Mémoires d'un jeune homme rangé

Part 9

Chapter 93,873 wordsPublic domain

--Je vais chez Mlle Voraud.

Il trouvait cette sortie très belle, mais il était un peu gêné à l’idée de quitter ses parents fâchés. Il chercha sa canne dans la chambre à côté, dont la porte était ouverte, et prolongea ses recherches, pour que quelqu’un se décidât à dire quelque chose.

--Je vois, je vois, dit enfin M. Henry. Monsieur est un grand seigneur. Il est au-dessus de ces questions-là. D’ailleurs, est-ce qu’il a besoin de discuter avec nous? Nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas.

Daniel répondit d’une voix altérée:

--Je ne discute pas. J’aime cette jeune fille. Ce n’est pas à cause de sa fortune que j’ai voulu l’épouser.

--Il ne s’agit pas de sa fortune, dit M. Henry. J’aimerais mieux cent fois que ce soit une fille pauvre, qui aurait toujours été pauvre. Quoique vraiment ce n’est pas tout à fait ça que j’avais rêvé pour toi. Mais ce n’est pas la même chose d’épouser une fille sans fortune que d’épouser la fille d’un homme comme M. Voraud, qui peut se trouver ruiné d’un instant à l’autre, et qui peut te ruiner avec lui... sans compter qu’elle a été élevée avec des goûts dispendieux, habituée au luxe et à la toilette... Même quand je croyais que M. Voraud avait une grosse fortune, je t’avoue que cette éducation-là me déplaisait un peu.

Daniel ne répondait toujours rien. Il alla gravement embrasser sa mère, et se dirigea vers la porte.

--Je sais bien, dit M. Henry, que ce que je dis ou rien, c’est la même chose. Tu es bien pris... Ah! ils savaient ce qu’ils faisaient, quand ils t’attiraient chez eux tout l’été.

Cette imputation suffoqua Daniel et lui donna la dose d’irritation suffisante pour opérer une sortie énergique. Il était bien certain que son père se trompait, et que les Voraud n’avaient eu aucune arrière-pensée en le laissant venir chez eux. L’attitude de Mme Voraud en était la preuve. D’ailleurs, l’hypothèse d’un tel complot, eût-elle été vraisemblable, était insoutenable pour son amour-propre. Il ne s’y arrêta pas. Cette parole de M. Henry eut simplement pour effet de diminuer la confiance qu’il avait dans ses parents, qui s’étaient mis aussi manifestement dans l’erreur.

Il prit, pour aller chez M. Voraud, un petit chemin à travers champs. Il n’y passait jamais à la nuit tombée. Mais, ce jour-là, une attaque nocturne lui aurait, pensait-il, fait plaisir. Il brandissait sa canne avec vigueur. Il n’y avait, d’ailleurs, pas d’exemple qu’une attaque nocturne se fût produite dans ce pays des plus tranquilles.

Il entra chez les Voraud, qui prenaient le café dans la salle à manger vitrée. Il poussa la porte avec assurance, ne tremblant plus, comme jadis, à l’idée d’être un intrus. Il serra fortement les mains de Mme Voraud, avec la rudesse et la supériorité d’un bienfaiteur.

Louise Loison, Berthe et lui firent un petit tour dans le jardin. Parfois le souvenir de ses parents, qu’il avait quittés si brusquement, lui revenait à l’esprit. Alors il prenait Berthe dans ses bras, et l’étreignait ardemment. Fallait-il qu’il l’aimât assez, pour se brouiller ainsi avec sa famille!... Il se demandait avec angoisse s’il l’aimait véritablement... Il l’embrassait plus ardemment encore. Et il se disait que même s’il ne l’eût pas autant aimée, il lui eût été impossible, de par des lois inéluctables de délicatesse, de rompre avec Berthe pour une question d’argent.

XXII

UNE DÉMARCHE

C’était vraiment très grave d’avoir osé tenir tête à ses parents! En rentrant au chalet Pilou, vers onze heure du soir, Daniel pensait trouver tout le monde encore sur pied, en désarroi, et attendant l’enfant prodigue pour une explication plus complète. Il ralentit le pas, malgré lui, quand, du tournant de la route, il aperçut le deuxième bec de gaz, qui marquait dans la nuit la place du chalet Pilou.

Mais, en arrivant devant la grille, il vit que la maison était sombre. Ainsi, ils s’étaient tous couchés! Aucune lumière ne survivait aux fenêtres, qui révélât une veille anxieuse. Il se demanda un instant si sa rébellion avait toute l’importance qu’il avait supposée. Il n’était pas exactement fixé sur la gravité de ses actes. Qu’est-ce qui est une faute? Qu’est-ce qui n’est qu’une simple incartade, que les parents répriment pour la forme tout en en souriant entre eux et en se disant: C’est de son âge! Il se rappela une petite intrigue qu’il avait eue avec une bonne, à l’âge de quinze ans.

C’était une petite brune, frisée sur le front, et qui avait dû aller assez longtemps à l’école, car elle écrivait les dépenses sans faute d’orthographe et d’une écriture penchée. Un soir, sans qu’on pût savoir comment ça lui avait pris, elle avait embrassé Daniel sur la joue, rapidement, et s’était sauvée. Le jeune garçon, un peu étonné, lui avait rendu ce baiser, huit jours après. Et depuis, il l’avait embrassée sur la joue, dans le cou, de temps en temps.

Cette aventure, pendant les six mois qu’elle dura, l’avait beaucoup tourmenté. Dès qu’on parlait de la bonne à table, pour les détails de service les plus insignifiants, Daniel devenait tout rouge, et le nez dans son assiette, ressemblait subitement à un myope qui mange dans un restaurant douteux.

Et voilà que deux mois après le départ de la bonne, l’oncle Émile avait dit, en examinant la remplaçante: Tu aimais mieux la petite brunette, n’est-ce pas, Daniel? Daniel en avait ressenti un coup au cœur. Puis il s’était aperçu que son oncle n’avait dit cela que pour rire un peu; il avait alors amèrement regretté de n’être pas allé plus avant dans ses affaires avec la petite bonne, puisque autour de lui on parlait de la chose avec une tolérance aussi légère.

Mais ces précédents ne le rassuraient jamais, car chaque aventure nouvelle lui paraissait excéder les bornes de l’indulgence paternelle. Et, cette fois-ci, cette opposition déterminée aux volontés de ses parents était d’une gravité vraiment exceptionnelle.

Cependant, le lendemain, le fils rebelle crut bon d’aller embrasser, pour ne pas se poser en ennemi, sa mère, son père, sa tante et son oncle Émile, dont la moustache, le matin, sentait toujours un peu le café. C’est ainsi qu’il les embrassait matin et soir, et chaque fois qu’il les rencontrait sur son chemin. Au déjeuner ni au dîner, on ne fit aucune allusion et ce fut ainsi les jours qui suivirent. Après le repas, Daniel montait dans sa chambre ou passait dans une autre pièce. Il était bien entendu qu’il allait chez les Voraud, mais il ne voulait pas effectuer de sortie directe.

Pendant huit jours, ses parents continuèrent à ne rien dire. Parfois M. Henry descendait du train avec M. Voraud. Ils causaient poliment de toutes sortes de choses; mais évidemment il n’était pas question du mariage. D’ailleurs, avant ces dernières histoires ils n’en parlaient pas davantage, puisque ce mariage ne devait se faire qu’un an plus tard et qu’on avait dit plusieurs fois qu’on avait bien le temps d’en parler.

Les Henry, qui passaient généralement deux ou trois soirées par semaine au chalet Voraud, ne s’y rendirent pas pendant ces huit jours-là. La tante Amélie était de retour, et sa santé chancelante était une excuse permanente et vraiment très commode à toutes les défections. Il y a des familles où l’on semble entretenir soigneusement des parents malades pour refuser les invitations à dîner.

Mais ce qui sembla plus grave à Daniel, c’est que ses parents n’invitèrent pas les Voraud. Il paraissait naturel qu’un dîner de famille fût organisé pour présenter à l’oncle et à la tante leur future nièce. Daniel, inquiet, se figura que les Voraud avaient remarqué cette abstention. Il épia certains signes de gêne et de rancune. Il lui suffisait d’être à l’affût de ces marques de froideur pour en trouver toujours. Il en arriva très rapidement à juger que la situation était insoutenable.

Un soir, il rentra chez lui fort surexcité. Dans son insomnie, il vit toute la famille Voraud gravement affectée par l’attitude de M. et Mme Henry. Il prit une résolution, pour s’endormir. Il décida qu’il irait parler à M. Voraud. Ah! se disait-il avec impatience, je voudrais être à demain. Pourvu que demain ne soit pas trop tard!

Il fallait expliquer à M. Voraud la bouderie des Henry, et ajouter que, lui, Daniel, méprisait les questions d’argent et resterait à jamais fidèle à son amour ainsi qu’à la parole donnée. Il hésitait d’autant moins à faire cette démarche qu’il était à peu près sûr de la réponse de M. Voraud. Cette réponse serait: «Vous êtes un noble jeune homme» ou quelque chose d’approchant.

Le lendemain le trouva encore dans les mêmes dispositions. Il était, d’ailleurs, trop faible pour revenir sur une résolution dangereuse et avait trop peur d’être lâche pour se permettre une reculade. A trois heures, il descendit du train à la gare du Nord et se rendit aux bureaux de son futur beau-père.

Malgré les renseignements inquiétants qu’il avait maintenant sur la maison Voraud, l’austérité des grillages l’intimida, ainsi que l’activité indifférente des employés et la tranquille rudesse des garçons en uniforme, qui venaient verser de l’argent ou toucher des chèques. De l’or et des billets, sans ostentation, entraient ou sortaient des guichets.

On introduisit Daniel dans une petite chambre d’attente, claire et sans meubles. M. Voraud, très pressé, sortit d’une pièce à côté: «Bonjour, mon ami. Je ne vous reçois pas dans mon cabinet. J’ai quelqu’un. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?»

Ils étaient tous deux debout près de la fenêtre, au grand jour. M. Voraud avait posé sa main sur l’épaule du jeune homme. Il baissait sa tête robuste, tortillait sa moustache et pensait à autre chose.

--Voilà, dit Daniel. Je tenais à vous voir. Car je pensais que vous aviez cru remarquer chez mes parents une certaine froideur.

--Une certaine froideur? dit M. Voraud en relevant la tête, un peu étonné. Pourquoi ça?

--Voilà, dit Daniel, voilà. On a dit, c’est-à-dire on a raconté à mon père des choses... que vos affaires n’allaient pas comme vous vouliez.

M. Voraud releva la tête et regarda Daniel fixement. Daniel continua, très vite:

--Alors papa m’a dit cela, et nous avons eu une scène. Je lui ai répondu que je n’épousais pas votre fille pour de l’argent, que je l’aimais. Je suis venu pour vous dire que les questions d’intérêt n’existent pas pour moi, et que l’attitude de ma famille ne modifiera jamais mes projets.

--Qu’est-ce que ça signifie? dit sévèrement M. Voraud. Où voulez-vous en venir? Enfin, répondez: Quel est le sens de cette démarche? Est-ce vos parents qui vous ont envoyé? Je n’aime pas les faux-fuyants, ni l’équivoque, cher monsieur.

--Ce n’est pas mes parents, dit faiblement Daniel. C’est moi qui suis venu de mon gré. Je n’ai consulté personne. J’ai fait cette démarche à l’insu de tout le monde. J’ai voulu vous éclairer sur mes sentiments.

--Je n’aime pas beaucoup ça, continua M. Voraud, sans l’écouter. J’irai voir monsieur votre père, et je lui demanderai des explications là-dessus. Je m’étonne qu’il ne soit pas venu me trouver lui-même, au lieu de vous envoyer. Il sait où je demeure.

--Mais, je vous donne ma parole que ce n’est pas papa qui m’a envoyé.

--Je le verrai à ce sujet... Je ne vous reconduis pas, dit-il en serrant hâtivement la main de Daniel; j’ai du monde dans mon cabinet. Au revoir!

--Au revoir, monsieur, dit Daniel. Mais je voudrais que vous ne vous trompiez pas sur le sens de ma démarche.

--Oui, c’est bon, c’est bon. Au revoir.

Daniel traversa la salle et descendit l’escalier sans penser à rien. Puis, dans la rue, il se mit à marcher très vite, et la tête droite, comme le personnage biblique à qui le Seigneur avait défendu de se retourner pour regarder derrière lui le feu du ciel et ses ravages.

Mais il consentait rarement à s’avouer qu’il avait fait une fausse démarche. Il convint donc avec lui-même, quand il ralentit son allure, qu’il valait bien mieux que les choses se fussent passées de cette façon, et qu’ainsi son père et M. Voraud auraient une explication nette.

XXIII

LA FIANCÉE

M. Voraud ne parla point chez lui de la visite de Daniel. Du moins, le lendemain, après déjeuner, Mme Voraud ne semblait au courant de rien, quand le jeune homme entra dans la salle à manger vitrée, où Berthe travaillait avec sa mère.

Le mois de septembre était un peu frais. On avait renoncé aux robes d’été. Berthe portait un costume de drap gris, une veste unie, montante, avec un petit faux-col blanc. Quand Daniel arriva, elle était en train de bâtir un chapeau avec d’anciennes plumes qu’elle ajustait sur une forme de feutre neuve. Elle avait entre les lèvres deux épingles, qu’elle retira sur la prière de Daniel, qui craignait de les lui voir avaler.

Il s’assit à côté d’elle, et la regarda impatiemment. Il n’avait rien à lui dire, et ne pensait qu’à aller l’embrasser dans une autre chambre. Comme Mme Voraud se levait pour aller baisser un peu le store, Daniel dit à Berthe à demi-voix:

--Allez chercher des rubans dans la lingerie.

Depuis qu’ils étaient fiancés, on ne les empêchait pas de rester seuls ensemble. Mais Mme Voraud faisait toujours son possible pour les déranger.

Berthe ne se leva pas tout de suite. Elle acheva de fixer une plume sur le devant du chapeau. Daniel trouvait qu’elle n’en finissait pas. Il lui poussa légèrement le genou. Enfin, elle quitta sa chaise. Mais elle resta longtemps encore à tourner le chapeau sur son poing, puis à l’essayer devant la glace. Elle regarda Daniel.

--Comment le trouvez-vous?

Il répondit sèchement:

--Bien.

Elle fronça le sourcil, comme lorsqu’elle disait: Méchant! Puis elle s’en alla vers la lingerie, qu’un grand salon, dont les portes étaient ouvertes, séparait de la salle à manger. Daniel, pour ne pas la suivre immédiatement, s’astreignit à faire quelques pas de long en large avant de sortir. Puis il se dirigea innocemment vers la porte du salon.

Mais la perfide Mme Voraud, qui lui avait à peine parlé jusque-là, choisissait toujours le moment où il allait rejoindre Berthe pour s’intéresser à lui et lui poser des questions auxquelles il était obligé de répondre. Il dit brièvement que sa tante allait très bien, pour éviter le dangereux sujet de ses maladies, qui eût nécessité d’interminables détails.

Comme il était tout près de la porte, Mme Voraud l’arrêta encore et lui demanda si ses parents comptaient rester tout le mois à la campagne.

Il répondit: «Ça dépendra du temps,» et feignit de remarquer brusquement un tableau dans le salon, en s’écriant: «Tiens! je n’avais jamais vu ce paysage-là!» Mme Voraud sembla quitter innocemment son ouvrage, le posa sur une table, et passa, elle aussi, dans le salon pour admirer le tableau en question.

Daniel était déjà auprès de Berthe, qui paraissait très affairée à remuer de vieux coupons d’étoffe dans le bas d’une armoire normande. Mme Voraud entra à son tour dans la lingerie; on garda autour de la gêneuse un silence obstiné. Daniel, le front contre la fenêtre, tapotait les carreaux. Enfin, la mère de Berthe, n’osant tout de même pousser plus loin les hostilités, se retira, en disant à sa fille: «Viens plutôt dans la salle à manger. Tu commences toujours un ouvrage, et tu ne le finis pas.»

Daniel s’approcha de Berthe, qui lui tendit ses lèvres, et sembla pâmée entre ses bras. Daniel l’entraîna bien doucement du côté du mur, afin de s’y appuyer le dos. Dans ces étreintes, c’est au jeune homme qu’incombe tout naturellement le soin de maintenir l’équilibre du groupe. Il en résulte pour lui une préoccupation et un effort musculaire qui ne sont pas sans gâter son plaisir.

Il y avait déjà longtemps que ces baisers silencieux avaient remplacé, pour eux, toute espèce de conversation. Les quelques mots qu’ils échangeaient n’étaient pas des paroles; ils disaient: «Je t’aime! tu m’aimes?» comme on dit: «Allô! allô!»

Depuis quelques jours, son amour pour Berthe s’était modifié. Pendant longtemps il n’avait pas considéré sa fiancée comme une femme. Et voilà, qu’une nuit, dans un songe, il l’avait serrée dans ses bras, presque nue. Ceci se passait d’ailleurs en pleine salle à manger des Voraud, en présence de toute la famille, et d’un ancien professeur de quatrième de Daniel, spectateur imprévu de cette aventure. Depuis cette nuit-là, Daniel avait regardé Berthe avec d’autres regards. La pensée qu’elle était faite comme une autre femme l’affolait. Il l’aimait d’une sorte d’amour incestueux.

C’était comme une profanation de son amour ancien; il souhaitait maintenant d’être son amant, avec plus d’impatience et un peu d’effroi. Avant que son amour eût cet aspect nouveau, il avait souvent pensé qu’il irait bien quelque jour jusqu’à la possession complète. Mais il n’en percevait pas les détails. Cet événement s’accomplissait dans une extase vague, par une espèce de tour de passe-passe vertigineux, tel qu’on en voit dans les romans, où des amants en justaucorps ou en redingote possèdent néanmoins très rapidement les dames, comme un papillon se pose sur une fleur. Maintenant que Daniel envisageait cet acte essentiel, il était effrayé des diverses formalités qu’il nécessite.

Il avait dit à Berthe à plusieurs reprises: Je veux que vous soyez à moi. Berthe répondait: Oui, oui. Il poursuivait: Quand voulez-vous être à moi? Bientôt? Elle disait: Bientôt. Il l’étreignait alors avec plus d’ardeur, sans exiger une date précise; il la traitait comme ces amis à qui l’on dit: «Votre couvert est mis chez moi. Venez dîner prochainement... prochainement...» sans fixer le jour.

Chaque fois, cependant, qu’il se rendait chez les Voraud, il espérait tout du hasard, et se disait: C’est peut-être aujourd’hui que ça va se passer. Il pensait bien ne rien provoquer, mais il imaginait que, dans une sorte d’emballement, Berthe murmurerait: Prenez-moi. Ainsi mis au pied du mur, il serait bien, croyait-il, obligé d’en profiter.

Il était, d’autre part, obsédé par la crainte de ne pas paraître assez passionné en ne sollicitant pas une faveur qu’on était peut-être disposé à lui accorder.

Ce jour-là du moins, il se sentait couvert par la présence de Mme Voraud, qui interdisait toutes les audaces. On l’entendit qui appelait: Berthe! Berthe! depuis la salle à manger.

Berthe cria: Me voici! Elle ramassa quelques rubans et alla retrouver sa mère, non sans avoir confié une dernière fois ses lèvres à son fiancé, pour un baiser ardent et rapide, comme il les aimait.

Daniel ne rentra pas tout de suite dans la salle à manger; il s’était vu très rouge dans une glace, avec des yeux brillants. Mais il ne pouvait pas s’éterniser dans la lingerie; il revint auprès de Mme Voraud, en appuyant sa main sur son front et en répétant: Je ne sais pas ce que j’ai, j’ai le sang à la tête.

Il quitta d’ailleurs bientôt ces dames pour rentrer à la maison. Il avait hâte d’être seul et de pouvoir songer à Berthe. Il s’étendit sur son lit, ferma les yeux, et couvrit son oreiller de baisers frénétiques.

Il usait sa passion dans ces crises violentes. Cette fois encore, il en sortit écœuré, et l’image de Berthe lui apparut, toute dénuée maintenant de son charme.

Il se disait: Est-ce que je serai vraiment ainsi quand elle sera ma femme? Est-ce que tout à coup je ne lui voudrai plus rien, je n’aurai plus rien à lui dire? Son visage sera-t-il, comme maintenant, d’une insoutenable fadeur? J’ai peut-être tort d’engager ma vie. Je crois que je ne l’aime pas.

On frappa à la porte de sa chambre.

--Monsieur votre papa vous attend, dit la cuisinière. Il veut vous parler.

Son père était en train de nouer à son cou la cordelière d’une chemise en satinette, à pois bleus. Mme Henry l’écoutait assise sur un fauteuil. Daniel, maussade, la bouche sèche, s’arrêta à l’entrée de la chambre.

--Eh bien! dit M. Henry, sois heureux, l’amoureux! Tu auras ta Berthe! M. Voraud m’a fait visite aujourd’hui, au magasin. Qu’est-ce que tu es allé lui raconter hier? Il n’y a rien compris, et moi, je t’avoue que je n’ai pas saisi non plus... Bref, nous avons parlé de ses affaires. Il m’a dit tout de suite que si j’avais la moindre arrière-pensée, il nous rendait notre parole...

Il m’a donné des renseignements qui ne m’ont pas déplu. Certainement ses affaires sont difficiles à liquider. Mais dame! c’est qu’il ne s’agit pas de quatre sous. Le jour où cet homme sera un peu plus maître de la situation, il aura une position magnifique... Entre donc et pousse un peu la porte... J’étais en train de dire à ta mère, mais cela il ne faut le répéter à personne, qu’il m’avait parlé aussi d’une affaire extraordinaire, où il fera son possible pour m’intéresser... Si cette chose réussit comme il croit, et comme je crois d’ailleurs aussi, je n’ose seulement pas dire ce qu’on peut gagner là-dedans.

--Ça, dit Mme Henry, ça ne m’enthousiasme pas. Je n’aime pas beaucoup que tu fasses des affaires en dehors de ta maison. Tu te rappelles cette coutellerie, où tu n’as jamais revu tes quinze mille francs?

--J’aurais voulu, répondit simplement M. Henry, que tu entendes ce Voraud quand il cause affaires. C’est un homme comme il n’y en a pas trois sur la place de Paris... Nous avons ensuite parlé du mariage. Nous sommes tombés d’accord que c’était tout de même un peu long de faire attendre ces jeunes gens. Nous allons fixer ça au mois de janvier, du 10 au 15. A moins, ajouta-t-il avec finesse, que Daniel me désapprouve et préfère attendre davantage? Non?... Ah! il est entendu, j’oubliais de te dire, qu’ils doivent tous dîner ici après-demain.

--Oh! dit douloureusement Mme Henry. Nous sommes si mal installés!

--Nous sommes à la campagne, dit M. Henry. Et, d’ailleurs, est-ce qu’on ne trouve pas ici tout ce qu’on veut? Je rapporterai de Paris de mon vin fin, quatre bouteilles... ou six bouteilles.

Daniel souriait avec effort. Il se sentait lassé, incapable de joie.

--Tu vois, lui dit encore son père, que tout finit par s’arranger.

XXIV

REPAS OFFICIEL

Le jeudi qui suivit fut un grand jour. Pour la première fois, les Voraud venaient dîner chez les Henry.

Mais Daniel n’aimait pas les grands jours. C’était pour lui l’occasion de toutes sortes d’ennuis. D’abord, il craignait que ses parents n’offrissent pas aux Voraud une réception impeccable.

Et puis les invitations n’avaient pas été faites absolument selon ses désirs. On avait bien invité Louise Loison, mais on n’avait rien dit à M. et Mme Loison, avec qui Daniel avait fait connaissance, et qui seraient certainement venus de Paris pour assister à cette fête. Daniel, la veille au soir, avait répété à Berthe, à satiété: «Alors, ça ne fait rien que l’on n’ait pas invité les parents de Louise? Jurez-moi que ça ne fait rien.» Berthe avait répondu: «Puisque ça vous tracasse tant, il fallait les inviter.» Et Daniel s’était désespéré.

Autre préoccupation au sujet de la grand’mère de Berthe. Elle avait dit qu’elle viendrait. Mais ça n’était pas sûr. Comme elle occupait une des places d’honneur, on n’aurait pas été fâché d’avoir une réponse ferme. Il avait fallu prévoir deux combinaisons de placement des convives pour l’hypothèse où elle viendrait, et pour celle où elle ne viendrait pas.

Daniel, triomphant des résistances de ses parents, avait réussi à faire inviter son ami Julius, et s’en repentait maintenant. Julius allait certainement le faire rire à table, au moyen de certaines plaisanteries chiffrées, qui paraîtraient certainement insolentes aux deux familles.

Daniel passa une partie de la matinée à la cuisine. Il conseilla de mettre autour du filet au madère une garniture qu’il avait beaucoup remarquée chez les Voraud: des champignons et des truffes dans des petits ronds en croûtes de pâté. La cuisinière n’accueillit pas ces conseils avec une déférence parfaite.