Part 1
RENÉ BAZIN DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
MÉMOIRES D’UNE VIEILLE FILLE
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
DU MÊME AUTEUR
LIBRAIRIE CALMANN-LÉVY
Format grand in-18
UNE TACHE D’ENCRE (Ouvrage couronné par l’Académie française) 1 vol. LES NOELLET 1 -- A L’AVENTURE (croquis italiens) 1 -- MA TANTE GIRON 1 -- LA SARCELLE BLEUE 1 -- SICILE (Ouvrage couronné par l’Académie française) 1 -- MADAME CORENTINE 1 -- LES ITALIENS D’AUJOURD’HUI 1 -- TERRE D’ESPAGNE 1 -- EN PROVINCE 1 -- DE TOUTE SON AME 1 -- LA TERRE QUI MEURT 1 -- CROQUIS DE FRANCE ET D’ORIENT 1 -- LES OBERLÉ 1 -- DONATIENNE 1 -- PAGES CHOISIES 1 -- RÉCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE 1 -- LE GUIDE DE L’EMPEREUR 1 -- CONTES DE BONNE PERRETTE 1 -- L’ISOLÉE 1 -- QUESTIONS LITTÉRAIRES ET SOCIALES 1 -- LE BLÉ QUI LÈVE 1 --
ÉDITION ILLUSTRÉE
LES OBERLÉ, un volume in-8 jésus, aquarelles et dessins de CHARLES SPINDLER.
LIBRAIRIE ÉMILE-PAUL
LE DUC DE NEMOURS 1 vol.
535-08.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--5-08.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.
AVERTISSEMENT
J’ai extrait ces histoires des papiers qu’une vieille fille m’a récemment légués. Le titre est de son choix. Il figurait sur le cahier de gros papier couvert d’une écriture ferme, sans discipline linéaire, jetée à la hâte, entre deux visites. Et elle voulait exprimer ainsi que ce qu’elle raconte a été vu par elle, que ce livre est, avant tout, le témoignage direct d’une personne qui fut mêlée à la vie de deux fractions de l’humanité, bien peu connues en tout temps et en tout pays: les pauvres et ceux qui les aiment. Des relations d’étroite parenté m’unissaient à l’auteur des _Mémoires_. Tantôt elle habitait Paris, et tantôt une propriété voisine d’Orléans, dans cette Beauce plumée comme une volaille grasse, sans haies, sans bouquets d’arbres, qu’elle regardait pourtant avec plaisir, ayant le goût passionné des lignes longues, de l’espace et de la lumière. Bien des gens croyaient la connaître et la jugeaient tout de travers, ce dont elle riait avec moi. On la disait optimiste. Elle était sans illusion. Je crois même qu’elle souffrait cruellement de l’impuissance où nous sommes de guérir les maux très généraux que nous constatons autour de nous; mais, persuadée qu’il se cache encore un orgueil dans cette souffrance, elle la taisait, et s’efforçait de l’écarter, comme une cause permanente de faiblesse. Elle refusait de se lamenter, pour ne pas cesser d’agir. On la rencontrait dans le monde; elle en était; elle ne l’aimait pas. Mais elle aimait et elle fréquentait l’élite religieuse de la France, élite nombreuse, vivante, incomparable, fondée par la volonté de tous et sur la grâce d’un seul, composée de riches et de pauvres, de clercs et de laïques, de ceux qui prient, qui pensent de l’éternel, qui ne haïssent point, qui ne cessent d’affirmer, dans l’obscur dévouement, la fraternité dont ils parlent peu. De ceux-là, elle a dit quelque chose dans ses _Mémoires_. Elle s’est étendue plus longuement sur les scènes de la vie populaire, et surtout de la vie de misère, dont elle fut le témoin volontaire et tenace. Ayant parcouru en tous sens un domaine qui ne sera jamais très fréquenté, elle en avait rapporté des récits, des croquis de route, comme font les voyageurs, et aussi des méthodes, des leçons, des opinions, celle-ci, par exemple, que le monde des travailleurs manuels a plus encore besoin de noblesse que de pain, qu’un grand nombre d’entre eux le devinent obscurément, et que la plus sûre manière et la plus prompte de les émouvoir, de les gagner, de les relever, c’est de leur donner la certitude qu’on les aime uniquement pour leur âme. Paradoxe? Non, vérité profonde, expérience de toute une vie, que ceux-là seuls nieront qui ne connaissent pas les hommes. Chez l’auteur des _Mémoires_, c’était là une idée directrice et maîtresse, qu’elle n’a peut-être pas exprimé sous cette forme, mais dont ce livre est intimement pénétré.
R. B.
MÉMOIRES
D’UNE
VIEILLE FILLE
I
LA VOCATION D’UNE VIEILLE FILLE
C’est une de nos supériorités de vieilles filles: nous avons notre âge. J’ai trente-sept ans sonnés, comptés, oubliés déjà par mon prochain et presque par moi-même. Pour qui essayerais-je de me rajeunir? Je ne fais partie de la vie d’aucun être; je ne ralentis la marche d’aucune ambition, je n’en aide aucune, et je n’ai près de moi aucune de ces tendresses passionnées de mari ou d’enfants, qui souffrent de voir tomber en ruines la force qui les sert et la part d’idéal qu’ils croyaient avoir confisquée pour eux seuls. Et la vieillesse s’en empare! C’est une mauvaise partageuse. Elle finit par ne rien laisser.
Je n’en suis pas là. Sans être vieille, je suis assez loin de la jeunesse pour que ma liberté soit parfaite. Je puis aller, venir, à la ville ou dans les chemins de campagne; monter les étages des maisons pauvres; arrêter Valérie, qui sort de son atelier; demander des nouvelles de leur père aux trois petits Blancpignon qui jouent sur le trottoir, sans que personne y prenne garde. Quand on veut se rendre utile aux pauvres, il n’est pas nécessaire d’être laide, mais on ne doit pas, comme me l’a dit une fois ma rempailleuse de chaises, «faire son bijou d’argent»; il faut que celle, ou celui qu’on va chercher, quand il vous aperçoit de loin, pense tout uniment: «C’est une femme»; quand il vous parle: «C’est une dame»; quand il vous quitte: «C’est une amie». Je suis sûre qu’ils m’aimeraient moins, si je suivais la mode, et si je n’étais donc pas, d’une visite à l’autre, tout à fait la même; ils croiraient moins que je les aime, si je portais sur moi tant de preuves que je ne pense pas toujours à eux. Ils en voudraient à mon astrakan ou à ma zibeline, à mes plissés, à mes volants, à la pointe de mes talons et à l’aigrette de mon chapeau.
Si j’avais à conseiller une autre cliente de sainte Catherine, tentée par les mêmes œuvres que moi, et qui me demanderait mon avis, je dirais d’abord: Mademoiselle, il y a dix mille manières d’être simple dans sa toilette; la plus fâcheuse consiste à l’être trop; on peut blesser en ne l’étant pas assez; il suffit, pour trouver la mesure, d’un peu de cœur et d’habitude.
Je lui dirais en second lieu: Vous n’aurez aucune peine à vous faire respecter des pauvres. La charité n’a pas besoin d’être expliquée à ceux qui en profitent, ou simplement qui voient autour d’eux, quotidiennement, la souffrance. Elle vient sous des noms différents, qu’on ne sait ni tout de suite, ni toujours; mais elle se penche, avec le même geste inlassé, sur les mêmes maux qui renaissent; elle a toujours été du quartier; on ne se souvient pas d’un temps où il n’y avait ni crèches, ni garderies, ni visiteuses de pauvres, ni distributions de vêtements d’hiver, ni bons de pain, ni garde-malades, ni assistance par le travail, ni prêt de berceaux, ni don de layettes. Il n’y a point de rue si sombre et si puante où n’ait passé, bien des fois, une femme comme nous, portant un peu de pitié dans ses mains et dans ses yeux. D’où elle était partie? Pourquoi elle était venue dans le quartier? Quelle réflexion, ou quel goût, ou quelle peine, ou quel intérêt l’y avait engagée, puis retenue, puis ramenée? Les pauvres ne le cherchent pas, pour la bonne raison qu’ils le savent. Ils savent que voilà dix-neuf siècles, une idée fraternelle a été semée dans le monde, et que depuis lors il s’est trouvé des âmes, des femmes presque toujours, croyantes pour la plupart, quelquefois non, qui s’en sont souvenues. Ils savent même qu’il n’en manquera jamais plus. Les gens du monde ont des étonnements, au contraire. Le premier de tous est de nous voir rester vieilles filles. Quelle catastrophe! Ils tâchent de l’expliquer. Ils ne se demandent pas si, à défaut d’autres motifs, les exemples de bonheur qu’ils nous offrent, dans leurs ménages, n’auraient pas suffi à nous rendre prudentes. Non, il leur faut une explication qui nous diminue, et qui les relève: nous sommes trop laides, nous sommes trop pauvres, nous avons eu des chagrins d’amour, l’être adoré nous a plantées là, soit involontairement et parce qu’il est mort, soit par trahison. Pauvres petites! Et nous nous consolons,--si l’on peut se consoler ainsi, et leur doute est extrême,--«en faisant du bien». J’ai entendu, j’ai deviné ces ritournelles autour de moi, pendant dix ans. J’ai subi des entrevues qui n’eurent jamais de lendemain; j’ai lassé toutes les initiatives matrimoniales, et la douairière elle-même: «Vous le regretterez, mon enfant, et il sera trop tard, oui, trop tard.» Je n’ai pas été, avant la trentaine, libre de ne pas me marier, ou plutôt absoute de ne pas l’avoir fait. Il en sera de même pour vous, je vous en préviens.
J’adresserais un troisième avertissement, à la candidate qui me consulterait. Après la trentaine, lui dirais-je, pas plus qu’avant, ils ne croiront à votre vocation. Ils vous auront seulement classée, comme on dit au Palais, je crois, parmi les «sans suite», les affaires qu’il est inutile de poursuivre. Mais il est certaines gens qui poursuivent toujours, et l’âge n’en libère point. Défiez-vous des admirations désintéressées. Parce que vous aurez réussi à fonder une œuvre nouvelle ou à développer une œuvre ancienne; parce que la vente de charité que vous avez organisée aura attiré du monde; parce que l’un de vos amis, traversant le faubourg en automobile, vous aura aperçue au milieu d’un groupe d’enfants ou de femmes, et que vous aviez mis votre blouse d’infirmière, et que vous étiez, pour elles, une amie évidente, on chantera vos louanges dans le ton majeur; on vous présentera des auréoles, à choisir: «Une vraie sainte, ma chère, une apôtre; elle fait des merveilles, et aucune santé, vous savez, aucune...» Ces discours n’enflammeront pas les jeunes gens, mais ils réveilleront la curiosité des hommes mûrs. Vous serez louée, gravement, par des magistrats en retraite ou en exercice, des sénateurs, d’anciens gagnants du tir aux pigeons. Ils seront sincères, ils seront émus, ou croiront l’être. Quelques-uns proposeront des souscriptions, qu’il faudra toujours accepter. J’ai été bien souvent entourée et regardée ainsi, pour l’amour des pauvres, à ce qu’on prétendait, mais je vous assure que l’amour tout court était du jeu, et que je me sentais sur la treille, comme autrefois, un peu hors d’âge seulement, un peu singulière, grappe de chasselas conservée dans un cilice de crin. Vous ferez bien de vous soustraire, avec esprit si vous pouvez, à ces béatifications illicites. Elles ne sont pas dangereuses pour nos mœurs, mais si peu qu’on y prête attention, elles ruinent ce bel oubli de soi, sans lequel nous ne sommes que des filles non mariées, mais non plus des vieilles filles.
Je dirais enfin à ma candidate: Nous avons une très longue histoire, et très noble, qu’il faut continuer, c’est l’histoire des familles de France. Elles ont été, en notable partie, l’œuvre des vieilles filles, dont la France d’autrefois était plus abondamment pourvue. Quelle est celle qui n’avait pas sa tante Gothon, sa tante Marion, sa tante Ursule? Personne n’héritait en bloc de ces femmes habituellement pauvres ou appauvries; mais il y a l’héritage quotidien, celui que distribuent nos actions. Tante Gothon filait, tante Marion berçait, tante Ursule enseignait à lire. Les mères, très fécondes, trouvaient de l’aide qui ne coûtait rien, pour élever les petits. Il y avait quatre, six, huit bras pour endormir, plusieurs voix pour chanter, un seul cœur pour instruire. Les tantes se répandaient toujours un peu hors de la maison, et c’est ce qu’il faut faire. Que j’aurais voulu les connaître! Elles devaient avoir tant de recettes et de maximes concernant leur état! J’ignore ce que peut dire là-dessus la statistique. Mais, quoi qu’elle affirme au sujet du nombre des célibataires en France, je suis certaine que le nombre a diminué des vieilles filles utiles à leur parenté et à leur voisinage, des célibataires ayant une mince fortune et qui mènent dans le monde à peu près la vie d’une religieuse. Nous sommes loin de suffire à la tâche, nous n’y suffirons jamais. Cependant, je crois que nous allons recevoir des recrues. De meilleures que nous, de plus saintes, dans beaucoup d’œuvres de charité extérieure, nous avaient remplacées ou devancées. A présent qu’elles s’en vont, spoliées et chassées, il est probable que plusieurs de celles que le couvent eût appelées s’adjoindront à nous, dont la vocation fut moins parfaite.
Ne craignez pas l’ennui. Quand j’ai couru tout le jour, ma petite, dans le pays de misère, dont la carte ne sera jamais achevée, j’ai les yeux las, les pieds las, le cœur tout plein des peines que j’ai écoutées ou vues. Mais le temps me manque pour être triste. Et j’ai tant d’enfants, loin de chez moi, qui attendent mon réveil, que je m’endors tout de suite.
Quand il n’est pas l’heure encore, et que je suis dans mon petit salon de Paris ou dans ma chambre à la campagne, je prends mon cahier de notes, et j’écris un souvenir de cette vie frémissante, trépidante, qui est celle de beaucoup d’autres femmes, et que peu de gens connaissent parmi ceux qui lisent des livres. J’appelle cela mes mémoires: histoires que j’ai vécues, ou que j’ai devinées, douleurs qui ne parlent guère, joies que j’ai approchées de si près que j’ai cru un moment, et même plus tard, qu’elles étaient à moi.
II
UNE VIE
_7 février 1887._--Jour d’hiver, très peu de vent, mais une brume glacée, traîtresse, impossible à fuir, qui pèse sur le corps et sur l’âme, qui est chargée de mort, comme d’autres nuages sont chargés d’électricité, comme l’air du printemps est chargé de vie. La boue de la rue se dissout lentement, elle devient pareille à de la graisse d’essieux, et toute la chaussée en est enduite, et les voitures qui passent y laissent une trace couleur de fer, comme des rails. Les promeneurs l’évitent autant qu’ils peuvent. Mais les petits qui ramassent le charbon y pataugent et y plongent les deux mains. Ce sont les glaneurs noirs, quatre enfants, deux de douze ou treize ans, peut-être plus,--on ne sait jamais bien l’âge quand la misère s’associe à la vie,--une petite fille de neuf ans, un petit gars de quatre ou cinq. Ils suivent une file de lourds tombereaux qui portent à une usine sa provision de houille, et quand un fragment se détache du chargement cahoté et tombe à terre, ils se jettent à droite, à gauche, tous ensemble, presque sous les roues, jusque sous le pied des chevaux, et saisissent le morceau de charbon. Chacun d’eux a un sac pendu à la ceinture, excepté la petite fille, qui tient son sac à la main. Elle m’intéresse plus que les autres, parce que je puis plus aisément m’occuper d’elle et de ses pareilles. Les vieilles filles comme moi ont une réserve de tendresse à dépenser, et c’est heureux, pour tant de créatures qui, sans elles, n’auraient jamais été aimées. Je me mets à suivre les tombereaux, moi aussi, mais sur le trottoir. Comme elle a bien cette physionomie de l’enfant sans mère, que je reconnais de loin à présent que j’en ai tant vu de près! Elle dort mal, elle mange mal, elle est abandonnée, elle est vicieuse, je le devine à son petit visage de chèvre, tout pâle, marqué de taches de fièvre au-dessus des pommettes, et à la violence de son geste quand elle pousse le plus petit de la bande pour attraper avant lui le charbon, et à son rire où il y a déjà du défi et de l’insulte, quand les plus grands lui parlent, et à ses vêtements, qui n’ont jamais été réparés ni lavés. Ont-ils même été cousus solidement une première fois? La robe, de mérinos noir, remonte à droite, descend trop bas à gauche, et forme en arrière un paquet de plis, comme une queue qui traîne sur les talons et dans la boue. Tiens, elle a de jolis cheveux, blonds, d’un blond déjà déteint, entre paille et foin. Il y a de l’or là-dedans.
Peut-être aussi dans l’âme?
J’ai continué de suivre les tombereaux. Ils ont monté une rue de faubourg, pavée, étroite, où le charbon coulait, du haut de ces gros tas ambulants, en menus grêlons qui faisaient des sillages. Les quatre enfants ne s’arrêtaient plus de se baisser et de se redresser. Tout à coup, les voitures tournèrent à angle droit, une porte s’ouvrit à deux battants, comme mue par un ressort devant la première, et se referma dès que la dernière fut entrée dans une cour déserte entre deux murs. Les petits demeurèrent un moment immobiles, regardant cette barrière; puis ils mirent leurs sacs dans le fossé et les trois garçons escaladèrent la haie d’un champ qui commençait à trente pas de là. Je m’approchai de la petite fille, qui était lasse et qui respirait vite, le dos appuyé contre un arbre.
--Comment t’appelles-tu?
Elle répondit, avec l’évident désir d’être débarrassée de moi:
--Georgette.
--Est-ce que tu cours les rues, comme cela, tous les jours?
--Non, les jours de charbon seulement.
--Tes frères ne suffiraient pas?
--C’est pas mes frères, c’est des gars. Je n’ai de frère que le petit.
--Ton père n’a donc pas de travail?
Elle se tut.
--Ta mère non plus?
--Elle est poussive.
Je sentis au cœur, comme une blessure, l’écho de cette parole animale. L’enfant eût dit de même, s’il s’était agi d’une jument, d’une truie ou d’une chatte. Elle n’avait d’ailleurs aucune intention d’injurier sa mère ou de m’étonner. C’était le mot de son monde et de son palier. Je demandai: «Où demeures-tu?» Elle me jeta par-dessus son épaule un numéro et un nom de rue. Je ne rencontrai pas son regard. Elle écoutait, ardente, le cou tendu, les cris des trois gamins qui devaient suivre une haie, déjà loin. Et, ayant repris haleine, elle courut vers la même brèche, et sauta dans le champ pour les rejoindre.
* * * * *
_Mai 1890._--Je suis restée trois ans sans avoir de nouvelles de Georgette. Elle m’avait donné une fausse adresse. Et puis la vie m’a empêchée de pousser plus loin mes recherches. J’ai tant d’autres clients, de ceux qui reviennent et de ceux qui passent, de ceux qui passent surtout! La misère est si mobile de cœur et de logement! Je n’avais pas oublié, cependant, la glaneuse de houille. Je la rencontrai un jour, inopinément, dans une maison où j’allais souvent, où je ne me doutais pas que sa mère habitât depuis plusieurs années. Elle me reconnut la première, et en ressentit une espèce de joie qui éclaira son visage de petite chèvre blanche. Je la trouvai grandie, trop grande pour son âge, et triste, dès qu’elle m’eut dit bonjour. Nous étions au bas de l’escalier, dans une maison de banlieue, pas encore vieille, pas encore sale, derrière laquelle on voyait, par la porte entr’ouverte du corridor, un jardin divisé en six, des choux presque partout, et un tréteau chargé de linge mouillé qui s’égouttait.
--Tu laves?
--Je fais tout; «elle» ne peut rien faire. Quand je suis rentrée de l’école, j’en ai, oui, du travail, et le matin, c’est la soupe, les lits... Heureusement qu’on n’en a pas chacun un.
Il y avait dans le ton cette colère, cette envie de s’échapper, cette révolte qui sont des signes de la grande ignorance. Nous causâmes de l’école. Elle ne cessait point de regarder du côté du jardin. Le soleil oblique dorait les choux et l’arête du mur. Un moineau pépiait, les plumes toutes soufflées de bien-être, répétant: «Qu’on est bien! qu’on est bien!» Georgette était parmi les premières de sa classe. Je devinai qu’elle avait envie de me le prouver et je l’interrogeai. Elle savait tout: «François Ier, 1515-1547; Henri IV, 1589-1610, assassiné par Ravaillac le 14 mai 1610; bataille de Wagram, 5 et 6 juillet 1809; présidence de M. Grévy, 1879-1887;... le volcan de Popocatépelt, dans les Montagnes-Rocheuses.» Elle souriait, en dessous, de tant d’autres choses qu’elle aurait pu répondre. Je lui demandai.
--Sais-tu que tu as une âme?
Elle leva les épaules, sans trop marquer le geste.
--A quoi cela sert-il?
--A vivre et à mourir, ma petite, tout simplement. Tu ne peux comprendre ce que tu gagnerais, même en courage et en joie, dans ta vie rude, à savoir que tu as une âme et un Dieu.
Pour la première fois je vis ses yeux, qui se levèrent sur les miens. Ils étaient bleus, une lueur de tendresse étonnée passait à la surface, et il y avait de l’ombre tout au fond. Ce fut l’ombre qui gagna. Le regard devint dur, parce que le cœur se fermait.
--Bah! dit-elle, où est-ce que ça s’apprend, ces choses-là?
Nous causâmes encore une demi-minute, puis le rappel du temps, et la mauvaise défiance contre moi, et d’autres passions inquiètes la mordirent. Elle secoua ses mèches fauves en désordre, fila le long du corridor, descendit deux marches, et j’entendis le premier coup du battoir.
J’appris, quelque temps après, qu’elle avait été trois fois au catéchisme de la paroisse, «pour faire plaisir à la demoiselle». Mais elle s’y trouva dépaysée, l’une des plus grandes, et l’une des moins brillantes. Elle ne revint pas. On me raconta aussi que la famille avait changé de maison, et que Georgette était entrée «en fabrique».
* * * * *