Mémoires d'un jeune homme rangé
Part 11
Elle ne répondit rien. Souffrait-elle au fond d’elle-même? Il en ressentit à la fois un déchirement et un plaisir. Il craignait de la voir souffrir, mais il ne détestait pas le goût de sa souffrance.
--Il ne faudrait pas, dit-il, que vous preniez contre vous ce que je vous ai dit tout à l’heure, relativement à ma visite à ce jeune homme.
--Je ne le prends pas contre moi.
--Je le pense bien... Si je vais le voir, ce n’est pas du tout pour contrôler ce que vous m’avez dit... Je vais seulement lui demander une explication au sujet de certains racontars que, selon certaines personnes, il aurait faits sur votre compte.
--Allez le voir, dit-elle encore.
--Je n’irai le voir que si vous m’en priez, ma petite Berthe. Vous savez bien que je vous aime et que je vous obéis toujours.
--Si vous avez le moindre soupçon, il faut aller le voir. Seulement, si vous voulez mon avis, je trouve cette démarche ridicule. De quoi ça aura-t-il l’air?
--Je n’irai pas le voir.
Il venait de se résoudre à un moyen terme; il interrogerait Julius, qu’il n’avait jamais osé questionner à fond. Mais il ne parla pas de cette démarche à Berthe, qui n’aimait pas Julius et n’eût pas toléré qu’on le mêlât à cette affaire.
Un télégramme avertit Julius de se trouver le même soir, à la terrasse de la Paix.
Il prit le train pour Paris après avoir dîné à la hâte. Il se trouva seul dans un compartiment avec une dame, qui lui fit l’effet d’une demi-mondaine très élégante. Elle portait un corsage et une ombrelle en dentelle assortie et tenait à la main un petit sac en maroquin jaune clair. Daniel s’assit à l’autre bout du compartiment, sur la banquette d’en face, et regarda cette dame fixement.
Il avait conçu ou plutôt rêvé un plan de campagne: engager la conversation avec elle, lui proposer de la reconduire chez elle, passer la nuit en sa compagnie, puis se lier d’une façon suivie. Il se voyait son amant attitré, la conduisant au théâtre, où Berthe, à qui on les désignerait de loin, serait navrée de désespoir.
Mais il se dit: A quoi bon? Berthe m’aime. Il ne s’agit pas de la dépiter et de me faire aimer d’elle. Ce n’est pas la question. Ce qu’il y a de grave, c’est ce quelque chose qu’il y a dans le passé et que rien, rien ne peut effacer.
Le train arrivait en vue de La Chapelle et sifflait sans relâche, comme un cheval hennit en rentrant à l’écurie. Il passa entre des bâtiments interminables, des fils télégraphiques, de longues suites de wagons désœuvrés, et d’innombrables signaux, qui n’avaient jamais semblé aussi prodigieusement inutiles. La dame avait tiré une glace de sa poche et se tamponnait doucement le nez avec un petit mouchoir. Quand le train entra en gare, Daniel sauta sur le quai, puis attendit sa compagne de voyage, afin de lui offrir un semblant d’aide pour descendre. Ne sachant par quel bout la prendre, il lui toucha vaguement le bras. Elle remercia d’un signe de tête et se dirigea rapidement vers la sortie. Il pensa à la suivre jusqu’à sa voiture, afin de ne pas perdre toute trace; mais il aperçut au bout du quai un jeune homme de haute taille, à qui elle tendit la main; puis tous deux s’en allèrent ensemble, en causant. Daniel renonça donc à elle et la remit mentalement aux soins de cet inconnu.
Julius était installé à la terrasse du café, à côté d’un de leurs vagues camarades communs, un étudiant en médecine d’une trentaine d’années, borgne d’un œil et triste de l’autre et qui parlait sans relâche, d’un ton las et assuré. Il était prolixe en anecdotes sur le monde médical, sur les nouvelles découvertes et sur toutes choses. Il parlait aussi, avec moins de précision, de ses examens, dont on n’entrevoyait jamais la fin. Daniel, impressionné par sa morne supériorité, avait en lui beaucoup de confiance, et l’avait maintes fois consulté, au sujet de toutes sortes de symptômes.
Daniel fut content de le trouver là, pour ne pas être obligé de parler tout de suite à Julius. Le jeune homme borgne leur raconta des histoires d’une femme hystérique, qu’il avait connue à la Maternité. Puis il dit qu’il n’avait pas été aux courses depuis trois semaines. Il leur dit encore pourquoi il ne retournerait plus dans un café du boulevard Saint-Michel. A la fin il se leva, pour rentrer travailler.
Daniel n’entama pas tout de suite la conversation qu’il avait projetée. Julius et lui examinèrent un maigre vieillard aux longs cheveux bouclés, qui se promenait de table en table à pas traînants et montrait des petits miroirs qu’il approchait de sa bouche ouverte, et où d’un dernier souffle de vie il faisait apparaître l’image d’une femme nue, d’une très pauvre obscénité. Un autre individu, arbitrairement coiffé d’un fez, déroulait sans espoir un tapis à fleurs jaunes.
--Tu ne m’as pas dit ce que tu pensais de Berthe Voraud? dit tout à coup Daniel, d’un air détaché.
--Pas mal, dit Julius.
--Je voulais te parler... continua Daniel. Tu m’as raconté dans le temps une histoire à propos d’elle et de Bardot. J’ai de bonnes raisons de croire que ce n’est pas vrai. Mais je ne serais pas fâché de savoir de qui tu tiens ça.
--Je te l’ai déjà dit, répondit Julius. Je le sais de Bardot lui-même.
--C’est un blagueur, dit Daniel, et un mufle, s’il a vraiment raconté ça.
--Il l’a vraiment raconté, dit paisiblement Julius. Et il me le raconte environ quatre fois par semaine. Il me rase assez avec ça.
--Qu’est-ce qu’il te dit?
--Oh! je n’y fais pas attention.
--Écoute, mon petit Julius, c’est toi qui es un mufle de ne pas me parler plus sérieusement de cette chose qui est très grave. Fais-moi le plaisir de laisser ces allumettes tranquilles. Et il enleva le porte-allumettes où Julius venait de frotter la dixième allumette pour s’amuser à écrire sur la table avec des bouts de bois carbonisés.
--Qu’est-ce que tu veux que je te dise?
--Je veux que tu me racontes exactement tout ce que Bardot t’a dit.
--Il serait content s’il t’entendait. Car c’est évidemment pour que je te le rapporte qu’il vient m’embêter avec ça tous les deux soirs. D’abord il y a une chose que tu peux savoir, parce que c’est connu, c’est qu’il a été pour ainsi dire fiancé avec Berthe Voraud. Le mariage s’est rompu, à ce qu’il prétend, parce que le père Bardot n’a pas voulu qu’il l’épouse. Mais je crois que c’est le contraire et que c’est Voraud qui n’a pas voulu lui donner sa fille; il n’a aucune position.
--Qu’est-ce qu’il t’a raconté d’autre? dit Daniel.
--Il m’a dit toutes sortes de choses sur Berthe, sur la façon dont ils s’étaient connus. C’est Louise Loison qui les a présentés... Et puis il m’a dit ce qu’ils faisaient ensemble.
--Elle a été sa maîtresse? dit Daniel d’un ton calme.
--Non, dit Julien.
--Comment le sais-tu?
--Il me l’aurait dit.
--On ne dit pas ces choses-là, dit Daniel.
--Si. On les dit. Lui, en tout cas, me l’aurait dit. Il aurait trop tenu à ce que tu le saches, pour t’empêcher de faire le mariage. S’il avait été en droit de raconter quelque chose de ce genre, il n’aurait pas hésité.
--Tu me jures que c’est bien ta pensée?
--Je te le jure, dit Julius docilement. Elle n’a pas été sa maîtresse... Il m’a raconté comment il l’embrassait. Elle venait s’asseoir sur ses genoux.
Daniel regardait dans le vague, devant lui. Si bien qu’un homme qui vendait pour quarante francs une montre et sa chaîne, se crut gratifié d’une attention spéciale et dépensa en pure perte un assez long exposé.
--Qu’est-ce que tu me conseilles? dit Daniel.
--Ne l’épouse pas, dit Julius. Tu n’es pas forcé de l’épouser.
Deux interminables armées de passants, sur le trottoir, l’armée montante et l’armée descendante, se croisaient à la débandade. Un vieux monsieur en chaussons marchait à pas méticuleux, avec des pieds informes. Un homme en jaquette, sans linge apparent, glissait une canne sournoise sous les tables et piquait des bouts de cigarettes, qu’il empochait avec flegme et beaucoup de douceur.
--Viens-tu au Moulin? dit Julien.
--Je veux bien, dit Daniel.
Ils montèrent bras dessus bras dessous la rue Blanche. Daniel ne sentait pas encore son mal. Il avait plutôt quelques satisfactions, la petite joie perverse d’être en présence d’une catastrophe. Et puis, il n’était pas fâché de tenir un grief certain et sérieux, avec lequel il pourrait confondre Berthe. Et puis, c’était aussi l’occasion, toujours tentante, de s’en aller, de n’être plus fiancé, c’était une libération, une porte ouverte.
Mais au Moulin, sous le vaste hall de plaisir, le décor changea. Il vit avec tristesse la vie qu’il allait reprendre. C’était là-dessus que donnait la porte ouverte! Il avait le droit de sortir, mais vers quelle existence vide et sans amour!
Il quitterait donc une femme qui l’aimait, et pour quoi la quitterait-il? Un orage avait bouleversé son logis. Un pan de mur était tombé, qu’on ne pourrait plus reconstruire. Ne valait-il pas mieux s’en accommoder, et se dire même que c’était mieux ainsi, qu’on vivrait une vie aisée et plus large, moins emprisonnée dans l’austérité?
Berthe lui avait menti. Pour s’épargner la honte d’un pardon, d’une grâce à octroyer, il préférait amnistier d’une façon générale toutes les pauvres petites créatures d’amour. Il ne fallait pas les prendre au tragique. Il résolut de se livrer dès le soir même à la débauche, pour se persuader que la vie n’était qu’une chose frivole.
--Est-ce que la Prune vient toujours ici? demanda-t-il à Julius.
--Je pense. Je l’ai encore vue la semaine dernière.
--Si seulement elle pouvait venir ce soir! Je n’aurai pas cette veine.
Il eut cette veine presque au même instant. Il aperçut la Prune assise à une table. Mais il ne l’aborda pas. Il ne l’avait jamais vue aussi courte. Comme ses yeux étaient à fleur de tête! Et sur ses noirs cheveux luisants, quel petit chapeau de velours grenat, ridicule!
--Je m’en vais, dit Daniel. Je vais prendre le train de minuit.
Il monta dans un long train morne, presque vide. Il ne choisit pas un compartiment de milieu. Ça lui était bien égal de dérailler, ce soir-là.
Cinq mois auparavant, quand il était revenu pour la seconde fois à Bernainvilliers, il faisait un temps ensoleillé. La Providence mettait sur sa route une jeune fille très belle et très riche, qui n’avait jamais aimé que lui. Ce jour-là, il s’était pris à mépriser le bonheur, qu’il trouvait trop rapide et trop facile.
XXVII
SAGESSE NOCTURNE
Pour l’unique voyageur qu’il déposa à une heure du matin sur le quai de la gare, le train de Paris fit vraiment un bruit exagéré. Daniel donna son coupon de retour à l’employé des billets, qui parut d’ailleurs aussi indifférent devant cette maigre récolte que pour les mille petits cartons dont les voyageurs du dimanche lui remplissaient les mains. Daniel envia ce fonctionnaire modeste, et les longs sommeils insouciants qu’il devait goûter tous les jours, après son service de nuit.
Lui, pour l’instant, n’avait pas le cœur à dormir. Il ne put se résoudre à rentrer chez lui tout de suite. Il préféra errer une partie de la nuit dans les rues de Bernainvilliers, que les villas bordaient de feuillages sombres. Il prit l’avenue circulaire. C’était, par hasard sans doute, le chemin de la maison Voraud.
En temps ordinaire, il n’était pas homme à faire des promenades de nuit, mais le manteau romantique imaginaire dont il se drapait le préservait de toute crainte, en ce pays d’ailleurs paisible. Cependant il eut un léger frisson en passant auprès d’un monument érigé dans un carrefour, à l’endroit où des gens étaient morts pendant la guerre.
Il se souvint qu’un soir de l’été précédent, lui et Julius s’étaient fait peur en se racontant des histoires. Aussi avaient-ils passé une partie de la nuit à se reconduire l’un chez l’autre. Chaque fois qu’on allait atteindre une des deux maisons, celui dont ce n’était pas la demeure ranimait la conversation sans en avoir l’air, afin que l’on pût revenir sur ses pas. A la fin Julius avait eu le dessus dans cette lutte inavouée. Arrivé devant sa grille, il allégua une telle fatigue qu’il fallut le laisser aller se coucher. Daniel, d’ailleurs, aussitôt seul sur la route, avait eu beaucoup moins peur. Il faisait tête aux embuscades de l’ombre et sentait grandir son courage.
L’esprit de Daniel séjourna quelques instants dans ces vieux souvenirs. Puis la piste de Julius le ramena naturellement aux révélations récentes. Il revit quel visage implacable avait son ami, en lui dénonçant les relations de Berthe et d’André Bardot.
Alors, il imagina Berthe installée sur les genoux d’André, tandis que déjà Louise Loison, près de la porte, faisait le guet.
Il vit Berthe se pencher sur André, l’embrasser dans le cou, au-dessus du haut col blanc. Elle avait baisé de ses lèvres cette peau étrangère, cette peau dure de blond rasé.
Il y avait donc dans le passé de Berthe le souvenir de ces contacts. Il y avait un souvenir qu’elle lui avait caché!
Sa vanité s’irritait de cette dissimulation, et qu’il eût existé entre André et Berthe un secret dont lui, Daniel, avait été exclu. Il ne se disait pas que la dissimulation de la jeune fille ressemblait beaucoup à un oubli.
Il ignorait encore à cette époque que certaines jeunes femmes, dès qu’elles entrent en relations sentimentales avec un monsieur nouveau, mettent en son honneur une mémoire propre, toute neuve, sans une tache, et sans un pli.
Nerveusement, il traîna sa canne en travers sur les barreaux d’une grille. Un bruit violent se fit entendre qui, dans la maison endormie, dut réveiller des têtes anxieuses; soulevées brusquement au-dessus de l’oreiller, elles guettaient maintenant le retour d’un bruit pareil.
Daniel se mit alors à rire et recommença le même bruit sur une autre grille pour s’amuser.
La sensation qu’il goûtait, au souvenir des enlacements de Berthe et d’André, ne lui était vraiment pas trop déplaisante. D’imaginer avec une certaine rage le plaisir que cet autre avait eu, en serrant dans ses bras le souple corps de Berthe, c’était encore une façon de retrouver soi-même ce plaisir. Et puis la ferveur d’André ranimait la sienne. L’autel qu’il était un peu las d’adorer avait retrouvé son prestige, en s’enrichissant d’un nouveau fidèle.
Ce qui l’avait tout d’abord attiré vers Berthe, c’était le besoin de familiariser cet être charmant et lointain, de voir prendre à cette jolie fille des attitudes d’amoureuse. S’il eût été plus âgé, il eût peut-être éprouvé autant de joie, et plus de joie délicate, à voir ses beaux bras enlacer un autre cou que le sien. Mais, à vingt ans, la si pure satisfaction de regarder les dames est gâtée par le désir de profiter de leurs faveurs si déplorablement identiques. Et l’on abandonne cette attitude si commode, si désintéressée, du spectateur, libéré de la préoccupation d’un rôle à tenir.
Il était une fois une baguette de bois que l’on avait plantée dans un vase pour soutenir une plante grimpante, qui n’attendait que cet instant pour grimper. La petite baguette en avait conçu un grand orgueil. Elle se disait que c’était grâce à elle, à cause d’elle, que la plante croissait et se contournait en des enlacements si gracieux. Elle ne pensait pas que beaucoup d’autres baguettes eussent rempli ce glorieux office.
Le dernier jeune homme distingué par Mlle Voraud était arrivé jusqu’à la maison de sa bien-aimée. A travers la grille, il contempla le jardin immobile, qui, sous la lumière de la nuit, avec la balustrade du perron, ressemblait à ces paysages gris-perle où les photographes du Second Empire aimaient à placer nos oncles en redingote, à la barbe ronde et aux cheveux bouclés sur l’oreille, et aussi le cousin que personne n’a jamais vu, le digne chef de bataillon, pacifique ornement des albums.
Daniel, soutenu par l’idée qu’il accomplissait un acte de prodigieuse audace, pénétra dans le jardin par la petite porte du coin, qu’on ne fermait pas. Il s’approcha à une vingtaine de pas du perron et resta derrière un arbre de la pelouse. Il regarda la maison muette où Berthe était couchée. Entre les autres fenêtres du premier étage, sa fenêtre dormait, les volets fermés. C’était derrière ces volets, sur un lit étroit, laqué de blanc, que sa fiancée était étendue. Daniel l’imagina les cheveux en désordre, l’épaule peut-être découverte. Et il sentit qu’entre les draps fins la jambe de Berthe touchait son autre jambe nue.
Quelques jours auparavant, elle avait été souffrante et était restée au lit pendant une journée. Le jeune fiancé avait été autorisé à aller la voir dans sa chambre, sous la surveillance de Mme Voraud qui les laissa seuls une minute pour chercher son ouvrage dans une pièce à côté. Berthe lui tendit les bras; Daniel pour la première fois avait senti contre lui la forme et la chaleur de son corps. Mais l’absence de Mme Voraud s’était trouvée être trop courte et trop imprévue. Cet instant de plaisir avait manqué de préparations. Daniel l’avait revécu maintes fois, en des regrets profonds.
Il pensa maintenant qu’il était tout près de Berthe, qu’il n’avait qu’à gravir le perron, à traverser la salle, à monter l’escalier, à ouvrir doucement la porte de la chambre. Il se livrait en paix à ces imaginations, sachant bien qu’il ne pourrait jamais forcer les volets de fer des fenêtres haut vitrées qui donnaient sur le perron. Le charme de ses rêves n’était pas gâté par la possibilité et l’obligation de les accomplir.
La grande raison, d’ailleurs, de sa quiétude, après la révélation de Julius, c’est que rien ne l’obligeait plus à agir. Du moment qu’il savait ce qui s’était passé entre Berthe et André Bardot, il n’avait plus à travailler pour sortir du doute. L’explication avec Berthe n’avait qu’une faible importance: il se réjouissait seulement à l’idée de prendre, tour à tour, en lui pardonnant, l’attitude d’un garçon magnanime ou celle d’un esprit supérieur, dégagé de tous les préjugés.
Et puis ses parents à lui ne sauraient rien de tout cela. C’était l’essentiel.
Il savait très bien cacher aux gens ce qu’ils ne devaient jamais savoir. Il se croyait pourtant incapable de dissimulation. Mais en réalité sa franchise n’était qu’une hâte craintive à s’accuser lui-même de ce qui pouvait être révélé par d’autres.
En somme, du moment que la chose demeurait entre lui et Berthe, il en faisait son affaire.
Il sentait bien que son roman avec Berthe n’était plus, après toutes les révélations sur la fortune et la conduite de sa fiancée, l’aventure rare, l’occasion exceptionnelle qui l’avait exalté. C’était très bien encore tel que cela était.
Il était toujours installé derrière un arbre de la pelouse et il n’y avait aucun motif pour qu’il quittât cette place. Mais il remarqua tout à coup qu’il ne pensait plus à rien et qu’il tombait de sommeil. Alors il reprit machinalement le chemin du chalet Pilou, monta chez lui, se coucha et s’endormit sans s’en apercevoir, ayant même négligé ce soir-là les formalités pourtant obligatoires qui précédaient son repos de chaque nuit, à savoir: ronde d’exploration dans le salon et la salle à manger; double, triple et même quadruple vérification des deux robinets de gaz, à la cuisine; seconde tournée sans lumière dans toutes les pièces précitées, pour s’assurer qu’il n’y a aucune chance d’incendie; examen de l’escalier à ce même point de vue après avoir placé la bougie dans la chambre; fermeture, une fois rentré, de la porte de cette chambre, en plaçant la clef sur la table de nuit de telle sorte que la tige de cette clef reste parallèle à un des bords de la table (cette dernière prescription ne reposant d’ailleurs sur aucun motif bien défini). En dernier lieu, examen des armoires à vêtement, du dessous du lit; introduction d’une canne le plus haut possible dans la cheminée pour en scruter l’intérieur.
XXVIII
L’ATTACHEMENT
Quand Daniel se rendit à la maison Voraud, pour déjeuner chez sa fiancée, il marchait avec une certaine hâte, étant très pressé de pardonner.
Il avait dormi profondément depuis la veille. A huit heures, il avait chassé d’un grognement la femme de chambre qui venait ouvrir les volets. Elle était revenue vers dix heures sur les injonctions de Mme Henry, qui n’admettait pas qu’on dormît toute la matinée. Une clarté barbare avait envahi la chambre. Il ne restait plus à Daniel que la cloison de ses paupières pour protéger la paix obscure de son âme contre l’invasion du jour. Et ce n’était plus la nuit que voyaient ses yeux fermés, mais une sorte d’ombre rose fatigante. Il se retourna vers la ruelle et remonta son drap sur ses yeux.
Cependant toutes sortes d’obligations s’éveillaient en lui. Il fallait se lever, se laver, s’habiller, aller chez Berthe, parler. Rien que pour se lever, il faudrait quitter ses draps, mettre les jambes à l’air, chercher en gémissant sous le lit la pantoufle qui disparaît toujours. Et toutes les formalités du lavabo! Il se rendormit lâchement pendant deux minutes, et rêva qu’il se levait. Oh! quel ennui que ce soit le matin et que la nuit clémente ne soit pas encore de retour!
Et, à peine levé, sans qu’il s’en aperçût, il fut tout de suite consolé de ne plus dormir. Il n’eut plus que le besoin de sortir, d’aller se promener.
Depuis la grille, il aperçut dans la salle à manger des Voraud, Berthe, Mme Voraud et Louise Loison. La vieille grand’mère avait quitté Bernainvilliers depuis la veille. Elle était retournée à Paris, chez un oncle de Berthe, qui, pour trois mois maintenant, en avait le dépôt; Daniel fut très content de voir Louise Loison. Il était embarrassé pour entamer la conversation avec Berthe. Louise serait l’intermédiaire indiqué.
Mais sa joie d’apporter le pardon à sa bien-aimée tomba un peu quand il fut près d’elle. Tant d’événements étaient survenus depuis la veille, et Berthe avait passé, dans ses réflexions, sous tant de points de vue divers, qu’elle lui semblait revenue d’un long voyage. Il l’avait vue tellement changée dans son âme qu’il fut blessé de lui retrouver le même visage. Il l’en accusa comme d’une hypocrisie.
Elle portait toujours, avec son petit col blanc, la robe de drap gris uni qu’il aimait tant, qui la gardait jadis à lui comme un bien exclusif; cette robe l’irritait maintenant, elle lui semblait un voile de mensonge jeté sur un corps profané. Car Julius, certainement, n’avait pu tout lui dire. Rien de ce qu’on appelle décisif ne s’était, sans doute, passé entre André et Berthe. Mais que s’était-il passé? Daniel savait jusqu’à quelles licences peut aller l’impatience d’un amoureux.
Ne s’était-il pas promis d’être magnanime, ou insouciant? Mais il ne pouvait dominer son irritation. Il voulait se venger de Berthe, lui faire de la peine. Il lui rendit son baiser, cependant. Il ne fallait pas avoir l’air si fâché devant sa mère.
--Vous rentrez toujours à Paris après-demain? dit Mme Voraud, quand on se fut mis, tous les quatre, à table.
--Oui, madame, après-demain, répondit Daniel avec beaucoup de déférence. Il lui plaisait d’exagérer ses prévenances, afin de montrer à Berthe qu’il avait beaucoup de respect pour cette mère dont elle n’était pas digne. A vrai dire, toutes ces intentions se lisaient difficilement dans le ton de ses paroles, mais il se figurait qu’on les devinait. La plupart des malentendus dont il souffrait venaient ainsi de ce qu’il se figurait être deviné.
Il se trouva que le déjeuner était très bon et qu’il avait beaucoup d’appétit. Il sentit grandir en lui un besoin d’optimisme. Il écarta les soucis qui gênaient sa digestion. Pourquoi supposer des choses que l’on ne lui avait pas dites et que personne, sans doute, ne lui dirait jamais?
Avant qu’on servît le café, il se leva de table et dit en prenant un grand air de mystère, qu’il exagérait pour masquer son embarras: «J’aurais une communication..., très importante... à faire à Mlle Loison.»