Mémoires d'une vieille fille

Part 2

Chapter 24,025 wordsPublic domain

_8 septembre 1900._--Je me promenais, hier, sur le trottoir d’une grande avenue plantée, et je jouissais vivement de la douceur de l’air, et de la physionomie détendue, et de la flânerie de ceux qui se promenaient comme moi. Les dimanches de septembre nous font voir une ville que nous ne voyons ni si bien ni si complètement aux autres mois, une ville presque homogène. En hiver, en été, un joli chapeau en cache beaucoup de laids. Mais, en septembre, les jolies plumes, les jolis rubans, les jolies pailles sont à la campagne. Je m’amusais donc à observer cette foule toute populaire et à suivre l’étonnante descente de la mode à travers les classes sociales. La ville n’a plus que les petites copies à bon marché. Quand on voit la dernière transformation de ce qui fut une idée de luxe et de beauté, ce n’est pas le sourire qui monte aux lèvres, du moins pas aux miennes. Il faut se consoler en regardant les visages et le contentement d’être belle, si répandu. Je songeais ainsi, quand un couple me dépassa. Le fiancé était un ouvrier très jeune, imberbe, plus petit que la femme, amenuisé et réduit par l’alcool. Il paraissait très tendre, riait beaucoup sans aucun embarras, et ostensiblement serrait le bras ou la main gantée de sa compagne. Georgette était gantée: des gants de Suède couleur paille. Elle avait un chapeau d’au moins neuf francs soixante-quinze, de ceux qui ont du velours demi-soie et des roses demi-fines. Elle ne riait pas. Elle aurait même voulu qu’on fût très sage, très digne, très fier pendant cette promenade. Mais elle pardonnait tout au mari de demain, à celui qu’elle aimait et qui représentait pour elle la vie plus libre, peut-être même la vie oisive, ce grand rêve des pauvres. Un charme était en elle. Ses cheveux, séparés en bandeaux, soufflés, relevés, frémissants, ressemblaient à deux ailes de perdrix. Le jour l’enveloppait. Les promeneurs devinaient la joie rapide et la regardaient passer. Il y avait des femmes qui se détournaient après l’avoir considérée, à cause de l’émotion que font ces choses quand on se rappelle. Georgette m’avait reconnue. Mais il lui déplaisait sans doute d’avoir à expliquer nos rencontres. Elle me frôla l’épaule, fit semblant de s’intéresser à un groupe qui chantait, très loin, en avant, et ne salua pas.

Elle n’était pas mariée encore, puisqu’il y avait derrière elle, traînant la jambe, un couple de vieilles gens, oncle et tante, cousins ou amis, que les fiancés emmènent très souvent avec eux dans ces promenades de la veille, et qu’ils font boire dans les auberges.

* * * * *

_16 mars 190..._--Ce matin, j’allais vite, je traversais une petite rue toute bordée de boutiques minuscules, qu’entaillent des couloirs sombres, voûtés, ouvrant, au bout de vingt mètres, sur des cités ouvrières. Une femme, débouchant par un de ces chemins d’ombre, me heurta légèrement et, nerveuse, dit: «Pardon, madame, j’ai de si mauvais yeux!» Nous nous regardâmes. Et avant que j’eusse parlé, deux mains se tendirent vers les miennes pour m’entraîner, et je vis les lèvres qui reprenaient:

--Venez! oh! venez, j’ai de la peine pour deux!

On ne résiste pas à ces mots-là. Elle rentra avec moi dans l’ombre et je l’écoutai se plaindre. Son mari la délaissait. Deux enfants étaient une lourde charge, et elle ne savait pas de métier, et la fabrique retient si longtemps dehors! Les mains ne me lâchaient pas; les yeux ne me quittaient pas. Elle se jetait vers moi, dans sa détresse, parce que, treize ans plus tôt, je l’avais plainte d’autre chose que de sa pauvreté.

Nous causâmes intimement, surtout de ses enfants, et des projets qu’elle me confierait en détail quand je viendrais la voir chez elle. Je promis.

--C’est que, fit-elle en me reconduisant au jour, moi je ne suis pas bien, vous savez... Voyez comme j’ai la peau blanche! Je suis...

Elle eut un sourire, qui me fit mal, elle se souvenait, elle dit:

--Je suis poussive, comme l’autre.

Elle ajouta, très bas, en me quittant:

--Ça serait peut-être le moment de m’apprendre les choses que je ne sais pas, puisque ça ne sert pas seulement à vivre...

III

OCTAVIE MERLE

Dans la cour où demeure Georgette, la cour du Laurier-Bleu, j’ai passé hier une heure douce et cruelle. La douceur n’est venue que tout à la fin, quand j’ai cru comprendre que la confession de sa souffrance avait calmé cette âme épuisée par le silence. Le silence des religieuses est plein de conversations avec Dieu. Mais celui de ces pauvresses qui ne croient à rien pèse comme un couvercle de tombe sur la douleur vivante.

Lorsque j’entre dans les cités de misère où je suis connue, il y a des femmes qui regardent d’abord le sac de soie noire où je serre mes bons de pain et de charbon; il y en a aussi qui regardent d’abord mes yeux, et ce sont mes amies. Toutes ne causent pas avec moi. Pour avoir le droit de plaindre une peine il faut l’avoir gagné. Cela s’achète quelquefois très cher.

Je saluais donc, depuis cinq ou six ans, Octavie Merle, la femme qui demeure au quatrième, à gauche, sous les toits. Les voisines de la cour m’avaient prévenue en sa faveur, ce qui est rare:

--La Merle! Ah! mademoiselle, en voilà une qui a du mal! Elle gagne la vie de deux hommes, le sien et puis le frère du sien, deux pas grand’chose, je vous assure. Elle se tue de travail. Mais elle ne vous demandera pas la charité. Non, c’est plus fort qu’elle: il faut qu’elle se taise, et même devant nous elle n’a pas de mots sur son chagrin.

Or, hier je frappais à la porte qui ouvre sur le même palier, à droite. Je voulais savoir des nouvelles d’une jeune femme,--une souriante et une causante, celle-là,--qui m’avait priée de la faire inscrire sur la liste du bureau de bienfaisance. Elle devait avoir son troisième enfant pendant les vacances. Et au retour des vacances, que j’ai dû prolonger cette année, je venais rendre visite à la jeune mère et à l’enfant.

Une fois, deux fois, trois fois je frappai. Personne ne répondit. Dans la cage de l’escalier, le vent seul, aspiré par quelque lucarne de grenier, grognait ou sifflait en montant. Je me détournais pour descendre. La porte de gauche s’entr’ouvrit, et le pâle, le mince visage tragique d’Octavie Merle se pencha.

--Que cherchez-vous?

--Votre voisine, madame Merle.

--Elle est morte.

--Ah!... pauvre femme! Que dites-vous là?... Morte!

--Vous voulez donc que ça n’arrive qu’aux braves gens de mourir?... Vous aurez beau frapper, personne ne vous entendra... Tout est parti... Je ne les regrette pas.

Elle disait cela sèchement, avec une flambée de colère dans les yeux, et le secret plaisir de me blesser. Cependant les lèvres, toutes fendillées, ne tremblaient pas seulement de haine, au passage des mots, mais de froid, de détresse, de faiblesse.

--Si vous êtes curieuse de savoir à qui vous faisiez la charité, continua-t-elle, entrez chez moi: je vous l’apprendrai.

Ce que j’allais apprendre, surtout, et je le pressentais, c’était la vie de celle qui m’invitait de la sorte. Je m’assis au milieu de la chambre mansardée, près du petit poêle de fonte, qui mêlait sa fumée à l’odeur fade des cuirs cirés. Octavie Merle était piqueuse de bottines. Des paquets de tiges et d’empeignes couvraient la table étroite d’une machine à piquer que la femme avait mise entre le poêle et la fenêtre. L’ouvrière s’accouda dessus et, pour ne pas me regarder, regarda dehors.

--Ma vue a bien baissé, dit-elle. J’ai trop travaillé, et j’ai mal dès que je m’applique.

Par la fenêtre, nous apercevions un paysage de toits et de ciel: beaucoup de pentes d’ardoises, de cheminées, de tuyaux, de fils de fer, et les fumées, qui sont de la vie que le vent tourmente.

Elle demeura un peu de temps silencieuse et puis elle me raconta, par phrases courtes, sans émotion apparente, sans cesser de regarder les toits, le triste mariage qu’elle avait fait. Elle avait épousé un homme plus jeune qu’elle, malingre, exempté du service militaire pour cause de faiblesse de constitution, et qui n’avait vu dans le mariage qu’un moyen de ne pas travailler. «J’étais forte, disait Octavie, je ne refusais pas l’ouvrage, je croyais tout ce que mon mari me racontait sur les longs chômages de son métier d’ajusteur-mécanicien, sur la difficulté de trouver une place dans un nouvel atelier. Et puis, en ce temps-là, je l’aimais; c’était un enfant: je le sentais faible, peu raisonnable, et j’avais peur de le perdre. Vous l’avez rencontré quelquefois, dans la cour du Laurier-Bleu; il vous connaît, il me l’a dit. C’est un homme distingué; il a l’air d’un monsieur; jamais un mot grossier avec lui tant que j’ai pu suffire à payer la dépense; même il ne buvait pas. Je l’aimais.» Au ton dont elle disait cela, je comprenais qu’elle l’aimait encore. La pauvre créature s’était épuisée pour nourrir son mari. Bientôt il avait amené chez lui et logé sous son toit son frère, un vrai malade, celui-là, qui mourait lentement de la poitrine et qui se soignait en buvant. Et, obligée de travailler pour les deux hommes et pour deux enfants nés au début du mariage, Octavie Merle avait passé près de quatre années sans quitter cette machine sur laquelle à présent s’amoncelait l’ouvrage en retard, dormant deux heures par nuit, usant ses yeux, ses mains, ses nerfs, afin que son cœur fût épargné. Alors, il arriva ce qu’elle aurait dû deviner, ce qu’elle avait prévu peut-être: elle devint une vieille femme en quelques mois, et son mari la délaissa.

Dans le ciel, par la fenêtre aux vitres étroites, elle regardait les toits de la ville qui s’en vont si loin, si loin, chacun abritant une peine ou une plainte. Pour me parler de l’infidèle, elle, si dure quand elle jugeait l’atelier, les camarades, son beau-frère, ses enfants, son travail, elle avait des mots indulgents, des mots qu’elle maniait avec une prudence instinctive, comme des armes qui auraient pu la blesser elle-même. «Il a toujours été si léger... Autrefois il m’aimait... S’il n’avait pas été entraîné par l’autre, je ne serais pas la femme finie que je suis et plus malade que les médecins ne sont savants.

»Il rentrait à toute heure de nuit, quelquefois au petit matin. Il me trouvait toujours attelée à ma besogne de piqueuse, et nous nous disputions. J’aurais mieux fait de ne rien dire peut-être? Mais le moyen, quand tout le cœur n’est qu’un cri?

»Tout ce que j’ai fait a tourné contre moi. Tenez, cette voisine que vous avez secourue, j’avais eu pitié d’elle, moi aussi. Ça n’était pas marié; ça faisait la noce; ça riait toujours. Nous ne nous parlions guère. Pourtant, quand elle a eu son troisième enfant, les commères d’en bas m’ont dit: «Elle ne vivra pas», et je suis allée la voir. Je n’avais que le palier à traverser pour entrer chez elle. Dès qu’elle m’aperçut,--le lit était au fond de la chambre qui ressemble à celle d’ici,--elle dit: «Vous n’auriez pas dû venir». Et je pensai qu’elle se souvenait de plusieurs paroles de mépris que je lui avais adressées. Elle était toute menue sous son drap, comme une petite fille. Elle avait la fièvre. Elle tenait près d’elle, dans le lit, son nourrisson, dont elle cachait le visage avec un mouchoir. Je lui parlais, comme on fait en pareil cas, de sa santé, du temps, du médecin, des voisines. Elle me regardait comme si j’étais la mort. Elle n’avait plus que des yeux, des creux d’ombre avec une petite veilleuse, au fond, qui avait peur. Je pensai alors que son heure était proche, que les enfants allaient demeurer à l’abandon, que c’était une pitié, et je lui demandai: «Quel est le père de votre petit qui est là?» Elle fit un grand effort pour tourner la tête de l’autre côté, et pendant que je l’aidais de mes deux mains, elle répondit: «Je ne peux pas le nommer devant vous! Pas devant vous!»... Trois jours après, elle était morte.

--Et l’enfant, qu’est-il devenu?

--Les deux aînés ont été pris par l’Assistance publique... Le dernier... je ne pouvais pas le laisser à d’autres, n’est-ce pas? je l’ai gardé. Mais c’est la force qui va me manquer pour nourrir tant de monde, mademoiselle...

Le soir commençait à roussir les toits. La fumée sortait plus épaisse des cheminées. Des corneilles, taillées dans de la suie et de la brume, coulaient avec le vent au-dessus de la ville. Je causai une demi-heure encore, avec Octavie Merle, qui s’était penchée sur la machine et reprenait son travail.

Puis je regagnai ma maison, l’âme partagée, comme il m’arrive souvent, entre la tristesse et l’admiration. Je me demandais où de pareilles créatures, qui n’ont plus la force de la foi, puisent ce courage héroïque, cette tendresse, cette patience surhumaine. Et je me répondais qu’elles vivent encore, moralement, sur la réserve de vertus et de mérites de leurs vieilles mères croyantes et disparues.

IV

LE PÈRE MULOT

C’est un brave homme; tout le monde le dit, et, bien que je n’aime pas cette locution vague, où tant de culpabilité ou d’inconscience peut tenir, je l’emploie en parlant du père Mulot. On ne saurait guère s’exprimer autrement: car il faut le juger en gros, et par comparaison. Je l’appelle brave homme parce qu’il devrait être mauvais, et qu’il ne l’est pas trop. C’est un miracle fréquent, et grâce auquel la société vit encore. Nos neveux l’expliqueront.

Le père Mulot est, depuis trente ans, peigneur de laine dans une grande filature. Son fils aîné peigne aussi; sa fille, qu’il a eu l’idée d’appeler Sylvie, est rattacheuse, ce qui veut dire qu’elle noue, sur le métier en mouvement, les deux moitiés des brins qui se rompent. Il y a donc trois Mulot qui gagnent, et qui vivent pendant douze heures dehors. Il en reste trois à la maison: la mère, et deux enfants petits qui suffiraient à épuiser une santé plus robuste: l’un parce qu’il est bruyant, violent et incapable de repos; l’autre parce qu’il ne cesse pas d’être malade. Le pain n’a jamais manqué chez les Mulot, ni le charbon, ni même le fagot de bois, dont on fait une flambée, quand le froid est trop noir, à l’heure où l’homme revient. Ce ne sont pas des pauvres, précisément; mais le champ de la misère est bien plus grand que celui de la pauvreté. Celle qui se nomme elle-même la mère Mulot m’a conté ses peines. Dans la chambre du rez-de-chaussée, ornée de chromos et de découpures coloriées,--au lieu des images pieuses d’autrefois,--nous étions assises, un dimanche matin, devant la plaque de la cheminée.

--Ils sont tous sortis, mademoiselle, me disait-elle, le père, le grand Joseph, Sylvie, les deux petits.

--Où sont-ils allés?

--Acheter le journal.

--Vous faites de la politique?

Elle avait ramené les plis de sa robe de laine noire, et elle les tenait serrés entre ses deux mains et entre ses deux genoux. Ainsi immobilisée et tendant son corps tout plié vers la cendre, d’où sortait une tiédeur légère, elle répondit d’abord par un sourire et par un regard qui allèrent à la crémaillère. Le visage maigre, un peu trop aigu de partout et pâle uniformément de madame Mulot, en fut tout égayé une seconde, comme un vieux toit sur lequel passe un soleil de giboulée.

--Oh! dit-elle, la politique, il faudrait être riche pour en faire. Jusqu’à l’année dernière, nous n’achetions jamais le journal, par économie. Mais, à présent que Joseph est devenu un homme, il ne veut plus rester avec nous le dimanche, s’il ne lit pas. Ça l’amuse, ça le retient, mais ça le change...

--Quel journal choisissez-vous donc?

Elle me jeta le nom d’une feuille socialiste, et, devinant que je n’approuvais pas:

--Les premiers temps, mademoiselle, nous aurions pu acheter pour lui n’importe lequel, et il y aurait pris le même plaisir. Mais ni le père ni moi nous ne connaissions les journaux. J’ai dit à Mulot, quand il est sorti, la première fois, pour en acheter un: «Prends-le au bureau de tabac, dans la plus grosse pile!» Je pensais que ça serait le meilleur. Et je m’aperçois bien, à présent, que mon garçon se met à dire des choses pas honnêtes contre les curés. Mais il reste à la maison: c’est toujours ça... Il est, en vérité, plus facile à tenir que sa sœur.

--Sylvie?

--Oui, mademoiselle: une fille jolie qui aime rire, qui aime la toilette, qui est à l’âge où les violons parlent.

--Quel âge a-t-elle?

--Seize ans bientôt. Et pas plus le goût de la lecture qu’une tourterelle. Ce n’est pas elle qu’on retiendrait à la maison avec un journal! Elle a le goût de la compagnie. Mais son père a l’œil, vous savez. Je crois qu’il serait encore plus sévère que moi. Il est haut d’honneur, tout à fait, pour Sylvie. D’abord, il l’accompagne, le matin, jusqu’à la porte de l’atelier; je les vois qui filent, dans le petit jour, elle presque toujours à la remorque, achevant de tapoter ses cheveux ou de boutonner son corsage dans la rue, puis rattrapant le père qui va devant, du même train, comme un roulier. A onze heures, ils se retrouvent au restaurant.

--Ils ne reviennent pas manger chez vous?

--Le temps leur manque, mademoiselle. D’un coup de sirène à l’autre, ils ont une heure et demie. Et nous sommes trop loin pour qu’ils refassent deux fois la route. Non, ils déjeunent avec les camarades, à la Treille, dans la grande salle où l’on danse le 14 juillet; mademoiselle se rappelle bien?

--Parfaitement.

--La jeunesse voudrait faire bande à part. Le père ne veut pas. Il sait que les grandes réunions de ce genre-là, ça finit toujours par des petites. Et il se défie. Tant de mauvais drôles à l’usine, des garçons qui n’ont jamais entendu seulement parler d’une bonne action! Ils n’approchent pas trop près, quand ils voient mon homme et le grand Joseph à côté de Sylvie. Mais le dimanche! En voilà une question difficile, le dimanche!

--Envoyez votre fille au patronage, chez les sœurs!

--Je l’ai fait. Nous avions peur, le père et moi, que les sœurs ne l’acceptent pas, parce que Sylvie a été élevée à la laïque. Mais non. Depuis six mois, chaque dimanche, elle y allait, elle s’amusait, elle trouvait des filles de son âge, elle revenait contente... Le malheur a voulu...

La mère Mulot, du bout du doigt, sembla chercher et renfoncer, au coin de ses yeux, une larme qui s’y trouvait souvent, en faction.

--Le malheur, reprit-elle... on l’a renvoyée, dimanche dernier.

--Pourquoi?

--Parce qu’elle a chanté: «Viens, poupoule, viens!»

--C’est impossible, mère Mulot!

--Vous allez l’entendre vous le dire: elle rentre!

Elle rentrait, en effet. La porte s’ouvrit, et le père Mulot parut le premier, grand, la poitrine creuse, le visage tout couvert de poils gris, moustaches, favoris, sourcils, touffes de supplément, qui poussaient avec fougue, et au milieu desquels luisaient deux yeux tout petits, tout noirs, et prêts à flamber comme deux grains de poudre. Il portait un cache-nez et un complet d’étoffe mince. Comme l’hiver n’était pas encore fini, tout le luxe du ménage s’était réuni sur la personne de Sylvie. Elle seule devait avoir chaud. Elle seule était presque élégante. Elle avait des gants de peau,--pleins de déchirures non recousues, il est vrai;--une jupe à deux volants gros bleu; un manteau à la mode, avec des manches en forme de ballon dégonflé; un col droit, une cravate multicolore, un chapeau à trois cornes, et elle eût été plaisante à regarder, avec son nez de chat, tout court, ses lèvres longues et rouges comme une gousse de piment, ses yeux bridés et vifs, sans l’insolence qu’on sentait déjà chez elle toute formée, irrémédiable et dominante. La mère Mulot s’était détournée, je m’étais levée, et j’eus un joli sourire de Sylvie, lorsque je tendis la main aux deux arrivants, le sourire qu’elle aurait dû avoir toujours. C’est une tristesse, pour ceux qui visitent leur prochain, surtout les pauvres, de songer à ce qui eût été possible. Nous renouâmes connaissance. Mais, dès que j’eus prononcé le nom de patronage, ce fut une autre Sylvie qui me répondit, offensée, irritée, intraitable:

--Oui, pour une chanson! On m’a fait des affronts pour une chanson! Je n’y retournerai pas! Ni vous, ni mon père, ni ma mère, vous ne m’y ferez retourner!

--Lors même que j’en aurais moyen, je ne vous y forcerais pas, Sylvie: il faut s’amuser de bonne humeur. Mais, qu’est-ce que vous ferez désormais, le dimanche?

Le bonhomme répondit pour elle. Il n’avait pas cessé de la regarder, avec une admiration inquiète, avec la peur secrète de ceux qui n’ont qu’un moyen d’action, l’autorité, et qui ne savent pas s’il suffira.

--Eh bien! fit-il, je renoncerai à ma partie de boules, et j’emmènerai Sylvie se promener. Voilà ce qu’elle fera!

Un rire de faunesse emplit la pièce. Le père Mulot n’en pensa rien. Mais la mère eut le sentiment de la note fausse et perverse. Elle me parut plus pâle, plus menue, plus repliée sur elle-même qu’auparavant, et, quand elle me reconduisit, l’instant d’après, elle me dit:

--On n’est plus facilement leur maître à présent.

Elle ne s’expliqua pas davantage. La phrase vague mourut dans la brume de la rue, et je m’éloignai.

Comme je l’avais bien deviné, Sylvie n’avait pas été renvoyée du patronage; elle avait reçu des observations, non pour avoir chanté, mais pour s’être battue. Je la rencontrai plusieurs fois, le soir, à l’heure où l’usine verse dans les avenues ses régiments mixtes, et, parmi les femmes qui revenaient, cinq ou six de front, ébouriffées, la bouche ouverte pour parler, pour rire ou pour boire l’air nouveau, j’en vis une qui me faisait un signe d’amitié. Le père n’était jamais loin.

Le père Mulot tenait sa promesse. Lui peu marcheur, lui joueur de boules et amateur passionné des stations à l’auberge, il sortait chaque dimanche dans la banlieue et même la campagne. On l’apercevait, dans les bois suburbains, pillés et traversés jour et nuit, cueillant la violette et la primevère.

--Sylvie, disait-il, rapportons de quoi fleurir la maison! En es-tu?

Elle en était, sans enthousiasme. Et, dans le crépuscule tardif, quand ils rentraient, ayant chacun une brassée de fleurs liée avec une ficelle et serrée contre la poitrine, ils entendaient dire, par les petits rentiers assis sur le seuil des portes et respirant la poussière et les quelques bonnes odeurs que le hasard y mêle: «Sentez-vous la jolie glycine? Ça doit être celle du grand jardin?» Eh! non, la glycine, c’était Sylvie avec ses bouquets, Sylvie qui traînait la jambe, et qui souriait un peu, dans l’ombre, au compliment. D’autres fois, le bonhomme prenait une ligne, sa fille prenait le panier de provisions, et ils suivaient le cours d’une rivière, et s’installaient, pour l’après-midi, au coin d’un pré, à l’endroit où la vase des rives, criblée d’empreintes de semelles, disait que les remous ou les herbiers voisins avaient une renommée. Mais qu’il se promenât à l’est, à l’ouest ou au midi, le père Mulot se rendait compte que sa fille ne le suivait que par force. Vers la fin du printemps, un matin qu’ils partaient pour la campagne et qu’elle était demeurée en arrière, il l’avait surprise à faire des signes à trois jeunes ouvriers de l’usine, cachés à l’angle d’une ruelle. Il avait eu le pressentiment d’un malheur; il avait compris que toute la bonne volonté, toute la rudesse et même tout l’amour d’un vieux comme lui ne suffiraient pas à retenir Sylvie. Et, le dimanche suivant, au moment où il s’apprêtait à se mettre en route, ayant appelé: «Sylvie?» il n’avait pas reçu de réponse.

Il attendit, s’inquiéta vite, courut chez les voisins, assembla la fourmilière qui sort si vite au bruit, de toutes les cours, de toutes les mansardes, de tous les corridors.

--Vous ne l’avez pas vue? Elle avait son chapeau à plume bleue; sa cravate rose...

Mais personne ne l’avait vue. Il eut l’idée folle d’enlever le couvercle de planches qui fermait l’entrée du puits. Il courut au commissariat de police, où l’on ne savait rien, chez des amis logés très loin, dans des cafés où plus d’une fois, elle et lui, ils s’étaient reposés, et il rentrait, exténué, à quatre heures du soir, quand la mère Mulot, restée à la maison, lui dit, pâle comme la cendre, en lui ouvrant la porte:

--Ta fille est perdue, Mulot! Le buraliste l’a vue, qui filait à bicyclette avec deux gars de l’usine!