Mémoires d'un jeune homme rangé

Part 10

Chapter 103,926 wordsPublic domain

--Alors Monsieur se figure donc qu’on ne sait rien faire ici. Si Monsieur savait que j’ai resté six mois dans un restaurant de Neuilly, où que l’on servait des fois jusqu’à deux trois repas de mariage dans la même journée. Le filet au madère avec la garniture que vous dites, il ne faudrait pas que Monsieur croie que c’est un plat bien sorcier. Mais c’est justement pour la raison que Monsieur en a mangé de ce plat chez ces messieurs dames, qu’il ne s’agit pas de leur servir la même chose aujourd’hui et qu’il vaut mieux les sanger de leur ordinaire... Et puis d’abord si Monsieur est tout le temps comme ça sur mon dos, il est bien sûr que je ne ferai rien de bon... Si je ne peux pas cuisiner à mon idée, que Monsieur prenne donc mon tablier et qu’il cuise à ma place.

Cet ultimatum décida Daniel à quitter la cuisine. L’après-midi, pour se débarrasser de lui, on l’envoya acheter des menus chez le papetier de Bernainvilliers. Ce fut une bonne demi-heure de perplexités. Il dédaigna les petits éventails en carton, estima les papillons trop banals. Son goût personnel le portait à choisir des petits bateaux, où l’énoncé des plats s’écrivait sur la grande voile. Sa mère et sa tante Amélie n’allaient-elles pas les trouver trop excentriques? Il se décida pour des guitares qu’on lui remit en paquet. Mais à peine avait-il fait cent pas dans la rue que, saisi d’un remords, il revint échanger les guitares contre de petits chevalets.

Il alla chercher Julius à la gare, et vit avec satisfaction que son ami avait fait des frais. Il portait une redingote grise et un chapeau haut de forme en bon état. Son col montant surmontait un petit nœud de cravate, qui n’avait que le tort de laisser à découvert une partie du plastron de chemise et particulièrement une boutonnière sans bouton. Mais Daniel trouverait bien un bouton à lui prêter. Il tenait à ce qu’il fût présentable. C’était la première confrontation de son ami et de sa fiancée.

--Tu sais, dit-il à Julien, que nous avons d’excellents renseignements sur la situation de M. Voraud. Tu m’as dit des blagues. Il est très riche.

Julius ne répondit pas là-dessus. Il était probable qu’il ne tenait pas à rouvrir un débat aussi peu intéressant.

--Alors, dit-il, nous allons dîner avec la panthère de Java et la pauvre chèvre malade?

La panthère noire, c’était l’oncle Henry; la chèvre malade, c’était la tante Amélie.

--Écoute, dit Daniel. Tu me feras l’amitié de ne pas dire des blagues devant ces gens. Si j’ai envie de rire à table, ça sera très embêtant pour moi.

Cette recommandation était inutile. Julius, railleur impitoyable, avait devant ses victimes habituelles l’air le plus innocent. Et ce n’était pas une fausse attitude. Il ne masquait pas devant les gens, sous un aspect timide, les affûts de sa moquerie; c’était plutôt qu’il tâchait d’oublier hors de leur présence avec des moqueries rétrospectives les gaucheries de sa timidité.

En rentrant au chalet, Daniel alla jeter un coup d’œil à la table servie et constata qu’elle avait un bon aspect. On avait sorti la belle argenterie, marquée au chiffre des Henry, ainsi que deux surtouts de table, achetés à l’hôtel Drouot. Daniel les trouva très somptueux, trop somptueux même, car leurs écussons portaient une couronne de comte, qui aurait pu difficilement être attribuée aux Henry, même si les initiales qu’elle surmontait eussent été leurs initiales.

Daniel prit sa mère à part.

--Tu as fait chercher du champagne?

--Mais oui. Tu vois bien qu’on a mis les flûtes.

--C’est du bon champagne? Combien coûte-t-il?

--Il est bon... Tu n’as qu’à regarder l’étiquette.

Daniel lut sur l’étiquette les titres nobiliaires les plus pompeux. Il n’en fut pas plus rassuré, car il avait vu, chez l’épicier, du champagne à deux quatre-vingt-cinq qui portait le nom d’un duc.

--J’ai peur, dit-il, qu’il ne soit pas très bon.

--Il est excellent, que je te dis... Et puis, d’ailleurs, le champagne, c’est toujours du champagne... Tous les champagnes se valent. Pour ce qu’on en boit! On en boit une flûte ou deux en servant la glace.

--Chez M. Voraud, dit faiblement Daniel, il y a des jours où l’on mange au champagne depuis le commencement du repas.

--Chez M. Voraud, c’est chez M. Voraud... D’ailleurs, si tu veux mon opinion, je ne trouve pas que ce soit comme il faut de prendre du champagne en mangeant.

--Tu sais, dit Daniel, que ça ne revient pas plus cher de servir le champagne en mangeant. On en boit beaucoup moins que du vin.

--Il est toujours à croire, ce garçon-là, qu’on veut faire des économies... Est-ce que je ne fais pas les choses convenablement?

--Oui, maman, je te demande pardon, dit Daniel en l’embrassant.

Cependant, l’heure s’avançait. Ces messieurs, M. Henry et l’oncle, étaient arrivés de Paris. Ils redescendirent de leurs chambres en redingote et en souliers vernis. La tante Amélie, vêtue de faille grise, s’était installée dans le salon. Elle avait dit, à plusieurs reprises, à Mme Henry, qui surveillait les préparatifs du dîner: «Adèle, veux-tu que je t’aide?» Adèle avait répondu: «Mais non, mais non, repose-toi!»

Le train avait amené de Paris un frère de M. Henry, un veuf silencieux, et une cousine également veuve, deux personnages dont la vie s’affirmait si peu qu’ils paraissaient veufs l’un de l’autre. Tout le monde était assis dans le salon quand on entendit tinter la porte de la grille. C’étaient les Voraud, qu’on attendait fébrilement depuis vingt minutes. On cessa alors de regarder du côté de la porte vitrée, qui donnait sur le perron, et quand le bruit qu’elle fit en s’ouvrant permit à tout le monde de se retourner, on feignit une petite surprise. Les Voraud arrivaient seuls avec Berthe. Louise Loison avait dû retourner à Paris ce jour-là; quant à la fragile grand’mère, son transport eût exigé un emballage spécial et de trop grandes précautions. Il y eut un moment de confusion. Puis la famille Henry se précipita sur les Voraud pour les dépouiller de leurs habits, et se disputer leurs chapeaux, leurs manteaux, leurs mantilles et leurs voilettes.

Après une trêve de quelques minutes, on annonça: «Madame est servie», et la mêlée reprit de plus belle pour s’emparer des bras des dames et pénétrer dans la salle à manger.

Une surprise attendait Daniel et les convives. Les serviettes avaient été pliées en éventail et posées sur les verres par l’oncle Émile lui-même, à l’instar des plus élégantes tables d’hôte de France.

Pendant le potage, la conversation fut nulle, et Daniel en souffrit. Placé à côté de Berthe, il avait commencé, selon l’usage, de tendres pressions de genou. Mais cet entretien secret, si charmant qu’il fût, n’apportait aucun appoint d’animation à la conversation générale. Quand on enleva les assiettes, M. Henry, au milieu du silence, demanda à M. Voraud comment avait été la Bourse. M. Voraud répondit: «Bien calme, un peu d’affaires seulement sur l’Extérieur.» Après cette courte phrase d’armes, les deux jouteurs rentrèrent dans leur camp et laissèrent l’arène libre et déserte.

L’oncle Émile ne disait rien. Se ménageait-il? Fallait-il faire son deuil de ces brillantes ressources de causeur, que Daniel avait d’abord redoutées, et sur lesquelles il comptait maintenant pour sauver la situation. Car tout valait mieux que ce morne silence.

Enfin, en versant à boire à Mme Voraud, M. Henry renversa le sel, et chacun put parler de ses superstitions, et raconter ses histoires de treize à table. Ils étaient lancés. Daniel, rassuré de ce côté, put s’occuper exclusivement de Berthe, et de son ami Julius, qui, assis à la droite de la fiancée, ne lui avait pas encore adressé la parole. S’il disait quelques mots, c’était en s’adressant à Daniel, par-dessus Berthe, comme si la jeune fille n’eût pas existé. Il n’énonçait que des phrases insignifiantes, mais qui n’étaient pas sans le poser un peu, sans attester chez lui quelque supériorité, en consacrant l’infériorité de quelqu’un.

--A propos, disait-il à propos de rien, j’ai rencontré hier Mougard, au Casino. Quel parfait imbécile!

Daniel avait pris dans sa main la main de son amie. Jamais cette main de femme ne lui avait paru si douce à caresser qu’à ce moment, devant un jeune homme de son âge.

Il se pencha vers Berthe, et lui désignant Julius.

--Voilà mon meilleur ami. Il faut que vous l’aimiez. Lui vous aimera beaucoup.

Il se sentait plein d’affection pour eux, et les regardait avec des yeux fondants, attendris par son bonheur.

Du moment que Berthe était son amie, il lui semblait impossible qu’elle ne fût pas l’amie de Julius. Puisqu’ils l’aimaient tous les deux, pourquoi n’auraient-ils pas été d’accord?

Il ne soupçonnait pas qu’il leur plaisait pour des raisons diverses, et qu’il y avait en lui deux Daniels différents, fabriqué l’un par Berthe, l’autre par Julius.

Il voulait plaire aux gens pour lui-même, intégralement et ne réfléchissait pas que son âme véritable était difficile à connaître et à saisir. N’en changeait-il pas constamment? Ne choisissait-il pas, à l’usage de chaque interlocuteur, une face spéciale de lui-même, celle qu’il croyait devoir plaire?

Il ne mentait pas, mais il avait des sincérités sur mesure, des sincérités pour dames, pour messieurs âgés et respectables, pour jeunes hommes indépendants. C’est ainsi par exemple qu’avec Julius, qui n’attachait qu’un prix médiocre à la bravoure, il dévoilait, il étalait tout ce qu’il y avait en lui de pusillanimité, alors que Berthe ne le connaissait que sous l’aspect d’un garçon pas endurant, chaud de la tête, un peu casse-cou.

Il vint s’asseoir après le dîner sur un canapé avec sa fiancée et son ami. Placé entre eux deux, il souriait d’aise, et pensait les unir, n’imaginant pas un instant que peut-être il les séparait. Il ne lui venait pas à l’idée qu’ils fussent jaloux l’un de l’autre et de la domination qu’ils exerçaient sur lui. Pourquoi ne pas se le partager à l’amiable, puisqu’il mettait tant de grâce à se laisser partager par eux. Et même s’il y avait entre eux quelque antipathie, il fallait l’oublier, pour l’aimer plus gentiment et pour qu’il fût plus heureux.

Il fut très longtemps à s’apercevoir que les gens avaient d’autres soucis sur la terre que de s’occuper de son bonheur.

XXV

ANDRÉ BARDOT

«Comme c’est venu subitement! se répétait Daniel en rentrant au chalet Pilou, après avoir reconduit les Voraud. Du fond du passé arrivent de brusques tempêtes, qui brisent des vitres et font tomber des cheminées. Des secrets funestes, que l’on croyait morts et qu’aucune malveillance humaine n’a réveillés, se dressent tout à coup dans notre vie tranquille!»

Après le départ de Julien qui avait disparu sans rien dire, pour prendre son train, Berthe était restée quelque temps encore chez les Henry avec sa famille. Elle et Daniel s’étaient assis au bout d’un très long salon, qui servait, l’hiver, d’atelier à Mme Pilou, et qui était encombré de coquillages, aussi abondants qu’au fond des mers et plus ornés de miniatures. Daniel avait pris la main de sa fiancée et la pressait dans ses mains. Il n’éprouvait pas à ce jeu une très grande volupté, mais cette attitude leur étant permise, il fallait bien en profiter. Autrement les parents, assis à l’autre bout du salon, ne les auraient pas trouvés assez amoureux.

--Je n’aime pas votre ami, dit Berthe.

--Pourquoi? demanda-t-il, sans trop de regret. A cet instant, il oubliait Julius. Berthe était jolie de partout. Elle avait de tendres yeux, une taille plus souple et d’amusants petits souliers vernis.

--Je ne l’aime pas, parce qu’il n’a pas l’air franc.

Cette remarque fit sourire Daniel. La franchise était la grande qualité de Julius, qui s’était toujours montré incapable de mentir (sinon dans les questions d’argent).

--Je ne suis pas contente, poursuivit Berthe, que vous sortiez si souvent avec lui.

--Vous avez tort de dire cela. Lui vous aime beaucoup. Il a pour vous une grande sympathie.

--Ce n’est pas vrai, dit Berthe. Et puis il doit vous entraîner, et vous faire voir des maîtresses... D’abord je suis sûre d’une chose, c’est que vous avez une maîtresse à Paris.

--Je vous assure que non, dit Daniel, évitant de s’en défendre avec trop d’énergie.

--Vous ne le jureriez pas.

Il feignit d’hésiter et dit: «Je le jure.»

--Vous savez, dit Berthe, que si j’apprenais une chose pareille, ce serait fini. Je ne voudrais plus vous épouser.

--Mais je n’ai pas de maîtresse! dit Daniel avec un air de viveur lassé... Je puis d’autant mieux vous le dire, que si j’en avais une, ça n’aurait aucune importance. Il y a des choses qu’il est difficile d’expliquer à une petite fille comme vous. Un jeune homme de mon âge est à peu près obligé d’avoir une bonne amie.

--Oui, oui... Alors, quand vous irez passer un après-midi à Paris, au lieu de venir à la maison, on saura ce que ça veut dire.

--Mais non, mais non, dit Daniel doucement, comme si la galanterie lui défendait de répondre oui.

Il allait environ deux fois par semaine à Paris, mais sa dernière fredaine remontait bien à deux mois. Elle consistait en un séjour d’un quart d’heure dans une maison mystérieuse du quartier Vivienne, en compagnie d’une dame en peignoir bleu, à qui il n’avait pas adressé la parole.

--Comment sont-elles, ces femmes chez qui vous allez?

--Je vous assure que je ne vais chez aucune femme.

--Je ne vous crois pas... Mais j’admets que vous ne mentez pas, et je vous pose la question autrement, pour que vous puissiez me répondre. A supposer que vous vouliez me tromper, chez quelles femmes iriez-vous?

--Qu’est-ce que ça vous fait?

--Ça m’amuse. Répondez-moi. Chez quelles femmes iriez-vous?

--... Chez plusieurs, dit Daniel. Des femmes avec qui j’étais en relations avant de vous connaître. Une grande femme blonde, qui demeure dans un hôtel, près de l’Arc-de-Triomphe.

Cette femme existait. Il lui avait même dit quelques mots, un jour, aux courses, où elle se trouvait en compagnie d’un camarade de collège, qui les avait présentés l’un à l’autre.

--Vous êtes terrible, dit Berthe. Et quelles femmes encore connaissiez-vous!

--Une dame très brune, qui demeure boulevard Haussmann.

C’était une dame qu’il avait suivie un après-midi sans lui dire un mot, jusqu’à une porte qu’il pensait être la sienne. Il s’était proposé maintes fois d’aller interroger le concierge.

--Quel âge a-t-elle, cette dame brune?

--Trente à trente-cinq ans.

Aux yeux d’une très jeune fille il est flatteur pour un très jeune homme d’être à tu et à toi avec une dame plus âgée.

--Je suis sûre, dit Berthe, que ces dames sont de vilaines femmes et qu’elles connaissent des quantités d’hommes.

--Pas ces femmes-là, dit Daniel.

--Et vous alliez chez elles? Vous passiez des nuits avec elles?

--Ne parlez pas de ça, dit Daniel d’un air ennuyé et discret. Je vous assure que toutes ces femmes-là sont bien oubliées et que je ne songe plus à elles depuis que je vous connais.

--Quand je pense, dit Berthe, que vous leur avez dit que vous les aimiez.

--Je ne leur ai jamais dit ça.

--Menteur!

--Vous avez tort de ne pas me croire. Je n’ai jamais aimé que vous.

--Et vous les embrassiez... Vous les embrassiez... comme vous m’embrassez, moi.

--Non, ma petite Berthe.

--Si! A partir d’aujourd’hui, vous ne m’embrasserez plus.

--Vous êtes méchante pour moi. En admettant que je les aie embrassées ainsi, ce qui est faux, je serais bien excusable, puisque je ne vous connaissais pas.

--Vous m’avez juré que vous n’aviez aimé personne avant moi. Pourquoi embrassiez-vous des femmes que vous n’aimiez pas... Pourquoi?

C’est alors qu’elle ajouta:

--Moi je vous ai bien attendu.

Et c’est alors que Daniel avait dit, en souriant, sans penser à mal et par manière de plaisanterie:

--Est-ce bien sûr? Est-ce bien sûr que vous m’ayez attendu?

Mais Berthe, soudain, se tourna vers lui et le regarda en face, en ouvrant largement les yeux, pour qu’il pût lire au fond d’elle-même.

Pourquoi cette façon grave de répondre à une plaisanterie? Pourquoi prendre, à propos d’un badinage, ce grand air d’innocente, à qui sa conscience ne reproche rien?... Daniel pensa à André Bardot. Il se dit: Je suis peut-être en chemin d’apprendre quelque chose. Et l’instinct diabolique de savoir ne lui permettait pas de s’arrêter sur ce chemin. Et puis, le soir, quand il se couchait, pouvait-il s’endormir tranquille s’il n’avait pas scruté tous les recoins d’ombre?

Il regarda Berthe et sans quitter son ton de plaisanterie, afin que son accusation ne fût pas regardée comme sérieuse si elle était reconnue injuste, il dit en ricanant: Hé, hé! André Bardot!

Les paupières de Berthe battirent une fois, puis elle continua à regarder Daniel les yeux grands ouverts. Il sembla pendant deux secondes qu’elle ne pourrait plus s’en aller et qu’elle n’oserait plus refermer les yeux. Daniel en avait froid par tout le corps.

Elle sourit enfin, et dit: Pourquoi ce nom? Mais elle avait souri trop tard, deux secondes trop tard. Et puis que signifiaient ces mots: Pourquoi ce nom? Elle n’avait donc pas osé le répéter, ce nom?

Le soupçon, maintenant, avait pris possession de l’âme de Daniel, comme un nouveau patron avec qui ça va changer et à qui on n’en pourra faire accroire. Autoritaire, il allait tout visiter au passage, peser les réponses, examiner l’aloi de tous les regards.

Elle se força à répéter sa question et dit encore: Pourquoi ce nom? Car elle ne pouvait pas battre en retraite ainsi, sans avoir de réponse.

Daniel répondit:

--Pour rien.

Et elle s’en contenta.

Il cessa de lui tenir la main et s’assit à fond sur le canapé, sans la regarder, les yeux devant lui, sans rien dire... Elle non plus ne disait rien et ne s’étonnait pas de ce silence subit. Elle n’avait pas assez de hardiesse, sans doute, pour continuer à parler de cela. Et si elle pariait d’autre chose, peut-être l’accuserait-on de tenir à changer de propos.

Au bout d’un instant, elle sentit le besoin d’expliquer son silence, en appuyant ses doigts sur sa tempe, comme si elle souffrait d’une migraine.

A l’autre bout du salon où étaient les deux familles, la conversation était en train de mourir, et personne, vu l’heure tardive, n’y ajoutait de nouvelles bûches. «Berthe, nous allons rentrer!» dit Mme Voraud d’une voix haute.

Berthe sembla attendre une intervention de Daniel. Elle répondit enfin: «Oui, maman,» et fit mine de se lever.

Daniel la retint, non par la main, mais du bout des doigts et par le bras, et dit avec précipitation à Mme Voraud: «Ah! madame, il n’est pas tard. Attendez encore un instant!»

--Mais non, madame, il n’est pas tard, se décida à dire Mme Henry, qui aurait pourtant bien voulu aller se coucher.

--Il faut que je vous parle, dit Daniel à Berthe.

Elle sourit du coin des lèvres, et dit: Parlez.

Le ton de ce: Parlez, bouleversa Daniel. C’était le premier mot hostile que Berthe lui eût jamais dit. Elle restait sur la défensive. Elle se défendait contre lui, maintenant. L’amie était devenue l’adversaire. Il en souffrit comme de la séparation la plus déchirante.

Il regarda autour de lui, il vit au bout du salon le sourire complaisant de la tante Amélie qui s’attendrissait sur les deux petits fiancés, sur les deux amoureux.

Il dit à Berthe avec effort:

--Je suis jaloux.

Elle répondit: Jaloux? avec un petit étonnement feint. Elle feignait maintenant avec lui. Toujours dans l’autre camp, toujours hostile!

Il reprit: Vous savez de qui je suis jaloux.

Oh! le geste évasif qu’elle fit, le geste peu sincère!

--Je suis jaloux de... de cette personne que je vous ai nommée tout à l’heure.

Elle répondit: Vous êtes fou.

--Écoutez, Berthe. Il ne faut pas nier. On m’a déjà dit... On m’a déjà parlé de vous et de cette personne...

Berthe ne répondit rien. «Eh bien! ma fille, dit Mme Voraud, il faut nous en aller. Ces dames tombent de sommeil.»

--Oh! madame! dit Daniel nerveusement, je vous en prie! Restez encore un peu!

--Non, non, dit M. Voraud, il est tard. Il faut rentrer.

--Encore cinq minutes, supplia Daniel... Berthe, dit-il à demi-voix, répondez-moi quelque chose.

--Que voulez-vous que je vous réponde?... Il est exact que ce jeune homme m’a aimée, et je crois même qu’il m’aime encore.

--Mais vous, Berthe, vous?

--Vous m’avez vue le soir où il est venu dîner à la maison. Vous avez vu comment j’étais avec lui.

--Je pense bien que vous ne l’aimez plus, dit Daniel. Mais vous l’avez peut-être aimé?

--Jamais, dit Berthe.

--Jurez-le-moi.

--Je vous le jure.

Il resta sombre. Elle n’avait pas bien juré.

Il pensait aussi à d’autres questions, à toutes sortes d’autres questions qu’il n’avait pas posées encore.

--Eh bien! Berthe, voyons, décide-toi, dit Mme Voraud.

--Je vais mettre mon chapeau, dit Berthe.

Elle alla dans une autre pièce, où elle avait laissé sa veste et son chapeau. Elle espérait sans doute que Daniel l’y rejoindrait. Mais il ne la suivit pas. Il voulait rester fâché. Il n’irait même pas la reconduire chez elle.

Pourtant, il ne put se décider, quand elle revint chercher ses parents, à ne pas les accompagner. Elle partie, il resterait seul avec tous ses soupçons. Il voulait rester avec elle le plus longtemps possible, pour laisser à une explication plus complète la chance de se produire. Sur la route, M. et Mme Voraud marchaient devant. Daniel et Berthe les suivaient dans la nuit, côte à côte. Il ne lui dit rien pendant le chemin. Seulement, comme on arrivait près de la maison Voraud, il s’arrêta et l’arrêta sous le dernier réverbère. Il regarda le visage de sa fiancée et lui dit: Je suis malheureux!

Elle répondit avec un sourire un peu douloureux: Daniel, mon cher Daniel, moi qui vous aime tant!

Ce n’était pas l’explication souhaitée. Dans le ton de ses paroles, il y avait comme l’aveu de choses inavouées. Daniel en souffrit. Mais sa douleur fut moins pénible, car il lui sembla qu’à ce moment, Berthe n’était plus son ennemie, qu’elle était maintenant de son côté pour souffrir avec lui, pour souffrir de quelque chose qui était dans le passé et qui revenait les affliger d’un malheur commun. Quand Daniel reprit seul le chemin de la maison, une sorte de paix triste était rentrée dans son cœur.

XXVI

L’ENQUÊTE

Quand il arriva chez elle le lendemain, après le déjeuner, elle avait repris son sang-froid. Il n’osa pas revenir sur la conversation de la veille, mais il dit qu’il était triste, que la vie l’affligeait. Elle lui répondait: Vous êtes fou... ou: Vous savez bien que je vous aime. Et, quand ils furent seuls, il ne refusa pas quoi qu’il s’en fût promis, les lèvres qu’elle lui tendait.

Il avait mal dormi la nuit précédente, et, dans la matinée, il avait pris la résolution d’aller trouver André Bardot et d’avoir avec lui une explication. Il lui parlerait sans se fâcher, mais nettement. Cette démarche lui paraissait très simple, car, selon son habitude, il avait imaginé les demandes et les réponses de ce décisif entretien.

Il avait décidé de ne pas parler de ce projet à Berthe Voraud. Mais il lui était difficile de retenir un secret. Le besoin de parler le harcelait, et il trouvait toujours une bonne raison pour lui céder et rompre le silence.

Il s’était aussi juré de ne pas ennuyer Berthe, ayant pour elle une grande pitié. Mais c’était là une de ces promesses magnanimes, qu’il n’avait jamais la fermeté détenir.

--J’ai l’intention, dit-il tout à coup, d’aller trouver André Bardot.

Elle se tut pendant un instant, puis elle dit: «Allez le trouver», s’étant fait sans doute ce raisonnement puéril qu’elle semblerait suspecte en lui déconseillant cette visite.

Il répondit du ton le plus naturel:

«Oui, j’irai.»

Puis ils se turent tous deux un temps assez long. Assise près de la fenêtre, elle penchait sur un ouvrage de tapisserie sa tête charmante et impénétrable. Daniel se dit qu’il fallait ne pas avoir l’air fâché et prononcer une phrase quelconque. Il regarda un portrait au mur, et s’écria: Comme ce portrait de votre grand-père ressemble à M. Voraud!