Mémoires d'une vieille fille

Part 11

Chapter 114,027 wordsPublic domain

Elle habite Paris depuis toujours. Les quartiers lui sont indifférents, pourvu qu’elle puisse payer son loyer avec beaucoup de retard. En ce moment, elle fait partie du faubourg Saint-Germain, parce que, après cinq ans d’essai et d’huissier, on n’a plus voulu d’elle aux Batignolles. Elle paye difficilement, mais elle ne demande rien. Elle a sa rente insuffisante, le revenu des économies qu’elle avait faites, malgré M. Moineau, un dépensier, hélas! quand ils étaient concierges, au pied de la tour Saint-Jacques. Le pire malheur n’est pas de souper d’une salade et d’un morceau de pain. Ce n’est pas non plus d’avoir soixante ans, du rhumatisme dans les deux jambes et une petite taie sur l’œil droit. Si vous aviez rencontré, l’hiver dernier, sortant de chez elle, la mère Moineau, vous l’auriez prise pour une personne «qui a le moyen»: deux bandeaux bien lissés, soufflés par des crêpés, des yeux noirs, pas commodes, et celui de droite un peu recouvert par la paupière, des pommettes bien rondes, la poitrine aussi, la taille courte, une robe noire sans une tache, une broche de jais au col, et des mitaines aux mains. Elle allait au marché, avec son filet. Il lui arrivait de revenir en rapportant son filet vide, quand les légumes étaient trop chers. Mais vous auriez dit, en la voyant, comme ses voisines: «Madame Moineau a un chagrin». Si elle en avait un! Son œil malade le racontait un peu plus que l’autre, mais ils pleuraient tous deux, lentement, des larmes bues par le vent de la rue. Madame Moineau n’aidait pas le vent avec son mouchoir. Que lui importait qu’on la vît pleurer? Tout le monde ne saurait-il pas, bientôt, que Joséphine, son unique, l’avait quittée depuis trois jours, une fille qui n’avait jamais eu beaucoup de conduite et qui n’en avait plus du tout? «Comment se fait-il qu’elle n’ait pas pu souffrir vingt ans de misère, quand moi j’en ai porté soixante?»

Elle ne trouvait pas la réponse. Madame Moineau n’avait pas changé de pensée un seul moment, lorsqu’elle heurta du coude, sans l’avoir voulu, à l’entrée du marché, une femme qui était là immobile, adossée au mur, sur le trottoir.

--Pardon, madame!

--Ça n’est rien, madame!

--Tiens, vous pleurez, vous aussi? Il faut croire que c’est le jour.

La mère Moineau, qui ne se savait pas psychologue, mais qui l’était, jugea qu’elle coudoyait une vraie pauvresse et une vraie peine.

--Le vôtre vous a lâché? demanda-t-elle.

--Non, je ne l’ai plus.

--C’est comme moi mon défunt Moineau. Que vous ont-ils donc fait?

--Ils m’ont mise à la porte parce que je ne payais point.

--Ça m’est arrivé, à moi aussi.

--Alors j’ai juste six sous devant moi, pour moi et pour le petit que vous voyez là.

Un avorton de trois ou quatre ans, mou comme un paquet de nouilles, se traînait sur l’asphalte.

--Il est mignon, dit la mère Moineau. Ça ne doit guère manger?

--Des pommes, ma chère dame, c’est ce qu’il aime le mieux, mais elles sont hors de prix.

--Je vous crois! Vous n’êtes pas la mère?

--Non, elle est morte.

La mère Moineau vit que la maigre mâchoire de la femme s’était allongée, et qu’au-dessus du creux des joues, les paupières battaient.

--Si vous n’aviez besoin que d’un lit, dit-elle, j’ai le mien. Jusqu’à ces jours-ci, je couchais à deux, avec ma fille, qui ne reviendra pas. Il est large; vous n’êtes guère épaisse. Mais c’est le petit?

Les paupières cessèrent de battre. Dans la tête endolorie, vide d’espérance, le jour se levait. La taille se plia, la main droite saisit l’enfant et l’enleva, pour le montrer.

--C’est gros à peine comme un chat. Une caisse suffirait.

--J’en trouverai une, et de la laine pour faire un matelas. Car, pour des couvertures, Dieu merci, je n’en manque pas. Avez-vous du travail?

--Plus de travail que de payement, ma chère dame. J’aide à la vente, chez une marchande de légumes. Mais, comme je suis vieille, on ne me donne que cinq francs par semaine.

--Cinq francs, ça nous aidera tout de même. Attendez-moi.

La mère Moineau monta, plus lestement que d’habitude, la marche de la halle. Elle revint avec le filet presque plein. Et les deux femmes, tenant le petit entre elles, s’en allèrent vers la rue de Bellechasse. La mère Moineau expliquait qu’elle habitait au second, sur la cour; qu’elle n’avait qu’une chambre, mais bien propre par exemple, un grand lit en fer, trois chaises, une table, un poêle pour la cuisine et une commode: tout ce qu’il fallait. Quand elle fut rendue devant le numéro de la maison, à l’entrée du passage:

--J’ai oublié de vous demander une chose: comment vous appelez-vous?

--Madame Marais; madame veuve Marais.

Depuis un an ou à peu près, madame Moineau et madame veuve Marais vivaient ensemble, n’ayant qu’une chambre, qu’une table, qu’un poêle et qu’un lit. Les voisines avaient pris l’habitude de les traiter comme des sœurs, associées de misère, et qui élevaient l’enfant, ce chétif qui avait de la chance, en somme, d’avoir deux grand’mères. Elles ne voyaient pas beaucoup madame Marais, employée depuis la première heure jusqu’au soir chez la marchande d’herbes et de légumes, mais elles continuaient de rencontrer, sur le palier, dans l’escalier, dans les rues du quartier, la mère Moineau, et même de recevoir la visite de la vieille femme. Car celle-ci, trop impotente pour travailler, était de force encore à monter des étages. On la demandait, on l’envoyait chercher, elle avait une clientèle, surtout parmi les jeunes mères, qui la savaient expérimentée, complaisante, et bavarde juste assez pour que le temps ne parût ni long ni court en sa compagnie. Elle faisait chauffer le lait pour le biberon, emmaillotait, démaillotait, berçait le nourrisson, donnait à la mère des tisanes rares et souveraines, tricotait près de l’accouchée, racontait les histoires de toutes les loges de la rue de Bellechasse et de la rue Saint-Dominique, en inventait quand elle avait vidé son sac, ou bien, près des malades sérieusement malades, elle se taisait, dévouée alors, compatissante, capable de se tenir immobile et silencieuse dans le coin de la chambre, comme la flamme d’une veilleuse qui regarde l’endormie.

Un jour du mois dernier, sa plus proche voisine vint lui dire:

--La petite femme Grésil, de la rue Vaneau, voudrait vous voir; elle est bien malade. C’est la poitrine, toujours!

La petite femme Grésil! Qui n’a pas visité une salle d’hôpital parisien, qui ne s’est pas arrêté devant un lit blanc, où repose, la tête soulevée par l’oreiller, très pâle, très fine, confiante encore dans la vie et pourtant condamnée, une employée de la couture ou de la mode, celui-là ne peut imaginer combien était émouvante et même délicieuse à voir la petite femme de l’ouvrier plombier. Elle n’avait pas été transportée à l’hôpital; elle était restée dans cette chambre du quatrième, un peu en désordre maintenant, mais encore pimpante, à cause des meubles neufs et des rideaux à fleurs. Elle avait des yeux bruns, des yeux que la maladie avait agrandis, tout pleins d’esprit, de jeunesse et de câlinerie. On lui eût rendu service, rien que pour les voir se fermer à demi, sourire et dire: «Merci, la mère Moineau!» Quand la mère Moineau arriva, ils pleuraient. Elle gronda, elle plaisanta, elle demeura longtemps, et ne réussit point. Ce fut elle-même qui perdit sa joie.

--Ma petite Grésil, dit-elle, puisque vous êtes triste, et que vous vous croyez très malade, si j’étais que vous, je recevrais le bon Dieu.

La tête pâle, sur l’oreiller, remua faiblement pour dire non.

--Je ne demanderais pas mieux, mère Moineau, mais ici, dans cette maison, c’est impossible. Il y a de si mauvaises gens! Vous n’imaginez pas! Voilà six mois, il est venu un curé, pour une malade comme moi, et ils l’ont tellement injurié, ceux d’en bas, et même frappé, qu’il a été obligé de se retirer. On n’est guère libre, vous savez.

--Votre mari voudrait-il?

--Bien sûr, le pauvre!

La mère Moineau resta songeuse un moment.

--Alors, il y aurait peut-être un moyen. Vous diriez que vous allez vous faire soigner dans une maison de santé. Je viendrais vous chercher en voiture,--je ne sais pas qui payerait, mais je trouverai,--et vous prendriez ma place, dans mon lit, pour trois ou quatre jours. Madame Marais n’est pas épaisse; elle est tranquille; elle ne dort pas plus de six heures par nuit. Moi, je dormirai sur une chaise. Ma petite Grésil, il faut accepter!

Il en fut ainsi. La bouchère paya le fiacre. Madame Marais fit le ménage «à fond», et mit dans le lit la meilleure paire de draps. Deux locataires, des jeunes, des inconnues pour elle, aidèrent madame Grésil à monter l’escalier. Elle se reposa deux jours. Le troisième, au matin, quand le vicaire vint, il trouva plusieurs femmes à genoux, et une grosse vieille debout, qui soutenait la tête de la malade. A côté du lit, sur la table, il y avait un tout petit crucifix de plâtre, et une touffe de chrysanthèmes, qu’avait envoyée la marchande de légumes.

--C’est votre fille? demanda-t-il à la mère Moineau.

--A peu près, répondit-elle.

Et c’était vrai, et pour la petite Grésil, et pour la mère Marais, et pour l’enfant qui dormait dans la caisse pleine de laine, et pour d’autres sans doute.

Quelle histoire on ferait avec la charité des pauvres!

XXIII

LE BOURG ABANDONNÉ

Tout à la fin de septembre, une invitation inattendue m’amenait pour quelques jours dans un coin perdu de la côte bretonne. Mon amie de pension, Jeanne, qui est veuve et qui a deux grandes filles, m’écrivait: «Je suis malade, tu les promèneras. Je suis triste, tu me guériras.» J’ai pris le train, j’ai voyagé longtemps, et je suis arrivée à une station que la lettre de Jeanne m’avait désignée: mais j’étais loin encore de la maison de mon amie.

L’adjectif «perdu» est bien celui qui convient au village où j’étais appelée, perdu entre les vagues de la mer et celles de la terre bretonne, loin des chemins de fer, loin de toute ville même de médiocre importance, ignoré des baigneurs, deviné seulement par les chauffeurs qui font le tour de la Bretagne, et qui peuvent, un instant, du haut d’une colline distante de deux kilomètres, apercevoir deux plages séparées par un cap, et là, au commencement de l’éperon noir, après de maigres champs d’avoine et de sarrasin, avant une lande en pointe, un groupe de maisons blanches évidemment «sans intérêt». Jeanne m’en avait fait la description.

Dans la cour de la petite gare, une carriole m’attendait. Le conducteur était un irrégulier de la profession, un fermier qui, ayant de bons chevaux et le goût de l’auberge et du cidre doux, consentait moyennant finances, et quand la récolte ne s’y refusait pas, à faire la longue trotte avec les haltes qui l’allongent. Il plaça mon bagage à l’arrière, me fit asseoir près de lui, sur la banquette, et, sans me demander mon avis, me jugeant comme lui-même hospitalière, offrit de monter, tour à tour, à quatre ou cinq amis rencontrés sur la route, et qui nous tinrent compagnie chacun pendant une demi-heure. Nous les prenions à l’entrée d’un sentier; nous les déposions plus loin, à l’entrée d’un chemin vert. Les côtes succédaient aux descentes, sans que la jument ralentît son allure. Elle avait deux bourrelets d’écume à chaque endroit de son poil gris où tombait et se levait en mesure une courroie du harnais. L’homme, ivre et sommeillant dans la gloire comme un pommier en mai, laissait aller, les yeux songeurs dans le vent frais. Il souriait vaguement au danger des raidillons et des tournants, aux brusques rencontres de charrettes ou de carrioles que nous manquions d’accrocher à chaque fois. On eût dit qu’il avait reçu, pour un jour ou pour tous les jours, quelque promesse d’en haut de ne point verser. Il devait se croire sur la mer sans obstacle. Je lui demandais:

--Combien de kilomètres encore?

--Trois ou quatre lieues de pays, à peu près.

Les lieues de pays, multipliées par l’à peu près, défilèrent pendant tout l’après-midi: champs étroits, toujours penchés, toujours bordés d’ormes émondés; ravins aigus au fond desquels l’eau se devine seulement à l’épaisseur des herbes; solitudes cultivées; futaies sur les collines et futaies sans château, avenues seigneuriales d’un seigneur disparu; tertres de fougères et de bruyères, où quelqu’un, qui ne vient plus, a dû s’asseoir pour regarder l’ombre bleue des vallées et le croissant fin qui monte, salué par les grillons. Le fermier qui me conduisait était un silencieux, mais plus encore un craintif. A quelques réponses fuyantes et brèves, que j’obtins de lui, je compris qu’il était un assez bon homme, mais qui craignait de laisser voir le fond religieux de sa race. Il avait peur d’être trahi, peur de vexations qu’il m’était impossible de préciser. Là comme dans les villes, je rencontrais la peur. Une femme eût été moins en garde et plus brave.

Comme j’étais entrée, avec mon guide, dans la salle basse d’une auberge bien tenue, propre, je remarquai, à droite de la cheminée, une niche de bois accrochée au mur, ornée à l’intérieur de papier doré, de vases en plomb, de coquillages, au milieu desquels trônait une statuette de la Vierge. Deux hommes qui conduisaient chacun deux chevaux admirables, attelés à une charrette pleine de goëmon frais, s’arrêtèrent devant la porte, et s’avancèrent, en portant la main à leur chapeau de feutre d’ancienne mode. C’étaient deux fermiers riches de la contrée, le père et le fils, et rarement j’ai vu des visages de paysans d’une finesse, d’une distinction de traits égale à celle de ces deux Bretons blonds. Ils demandèrent un verre de rhum,--de quelle Jamaïque, hélas!--burent debout, d’un trait, et reprirent la route de la ferme.

J’arrivai avant la nuit, à l’heure où la clarté de la mer survit encore à celle des feuilles et des pierres. Jeanne ne m’avait pas trompée; j’avais bien sous les yeux le paysage large et sauvage qu’elle m’avait annoncé: des rochers, des plages mouillées et nivelées à chaque marée, et dont pas une villa ne brise la belle courbe nue, des dunes couvertes d’herbes folles, des champs moissonnés et beaucoup de ciel au-dessus. Mon amie habite à un quart d’heure de la côte, sous les premiers arbres que le vent ne tord plus, une ancienne gentilhommière qui n’eut jamais d’hôte prodigue, assurément, et qui s’est passée de tourelles, de sculptures, et de parc.

Nous sommes dans la campagne, sans fossé, sans haie, sans transition. Raison de plus pour l’étudier un peu. J’ai fait mon enquête. Et les hommes comme les choses m’ont dit leur abandon.

Le «port» a été le chef-lieu de la commune, et ne l’est plus. Le vent de la côte qu’on a voulu fuir, une grande route dont on a voulu se rapprocher: voilà les raisons du délaissement. L’église neuve, la mairie, l’école, plusieurs cabarets, une épicerie, le bureau de tabac, le bureau de poste se sont groupés là-bas, sur la colline, à deux kilomètres dans les terres. Il ne reste ici que des maisons vieilles, les unes blanchies à la chaux, les autres grises comme de l’ajonc sec, où logent des pêcheurs de maquereau et de congres, des douaniers, des ouvriers tailleurs de pierres et deux ou trois fermiers riverains de la mer. La plupart des cultivateurs habitent des fermes isolées, disséminées dans les vallées, cachées derrière les haies. Paix profonde, n’est-ce pas, idylles champêtres, légendes bretonnes? Hélas! tout cela pourrait être, mais tout cela n’est pas. Tous ces pauvres sont, comme des riches, divisés en vainqueurs et vaincus. Dans ces campagnes si longtemps calmes et saines d’esprits, les pires mensonges font leur chemin, et personne ne peut plus réparer toutes les brèches. Un homme pouvait le faire autrefois, le curé, s’il était vraiment prêtre. Mais on l’a si bien désigné aux défiances et aux haines, que la moitié de sa paroisse n’a plus de guide et n’a plus d’exemple, en aucune chose, morale, sociale, française; et de même quand il s’agit seulement d’éviter une faute d’hygiène ou de goût. L’ancienne église était bâtie sur la pente d’une lande, au-dessus de la falaise; elle était en granit rouge, d’un beau style du treizième, forteresse par l’épaisseur des murailles, ornée de colonnes, percée de fenêtres d’une ligne pure. Un seul paroissien vigilant, un homme de goût habitant le pays: et cette beauté vénérable eût été conservée. Il ne reste plus de la nef que des pans de murs. Le chœur seul est intact. Il sert de chapelle de secours pour la population du port. Dans l’encadrement d’une ogive, quand on entre dans la sacristie, on aperçoit la mer, à quarante mètres au-dessous de soi, et les pointes d’écueils toujours cernées d’écume, et le grand ciel qui est si souvent, en Bretagne, le soir, d’un mauve léger, comme les bruyères fanées.

Une femme m’a dit: «Il y a bien une veuve parmi nous, qui soigne les malades, et veille les mères en couches, et fait ce qu’elle peut pour que le monde n’ait pas trop faim et pas trop froid dans les hivers. On l’aime tous, excepté ceux qui la «regrettent» parce qu’elle est dévotieuse. C’est une vraie bonne sœur en plein vent. Son défunt était pilote, loin d’ici. Elle a de quoi vivre, mais elle n’a guère de quoi donner; et moi je sais que ça la prive.»

J’ai entendu un autre mot, un de ceux qui m’émeuvent parce qu’ils sont le résumé tout simple d’une âme rarement parlante. Il a été dit par hasard, devant moi. Je montais à travers les mielles, à la brune, et je rentrais au logis de mon amie. Au carrefour, à la limite des champs, une charrette coupait la route devant moi. L’homme qui marchait à la tête des chevaux, un beau jeune fermier, celui que j’avais vu entrer à l’auberge avec son père le jour de mon arrivée, leva la main, saisit la guide et arrêta l’attelage. Ce n’était pas pour reposer ses bêtes. Il avait aperçu devant lui, l’unique «baigneur» venu en ce pays désert, un avocat de l’Est, inconnu ici voilà quatre semaines, et que, cependant, les gens du bourg et de la campagne ont pris en affection; il faisait pour lui ce qu’il n’eût peut-être pas fait pour son maître: il cherchait à causer avec lui, sans intérêt, par amitié. Que s’était-il passé? Rien que d’ordinaire, en apparence. Cet étranger, comme tant d’autres, avait cherché à connaître les marins, les paysans, les enfants, les vieux, les pauvres. Au hasard des rencontres, il leur avait souhaité le bonjour et dit un mot; mais, à la différence des autres passants, il avait laissé deviner en lui un cœur sans curiosité, sans vanité, un cœur ami et dévoué; il avait aussi réuni une fois, une seule fois, dans une grange prêtée par Jeanne, les familles des fermiers voisins, et il s’était mis à raconter des histoires où revivait la Bretagne et d’où Dieu n’était pas absent. Les auditeurs de la semaine dernière arrêtaient à présent leur ami dans les chemins. Et c’est ce qu’avait fait le métayer, au carrefour des mielles.

--Eh bien! monsieur, vous partez donc demain?

--Mais oui.

--Vous reviendrez chez nous, n’est-ce pas, une autre année?

--Peut-être.

Et le beau gars breton, serrant la main de l’étranger qui partait, répondit gravement:

--Faudra tâcher. Car il n’y a qu’un mois que vous êtes chez nous, monsieur, et c’est pourtant comme si vous étiez né dans le pays!

L’attelage continua sa route. Je pris le sentier. Mais je ne pouvais distraire mon esprit des mots de ce paysan, philosophe sans le savoir, et qui venait d’exprimer la plainte d’une société rurale incomplète et souffrante.

XXIV

LA VILLE AU ROUET

Il y avait bien des Villes au Rouet, dans la France que nos mères ont connue, bien des fermes et des logis où s’était conservée l’habitude de filer le fil dont serait faite la toile des draps et des chemises. Celle dont je veux parler, et qui porte le nom du métier que toutes les mains de femme, les mains rudes et les mains blanches, savaient faire chanter, est située dans une contrée sauvage et voisine de la mer. Je dis sauvage, parce qu’il y a peu de routes à travers les champs, des ajoncs sur les talus, des mots de patois sur les lèvres des paysans, et, dans le cœur de tous les habitants, qu’ils soient nobles, bourgeois, artisans ou laboureurs, une secrète défiance contre ce qui vient par terre de l’étranger, marchandise ou marchand, idée même: car ce qui vient par mer est généralement bien accueilli. La maison, bâtie en moellon, coiffée de forte ardoise qu’a rouillée le sel de la brume, est flanquée à l’ouest d’un jardin, à l’est d’une prairie, qui mettent de l’air autour d’elle, et de la lumière, et un parfum de fleurs ou d’herbe. En avant du jardin, une petite futaie de chêne laisse passer l’avenue mal empierrée. Et le parc, c’est toute la campagne environnante, les cultures divisées par des talus plantés d’arbres, les minces vallons tournants, qui guident vers la côte des ruisseaux invisibles, les chemins verts innombrables, déserts sauf au temps des semailles et de la moisson, et qui ont, en leur milieu, un sillon de poussière fine où la patte d’un moineau, le pied d’un écureuil ou d’un lièvre creuse une empreinte durable. Mais rien n’égale en beauté, à bien des lieues à la ronde, la hêtrée de la Ville au Rouet.

Si vous passez par là, vous la reconnaîtrez à ce que j’en vais dire. Un chemin part de la futaie de chênes et descend en demi-cercle à la mer. D’abord de pente douce et à peine encaissé, il devient bientôt rapide, s’enfonce dans une tranchée dont les parois ont dix mètres, puis vingt mètres de hauteur; il est obstrué par des quartiers de roche que roulent les torrents d’hiver; il tourne et, tout à coup, il s’ouvre un peu, pour recevoir la lumière de l’eau vive. Un arpent de prairie et de sable le sépare de la baie. On peut aborder là. Il y a une roche avec un poteau pour amarrer les barques. La merveille, c’est que le ravin est une avenue couverte, c’est que, des deux talus rapprochés, des hêtres s’élancent et croisent leurs branches au-dessus du sentier. La mousse, tout le long des pentes, est soulevée et modelée par leurs racines; ils ont des troncs courts, vite épanouis en rameaux, des troncs qui «font la main», et qui sont d’un gris rose à l’automne et marbrés de bleu quand la sève est nouvelle. A peine si on devine du dehors ce berceau de hautes ramures. Toute leur ombre, toute la charpente de leur corps, tout leur bruit, tout le parfum de leurs faînes et de leurs feuilles tombées appartiennent au sentier. Le sentier appartient à la Ville au Rouet.

La femme qui habitait la maison,--il y a peu d’années encore,--n’avait pas, depuis longtemps, quitté la paroisse où elle était venue après son mariage, où elle avait vécu heureuse et entourée, où elle vivait seule, à présent, veuve et n’ayant plus qu’un fils qui passait, chaque année, le mois d’août à la Ville au Rouet. Il arrivait de Paris, par un train qui s’arrêtait à l’entrée d’un petit port, de l’autre côté de la baie, et il prenait un canot pour traverser le bras de mer. Madame Guéméné l’attendait sur la plage, à l’ombre du dernier hêtre. Ensemble, ils remontaient le chemin couvert et tournant, le chemin merveilleux, qui leur était cher comme la reliure d’un livre où vivait leur pensée. Ils s’arrêtaient pour se redire la joie du retour: «Tu as bonne mine!--C’est la joie!--Et l’air d’un homme! Tout à fait! Monsieur le financier, avec votre belle barbe blonde, on vous prendrait, en pays d’Orient, pour un seigneur! Regarde-moi, sais-tu que tu as encore grandi? Je m’étonne toujours d’avoir un si grand fils.--Et moi une mère qui n’a pas vieilli. Vous n’avez pas un cheveu blanc.»

Cette chétive madame Guéméné, fine de visage, toute voisine de la cinquantaine, avait gardé de sa jeunesse, de son enfance même, un sourire agile et de tous les traits à la fois, et que l’âge avait achevé, en lui donnant un sens mélancolique. Son fils débarquait, l’esprit tout plein du mouvement de Paris. Il parlait des affaires industrielles, variées comme l’invention humaine, qu’il avait étudiées et qui le passionnaient, des théâtres, des expositions, des concerts, et du train du monde, c’est-à-dire du cercle assez court où chacun vit. Elle écoutait; elle était intéressée, amusée souvent: elle n’enviait pas. Et il s’étonnait.