit sa tombe parmi celles des frères bruns, et son cortège des mages n’a pas été recouvert d’un badigeon.
Je n’ai guère vu d’aumône plus discrètement faite, ni continuée, même au delà de la vie.
IX
CONVERSATION AVEC MONSIEUR L’ABBÉ
J’arrive du sermon. C’est moi qui le faisais. Je n’avais qu’un auditeur, et c’était monsieur l’abbé. Il a vingt-cinq ans. Il est le fils de ces Gurmier qui sont assurément la plus belle famille rurale et la meilleure de ce village que j’habite pendant l’été. Nouvellement ordonné, envoyé en vacances, pour quelques jours, parmi les siens, il venait me faire visite, en attendant la décision épiscopale qui devait choisir pour lui un poste de vicaire dans quelque paroisse de campagne. Je l’ai connu tout petit. Je l’ai tutoyé quand il portait la veste. Je lui ai dit vous à sa première soutane. En le revoyant, au moment où il allait entrer dans la vie, avec une mission si difficile, une connaissance élémentaire du mal, un zèle si vif pour le bien, je lui ai dit: Monsieur l’abbé, laissez-moi vous faire un sermon, à charge de revanche?
Il consentit.
Monsieur l’abbé, il sera en trois points, dont vous ferez votre profit plus tard, à l’heure où je n’oserai plus vous donner d’avis.
Et d’abord, vous constaterez que l’idéal que le monde se fait du prêtre séculier n’est plus le même qu’autrefois. Pour des causes diverses, il est modifié; je dirais volontiers qu’il s’est élevé. Ce qu’on demande aujourd’hui à un curé ou à un vicaire, d’austérité de vie, de retenue, de zèle et de discipline, ressemble fort à ce qu’on attend d’un religieux. La bonhomie n’a plus de place parmi nous, la facilité des mœurs n’a fait qu’accroître la sévérité publique, dès qu’il s’agit de juger un prêtre. Ah! que nous sommes loin, monsieur l’abbé, de la liberté que laissaient à vos pareils, dit-on, les âges de foi, j’entends de l’honnête liberté de mots, d’allure, et d’appétit! L’indifférence est plus exigeante que la foi! Elle vous suit d’un œil attentif; elle contemple en vous l’exemplaire d’une religion dont elle ne sait pas la doctrine; elle est scandalisée de peu, ou prétend l’être, et votre rôle est en vérité redoutable, à une époque où le jugement de tant de personnes, sur la doctrine, est rapetissé et comme renfermé dans le jugement qu’elles portent sur un homme. Pensez-y toujours; persuadez-vous que, par la plus curieuse des sévérités, ce monde qui ne croit pas tolère malaisément que vous lui ressembliez, même dans une foule de choses permises. Vous ne vous enrichirez pas, vous ne fumerez pas, vous n’irez pas à bicyclette, vous ne chasserez pas, vous ne dînerez pas trop souvent en ville. Sur ce dernier point, je vous avoue que je pense un peu comme lui, bien que je n’aie pas l’esprit aussi rigoureux. Le dîner! Quand vous serez à l’âge, mon cher monsieur l’abbé, vous ferez mieux de refuser, trois fois sur quatre. J’admets qu’il y ait des exceptions, à la ville et à la campagne. Mais je parle de l’habitude. Ceux qui l’ont ne sont pas nombreux. Plusieurs ont cru la prendre par charité. Elle est fâcheuse. Ce n’est là, d’ailleurs, qu’un exemple que je vous cite. Presque toujours, une pensée vient à l’un ou à l’autre des convives, une pensée qui vous honore, en somme, et qui est celle-ci: «Voici deux, trois, quatre heures que monsieur le curé est parmi nous. Pendant ce temps, est-ce qu’un pauvre n’a pas frappé à sa porte et ne l’a pas trouvée fermée? Est-ce qu’un malade ne le réclame pas? N’avons-nous pas pris, pour nous seuls, un temps qui est, comme l’argent d’aumône, destiné à toutes les misères? La nôtre n’a-t-elle pas retenu plus que sa part?» Et pour quel profit? Remarquez que les conversations sont, la plupart du temps, d’une futilité, pour ne pas dire d’une platitude extrême, et que le prêtre, qui n’est pas là chez lui, peut tout au plus réfuter une erreur sur dix qui sont formulées. Encore est-il sûr qu’il le fasse bien? Eût-il toute la science et tout l’esprit du monde, il peut être décontenancé par la suffisance d’un professionnel de la conversation, comme il en existe, gens médiocres et redoutables, que rien n’intimide, que le sens commun irrite comme un défi, qui se font une spécialité de tout contredire, et, pressés par un argument, s’échappent dans l’historiette, qu’ils content à ravir, et par où ils triomphent. Car l’auditoire n’est pas difficile, et il n’a souvent pas d’autre critérium, pour juger une thèse, que l’amusement qu’il y prend. C’est ce qui faisait dire, à un curé, ce mot mystique: «Il est plus malaisé de faire un bon dîner qu’un bon sermon». Monsieur l’abbé, vous voyez par là les exigences de nos contemporains. Ils sont restés jansénistes en ce qui concerne la discipline des clercs. Et je pourrais résumer ainsi mon premier point: vous avez, par vocation même, le droit de vivre «séculièrement»; ils vous demandent de vivre «régulièrement».
Ce n’est pas tout ce qu’ils vous demandent. Et j’oserai vous l’avouer, monsieur l’abbé, sur un second point, bien plus que sur le premier, je me trouve d’accord avec eux. Ils ont raison. Les gens du monde saisissent à merveille cette contradiction entre la vocation ecclésiastique et le désir de parvenir. Leur mépris n’est jamais loin, lorsqu’ils s’aperçoivent que le prêtre confond sa mission avec une carrière humaine, qu’il poursuit son avancement par les mêmes moyens qui leur servent à eux, se rabaisse aux mêmes recommandations, aux mêmes inquiétudes, aux mêmes compromis. Lisez-vous les journaux? Je n’en sais rien, et je ne souhaite pas que vous en lisiez beaucoup, mais si vous en lisez, vous devez rencontrer souvent, contre tel ou tel candidat à l’épiscopat, ou contre tel évêque, des articles où sont révélées de prétendues manœuvres que ce prêtre aurait acceptées et suivies afin de gagner la crosse et la mitre. Le ton est injurieux; les gros mots, les insinuations calomnieuses abondent dans ces premier-Paris ou dans ces entrefilets, au bas desquels on lit fréquemment la signature d’un écrivain «conservateur». Je n’excuse que le sentiment: il est parfaitement légitime. Il rencontre, dans la foule, un de ces échos profonds qui révèlent que l’idée même du juste et de l’injuste est intéressée dans la question. Et elle va en effet jusque-là. C’est au nom de son bon sens, de sa vieille droiture que le peuple condamne le prêtre soupçonné d’une telle faiblesse, et il faudrait que vous entendissiez le langage de ceux qui, de près ou de loin, par autorité directe ou par influence, ont eu une part dans les nominations ecclésiastiques! Ils sont d’une ironie bien instructive lorsqu’ils parlent des solliciteurs. Et le roman, le roman que vous ne lisez pas, que vous ne devez pas lire, comme il est sévère sur ce chapitre! Nous sommes assez riches, malheureusement, en auteurs qui ont essayé de peindre des prêtres bons et mauvais, surtout mauvais, et qui n’ont réussi que dans le second cas. Les bons prêtres, dans ces romans, manquent de surnaturel, c’est-à-dire de tout ce qui les constitue essentiellement. Ils agissent, parlent, jasent, en braves gens, un peu usés par l’âge, très indulgents, capables, dans la vie ordinaire, de mille petites charités, et, à l’occasion, d’un héroïsme qui ressemble beaucoup à celui des sauveteurs médaillés: d’arrêter un cheval emporté, de se jeter à l’eau pour sauver quelqu’un, de soigner avec dévouement un pestiféré. On ne peut leur refuser sa sympathie, mais on peut se demander en quoi ils diffèrent d’un bon vieux notaire, célibataire et philanthrope. Les mauvais sont mieux réussis, et, parmi eux, les plus sûrement, les plus fortement flétris sont les prêtres qui ont vendu aux hommes leur caractère divin.
Mon cher monsieur l’abbé, que voilà un bel éloge de votre vocation! Comme ceux qui ne la comprennent pas y croient malgré eux, puisqu’ils vous reprochent, comme un crime, ce qui leur semble si naturel chez le commun des hommes! Je sais bien que je n’ai aucune autorité en de tels sujets. Mais je puis bien vous ouvrir mon âme de simple croyante, et vous dire que je n’ai jamais, moi non plus, compris cette ambition d’un prêtre. Il me semble que celui qui a été appelé d’en haut doit se dire, chaque matin de sa vie, quelque chose comme ceci: «J’ai renoncé à moi-même; je suis libre, de la grande liberté qu’apporte avec soi le renoncement, et j’ai cette dignité suprême d’être pauvre sans convoitise de la richesse, de ne désirer rien, de n’être l’homme d’aucune désillusion, d’aucun désespoir humain. Toute mon ambition est d’apparaître aux yeux des hommes parmi lesquels je vis, comme la preuve évidente d’un autre idéal que le leur. Dans la paroisse rurale où j’habite, il y a plusieurs centaines, plusieurs milliers d’âmes peut-être, qui tiennent à la mienne par le lien de l’exemple, de la prière, de la charité que je leur dois. N’est-ce pas infiniment plus que mes seules forces ne me permettraient d’en soulever, et si je me chargeais, volontairement, par témérité, d’une seule âme de plus, de quelle grossièreté je ferais preuve, et, au fond, de quelle incrédulité!»
Ma troisième observation sera très courte. Ce ne serait pas la dernière, si je voulais être complète. Mais il faut se borner, surtout dans le sermon. Je vous dirai donc simplement que, parmi les hommes qui ne partagent pas votre foi, dans ce monde où vous allez entrer, on pourrait distinguer deux groupes, tout à fait inégaux. Quelques-uns sont absolument hostiles à toute idée religieuse; le plus grand nombre professe une sorte de respect pour les choses religieuses, respect infiniment variable, qui va de ce que les chimistes appellent, dans leurs analyses, «des traces», jusqu’au désir de croire. Cette disposition respectueuse s’unit, le plus souvent, à une ignorance vraiment extraordinaire de ce qu’est le _Credo_ d’un fidèle. Je fais allusion ici à une élite intellectuelle et même savante. Et je me permets de vous supplier, en passant, lorsque vous rencontrerez quelqu’un de ceux-là, plus tard, soit dans un salon, soit dans une assemblée, soit dans une discussion écrite, de toujours vous souvenir que vous avez eu une éducation qu’ils n’ont pas eue, et qu’ils ont eu, parfois, des difficultés de connaître la vérité et de la suivre, qui vous ont été épargnées. N’oubliez pas non plus qu’il y a une infinité de surmenés. Que de choses à dire encore sur ce sujet! N’ouvrez pas d’abord les livres de controverses. Ouvrez votre cœur d’homme agrandi par la charité, et montrez-vous fraternel, avant d’être d’accord.
Il m’a promis, et je suis restée confuse de la présomption dont j’avais fait preuve.
X
MÉDITATION SUR LE VILLAGE
Beaucoup de femmes n’ont d’autre idée générale que d’aimer. Cela suffit, pour faire des vies admirables ou mauvaises, ou bornées et médiocres. Tout dépend de l’objet. Dans ce village de Beauce que j’ai là, devant moi, sur la colline distante, toute soyeuse de blé jaune, et que le soleil va quitter tout à l’heure, dans cet amas de maisons qui ne sont que de la terre levée en murailles et coiffée de chaume ou de tuiles, je connais presque toutes les mères, presque toutes les jeunes filles et les petites qui vont à l’école. Elles sont la meilleure partie de la population, les gardiennes de l’idéal appauvri. Médisantes, hargneuses quand elles sont vieilles, souvent légères quand elles sont jeunes, négligemment instruites dans leur religion, elles semblent abîmées dans le souci du ménage, et tout près du sol, comme leur chambre et comme leurs étables. Et pourtant, quand je les regarde de près, je reconnais la race baptisée, généreuse, et capable de toutes sortes de noblesses qu’elles ignorent elles-mêmes. C’est qu’elles ont souffert ou commencé de souffrir pour d’autres. Elles n’ont pas eu plus de travail que les hommes, qui sont de durs tâcherons, mais elles ont eu plus de cette peine qui n’est pas pour l’argent, et qui ouvre le cœur. Elles sont mères, elles sont sœurs, elles sont voisines, elles sont la communauté permanente, tandis que les laboureurs avec les chevaux s’éparpillent dans l’étendue. Cette Perrine, une femme de gueux, a recueilli deux enfants, qu’elle élève avec les siens, et qu’elle dotera du même baiser, quand ils auront vingt ans; cette grande Marie, fermière occupée tout le jour, soigne, le soir, depuis huit ans, les plaies d’un berger alcoolique, crasseux, pouilleux, et «qui ne lui est de rien», comme on dit ici; cette autre fait le lit et balaye la maison d’une idiote venue on ne sait d’où, un jour, par les routes, et qui s’est arrêtée au village pour attendre la fin de la pluie, et qui croit peut-être qu’il pleut toujours; dix autres supportent, et quelques-unes sans se plaindre, des maris odieux, ou de vieux parents acariâtres; et cette Véronique, une enfant élevée sans mère, belle comme les glaneuses des peintres, comme celles qui vont devant dans leurs tableaux, fait lever tous les yeux jeunes quand elle traverse la plaine, ou qu’elle appelle les valets de ferme, à l’heure du souper, mais personne n’oserait plaisanter avec elle, parce qu’il y a en elle une espèce d’honneur pur, qui tient en respect même les brutes. D’où vient tout cela, et tout le reste que nul ne sait? Où ont-elles pris ces parties de vertus supérieures? A leurs aïeules surtout. Elles sont les héritières de longues générations de femmes qui avaient une forte conscience religieuse, les fragments reconnaissables du chef-d’œuvre mutilé, de cette merveille qu’était presque partout, le paysan français. Ah! qu’il avait raison, l’ancien qui me disait: «La France vit sur sa graisse.» Oui, elle en vit heureusement, car on la nourrit mal, du dehors, et on lui fait boire de mauvais alcool frelaté.
Les hommes ont moins bien résisté que les femmes à ce régime. Je parle d’un village de la Beauce, et je n’ignore pas que nous sommes ici au-dessous de la moyenne, et qu’il y a des provinces nombreuses où l’on sent moins l’effritement moral. Mais la constatation n’en est que plus intéressante. Elle permet de deviner l’avenir. Eh bien! je les trouve presque tous envieux à un degré nouveau, et lâches pareillement. Il a toujours été difficile de faire dire à un paysan ce qu’il pense de bon, plus difficile encore de lui faire avouer ce qu’il a gagné, ce qu’il a perdu, et même son opinion sur le temps du lendemain. Mais la jalousie, comme elle sort des yeux, des mots, des gestes, des silences, comme je l’entends, derrière moi, qui me suit quand je traverse la place, et comme elle est fugace en même temps, car, si je me retourne, ils me saluent! Ils n’ont point de haine contre moi, ils en ont contre ma richesse, contre mon chapeau, ma voilette, mes bottines, les mots même dont je me sers. Et je suis riche puisque je donne. Et je ne fais que restituer, puisque je suis riche. Quand je leur tends la main, ils s’imaginent que je veux les corrompre. Quand je leur souris, ils cherchent l’intérêt. Si j’étais un homme, ils croiraient que je prépare une candidature. Quelque chose a péri ou va mourir en eux, et c’est ce que j’appelle l’amour, ce que j’ai rencontré si souvent chez mes amis plus pauvres de Paris ou des villes de province, cette faculté d’émotion, cette certitude prompte, qui répond: «L’espace est franchi, je sais que vous m’aimez». C’est de la fraternité qui s’en va, et c’est de la haine qui monte, et, avec elle, de la peur. Ils se redoutent les uns les autres; ils craignent la délation, le journal, le député qu’ils ont nommé, les répartiteurs, le percepteur, le garde champêtre, tout ce qui pourrait les desservir auprès de la puissance monstrueuse et prodigue de promesses, d’où ils attendent, de plus en plus, le pain quotidien, qu’ils demandent encore à la terre mais avec moins de confiance et moins de gratitude. Servage nouveau, bien pire que l’ancien, car c’était jadis une condition des personnes, et je crains bien que ce ne soit devenu un état des esprits.
Les hommes de ce village,--et de combien d’autres?--sont des abandonnés. Ils n’ont eu ni formation suffisante, ni direction. A l’école, des mots, des formules de morale pâles comme des conseils d’hygiène; à la caserne, les mêmes formules délayées en conférences, et puis, en dessous, à la caserne même et dans la ville, des leçons de débauche, de désertion, de mépris des chefs; à présent, toutes les rumeurs mauvaises du vent qui souffle: voilà ce qu’ils ont appris. C’est tout. Personne ne les détrompe, personne ne raffermit leur sens commun ébranlé. Ne sachant que l’alphabet, les quatre règles de l’arithmétique et ce qu’il faut d’histoire calomnieuse pour perdre toute fierté du passé de la France, ils doivent lutter, seuls, contre la plus furieuse invasion de sophismes qui ait menacé la raison des illettrés, et même celle de quelques autres. C’est le plus cruel de la pauvreté, cette faiblesse devant l’erreur. Le curé n’y peut rien. Ils sont prévenus contre lui et l’évitent sans le connaître. L’instituteur, qu’ils connaissent bien, ne serait pas mieux écouté, lors même qu’il voudrait parler. Les paysans ne le considèrent pas comme un ami, ni même, au fond de leur cœur, comme un égal. Il n’est pas du pays; il n’a pas été choisi par les pères et les mères du pays; il ne possède aucune parcelle du sol; il n’a point de mission divine; il n’exerce qu’un métier humain: il passera. Son influence sera tout au plus politique; il n’est point un notable, ou, comme on disait jadis, une autorité. Quelque chose de plus fort que les lois et les règlements s’y oppose. Qui donc aura l’autre influence, la permanente, la moralisatrice, l’apaisante, l’heureuse? Dans des temps abolis, elle fut exercée par sept familles, de bourgeoisie ou de noblesse, qui n’ignoraient pas, la plupart du moins, qu’habiter c’est servir. Aujourd’hui, ma sœur a encore «son principal établissement» ici, à trois kilomètres du village, en haut de la colline d’où je vois, tout le jour, le jeu de la lumière et du vent sur les blés. Elle y passe sept mois de l’année. Pas une seule autre famille lisante et pensante ne demeure sur le territoire de la commune. Car je ne puis qualifier de la sorte les Japermont, les deux fils du grand marchand de bois, dont le château est caché, tout à l’extrémité de notre territoire, dans un pli de la forêt. Ils chassent à courre ou à tir, et ils ne font, dans leur château, que des apparitions. J’ai rencontré le second, hier matin, celui qu’on dit intelligent. Je venais de quitter la mère Bûchette, la ramasseuse et peut-être aussi la faiseuse de bois mort. Elle s’éloignait, son fagot sur le dos, en me disant:
--Au revoir, mademoiselle; je suis contente de vous avoir bonjourée!
Un cavalier sauta de la grande taille de la forêt dans la petite, m’aperçut, galopa vers moi, arrêta son cheval à trois pas, et l’homme et la bête me regardèrent ensemble, du même air jeune et content de vivre.
--Vous suivez la chasse, ma belle voisine?
--A pied, n’est-ce pas?
--Voulez-vous une auto? J’en ai amené deux.
--Merci.
--Alors je vous retiens pour après-demain soir. Vous dînerez. Nous jouons une comédie. Marcelle sera si heureuse!... Vous ne voulez pas? On ne peut jamais vous avoir! Vous n’êtes de rien.
--Je suis de beaucoup de choses, au contraire, mais justement de celles dont vous n’êtes pas.
Il sourit, salua, et se remit au galop.
Un cor de chasse, au loin, sonnait l’hallali courant. Et d’abord je pris plaisir à l’écouter. Mais cela ne dura pas. La seconde fanfare m’irrita, comme si elle n’avait été qu’une succession de notes fausses. J’aurais voulu courir jusqu’au maître d’équipage, et lui dire:
--Plus bas, je vous en prie, plus bas: il y a des malades!
XI
LA QUÉRENTE DE PAIN
Il y avait, dans un des coins de France que j’aime, une veuve qui s’appelait Victorine Loux et qui était réputée, dans tout le pays, à plus de deux lieues sous les ormes et les noyers, pour sa fermeté autant que pour sa charité. Elle avait perdu depuis dix-huit mois son mari, et elle gouvernait seule, sans que ni gens ni bêtes eussent à se plaindre d’elle, sa famille de cinq enfants, ses domestiques hommes et femmes, ses troupeaux de bœufs, de vaches, de moutons, et ses chevaux, et toute sa volaille qui ne cessait de chanter qu’à la nuit. «Rien ne manque de rien chez la Loux», disaient les voisins, admirateurs ou envieux. Et ils disaient vrai.
Or, voici ce qui lui arriva.
On était à la fin de l’été, à l’époque où il y a encore des bouquets d’herbe drue à la limite des champs moissonnés. L’aire était pleine de paille et de foin; l’odeur du blé mûr sortait par les fenêtres des greniers; les poules couraient dans les chaumes; les valets attendaient, pour commencer les labours, la première pluie de septembre et l’ordre de la maîtresse. Celle-ci, dans la cour que fermaient de trois côtés des bâtiments aux toits longs, voyant rentrer les moutons qui se bousculaient à la porte de la bergerie, appela d’un signe la femme qui les menait. C’était à la nuit tombante. Maîtresse Loux s’était adossée, en face de la bergerie, au mur de l’étable. Elle avait le visage plus grave que de coutume, son mince visage que serrait, du front jusqu’au bas des joues, l’étoffe unie d’une coiffe de lin. Elle était de taille élancée et droite. Elle avait retiré à demi ses pieds de ses sabots, et appuyait ses talons sur le rebord, ce qui la faisait paraître encore plus grande. La femme qui venait à elle, courtaude et marchant pesamment, appartenait à cette catégorie d’êtres à moitié privés de raison, «innocents», dont le roman, presque toujours obscur, fait frémir ceux qui le pénètrent ou qui le devinent. Elle avait les traits ramassés; elle n’était pas belle; elle était jeune encore. En arrivant près de la fermière, elle leva ses yeux, où l’esprit passait irrégulièrement en lueurs fugitives.
--La quérente de pain,--c’était le surnom, et peut-être le seul nom de cette fille de ferme,--je t’ai appelée pour te parler d’une chose qui me coûte bien à dire.
L’autre ne répondit pas. Elle était immobile, le cou tendu, et comme en arrêt devant les mots qui allaient s’envoler.
--Voilà longtemps que je t’ai prise chez nous, ma pauvre fille, continua Victorine Loux...
--Quinze ans, grommela la gardeuse de moutons.