Mémoires d'une vieille fille

Part 10

Chapter 103,962 wordsPublic domain

Thelma rentra, repoussa du pied des tisons que la flamme avait, en les tordant, jetés hors du foyer, baissa de quelques crans la crémaillère où pendait la marmite, puis, se redressant, elle se mira dans la glace qui était justement posée au-dessus de la cheminée. Elle regardait son visage avec émotion. Elle pensait: «Je ne dois plus être la même, à présent». Et elle cherchait les traces visibles de la transformation qu’elle sentait au fond de son cœur. Elle voyait une femme de trente-cinq ans, fraîche et rousselée, au nez court, aux yeux enfoncés, aux tempes blondes serrées dans la coiffe tarine. Elle n’était pas une beauté, Thelma Biélé, mais elle était jolie «pour le pays», grande, mince et marchant bien. Elle avait surtout un charme dans ses yeux d’ombre, au bord desquels, pour un compliment, pour un salut qu’on lui faisait, pour une pensée, une lueur courait et tremblait tout le long de la paupière, larme ou sourire, on ne savait lequel. Les hommes qui la voyaient seulement passer ne l’oubliaient pas tout de suite. Ç’avait été son malheur d’être admirée. Mariée très jeune à un homme borné, maladif et buveur, elle était montée de la plaine voilà trois ans, avec son mari que l’administration forestière changeait de canton pour la troisième fois. Elle était étrangère au pays, plus fine, plus rose, plus fiérotte que les autres femmes. Bientôt on avait dit partout: «Vous savez, la Thelma, c’est elle qui empêche son mari d’être mis à pied. On la voit tout le temps avec le brigadier forestier, un homme qui en a eu des histoires, ma chère, mais qui est habile, dépensier, et si dur de commandement, qu’il n’a jamais souffert personne à côté de lui, si ce n’est Biélé.»

Les femmes ne mentaient pas. Toute comédie, toute tragédie du grand monde a sa réplique dans le petit. Les mêmes passions, les mêmes moyens, les mêmes causes. Et cependant, si un romancier s’était avisé d’étudier le «cas» de Thelma Biélé, il aurait dû rechercher quels éléments de moralité, quelle éducation de la conscience, quelles forces voisines, cette pauvre fille, sœur de tant d’autres, avait trouvés autour d’elle. A présent, elle avait rompu avec son péché; elle était toute changée, du moins elle voulait l’être, et elle se sentait dans ce trouble qui ne laisse à l’âme qu’une seule puissance, celle de ne pas cesser de vouloir. Elle souffrait; elle se craignait elle-même; elle avait peur de celui qu’elle avait quitté. Tout cela était nouveau, surprenant, presque incroyable pour elle-même. Un acte si peu réfléchi! Une curiosité qui l’avait poussée dans l’église de la paroisse, quelques semaines plus tôt, pendant un sermon de mission, et puis des souvenirs, une horreur de soi-même, un appel au secours, des larmes. Voilà pourquoi la solitude lui était si cruelle.

Mais, pour une autre raison encore, Thelma Biélé souffrait ce soir. Elle n’avait plus de pain pour le lendemain. L’homme rentrerait très tard dans la nuit; on l’avait envoyé en tournée tout à l’extrémité du canton forestier, et il trouverait la soupe chaude, comme d’habitude, sur la cendre. Mais au réveil, quand il demanderait: «Du pain, la femme! Il n’y a plus de pain dans la huche!» faudrait-il avouer que deux fois, depuis huit jours, elle avait dû supplier la boulangère de lui faire crédit, et que les derniers mots de la marchande avaient été une insulte: «N’y revenez pas, la belle; à présent qu’on ne sait plus qui paiera pour vous, les comptes sont finis: pas d’argent, pas de pain».

Tout le pays connaissait déjà l’affront qu’on avait fait à la pauvresse. C’est pourquoi elle avait attendu la nuit. Elle irait encore au village; elle engagerait, s’il le fallait, les petites choses en doublé qu’elle avait reçues, au temps de son mariage.

Ah! si le faucheur d’herbe était là, son fils, ce beau valet de ferme qui venait de prendre ses quinze ans, et que, malgré l’âge un peu trop tendre, trois fermiers s’étaient disputé, parce qu’il était fort comme un homme, et courageux à l’ouvrage, oui, et plaisant comme pas un! Il n’avait guère qu’un défaut, celui-là même qu’avait la mère: il se tourmentait vite, se consolait lentement, et ne disait point son mal.

Thelma Biélé avait laissé la porte ouverte, à cause de la fumée. Et voici qu’au moment où elle pensait à lui, il apparut sur le seuil, coiffé d’un grand chapeau de paille, vêtu de la veste courte, portant sur son épaule la faux encore mouillée de la sève des herbes, et aussi un paquet de hardes noué tout au bout du manche. La mère courut à lui, l’enveloppa de ses bras, le serra à l’étouffer, le baisa au front et aux joues, comme pour boire au sang de son fils la paix qu’elle n’avait pas.

--Mon André! Tu descends donc des granges? Ils ont donc fini là-haut? Que tu es gentil de venir! Vois comme je suis contente! Tu es mon trésor. Nous allons souper, et puis nous irons au village, acheter du pain.

--A cette heure-ci?

Elle demeura tout interdite. Est-ce qu’il savait quelque chose? Mais non. Il déposait, dans le coin de la cheminée, la faux et le paquet de linge, et il disait:

--Je comprends: c’est pour le père, demain matin.

La mère enleva la marmite, trempa la soupe, dressa un couvert sur la table de cerisier rouge, dont les pieds, près du sol, étaient poreux comme des éponges.

--Mange, mon petit!

--Et toi, maman?

--Moi, je ne mangerai pas.

Il la regarda, de ses yeux tout luisants de vie vorace, et qui s’étonnaient que tout le monde n’eût pas faim. Des cloches, au loin, sonnaient, annonçant que les villages allaient bientôt dormir, et leurs volées, mêlées au bruit du torrent, montaient le long des sapins, clochers aussi, qui frémissaient au passage. André se hâta de finir. Thelma Biélé choisit dans l’armoire, peut-être à cause de la brume, un manteau de drap noir très long et qui la couvrait toute. L’un près de l’autre, la mère et l’enfant descendirent le talus sur lequel était bâtie la maison, et prirent la route du côté où elle montait et tournait. Il faisait sombre. L’Isère grondait à droite dans le nuage.

Les voyageurs tournèrent donc avec la route; ils devinèrent, dans les ténèbres, les trois noyers, sous lesquels était abritée la maison du brigadier Lauzanier. La mère avait pris la main de son fils; elle tâchait de ne pas faire de bruit en marchant. Mais, à peine avaient-ils quitté le cercle froid que faisait, même dans la nuit, l’ombre du dernier noyer, qu’un homme, en arrière, sauta sur la route.

--Thelma?

--C’est monsieur Lauzanier, dit le jeune homme.

--Ne lui réponds pas, et viens vite; il nous en veut, depuis quelque temps... ne l’écoute même pas, André, viens, viens!

Et elle l’entraînait.

--Je t’ai reconnue, Thelma Biélé. Je vois la nuit, comme tu sais. Inutile de te cacher... Tu es avec un autre homme... arrête-toi, et viens me parler!

La fuite continuait. Pendant un moment, l’homme attendit une réponse. Mais, comme il n’en recevait aucune, si ce n’est le bruit des souliers de la mère et des sabots d’André, trottant de conserve:

--Courez donc! cria la grosse voix rude; j’ai de quoi me venger!

--Que dit-il? demanda André.

--Rien.

--Mais si; voilà que tu pleures; que dit-il?

--Qu’il fera révoquer ton père; qu’il nous dénoncera...

Elle tourna la tête, un peu, pour tâcher de lire sur le visage tout proche de son fils. Et elle crut voir des yeux ardents, des yeux qui ne voulaient pas la regarder, et qui restaient levés obstinément, vers les montagnes invisibles.

--C’est que le père est souvent malade, tu sais, mon petit;... et moi, je me suis remise à aller à l’église;... voilà ce qu’il dira;... les raisons ne manquent pas, quand on veut nuire au monde...

La route bifurquait; une vallée s’ouvrait à gauche; une maison annonçait le village, trente maisons le composaient, et c’était une seule rue, presque droite, avec une tour d’église au bout. Les vieilles vitres des fenêtres et des devantures de boutiques, pauvrement éclairées, laissaient tomber sur le chemin, çà et là, des écailles de lumière. Thelma s’approcha d’une de ces lueurs qui creusaient la brume, monta deux marches, et fit sonner une sonnette en poussant la porte.

--Ah! mais non!... commença une voix sèche qui partait du fond de la boutique; je vous ai avertie...

La boulangère,--deux petits yeux couleur de raisin cabas dans un visage ridé, couleur de pain de seigle,--levait à bout de bras la lampe à essence qu’elle avait prise sur le comptoir, afin de découvrir quel était l’homme qui suivait Thelma. Quand elle reconnut André, elle changea de ton.

--Qu’y a-t-il pour votre service, madame Biélé?

--Deux pains pour ce soir, dit André. Quand je suis là, on mange double.

Il avait sa bonne figure audacieuse et contente. Il était fier de commander, de protéger, de payer. Lentement, malhabilement, il déliait les cordons d’une bourse de cuir qu’il avait tirée de sa ceinture, et, pendant que la mère prenait les pains et s’effaçait, gagnant la porte, lui, il comptait l’argent sur le marbre. Il aligna plusieurs pièces blanches, et des pièces de deux sous autant qu’il en avait, puis il dit:

--Payez-vous; c’est la mère qui m’a donné l’argent; faudra lui faire crédit, une autre fois.

La boulangère cligna ses yeux rouges, comme si elle disait oui, mais elle se contenta de saluer. Le jeune gars de ferme sortit, retrouva sa mère sur le chemin, et le retour fut meilleur que n’avait été la première partie du voyage. Lauzanier, à cette heure-là, avait dû quitter la vallée pour faire une tournée dans la montagne. Thelma le savait. Elle parlait avec André de la ferme de la Faverge et des foins des hauts plateaux que le garçon venait de couper. Mais André ne répondait guère qu’un mot pour trois qu’elle lui disait.

--Si je pouvais voir son cœur! pensait la mère.

Ils rentrèrent, André se coucha, et la mère borda le lit de son fils, et elle embrassa «l’enfant»; mais il y avait entre elle et lui deux ans déjà de vie séparée: cela fait tant d’inconnu qu’un baiser ne l’efface pas.

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Très tard, dans la nuit, le garde Biélé, qui était de service du côté du roc Marchand, rentra. Il trouva sa femme endormie et son fils éveillé.

--Père, dit André, quelle tournée monsieur Lauzanier fera-t-il demain?

--Il est déjà parti. Avant neuf heures, il doit être au chalet haut de la Faverge, puis il reviendra par Vorchère. Mais quelle idée as-tu de demander cela? Tu rêves, mon garçon. Dors bien vite, et à demain!

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Avant neuf heures, dans le pré de la Faverge, qui est entre deux forêts de sapins à deux mille mètres en l’air, quand le brigadier Lauzanier arriva, par grand soleil et vent frais, il vit qu’il y avait un homme couché vers le milieu du pré et au bord du sentier. Il continua sa route, et bientôt, au geste de la tête qui se dressait et guettait, il jugea que cet homme était jeune. Il s’approcha encore, et reconnut André Biélé.

Celui-ci, étendu à plat ventre sur l’herbe rase, avec sa faux près de lui. Les bras croisés et soutenant le haut du buste, il tenait son regard attaché sur le forestier qui venait, et ce regard était plein d’une pensée unique, si directe et si forte que le brigadier forestier s’arrêta, et dit:

--Qu’est-ce que tu me veux?

Cependant, le faucheur n’avait pas encore parlé.

Il ne bougea pas; il eut seulement plus d’étoiles dans ses yeux fixes, comme un jeune chat qui a cessé de jouer.

--Monsieur Lauzanier, dit-il, je suis monté pour vous donner un avis...

--Oui dà!

--Vous avez menacé de dénoncer mon père?

--Et je le ferai si ça me plaît, gamin!

--Vous ne le ferez pas, monsieur Lauzanier! Les mots qu’on dit ici n’ont pas de témoins, et cela vaut mieux; écoutez bien l’avis que je vous donne: il y a tous les ans, par ici, des accidents de montagne, il y en a beaucoup...

--Eh bien?

--Eh bien! si vous ne vous taisez pas, il vous en arrivera un, monsieur Lauzanier, un mauvais, on peut vous le prédire...

Le forestier regarda André d’un air de défi, leva les épaules, et s’éloigna. Mais la flamme qu’il avait vue dans l’œil du faucheur l’avait rendu prudent. Il s’est tu.

André Biélé a regagné la ferme, là-haut, à la limite des neiges. Il a continué de payer le pain d’en bas. Mais il n’est jamais revenu.

XXI

LE CHIEN COULEUR DE FOUGÈRE

Sébastien Courlot était quelque chose comme vétérinaire; mais c’est là un titre qu’on ne lui donnait jamais. Avait-il étudié dans les livres? Possédait-il un diplôme? Nul n’aurait su le dire aussi bien que lui, mais il n’en parlait pas. Pour toute la campagne, à vingt kilomètres du bourg où sa maison était tapie, bonne dernière, au ras de la mare où on lave, il était «le mégeyeur». Et tout le monde sait, depuis la banlieue de Paris jusqu’au plus profond des campagnes, que le mégeyeur peut avoir une jolie carriole peinte en rouge, ou même un cabriolet dansant comme un sommier, un cheval fin, des poules, une étable, des rentes: jamais il n’aura la situation d’un homme considérable, je veux dire qui tient à la terre par la semelle de ses deux sabots. Le fermier se défie de l’homme qui guérit ses bêtes. Comment guérissent-elles? On donne des poudres à celles qui enflent; on met aussi des poudres dans la boisson de celles qui maigrissent: n’est-ce pas singulier? Le mégeyeur connaît tous les troupeaux; il a dans son esprit le compte des moutons, comme un chien de berger; les bouchers l’arrêtent sur les routes, et causent avec lui des demi-heures, accoudés à une barrière; on le voit ici et on le voit là: un homme qui a tant de relations en dehors de la commune n’en a pas que de bonnes; il échappe au contrôle; il n’est pas dans l’horizon; il n’est pas sûr.

Bien peu de gens du bourg, ou des fermes, étaient d’une mine plus engageante que Sébastien Courlot, un homme qui avait la bouche relevée aux angles et faite en croissant de lune, tant il riait souvent; des joues pleines, vermillonnées par l’alcool et par l’hiver beauceron; un petit nez décidé, lisse et râblé comme une tuile vernie, et des yeux qui n’avaient jamais l’air sérieux, soit que le bonhomme prononçât: «Votre brebis va mieux», soit qu’il prophétisât: «Je ne crois pas qu’elle broute longtemps.» Il était grand, tout rond de corps, portait un chapeau à larges bords, des cravates d’un ton toujours vif, et, par-dessous sa blouse, de bons complets de drap qu’il faisait venir d’Elbeuf. On le disait riche, bien qu’il jurât qu’il ne l’était point. Mais comment le croire? Un homme qui ne soignait pas seulement les bêtes, qui «s’attaquait même au monde»? Oui. Courlot donnait des consultations. Il était guérisseur, il avait un secret. Quand un chrétien souffrait d’une péritonite, il n’appelait pas le médecin du chef-lieu de canton, il n’appelait pas un médecin d’Orléans: il envoyait querir le mégeyeur. Courlot arrivait au trot de sa jument, entrait dans la maison, mettait à nu le ventre du patient, le palpait de sa main potelée, souple et savante, et se retirait en disant: «Ça ne sera rien». Le plus curieux c’est que, en effet, le malade se rétablissait. On m’a cité des exemples, j’en ai vu d’autres. J’ai même demandé au mégeyeur de m’expliquer son procédé.

--Mademoiselle, je ne peux vous dire qu’une chose, c’est la manière dont je l’ai appris. J’étais jeune, j’étais loin d’ici, je faisais la guerre autour de Metz, dans l’armée du maréchal. Nous avions marché longtemps; nous étions exténués, et, la nuit venue, voici que je découvre, avec trois camarades, une auberge. L’hôtelier met sur la table une bouteille de vin, je remplis les verres, j’allais boire, quand la porte s’ouvre, et un coureur, un chemineau, aussi trempé, aussi crotté que nous, se faufile dans la salle. «Qui est-ce qui me donne à boire?» Personne ne répond. «Qui est-ce qui me donne à boire, je le récompenserai!--Plus souvent!» disent les camarades, et ils lampent d’un trait leur verre de vin. Moi, je commence aussi à boire, puis je m’arrête. «Tiens, que je dis, il y en a pour deux.» Alors, quand il eut bu, le chemineau fit claquer sa langue, et me demanda: «Viens dehors que je te parle!» Je ne sais pas pourquoi j’y allai, mais j’y fus. Et là il m’enseigna ce qu’il savait. Et quand il eut fini, il rouvrit lui-même la porte, et dit: «Rentre à présent; moi je m’en vas; pour ton verre de vin, c’est la fortune que je t’ai donnée.»

Comme le mégeyeur, et devant lui, la légende courait. Malheureusement il y en avait une autre, une plus ténébreuse. A certains moments de l’année, deux fois, trois fois, «c’est selon» disaient les gens, cet homme gras maigrissait; il se mettait au lit; ses traits s’altéraient profondément; pendant une semaine il ne recevait personne; on assurait même qu’il ne goûtait plus ce petit vin de Vouvray, dont il avait toujours en cave une provision, et qui souffle hors de la bouteille, quand on tire le bouchon, un nuage de fumée bleue comme celle d’un grain d’encens. Il était malade, direz-vous? Voilà justement l’affaire. De quelle maladie? Pourquoi n’appelait-il jamais le médecin? Pourquoi ne laissait-il approcher aucun de ses amis, s’il en avait? Pourquoi s’alitait-il précisément dans le même temps où Le Harquelier, le berger de la Porchée, se plaignait de douleurs intolérables, et se jetait, farouche et ployé en deux, sur la litière de ses brebis?

La campagne se tait, mais elle observe tout. Le berger habitait la grande ferme qui est à la limite des bois. Il avait un âge, assurément, mais lequel? On savait que ce pauvre gars, en 1900, un soir de mai, s’était offert comme berger avec son chien, un chien noir aux yeux verts. On ne lui avait rien demandé, sinon le prix qu’il voulait. Et déjà, à ce moment-là, Le Harquelier, rongé par la misère qui est une fièvre, fouetté par la pluie, secoué par le vent, perclus par l’immobilité, le silence et l’espace, ressemblait à une de ces truisses de saule, oubliée au bord d’un talus, et dont on ne peut dire: «Elle est jeune; elle est vieille.» Son regard fuyant, brumeux, perdu, n’était compris que par ses bêtes. Tant que durait le jour, Le Harquelier, lentement, parcourait la plaine, tantôt en avant, tantôt en arrière de ses moutons, que la peur du chien et du berger maintenait en cercle. Sa limousine sur le dos, comme un vieux morceau d’arc-en-ciel, il servait de perchoir aux étourneaux qui reconnaissaient la laine.

On ne l’entendait jamais parler. Deux ou trois fois seulement, chaque année, il geignait, il restait le matin couché dans la bergerie, sans vouloir dire où il avait mal. Le fermier de la Porchée, qui n’est point un méchant homme, et qui allait visiter son berger et lui demander: «Veux-tu ta soupe?» avait remarqué que, ces jours-là, Le Harquelier avait les jambes qui tremblaient, et les sabots et les houseaux couverts d’eau et de boue, comme quelqu’un qui a couru la nuit.

Trois ans durant, il l’interrogea, sans avoir de réponse. Un jour pourtant, comme il questionnait encore, avec des paroles amies, son berger à demi mort sur la litière des bêtes, il vit celui-ci se redresser; il se sentit frôler par le regard qu’on ne rencontrait jamais; il entendit une voix forte et basse:

--Écoute, as-tu peur de ce que tu ne connais pas?

--Peut-être bien, dit le patron.

--Si tu as pitié de moi, il ne faut pas avoir peur. Trouve-toi, cette nuit, à deux heures, au carrefour du Chêne. N’amène personne avec toi: on ne te fera pas de mal.

--Vous serez donc plusieurs?

--Nous serons six, dont tu connais deux au moins. Trois prendront la gauche; trois prendront la droite. Moi, je serai le dernier, à gauche. Tu ne parleras pas?

--Non.

--Ni à présent, ni plus tard?

--Non.

--Apporte donc ta fourche, et pour me délivrer, tâche de me tirer du sang!

Le fermier de la Porchée n’était pas rassuré. Il fit cependant ce qu’il avait promis. Avant deux heures du matin, par un grand froid de fin d’automne, il était au carrefour du Chêne. Il n’avait pas oublié d’emporter sa fourche d’acier bleu. Tous les bois étaient couverts de gelée, et pas une feuille ne remuait. Au premier coup de deux heures, il entendit: «Gniaf! Gniaf! Gniaf!» mais sans rien voir. Au second coup, il vit venir dans le chemin, trois de chaque côté, six petits chiens couleur de fougère morte, bas sur pattes, crottés, fourbus, tirant la langue, et qui jappaient, couraient, roulaient à la poursuite d’un gibier qui ne se montrait pas. Le fermier eut peur. Il se gara au milieu de l’allée. Comme le dernier allait passer devant lui, de toute sa force il lança la fourche, qui atteignit le chien au jarret.

Un hurlement lui répondit.

Et aussitôt le fermier de la Porchée ne vit plus que cinq chiens qui entraient dans l’ombre et s’y perdaient. Mais il avait maintenant, à côté de lui, son berger Le Harquelier, qui boitait, et qui saignait, blessé au mollet.

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Ainsi, dans les soirées d’hiver, quelquefois, je raconte à mes neveux les histoires que j’ai surprises, les secrets les mieux gardés qui soient au monde: ceux de la campagne superstitieuse.

XXII

LE LIT DE LA MÈRE MOINEAU

Les veuves! Il y a longtemps que saint Jérôme a dit du bien de leur état. Mais pas assez. Avec sa permission, je continue le paragraphe. Elles sont précieuses, dans la charité. Non pas toutes! Je ne parle pas de la grande veuve, qui s’occupe sans cesse de lui pour qu’on s’occupe d’elle, et pour qui le souvenir est un bruit; ni de celles dont le vieux solitaire disait qu’elles ne sont pas des veuves vraiment veuves. Je veux parler des autres, qui ont pris leur parti d’avoir été; qui ne souhaitent pas de rajeunir, et qui s’en vont, droites, simples, capables de passer près de la joie sans l’envier ni la troubler, mais portées vers la peine, comme vers un amour nouveau, plus grand que l’ancien. Ont-elles été heureuses? Était-il fidèle? On ne sait. Elles ont la mémoire silencieuse du passé. On devine qu’elles y vivent encore, mais seules, jalousement, à leurs heures, gardiennes qui portent la veilleuse et la clé, pour entrer sans témoin dans les chapelles secrètes.

Souvent, j’ai eu l’occasion de comparer leur manière d’être, de comprendre une œuvre charitable ou sociale, de la lancer, de la développer, de la défendre, avec notre manière à nous, jeunes filles ou vieilles filles. Nous sommes mieux faites pour l’action; nous avons plus d’élan, plus d’imprudence heureuse, moins de retour et de repliement. L’audace dans le bien est une vertu des vierges. Demandez-leur d’enlever une barricade, de soigner un lépreux, d’illuminer une conscience toute noire, de quêter une mondaine, de convaincre un ministre, de cacher trente ans de leur vie dans une infirmerie: elles le feront. Elles peuvent tout écouter parce qu’elles ne savent pas tout, et, peut-être à cause de cela, tout consoler, et tout relever. Il n’y a pas de fange humaine à côté de qui on ne les voie. Elles retiennent de leurs mains frêles, et le monde ne s’en doute pas, des armées prêtes pour la révolte. Les veuves ont moins d’allure. Ayant plus vécu, elles doutent davantage. Mais elles sont conseillères, patientes, visiteuses; elles plaignent mieux les peines de cœur, et elles n’aiment pas mieux que nous les enfants, non, mais elles ont toutes, pour causer d’eux avec les mères, des mots, des regards, des silences qui savent le chemin. On s’entend tout de suite avec elles; on ne cache rien. Et puis la liberté plus grande de leur vie les rend hospitalières. Les veuves tout à fait pauvres sont peut-être ici les plus étonnantes. Voyez la mère Moineau.