Mémoires d'une vieille fille

Part 9

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Assurément, madame Cantereine a choisi cet art intime et toujours demi-deuil. Reliures, pochettes, boîtes, porte-cartes, ceintures, buvards, que de patience, et d’adresse, et de tendresse autour d’une idée, qui finit par se laisser dompter et par entrer dans la peau d’une bête! Ce tabouret a été acheté par l’État. Ces trois reliures sont vendues... Tiens! celle-ci ne l’est pas: elle va l’être. J’ai deviné quelle main l’a dessinée. Sur le fond fauve du cuir, elle a semé deux bouquets d’alises pourpres, tiges noueuses qui montent parallèlement, se courbent, et élargissent leur double grappe au-dessus du titre d’or. La femme qui a créé cette merveille avait une âme profonde. Car, pour comprendre une fleur, ou des fruits, il n’est pas besoin d’une sensibilité aussi délicate. Mais, pour faire revivre une poignée de baies, pour choisir ce modèle-là, il faut un être doué pour le songe et pour la souffrance. Dans l’arrière-automne, et presque dans l’hiver, malgré le froid, malgré le vent, les baies résistent, alises, sorbes, cormes, baies de lierre et d’églantine, mûres à tête rouge. C’est tout ce qui reste de la splendeur de l’été; c’est un peu de vie et de couleur qui se défend; c’est une petite veilleuse au bout des branches, et qui tremble avec elles, mais qui ne s’éteint pas, et qui tout à l’heure rallumera l’incendie nouveau.

XVIII

LE CONSEIL DU VENDREDI SAINT

Un matin, voilà six ans, je revenais d’assister à l’office du vendredi saint, et comme je demeure assez loin de l’église, j’avais vu se disséminer peu à peu les fidèles dont, pendant deux heures, mes yeux avaient reflété la nuque ou le profil connu. J’étais donc seule parmi les passants, indifférente au mouvement de la rue, anonyme sans doute pour elle, mince dame ou vieille fille qui s’appliquait à relever sa robe noire. La pluie avait tombé toute la nuit. Il ventait furieusement. C’est une tradition populaire, dans nos pays, que la semaine sainte ne va guère sans tempête. Au tournant de ma rue, je devinai que j’allais être abordée par un homme qui se tenait au milieu de la chaussée. Je le devinai, bien que j’eusse la tête penchée et le chapeau en proue dans le vent, parce que cet homme, en m’apercevant, s’était arrêté, et que je sentais son regard et sa pensée fixés sur moi. En effet, quand j’eus fait vingt pas en avant, il en fit trois de mon côté, et, saluant:

--Pardon, mademoiselle... Vous me reconnaissez?

--Oui, monsieur, il me semble... le capitaine de Harles, n’est-ce pas?

Je l’avais vu une fois, au moment de son arrivée au régiment; il m’avait présenté sa femme, une très belle femme blonde, dont les yeux gris, magnifiques, où vibraient de petites algues rousses, cherchèrent tout d’abord les miens, et me demandèrent: «Quel éblouissement vous causent ma jeunesse, ma beauté, ma fortune et ma venue?» puis, sitôt la réponse donnée, semblèrent distraits. Depuis lors, comme monsieur et madame de Harles étaient du monde, et que je n’en suis guère, ils n’étaient revenus ni l’un ni l’autre.

--Je suis chargé pour vous, mademoiselle, d’une commission pressée, délicate... Un cas de conscience à résoudre.

--Mais, monsieur, je ne résous pas les cas de conscience, surtout par un temps pareil. Je n’ai pas la moindre autorité, pas la...

Un coup de la bourrasque souleva mon chapeau, déplaça l’épingle de droite, et tira ma voilette en biais.

M. de Harles aurait dû s’excuser de nouveau. Il n’y pensa pas. Il demeurait devant moi, découvert, les cheveux tordus et ramenés sur les tempes par le vent, et son visage, d’ordinaire plein et calme, était sillonné de rides qu’un effort de volonté essayait d’effacer, mais que l’angoisse, une souffrance plus forte que toutes les disciplines et que tous les mensonges, ramenait aussitôt et creusait encore plus.

Je pensai que je pouvais difficilement faire entrer M. de Harles dans l’appartement que j’habite seule. Mademoiselle Zoé, ma femme de chambre, l’eût-elle permis? c’est douteux.

--Entrons chez l’antiquaire, dis-je en ouvrant la porte qui se trouvait là tout proche. Il est de mes amis, passablement sourd, et me laisse fureter dans sa boutique... Bonjour, père Grünne, c’est moi, qui me réfugie chez vous, et qui vous amène un de mes amis. Il est connaisseur.

--Regardez donc ce que vous voudrez, ma chère demoiselle, dit une voix dans la pièce voisine. J’ai justement des ivoires que j’ai dénichés la semaine passée, une belle occasion... Dans le coin à droite, oui, c’est cela, vous y êtes... Excusez-moi, j’ai mes rhumatismes, et je me chauffe.

Je m’assis rapidement, au fond du magasin, dans un fauteuil de vieille tapisserie, et, dans l’étroite allée où je m’étais engagée, M. de Harles, à deux pas de moi, entre une pile de livres reliés en veau et une crédence Louis XV, s’arrêta.

--Qu’y a-t-il? demandai-je.

Il passa la main sur son front, et la posa sur un des gros livres à tranche pourpre, comme s’il prêtait serment.

--Un de mes amis vient d’avoir une affreuse douleur; il me l’a confiée, et vous m’en voyez si ému que c’est à peine si je puis en parler moi-même. Sa femme l’a trompé! une femme qu’il a gâtée, pour laquelle il s’est à moitié ruiné, qui lui faisait mener une existence absurde, à lui qui n’aimait pas le monde; une femme qui était sa grande fierté, et sa folie... Il a appris cela tout à coup, sans avoir eu de soupçons... Pas d’avertissement... La mort est entrée à l’improviste.

--Est-il sûr?

--Trop sûr! Elle a avoué.

--Cela vaut mieux.

--Vous trouvez?

Pour la seconde fois, il me regarda fixement, impérieusement,--l’âpreté de ce regard me brûle encore le cœur;--voulant savoir si je pensais en effet: «Cela vaut mieux».

--Et maintenant, ajouta-t-il, mon ami veut savoir que faire. Il y a plusieurs solutions, vous comprenez, et il y en a de terribles. Il les a toutes dans l’esprit, toutes ensemble, se heurtant, se combattant, et ne se détruisant pas. Il est comme fou, et ce qu’il veut, ce qu’il exige de vous, c’est un conseil.

--Mais, permettez, monsieur, pourquoi vous adressez-vous à moi? Je suis jeune, je ne suis pas mariée, je n’ai...

--Vous avez bien trouvé les ivoires? demanda la voix de l’antiquaire. Ils sont jolis, hein?

--Oui, oui, père Grünne. Je les ai sous la main.

Je me sentais mal à l’aise, dans cette sorte de confessionnal où je m’étais assise en souriant.

--Oui, pourquoi moi? répétai-je tout bas. Vous avouerez, monsieur, que c’est une étrange démarche que celle que vous faites!

Un frisson rapide contracta le visage de M. de Harles.

--Elle-même a supplié son mari de s’en rapporter à vous. C’est un violent et qui aimait. Il a failli la tuer. Vous voyez, je ne vous cache rien. Elle s’est jetée à genoux; elle a imploré; elle a promis; elle a aussi, comme elles savent le faire, accusé son mari.

--De quoi?

--De la seule chose, en effet, dont il fût coupable: de l’avoir aimée jusqu’à la faiblesse, de l’avoir suivie au lieu de la guider, de l’avoir mal gardée, en somme. Et, comme il parlait alors de la quitter et de partager les enfants, elle a dit: «J’accepterai ce qu’il faudra. Je vous en supplie seulement, ne me jugez pas sans avoir pris le conseil d’un être qui sache ce que c’est que la pitié!--Qui? une de vos amies?--Jamais! Elles me détestent!» Elle cherchait un nom désespérément. Comment a-t-elle pensé à vous? Je ne sais. Elle vous a désignée. Et ce que vous direz, elle attend que je le lui rapporte: décidez donc!

Il attendait, lui surtout, et je ne crois pas que l’angoisse de l’autre fût aussi poignante. Sur la table, à côté de moi, pendant qu’il parlait, j’avais pris un des ivoires de l’antiquaire. C’était un crucifix ancien, d’un art médiocre, mais la réponse était en lui. Je ne l’élevai pas, je le tins seulement dans ma main ouverte, et je dis:

--C’est aujourd’hui le vendredi saint, monsieur: vous n’avez qu’à vous en souvenir.

M. de Harles considéra cette petite croix brunie par le temps, la saisit, voulut parler, balbutia quelques mots sans suite, et me quitta.

--Ce monsieur qui est venu avec moi, dis-je au brocanteur qui entrait, a choisi un de vos ivoires, et m’a chargée d’en acquitter le prix.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Trois mois plus tard, j’apprenais que M. de Harles avait donné sa démission, et qu’il s’était retiré, avec sa femme et ses deux enfants, dans une terre aux environs d’Arles. La veille du départ, j’avais reçu une carte, qui portait la mention traditionnelle «p. p. c.», mais précédée d’une croix, lourdement tracée par une main d’homme.

Le conseil, c’est la graine jetée par-dessus la haie: n’allez jamais voir si elle a poussé. J’ai fait l’expérience. Trois ans et demi s’étaient écoulés depuis la consultation que j’avais donnée chez l’antiquaire des bords de la Loire. Je voyageais en Provence. L’imprévu commande ma vie. Vers la fin de l’après-midi, l’amie qui me recevait me dit: «Nous allons chez les de Harles, vous m’avez raconté que vous les aviez connus?--A peine.--Cela suffit pour que je vous emmène. Ils seront ravis de vous voir, la soirée sera belle, à la campagne.» J’aurais dû refuser. Je crois que ce fut la sournoise curiosité qui me fit être faible, et qui prétendit s’appeler, en ce moment, pitié, sympathie, politesse même, car au premier janvier, régulièrement, le facteur me remettait une carte de visite: «Monsieur et madame de Harles, domaine de X...» Nous montons en voiture. Le soleil est fulgurant; les mûriers, plantés en lignes, taillés en rond, dans les champs plats, ont l’air de pelotes d’étincelles. Une heure de trot, et nous sommes reçues dans un grand salon, où toute la fraîcheur du matin a été conservée, savamment. L’ombre y est épaisse; j’ai été mollement nommée par mon amie; m’a-t-on même reconnue? Mon amie en doute. M. de Harles, très libre d’esprit, très rural, n’a cessé de parler Provence, vignes, bouilleurs de cru; sa femme, belle encore, mais devenue timide dans la solitude, l’a écouté, sans le contredire, sans l’approuver, sans ennui apparent. Ç’a été toute la belle visite promise. Nous nous sommes salués, comme des indifférents.

--Vous voyez, chère petite, m’a dit en sortant mon amie, ils vous avaient déjà presque oubliée!

--Pas encore assez! ai-je répondu.

Elle ne pouvait comprendre, et n’essaya pas même.

Hier matin, la poste m’a apporté une grande enveloppe blanche, j’ai ouvert, j’ai tiré le carton bristol, j’ai lu:

«Monsieur et madame de Harles ont l’honneur de vous faire part de la naissance de leur fille Madeleine.»

Seulement, à mon intention, deux mots avaient été rayés; «l’honneur» avait été biffé, et à la place, une main de femme, une main légère et sûrement heureuse, avait écrit: «la joie».

XIX

LE DRAME DE KERFEUN

Je causais aujourd’hui, avec M. Le Duizel, de l’empoisonnement de la Bretagne par l’alcool.

Ah! me dit-il, quelles scènes j’ai vues, il y a huit jours! Vous devez l’avoir éprouvé comme moi: ce qu’il y a de plus cruel, dans une ruine humaine, c’est le sentiment de la hauteur d’où tout cela est tombé. On peut n’y pas penser, quand l’être est totalement dégradé. Mais quand un de nos clochers à jour s’écroule, les pierres qu’on ramasse dans la boue, si profonde qu’ait été la chute, ont encore un côté sculpté, ou bien, dans une fêlure, quelque bout de lichen qu’avait semé le vent du large. Cela est cruel à voir!

Vous vous rappelez mon vieux logis, tout bas, qui n’a de noblesse que ses touffes de lierre, et deux fenêtres à meneaux parmi d’autres sans art, sa terrasse en avant, plantée en verger, et, en arrière, l’avenue d’ormes, si large, si longue, qui n’aboutit plus, aujourd’hui, qu’à de menus chemins errants, dilués dans les blés noirs. Je me promenais, au commencement de l’avenue, jeudi soir, et je regardais, entre les arbres, mes champs dévorés de soif, quand je vis accourir à moi, de très loin, un homme qui levait son bâton, toutes les trois ou quatre enjambées, et qui criait:

--Monsieur le maire?

J’allai à sa rencontre.

--Monsieur le maire, il faut venir vite à la ferme de Kerfeun: il y a un malheur!

--Quoi donc?

--La mère qui a été tuée! Elle est dans la grange; je l’ai vue, la pauvre; on ne l’a pas touchée, comme de juste, et l’homme m’a dit: va le prévenir, il faut qu’il vienne.

Je partis aussitôt, avec le messager, marchand de bœufs et de porcs bien connu dans le pays, et nous remontâmes l’avenue pour prendre, à l’extrémité, un sentier qui descendait le long des ajoncs. La ferme de Kerfeun est distante d’environ deux kilomètres de chez moi, et située précisément à la limite de mes terres. Pendant le trajet, le marchand de bœufs, essoufflé par la course et prudent d’ailleurs comme tous les paysans qui savent un mauvais secret, ne parla presque pas, et, dès que nous arrivâmes en vue de la hêtrée de Kerfeun, prétextant une affaire qui l’appelait à la prochaine gare, il me laissa. J’avais appris seulement que la vieille femme avait été frappée au retour de la foire, dans la cour même de la ferme, et qu’elle était allée tomber sur un tas de trèfle sec, à l’entrée de la grange. Qui l’avait tuée?

C’était à moi et à la justice de découvrir le meurtrier.

Je traversai la hêtrée au sol bossué, où les fermiers de Kerfeun, depuis des temps très anciens, abritent leurs meules de paille et leurs barges d’épines, puis la cour éclairée par la lune et déserte. J’avais en face de moi les bâtiments, qui forment un angle droit, habitation à gauche et étables à droite. Au bout des étables, sous le même chaume verdi par la pluie, je reconnus la grange, dont la porte était grande ouverte. Mais la ferme semblait abandonnée. Pas d’autre bruit que le meuglement sourd d’un animal tourmenté par les mouches; pas une lumière aux fenêtres. J’appelai. Quelques secondes s’écoulèrent.

On m’attendait. Une flamme courut sur les vitres de la salle commune, à l’endroit où la maison se soude avec les étables, et le fermier Jobic sortit, portant une lanterne qui n’était pas utile. Il marchait droit. Il était en pleine lumière. Je voyais son visage long et rasé levé vers moi, sa bouche mince et serrée, son nez tombant, ses yeux couleur de graine de foin, et qui avaient peur des miens, ses cheveux roux taillés court, et coiffés d’un feutre large, posé en auréole. Jobic avait encore sur les épaules la blouse de coton bleue, très courte, que les Bretons mettent souvent par-dessus leur veste, quand ils voyagent.

--Mène-moi là où elle est!

Il porta la main gauche à son front, et cacha ses yeux, tandis que la poitrine se soulevait, comme s’il allait sangloter. Mais, quand il rabaissa la main, il n’avait pas pleuré; la figure grimaçait seulement.

--Tu étais à la foire, toi aussi, Jobic, et tu as bu?

--Presque pas, monsieur le maire, je vous le jure!

--Alors, tu vas tout me raconter. Précède-moi.

Il se dirigea vers la grange, lentement, et, comme elle était ouverte, il alla droit au tas de trèfle, et, se baissant, il écarta une loque, couverture trouée ou manteau de roulier, je ne sais pas bien, qui cachait le cadavre de sa mère. Le corps de la vieille femme était ployé en avant, les bras étendus et les mains ouvertes, le visage enfoui presque entièrement dans l’herbe sèche. Sur le sommet de la tête, les cheveux étaient mêlés et collés par le sang.

Jobic regardait ce spectacle de mort sans attendrissement, et sans horreur. Il semblait que chez lui tout sentiment naturel fût aboli, et tout souvenir, et toute intelligence de ce qu’avait été, pour lui, cette pauvre créature qui gisait là, entre nous. Une seule préoccupation obsédait son esprit: le souci que rien ne fût changé dans l’attitude de la morte avant l’arrivée du juge. Comme j’avais écarté un des bras, pour mieux voir le visage, il prit à son tour, sans émotion, cette main qui l’avait bercé, et la remit à l’endroit où elle était auparavant.

Cependant, il respira quand il fut dehors, dans la lumière de la lune, dans le vent, loin du tas de trèfle. Je le pressai de questions. Il raconta, il laissa deviner qu’au retour de la foire, où il était allé avec sa mère et sa sœur,--la servante ayant gardé la maison,--une dispute s’était élevée entre les femmes dans la cour. Quand je demandai: «Qui a frappé?», il étendit les bras dans la direction de la chambre, tout au bout de la maison.

--La servante?

Il fit un signe de dénégation.

--Alors, c’est ta sœur qui est la meurtrière? Elle est là? Conduis-moi encore!

Il ne bougea pas. J’allai seul jusqu’à la maison, j’ouvris la porte de la chambre qu’éclairait seulement un peu de lumière venue du dehors, et, ayant levé la lanterne que j’avais arrachée aux mains de Jobic, je vis deux femmes, l’une, la servante, qui se sauva, épouvantée, dans le coin le plus reculé de la chambre, et s’y blottit, et l’autre, ivre morte, couchée sur le lit, les cheveux dénoués, les joues pâles, la bouche tordue par la congestion alcoolique. C’était la sœur du fermier, celle qui avait frappé et tué la mère, et qui n’avait pas eu conscience du crime, presque certainement, fille tardive d’un père dégénéré, chétive, dont j’avais remarqué bien souvent, dans les chemins ou les champs autour de Kerfeun, la physionomie bestiale, embrumée et sournoise.

Je revins trouver Jobic.

--Vous êtes le gardien responsable de votre sœur, lui dis-je. Si elle s’éveille, empêchez-la de fuir. Je vais avertir le procureur de la République.

Il resta muet, et je crus qu’il allait pleurer. Au moment où je quittais la cour de la ferme, je le vis apporter une brassée de paille au pied du petit perron qui conduisait à la chambre d’Anna, et s’étendre pour passer la nuit.

Le lendemain fut un jour tout plein pour moi d’obligations pénibles. Je n’avais qu’un rôle passif, ou à peu près, mais je dus assister à tous les actes de la première procédure d’information: examen du cadavre et du lieu du crime: interrogatoires d’Anna qui ne se souvenait de rien, de Jobic qui ne voulait pas se souvenir, de la servante qui eut une crise de nerfs; reconstitution de la scène; rédaction des procès-verbaux. La ferme appartenait à la justice. Le procureur, le juge d’instruction, le greffier, le médecin légiste, allaient et venaient dans les chambres, les greniers, les étables. Les gendarmes donnaient à manger aux chevaux de Jobic et à leurs propres chevaux logés dans la même écurie. Des estafettes partaient pour les fermes voisines, et ramenaient avec elles des hommes ou des femmes, qui défilaient un à un, mornes, et traînant la jambe comme des prisonniers, et qui, sitôt libres, n’ayant rien dit de compromettant, sautaient par-dessus les talus et disparaissaient dans la campagne. D’autres passants encore augmentaient l’animation et le désarroi de Kerfeun, des curieux d’abord qui rôdaient autour des bâtiments, tâchant d’apercevoir «l’assassine», ou le frère, ou le juge, puis des porteurs de nouvelles, convoqués selon l’usage par le maître de la maison, et qui devaient aller, à travers les landes et les moissons, annoncer la mort aux parents et aux amis, et les convoquer à l’enterrement. Selon l’usage aussi, Jobic les faisait boire et manger dans la grande salle.

En vérité, je crois qu’aucun des principaux acteurs ou témoins du drame n’avait encore recouvré toute sa raison. Pendant que les hommes dînaient dans la grande salle, le médecin légiste faisait l’autopsie dans le caveau contigu qu’éclairaient une fenêtre basse et deux meurtrières. J’étais là. On avait placé le pauvre corps sur des planches qui reposaient elles-mêmes sur les barriques alignées. Je n’avais pas le courage de regarder de ce côté. A un moment, la porte s’ouvrit, et un homme, qui portait une cruche, se baissa pour passer sous la poutre, disant:

--Faudrait tout de même du cidre!

C’était Jobic. D’un coup de poing, quelqu’un repoussa la porte et dut renverser l’homme, car nous entendîmes le bruit d’une chute, et, pendant plusieurs minutes, les dîneurs parlèrent bas.

La nuit vint. Les magistrats quittèrent la ferme. La voiture qu’on avait demandée à la ville voisine, pour emmener Anna, étant arrivée très tard, il fut décidé que la prisonnière serait gardée par les gendarmes, et ne partirait que le lendemain.

Le matin se leva clair et frais. L’aspect de Kerfeun avait changé. Tout était ordonné, décent, recueilli. Longtemps avant l’heure fixée pour l’enterrement, une foule silencieuse, Bretons et Bretonnes en habit de deuil, était assise en demi-cercle dans la hêtrée et sur les pentes d’herbe qui descendaient vers la cour. A l’intérieur de la salle, la morte était encore étendue sur le grand lit à quenouilles, un crucifix sur la poitrine et le visage à découvert. Au pied du lit, Jobic pleurait, tandis que des parents proches, agenouillés au fond de la pièce, récitaient le chapelet. Quand il entendit sonner huit heures, il se redressa, et alla ouvrir la porte qui faisait communiquer la grande salle avec la chambre d’Anna.

Quelques secondes passèrent. Anna parut entre les deux gendarmes chargés de l’emmener. Elle baissait la tête et la tournait à droite, et elle aurait voulu traverser vite, vite et sortir. Mais son frère l’arrêta.

--Anna, dit-il, tu ne t’en iras pas de la maison avant d’avoir embrassé la mère, pour lui demander pardon.

Elle eut un soubresaut, et l’émotion fut si forte que le visage fut transformé et renouvelé. Nous vîmes une autre Anna, celle que le poison avait détruite, ressusciter, et une fille déjà flétrie, mais aux yeux droits, aux lèvres fines, au regard noyé de tendresse, de respect et de regret, se pencher vers le front de la morte et le baiser.

--A présent, récite un _Ave Maria!_ reprit Jobic.

Elle dit très bas, très vite, la prière. On entendit seulement: «Maintenant et à l’heure de notre mort...»

--Ainsi soit-il! dit le frère.

Et elle fut entraînée dehors, tandis que plusieurs, par pitié ou pour la voir, se levaient et l’accompagnaient avec des gémissements.

XX

LE FAUCHEUR D’HERBE

Le soleil brillait encore pour les habitants de la plaine. Il ne brillait plus, depuis longtemps déjà, pour ceux de la montagne, entre Albertville et Moûtiers. Bien au-dessus des villages blottis au bord de l’Isère, au-dessus des prés en pente et des roches fauves, enchassés comme des morceaux de verrière dans le plomb des forêts de sapins, une lumière ardente vibrait encore dans le ciel, illuminait une crête, un sommet rond, une plaque de neige: mais il fallait lever la tête pour la voir. Elle était comme les bandes d’oiseaux qui passent trop loin, et dont les cris ni le vol ne réjouissent plus.

Cinq heures venaient de sonner à l’horloge de la cuisine, et à cette heure-là on pouvait dire que la grande solitude commençait pour la cabane du garde forestier Biélé, qui habitait sur la rive droite de l’Isère. Les brouillards cachaient la vallée, la trouée étroite et toujours menacée par les montagnes, où se précipitaient, serrés l’un contre l’autre, tordus, tressés ensemble comme les cordes d’un câble, le torrent toujours blanc d’écume, la route bordée d’un parapet, et la voie du chemin de fer. C’était l’unique paysage, l’unique vue sur le monde. Car, à gauche de la maison, et à petite distance, le ravin se rétrécissait et tournait brusquement; la route et l’Isère disparaissaient derrière un éperon de rochers noirs, le chemin de fer entrait sous un tunnel, et tout semblait finir à cette barrière. Quand le train du soir passait, ses lanternes surgissaient de l’ombre, et son bruit éclatait comme un coup de canon.

Cinq heures. Pour prendre l’air, pour échapper à la fumée qui envahissait la cuisine,--cette brume ensevelissante pesait sur la cheminée,--Thelma Biélé ouvrit la porte. Elle fit trois pas dehors, sur la terrasse qui surplombait la route, et où achevaient de mûrir leurs graines quelques pieds de capucines, d’œillets rouges, de giroflées, et deux énormes soleils jaunes qui n’avaient plus qu’une couronne incomplète de pétales et qui ressemblaient à des feux d’artifice qui s’éteignent. Rien ne passait, ni gens, ni bêtes. La route était déserte au ras de la terrasse, l’Isère grondait au delà, et, derrière la maison, les sapins se levaient sur la pente abrupte.