Mémoires d'une vieille fille

Part 3

Chapter 33,933 wordsPublic domain

Alors, les voisins se rassemblèrent de nouveau, autour de l’homme qui criait:

--Je la tuerai! Si elle reparaît devant moi, je la tuerai!

Il allait, d’une chambre dans l’autre, montrant le poing au lit de Sylvie, aux images pendues au-dessus, aux joueurs de boules, ses amis, qui essayaient de l’apaiser. A cinq heures, il y avait autant de monde, dans la maison, que pour un enterrement, et plus d’émotion. Les enfants pleuraient. Des hommes et des femmes, par groupes, s’entretenaient à voix basse. Il faisait presque nuit. Tout au fond de la seconde pièce, on ne voyait plus le père Mulot, affaissé sur une chaise et serré par une vingtaine d’hommes et de femmes, aussi furieux que lui, et qui l’écoutaient. La voix ne s’élevait que par intervalles, frémissante et vibrante:

--Qu’est-ce que je n’ai pas fait pour elle, moi Mulot? criait-il. Qui peut dire, ici, que je ne l’ai pas fait bien élever? A-t-elle été à l’école, oui ou non? Je les ai pris tout à l’heure, ses cahiers, dans l’armoire... Écoutez bien ce qu’il y a dessus;--on entendait le froissement des pages lourdement maniées;--il y a écrit: «La bonne tenue est indispensable aux jeunes filles». C’est-il une leçon, ça, oui ou non?... Écoutez encore le cahier: «Le progrès de tous ne peut s’obtenir que par la moralité de chacun.» Est-ce tapé? Voilà comment elle a été instruite!... Et jamais elle n’a été à l’usine toute seule... Et le dimanche!... Je vous dis que je la tuerai, ma fille, quand elle reviendra!...

Les réponses venaient irrégulièrement, timidement. Un homme disait, comme se parlant à lui-même:

--Moi, je la battrais seulement.

Un autre ajoutait:

--Les enfants d’aujourd’hui... ils sont secoués par trop de choses.

Une femme murmurait, sans s’expliquer davantage:

--On n’est pas assez aidé, voyez-vous, mon pauvre Mulot, pas assez.

Et la nuit tomba tout à fait, sans que Sylvie fût rentrée.

V

LA HAIE D’ÉPINE NOIRE

J’ai passé une partie du carême et la quinzaine d’après Pâques dans un pays que je trouve très beau. J’ose à peine dire, comme le poète, qui j’ose aimer. C’est la Beauce. Elle est monotone pour ceux qui la traversent en chemin de fer; elle est grande, elle est belle, pour ceux qui la regardent vivre. Quant à prétendre qu’elle est plate, je suis prêt à soutenir et à prouver qu’il n’y a pas d’injustice plus criante,--je parle des injustices envers les choses.--La Beauce a les mêmes ondulations que la mer calme, la même géographie souple, continue, sans brisures; elle a moins d’arbres peut-être que l’autre ne porte de bateaux; entre les collines qui la contiennent de loin, elle donne la même impression d’une force prodigieuse, incapable de repos, agissante et cachée dans les profondeurs où la lumière n’atteint pas, mais qui se lève souvent, et monte à la surface, et se révèle dans un remous, dans un frisson, dans des reflets qui ont toutes les couleurs des yeux. Je le sais pour avoir non pas rêvé,--les vieilles filles ne doivent pas rêver,--mais étudié cette plaine éloquente, tout autour du parc de ma sœur. Nous habitons le sommet d’une vague de terre, haute de quelques mètres à peine, et dont les pentes, indéfiniment longues, régulières et nues de tous côtés, n’ont d’autre chemin qu’une avenue sans plantation d’aucune sorte et droite parmi les champs. En haut, un château du XVIIe siècle, une futaie, un mur autour. Sur une colline semblable, à trois kilomètres, le village est posé. Nous nous regardons sans nous gêner. Nous sommes les seules feuilles de chêne dans le cercle d’horizon; il est le plus proche amas de maisons, le plus éteint, le plus accablé sous l’immensité du ciel, des soleils ou des pluies. Quand tous ses habitants crieraient ensemble, le bruit de leurs voix serait mort avant d’arriver à un autre village, et le vent l’aurait laissé tomber parmi les froments verts ou les froments blonds. Ils sont, comme nous, les prisonniers des blés, les insulaires d’une île minuscule, enveloppée dans les houles soyeuses de l’herbe, dans les lames plus larges et chantantes des épis. A l’automne, pendant deux mois, l’air a le goût du pain. C’est la fleur de chez nous. On cultive trop, pour que les autres, les sauvages, les délicates, les chercheuses d’ombres durables aient le temps de s’acclimater. Mais tout ce que le paysan sème à la main ou au semoir, avoine, seigle, trèfle, luzerne, froment, donne son parfum au fleuve de vent qui passe, le froment surtout, qui est la grande moisson de la Beauce.

Cependant je connais un buisson, un seul. Il est à mi-coteau quand on monte au village; il a une centaine de mètres de longueur; il est touffu, inégal, unique monument de la nature libre, avec sa fleur blanche, qui s’ouvre et meurt avant que les feuilles n’aient poussé, avec ses merles, qui n’ont point d’autre abri pour le soir, avec ses laboureurs qui dorment à l’ombre, ses rôdeurs qui observent, ses amoureux quelquefois. C’est une haie d’épine noire, le dernier talus, vestige d’un temps où la limite entre les parcelles de terre ressemblait aux fortifications.

Or, nous avions, pour inscrire, promener, surveiller, amuser les trois enfants de ma sœur, une jeune fille qui s’appelait mademoiselle Brigitte. Avait-elle un nom, outre son prénom? Longtemps je n’en ai rien su. Nous l’aimions, ce qui n’est pas commun. Elle nous le rendait, ce qui est rare. Je ne l’avais jamais vue pleurer. Je me disais: «Cette petite est heureusement bien abritée ici contre la vie, car c’est une innocente qui se laisserait prendre aux belles paroles du premier fat venu; une pauvre fille trop lettrée, trop shakespearienne, trop lamartinienne, trop liseuse de magazines, et qui serait tout à fait incapable de diriger un ménage. Heureusement, les blés de Beauce la protègent contre les hommes». Ma sœur partageait là-dessus mon sentiment. Mais nous ne voyons bien les âmes que les jours d’orage, à la lueur de l’éclair. Et entre nous le temps se maintenait au beau fixe. Mademoiselle Brigitte était fine, élancée, élégante, toute blonde, et elle avait des yeux bleus, avec de grands cils comme les poupées. On nous l’avait recommandée, autrefois, en nous vantant sa «distinction». Elle avait appris le monde, en effet, avec une perfection singulière, et je me demandais souvent à quels signes l’origine populaire se trahissait en elle. Je ne trouvais que de rares indices et très légers. Le dimanche, dans l’après-midi, elle avait congé, et, presque toujours, nous la voyions prendre la route du village, un livre à la main. Nous disions: «Mademoiselle est une paroissienne comme il n’en existe pas d’autre dans toute la Beauce; elle ne manque jamais les vêpres.»

Un dimanche, j’entrai dans la chambre de mademoiselle Brigitte, et je m’approchai de la fenêtre, dont le balcon nous servait de séchoir pour nos photographies. En passant près de la table, je vis le buvard ouvert, et, sur la feuille blanche et épaisse, quatre lignes de la ferme écriture de l’institutrice, quatre lignes qui s’étaient imprimées là, tout récemment, et dont la première, que je reconstituai malgré moi, portait: «Oui, mon cher Philippe...» Je me crus obligée de continuer: «dimanche, près de la haie, comme d’habitude».

Comme d’habitude!

Je courus au balcon. Il n’y avait qu’une haie dans le pays, là-bas, à mi-coteau, ce petit chiffonné vert, barrant les nappes de blé. Était-ce possible! Un rendez-vous! Et pas le premier! Je n’ai pas coiffé sainte Catherine pour avoir peur de me renseigner sur la conduite de mademoiselle Brigitte. Je descends, je prends dans le hall mon ombrelle, je traverse le parc, je sors par la petite porte, et me voici sur la pente de notre colline, dans le désert des moissons qui n’ont que moi pour passante.

C’était au milieu de l’été dernier. Je me rappelle que la chaleur était vive, que j’allais vite, et que mes regards se reportaient sans cesse vers la haie complice. Devais-je l’aborder de front, ou la tourner? Je me résolus à la tourner, et quand je fus rendue au plus creux de la dépression des terres, je pris, à droite, un sentier qui enveloppait de ses ornières la colline du village. Après une demi-heure de marche je m’arrêtai. Le buisson, vu en raccourci, faisait le dôme au-dessus des épis, et tout semblait désert, d’un côté comme de l’autre. Mais la pensée que ce n’était là qu’une apparence; que Brigitte se trouvait à cinq cents mètres de moi, là-haut, qu’elle m’avait vue sans doute, qu’elle se moquait de moi, qu’elle nous avait tous trompés, qu’il allait falloir la renvoyer devant le témoin que j’imaginais; la fatigue enfin et l’embarras de ma situation m’avaient exaspérée. Je répétais les mots que j’avais choisis en route, les mots cruels, et mérités, avec lesquels je l’accueillerais. Un sentier montait vers la haie. Je m’y engageai. Mais à peine avais-je fait dix pas que je m’arrêtai de nouveau. Ils venaient de sortir tous les deux, de l’abri de la haie, et ils descendaient vers moi. J’eus le temps de les observer. Ils allaient lentement, et ils causaient. Quand ils furent à peu de distance, je vis que l’institutrice était tout à fait pâle, et que son amoureux, un homme jeune, vêtu en bourgeois, très grand, épais, le visage trop large, allongé par la barbe en pointe, devait lui demander tout bas: «Faut-il que je reste pour vous aider à vous défendre?» Elle répondit, tout haut: «Allez, mon cher Philippe, quittez-moi. Mademoiselle ne me trahira pas».

--Par exemple! m’écriai-je, mais, c’est mon devoir...

--De ne rien dire, interrompit mademoiselle Brigitte, et je vais vous le prouver.

L’homme se découvrit, s’inclina, et nous laissa seules.

--Je n’ai personne qui s’intéresse à moi, si ce n’est lui, reprit la jeune fille. Je l’ai connu cet hiver, à Orléans, pendant le séjour que nous y avons fait. Il va s’établir à son compte. C’est un employé de commerce. Nous sommes fiancés. Voilà quatre fois qu’il vient me parler ici...

--En effet, je vous félicite, c’est d’une convenance!

--Oh! dit-elle, les pauvres filles comme moi n’ont pas le choix de leurs heures. Vous en parlez à votre aise! Mais, moi, pouvais-je faire autrement? Si j’avais demandé à recevoir Philippe au château, et à me promener avec lui dans le parc, Madame aurait-elle trouvé cela convenable? Et les enfants! Et les visites possibles! Et les domestiques! Est-ce vrai, dites?

--Peut-être.

--Alors, ne me trahissez pas, mademoiselle. Aidez-moi. J’ai besoin de trois mois encore pour gagner mon trousseau. Et vous devez comprendre que, quand on s’aime, il faut qu’on se voie... La haie d’épine noire n’est à personne; c’est pour cela qu’elle est à nous.

Mademoiselle Brigitte s’exprimait hardiment, avec une émotion qui changeait son visage, avec un accent de rudesse populaire que son esprit, par l’étude et au contact du monde, avait perdu, mais que son cœur, d’ordinaire silencieux, avait gardé. En ce moment, c’était son cœur qui parlait. Je croyais voir devant moi une des grandes du patronage dont je m’occupe.

Nous revînmes vers le château. Elle avait besoin de continuer sa plaidoirie, car je me taisais, et surtout d’ouvrir son âme pleine de secrets. Elle me raconta sa famille dispersée, son enfance misérable, son effort pour s’instruire, ses déceptions, ses projets d’avenir. Je me calmais peu à peu. Elle reprenait confiance et je retrouvais la finesse de langage, la justesse de ton, la correction étonnamment bien apprises qui faisaient la réputation de mademoiselle Brigitte. J’inclinai bientôt mon ombrelle de son côté. Le soleil était terrible. Elle se serra près de moi. Quand nous arrivâmes à la porte du parc, je me retournai, et, tandis que le buisson lointain tremblait dans l’air chauffé et dansait comme un crible:

--Vous êtes une honnête fille, lui dis-je, et je vous crois. Ma sœur serait sans doute plus sévère: je ne dirai rien.

Elle me remercia avec deux larmes de joie, et retourna vers les élèves.

Le soir, dans les allées de la futaie, très tard, comme je me promenais sous la lune, je vis revenir à moi mademoiselle Brigitte. Elle me cherchait pour me souhaiter le bonsoir. Une question qui s’était vingt fois posée dans mon esprit reparut en même temps: comment une jeune fille aussi affinée s’était-elle éprise d’un homme qui n’avait ni son instruction, ni son éducation même, ni ses goûts. Je n’eus pas de peine à provoquer l’aveu.

--Oh! me dit-elle, si vous saviez comme il est bon! Il ne permettra pas que je fasse tout le ménage à la maison. Nous prendrons une femme de journée, et même une bonne s’il le faut. Il ne veut pas que je souffre.

Pour la seconde fois, elle avait dit un mot du profond peuple; elle m’avait entr’ouvert son âme, et, pour définir son amour, elle avait crié le rêve éternel, celui qui entraîne les foules à la suite d’un homme: «Il ne veut pas que je souffre!»

VI

LA TRAGÉDIENNE

Je la rencontrai au coin de la rue de Seine, ou plutôt, l’ayant aperçue qui longeait les premières maisons du quai Malaquais, j’allai vers elle. A la bravoure de son geste, à l’émotion de ses doigts qui serraient les miens, ses longs doigts ardents par où fuyait son âme, j’eus la certitude que je ne me trompais pas.

--Je vous retrouve à un moment heureux? lui dis-je.

Elle ne répondit pas à ma question, mais elle dit:

--Quatre ans ne vous ont pas changée! Oh! pas du tout!

Elle désirait m’entendre répéter la même phrase: «Vous, non plus, vous n’avez pas changé.» Mais je pensais précisément le contraire, et elle le devina sans en être peinée. Nous nous regardions l’une l’autre avec une curiosité avouée. Je sentais le rayon rôdeur de ses yeux sur ma robe peu ornée et d’une coupe à peine sensible à la mode, sur mes joues, sur mon chapeau, sur mes mains gantées de fil, et moi j’étudiais, peut-être sans appuyer autant, la jolie enveloppe mousseuse, dentelle, plumes, guipures, d’où se dégageait le cou vainqueur d’Edmée Sargent, le cou rond, d’une ligne pure comme une plage à mer pleine, le cou flexible et fier encore de sa fleur déjà touchée par le temps. Elle avait, si mes souvenirs ne me trompent pas, trente-deux ans. Je reconnaissais bien et j’admirais, mais avec un petit effort qu’il ne me fallait point autrefois, celle que son oncle appelait «la blonde tragique». C’était, sous l’ombre et sous la lueur de ses cheveux, le même masque un peu trop fort, un peu dur, et ces yeux que je me rappelle avoir enviés, parce qu’ils étaient clairs et impérieux, comme si leur destinée était de commander. «Vocation!» avait dit l’oncle. «Belle comme tu l’es, avec ta voix, ta mémoire et la passion qui est en toi, Edmée, tu n’as qu’à le vouloir pour être une grande tragédienne.» Elle appartenait au monde le plus rangé, le plus traditionnel. Son père, après son grand-père, dirigeait une maison de maroquinerie, dans le quartier de Notre-Dame-de-Lorette, «A l’Antilope». Il avait de l’esprit comme tant de boutiquiers de Paris, un goût moyen qui lui faisait deviner les préférences probables de la clientèle, et lui permettait de ne commander aux ouvriers d’art, ses collaborateurs, que des objets faciles à vendre, d’un style déjà d’accord avec la mode; il avait une petite fortune. Malheureusement, il avait aussi, logeant dans son appartement, buvant et mangeant à sa table, tenace comme une hypothèque et beaucoup plus gai, un frère ruiné qui se maintenait et régnait par deux moyens: la critique des dessins qu’on soumettait au patron, et l’éloge outré de sa nièce. Ce raté avait découvert la vocation d’Edmée; il avait désigné le professeur de diction, accompagné Edmée au cours, soutenu le courage de l’enfant qui travaillait et du père qui payait, assisté aux premières auditions dans le monde, raconté en les exagérant les premiers succès de salon de la «tragédienne», entretenu dans le paisible entresol, au-dessus du magasin de maroquinerie, une atmosphère de rêve et d’illusion qui commençait à se dissiper. Et c’était lui qui se plaignait à présent, et qui faisait expier ses fautes à ceux qui n’en avaient jamais profité. «Tu ne m’as pas écouté! disait-il à son frère. Tu as eu peur du Conservatoire, pour Edmée, peur du théâtre, peur de te séparer d’elle, peur de tout! Sans toi, ta fille serait célèbre aujourd’hui. Elle gagnerait des millions. Au lieu de cela et parce qu’elle n’a pas de titre, pas de diplôme, elle est à peine connue. Malgré son admirable talent, elle végète. Les leçons lui rapportent peu; les soirées où l’on demande du tragique sont rares, de plus en plus rares. La comédie l’emporte, parce que les temps sont tristes et les pensées lugubres. Et comme la maroquinerie va mal, et que tu n’as jamais rien compris au grand art, quel avenir nous attend? Nous sommes menacés de la gêne, ta fille, toi, et moi aussi. Tu l’auras voulu!»

Je me rappelais ces confidences d’Edmée Sargent, que j’avais rencontrée dans plusieurs salons autrefois, et qui s’était prise de tendresse pour moi, parce que je lui avais fait un compliment qui s’adressait à la femme plutôt qu’à la diseuse. Elle se retrouvait sur ma route. L’éclat de ses yeux était le même, mais le halo bleu avait grandi autour. Son teint était encore éblouissant, mais l’heure jeune où toutes les nuances se fondent était passée.

--Puisque vous l’avez deviné à mon air, reprit Edmée, je vous avoue qu’en effet j’ai un espoir, un grand, depuis quelques jours... Une pièce nouvelle, une pièce étrangère va être montée... C’est encore un secret... On a parlé de moi au traducteur. Je vais chez lui.

Elle me regarda avec toute sa joie ravivée.

--Pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi? Ne refusez pas! Venez! Je suis sûre que devant vous je dirai mieux. Je réciterai pour vous. J’aurai un public: deux personnes... Et je me sentirai plus libre. Venez!

Je me retournai. Le soleil de mars descendait vers la Seine entre des nuages. Nous allâmes de ce côté, Edmée et moi, rapidement. Le rendez-vous était pour cinq heures. Que m’importait, en somme, une visite dans une maison inconnue, sans les présentations préalables et sans avertissement? J’en ai tant fait de la sorte chez des pauvres, que j’ai la manière.

Le traducteur habitait au quatrième, un appartement prodigieusement capitonné. Le petit salon où nous fûmes introduites ressemblait à un sac fourré ouvert sur la rue, à une chancelière ayant une fenêtre et une porte, tant nous étions enveloppées de tentures, d’étoffes drapées, de tapis.

--La voix ne résonnera pas, murmura Edmée en se penchant vers moi.

Et je la vis se troubler.

L’homme de lettres entra, jeune et mince, froid, soigneusement négligé dans sa tenue, la tête un peu penchée en avant et portée comme une chose lourde. Il avait des moustaches brunes, qui grimpaient le long des joues pâles, et s’y élargissaient, en espalier. Et je crois qu’il était doué d’une vue excellente, mais je n’oublierai jamais l’art, dont il fit preuve, de composer ses yeux, de les diriger avec effort et comme s’ils quittaient à regret une vision intérieure, sur la terrestre et tremblante Edmée, de les gonfler, de les tenir en arrêt, sans un sourire, sans un rayon, sans une expression quelconque, surtout de galanterie, et de paraître s’absorber, puissamment, uniquement, fatalement, dans la contemplation de celle qui n’était point pour lui une femme, mais l’interprète possible, celle qui peut-être exprimerait la Pensée. Il croyait à toutes les majuscules dès qu’il trouvait aux mots une parenté avec lui-même. Il étudiait Edmée comme une œuvre d’art, ou comme une belle bête. Oh! ce mépris! Je crois qu’elle ne le sentit pas. De son côté, lui qui avait le sens aigu du ridicule, il ne semblait pas se douter que les profondeurs ne donnent pas le vertige à tout le monde. Elle et lui, ils jouaient un rôle, sans le vouloir. Quand il estima que la méditation avait assez duré, il laissa se dissiper l’espèce de brume qui voilait son regard, et, avec une gravité douce, comme il convenait:

--Enlevez donc votre chapeau, dit-il, et votre pèlerine.

--Oui, dit vivement Edmée, j’aime mieux réciter sans chapeau, et les bras libres... J’ai appris la grande scène entre Gudmund et Margit... Vous voudrez bien me donner la réplique, n’est-ce pas?

Le traducteur se tourna pour la première fois vers moi, et soupçonnant que cette petite robe noire n’allait pas souvent au théâtre et n’était pas de leur monde:

--Il s’agit de _la Fête à Solhaug_, d’Ibsen, une merveille.

Il s’était mis debout près de la fenêtre, à contre jour, les mains derrière le dos, appuyées à sa table de travail.

Au fond de la pièce, Edmée, le visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres entr’ouvertes, les bras tendus pour accuser et pour implorer, rajeunie par la passion et par les ombres lourdes sur lesquelles s’enlevait son geste, représentait déjà la femme du trop vieux seigneur Benght, à l’heure où son ami d’enfance revient proscrit et l’interroge. Elle commença:

--Écoute-moi attentivement, et tu comprendras! Pour moi, la vie est sombre comme la nuit dépourvue d’étoiles. Rien ne saurait adoucir ma douleur. Car j’ai vendu ma jeunesse. J’ai échangé mon joyeux espoir contre de l’or. Je me suis enchaînée de mes propres mains. Crois-moi, l’or est bien peu de chose. Oh! comme j’étais heureuse, jadis, quand nous étions enfants; nous étions pauvres, notre maison était modeste; mais l’espoir fleurissait dans mon cœur.

De l’autre bout du salon, la réplique vint, non vibrante, malgré les mots:

--Et déjà ta magnifique beauté se dessinait.

--Sans doute, reprit Edmée; mais ce fut la louange qui me perdit. Tu dus partir pour l’étranger, hélas! et l’harmonie de tes chants résonnait toujours dans mon cœur, et mon front s’assombrit au souvenir du passé... Ensuite, les amoureux arrivèrent de l’est et de l’ouest, et puis j’épousai mon mari.

--Oh! Margit! dit Gudmund sans conviction.

--Il ne se passa pas beaucoup de jours, reprit-elle, et je versai des larmes amères. Songer à toi, mon ami et mon parent, ce fut le seul bonheur qui me resta. Combien vide me semblait le grand hall de Solhaug!

--Pardon, mademoiselle, interrompit le juge. Ce n’est pas cela!

Edmée n’était déjà plus la tragédienne. Elle était la femme qui craint de manquer un examen, qui essaye de comprendre l’observation, qui se fait toute petite devant l’examinateur, et qui sourit pour lui plaire, avec l’épouvante dans le cœur. Elle avait pâli.

--Je ne comprends pas, maître, dit-elle aimablement. Expliquez-moi...

Il leva les yeux vers le plafond, et lentement, en détachant les syllabes:

--Ce n’est pas cela, reprit-il. Cela manque de composition, d’architecture. Vous êtes partie trop tôt. Il y a une progression dans la pensée. Suivez-moi bien. Margit ne livre pas son secret tout de suite. Elle parle d’abord avec une réserve feinte; elle attend l’effet de ses premières confidences; elle s’enhardit; elle ne crie son amour qu’à la fin...

Il continua. J’avais trouvé, moi, qu’Edmée jouait très bien. Mais elle ne se défendait pas, en ce moment. Elle savait l’inutilité d’une contradiction. Elle disait:

--Oui, maître, je comprends... Je comprends parfaitement... Voulez-vous que nous reprenions?...

Ils reprirent; elle fut moins bonne parce qu’elle souffrait atrocement. Et, quand elle eut achevé la scène, il n’y eut, pour répondre à sa question muette et anxieuse, que des phrases déjà entendues et faites pour tuer l’espoir. «Nous verrons... La diction est ferme; avec de l’étude, vous feriez une Margit émouvante... Si j’étais seul, je vous dirais dès ce soir de travailler le rôle. Il faudra que j’en cause avec mes amis...» Elle ne répondit pas. Je ne sais même pas si elle écoutait encore. Elle remettait son chapeau; elle nouait fiévreusement sa voilette; elle jetait sur ses épaules sa pèlerine ornée de guipures et son boa de plume blanche.

Pendant ce temps, l’homme de lettres s’approchait de moi, et, à voix basse, ne voulant pas que l’essai se renouvelât, me disait:

--Elle n’a pas le tempérament, votre amie. Elle est faite pour se marier.

Si bas qu’il eût parlé, elle entendit, car je la vis frissonner.

--Venez-vous? dit-elle.