Mémoires d'un jeune homme rangé
Part 8
Quand elle eut négocié l’achat du petit brochet, Mme Henry laissa à la cuisinière le soin d’acheter toute seule un bouquet de persil, qui complétait le ravitaillement et ne pouvait pas, en raison de sa faible valeur marchande, être l’objet de prévarications trop graves.
--Je trouve, dit-elle à Daniel, que ton père et toi vous êtes aussi fous l’un que l’autre. Maintenant, je me demande quand tu vas finir ton doctorat. Tu ne faisais pas grand’chose. Avec ces idées de mariage que tu as maintenant dans la tête, tu ne travailleras plus du tout. Mais, je te préviens que, moi, je ne donnerai jamais mon consentement avant que tu aies une position. Donc, mon ami, tâche d’en chercher une, si tu tiens à te marier.
--Sois tranquille, dit virilement Daniel, j’aurai une position avant six mois.
Son visage eut cette expression énergique qu’il avait toujours, lorsqu’il s’agissait de prendre une résolution et qu’il n’était pas nécessaire qu’elle fût immédiate. Il se mit gravement à rêver à des positions superbes. Un riche Américain, encore inconnu, le prenait en amitié et le choisissait pour son homme de confiance, aux appointements de quatre-vingt mille francs par an. Il montrait alors dans la Banque de soudaines capacités, si bien qu’au bout d’un an il était associé avec son patron.
Ses affaires allaient si bien, au moment où il arriva chez le pépiniériste, qu’il eût refusé l’offre sérieuse d’une place à cinq cents francs par mois. Et pourtant, c’eût été là une position fort convenable pour un jeune homme de son âge. Mais Daniel n’avait que faire des positions simplement suffisantes. Élevé à une école héroïque, il lui fallait des coups de maître pour ses coups d’essai. Toute idée d’apprentissage lui était odieuse.
Après avoir longtemps souhaité d’être un enfant prodige, il voulait être un jeune homme phénomène. Il n’aimait entreprendre que ce qui semblait manifestement au-dessus de ses forces, afin que la victoire fût plus glorieuse (et peut être aussi la défaite plus excusable).
Quand il jouait aux cartes, le soir, en famille, il perdait généralement, parce qu’il ne lui suffisait pas de gagner: il voulait gagner avec des jeux magnifiques.
Mme Henry, pour la première fois, parla du mariage de son fils: ce fut pour faire espérer nombre de commandes prochaines au pépiniériste, qu’elle décida, grâce à ces promesses, à leur laisser à sept francs une gerbe de roses blanches. Daniel vint la prendre après déjeuner pour l’apporter avec lui chez Berthe Voraud. Il se dirigea vers la maison de sa bien-aimée avec d’autant plus de hâte de lui remettre ces fleurs, si doucement symboliques, que les larges feuilles de papier blanc, lâchées par leurs épingles, commençaient à se déployer inconsidérément et à se froisser.
Mme Voraud n’était pas sur le perron. Mais elle allait descendre.
«Il faut que vous disiez quelque chose d’aimable à maman, dit Berthe. Elle a été très bonne, hier soir. Elle m’a demandé si je vous aimais. Je me suis mise à pleurer et je lui ai dit que oui. Elle m’a dit alors une chose qui m’a fait bien plaisir: c’est qu’elle vous trouvait très gentil.»
Il fut décidé que Daniel serrerait très longuement la main de Mme Voraud et qu’il lui dirait: «Merci, madame.» Ce programme fut exécuté en conscience; Daniel broya dans un étau les doigts fins et les bagues de Mme Voraud; ce qui lui arracha un petit cri. Daniel fut si confus qu’il sentit qu’il s’excuserait maladroitement et ne s’excusa pas.
Il fut très heureux pendant quelques jours. Le grade de fiancé a été assez longtemps glorifié par la chromolithographie, pour donner au moins une semaine de joie attendrie et vaniteuse au nouveau promu.
Un après-midi, Louise prit Daniel à part, et lui dit:
--Berthe voudrait vous demander quelque chose; mais c’est une imbécile, elle n’ose pas. Je lui ai bien dit qu’elle n’avait pas besoin de se gêner avec vous. Elle voudrait que vous lui donniez tout de suite sa bague de fiançailles. Vous comprenez: c’est très agréable pour une jeune fille de montrer qu’elle est fiancée. Quand on va chez le pâtissier, et qu’on se dégante pour prendre un gâteau, les demoiselles de magasin disent entre elles: «Voilà une jeune fille qui est fiancée.» Parce que les jeunes filles qui ne sont pas fiancées ne portent généralement pas de bagues en brillants.
--Mais oui, dit Daniel, mais oui. Berthe est une méchante de ne m’avoir pas dit ça plus tôt. Ou plutôt c’est moi qui ai tort de n’y avoir pas songé... Je croyais qu’on ne donnait la bague qu’après la fête des fiançailles.
--Oui, dit Louise, c’est l’usage. Mais Berthe est une enfant. Elle voudrait avoir sa bague tout de suite.
Daniel, un peu gêné pour parler de la chose à ses parents, imagina de leur proposer une combinaison. Il abandonnerait ses trois cents francs d’économie et s’engagerait à se contenter de vingt francs pendant encore trente-cinq semaines, pour arriver à un total de mille francs, nécessaire, selon lui, à l’achat d’une jolie bague.
Mais son père était de bonne humeur, et il ne rencontra pas les résistances qu’il craignait. M. Henry refusa même noblement son concours.
--Ça n’est pas, ajouta-t-il, à trois jours près. Maman va chercher une occasion. Et quand elle aura trouvé quelque chose de joli, elle l’achètera. Qu’elle y mette le prix qu’il faudra.
Et il fit un geste large, comme pour ouvrir à la prodigalité de Mme Henry un crédit illimité.
Le surlendemain, Mme Henry rapporta de Paris un écrin de velours bleu.
--J’ai fait une vraie folie, dit-elle à Daniel. Tu vas m’en dire des nouvelles.
Elle ouvrit l’écrin. Daniel aperçut un brillant assez petit. Il le considéra en silence.
--Elle est très belle, alors? demanda-t-il.
--Tu ne la vois donc pas?
--Oui, elle est belle... Mais je trouve que le diamant n’est pas très gros.
--C’est une bague de jeune fille, dit Mme Henry. Le diamant n’est pas un bouchon de carafe. Mais regarde-moi un peu cette eau et cet éclat! Tu la lui porteras, demain, après déjeuner. Le brillant est assez blanc pour que tu puisses le montrer le jour.
Le lendemain, Daniel, en se rendant chez les Voraud, ne marchait pas trop vite. Il présenta ses compliments, parla de diverses choses. Puis il se décida à sortir l’écrin de sa poche et à le tendre à sa fiancée.
--Ah! j’espère, dit-elle... Elle est vraiment très jolie... Maman, regarde la jolie bague que Daniel m’a apportée.
--Très jolie, dit Mme Voraud après un instant d’examen.
--Je trouvais que le diamant n’était pas gros, dit Daniel, attendant que l’on se récriât sur son éclat.
Mais ce fut une autre qualité compensatrice que lui trouva Mme Voraud: «Il est très bien taillé», dit-elle.
Berthe mit la bague à son doigt. Ils allèrent faire un tour dans le jardin. Daniel ne parlait pas.
--Qu’est-ce que vous avez? demanda la jeune fille.
--Je suis ennuyé à cause de la bague, dit Daniel. Vous ne la trouvez pas belle.
--Qu’est-ce que vous racontez là? Je la trouve très belle, et je suis enchantée.
--Non, dit Daniel, non, vous n’êtes pas enchantée. Vous vous réjouissiez parce que vous pensiez que j’allais vous apporter une jolie bague, et voilà que je vous en apporte une qui ne vous plaît pas du tout!
--Je vous promets que je la trouve très belle.
--Jurez-le-moi.
--Je vous ferai tous les serments que vous voudrez.
--Mais vous ne les faites pas. Et vous ne les feriez que pour me faire plaisir. Sincèrement, ma petite Berthe aimée, dites-moi que vous vous attendiez à une plus jolie bague?
--Celle-ci est exquise. Elle ne peut pas être plus jolie. Et d’ailleurs, ça n’a aucune importance. Quand nous serons mariés, vous m’en donnerez de bien plus belles. Embrassez-moi.
XX
UN AMI VÉRITABLE
Un des premiers jours de septembre, Daniel apprit par un tiers que son ami Julius était revenu d’Allemagne, où il était allé passer trois mois chez un industriel de Francfort.
Pendant ces trois mois de séparation, les deux amis ne s’étaient point écrit. Ils ne correspondaient que pour les besoins de leur commerce intellectuel, qui n’avait pas marché très fort, pendant le cours de l’été.
Ils étaient liés l’un à l’autre beaucoup moins par des sentiments que par des intérêts moraux. Ils apportaient dans leurs relations un égoïsme très franc. Si l’un d’eux était venu à mourir, l’autre aurait moins vivement souffert de cette grande perte que de la mort d’un parent ou d’une maîtresse: peut-être parce qu’aucune convenance mondaine précise ne l’eût obligé à souffrir.
Ils éprouvaient un grand bien-être à causer ensemble, une vive allégresse à se retrouver. Mais, ils pouvaient rester séparés six mois sans désirer se revoir. Parfois Daniel voulait raconter une histoire à Julius. Mais l’encrier n’était pas à sa portée; il renonçait à écrire à son ami, alors qu’il n’aurait pu se dispenser de souhaiter la fête d’un oncle complètement indifférent. Cette amitié, qui ne comportait aucune obligation, avait un grand charme pour ces âmes paresseuses.
Un attrait encore venait de ce que Julius était un jeune homme un peu sauvage, très franc, sans condescendance, et dont la conquête n’était jamais définitive. Daniel savait bien que Julius l’estimait, mais il sentait aussi qu’il ne l’estimait pas aveuglément. Un ami sympathique est celui qui vous exalte. Mais l’ami le plus cher est celui que l’on surprend toujours.
Après une séparation, chacun d’eux se réjouissait, en pensant qu’il allait étonner l’autre par tout ce qu’il avait acquis en son absence. Mais l’autre mettait une grande résistance à se laisser étonner.
Daniel avait télégraphié à son ami de se trouver à deux heures à la terrasse d’un café du faubourg Montmartre. Il aperçut le maigre Julius à son poste, devant un petit verre de cognac, qu’il s’était dépêché de boire, pour en être débarrassé. Il avait les jambes croisées, le coude appuyé sur le marbre de la table et sollicitait l’un après l’autre, du pouce et de l’index, les poils de sa faible moustache. Il portait, ce jour-là, une cravate horriblement neuve, un plastron de soie orangée, qui faisait un effet étrange avec sa jaquette étroite et son pantalon fatigué. Selon son habitude, il parlait à un interlocuteur invisible avec une certaine animation.
Daniel fut heureux de revoir cette bonne figure.
Comme ils ne s’étaient pas vus depuis trois mois, ils échangèrent, par exception, quelques formules de bienvenue.
--Bonjour, dit Julius, tu vas bien?
--Et toi? dit Daniel. Comment va-t-on chez toi?
--Tu t’en fous, dit Julius.
Daniel s’assit et demanda: «Tu connais la nouvelle?»
--Tu vas te marier, dit paisiblement Julius. Quand est-ce que tu te maries?
--D’ici trois mois.
--Et à part ça, dit Julius, as-tu fait des femmes pendant les vacances?
--Non, dit Daniel. Je ne pense pas à ça.
Il arrivait ce qu’il avait craint: cette aventure capitale de sa vie ne faisait aucun effet sur Julius. Si bien qu’influencé lui-même par cette indifférence, il lui semblait que tous les graves événements de l’été avaient considérablement perdu de leur importance. Autant pour les relever dans son propre esprit que pour produire une impression sur son ami, il se mit à faire l’article pour son bonheur.
--Tu ne peux pas t’imaginer comme c’est chic, une jeune fille. C’est quelque chose dont tu ne te doutes pas... Elle m’aime beaucoup... Et, à propos, tout ce que tu m’avais raconté au sujet d’elle et d’André Bardot, c’est faux, c’est complètement faux...
Julius ne répondait pas. Daniel résolut alors de lui parler de la fortune de Berthe. Lui-même n’y avait jamais beaucoup songé. Mais devant ce Julius impassible, il fallait, pour arriver à produire un effet, faire flèche de tout bois. Il ajouta donc:
--Et ce qui n’est pas mal non plus, c’est que le père Voraud est riche.
--Non, dit tranquillement Julius.
--Comment? non!
--Non. Je sais qu’il n’est pas riche. Et non seulement il n’est pas riche, mais il est très embarrassé dans ses affaires. Et veux-tu que je te dise? Papa, qui est en relations avec les clients de Voraud, sait à quoi s’en tenir sur sa fortune. Il a même dit aujourd’hui, à déjeuner, qu’il fallait vraiment que ton père ne connaisse pas la situation de Voraud, pour avoir donné son consentement à ce mariage.
--Mais qu’est-ce qu’elle a de grave, cette situation?
--Elle est très embarrassée, dit Julius. Voraud est dans des affaires difficiles et, l’année dernière, on a dit qu’il allait suspendre ses paiements.
--Et puis après? Je m’en fiche, dit Daniel, dont le visage n’exprimait d’ailleurs pas une parfaite insouciance.
--Tu ne t’en ficheras pas toujours, dit Julius. Si ton beau-père saute, ce sera sérieusement, et tu seras obligé de payer pour lui.
--Tu es bête à la fin, dit Daniel. Tu parles de tout ça et tu ne connais rien aux affaires.
--Avec ça que tu y connais grand’chose, dit Julius.
Daniel, très assombri, ne disait rien.
--Tu ne me demandes pas, dit Julius, si j’ai fait des femmes pendant les vacances.
--As-tu fait des femmes pendant les vacances? dit Daniel docile, et tristement.
--Veux-tu avoir l’obligeance de ne pas faire une gueule comme ça? dit Julius, et de m’écouter avec plus d’intérêt! Tu n’es qu’un veau, et tu n’avais qu’à t’informer de ce que je viens de t’apprendre aujourd’hui.
--Ça n’aurait pas changé mes projets, dit Daniel avec énergie. Berthe m’aime, et je l’aime. Je l’épouserai malgré tout... Mais je suis embêté à cause de mes parents. On va leur dire tôt ou tard ce que tu m’as dit aujourd’hui. Alors, ça fera des histoires terribles... Ah! je suis embêté, je suis embêté.
--Tu es surtout embêtant, dit Julius. Si j’avais su, je ne serais pas venu aujourd’hui. Je voulais aller à Saint-Ouen. Le coiffeur m’avait donné deux tuyaux. C’est toi qui m’as fait manquer ça.
--Je me demande, dit Daniel, si je ne ferais pas bien de parler à papa tout de suite, et de lui dire avec des ménagements, tout doucement, que les affaires de M. Voraud ne sont pas aussi bonnes qu’il croyait. Afin qu’il ne reçoive pas un coup quand on lui racontera ce que tu m’as raconté.
--Ce serait idiot, dit Julius. Il est très peu probable que quelqu’un ait l’idée d’aller lui raconter ça. Ça ne regarde pas les gens. Et puis on suppose qu’il a pris ses renseignements.
--Oui, dit Daniel. Mais est-ce que ce n’est pas une responsabilité pour moi de savoir ça et de ne pas le lui dire?
--Mais non, répondit arbitrairement Julius. D’abord, ce que je t’ai dit n’est peut-être pas exact. Il y a toujours des mauvais bruits qui courent sur les gens d’affaires. On disait des mauvaises choses sur Voraud il y a un an. Mais peut-être qu’il s’est remis à flot depuis.
--Bon, dit Daniel, tu dis ça pour me rassurer et parce que ça t’embête que je fasse une tête. Tant pis pour toi, si je fais une tête. Il ne fallait pas me raconter ça... D’ailleurs, tu as bien fait et je te remercie, dit-il après un silence.
Après un nouveau silence, il ajouta:
--Ah! je voudrais, je voudrais que papa apprenne la nouvelle tout de suite, afin que je sois débarrassé de ce souci-là. Je vais être embêté tant qu’il ne le saura pas... Je ne pourrai pas lui dire ça moi-même. Et puis il me semble que ce ne serait pas bien, à cause de Berthe... Parce qu’après, s’il fait des difficultés, et s’il empêche le mariage, ce serait ma faute, à moi... Écoute, mon vieux, je te quitte.
--Où vas-tu?
--J’ai des courses à faire.
--Quand est-ce qu’on te verra?
--Je t’écrirai.
--Tu n’es qu’une brute, dit Julius en lui tendant une main molle, de te faire du mauvais sang pour une chose qui n’est pas sûre, et qui n’a, en tous cas, rien d’imminent.
Daniel s’en alla, n’importe où. Il s’arrêtait de temps en temps devant des magasins vagues, à des étalages de mercerie que personne ne regardait jamais; si bien qu’une vieille dame en noir se détacha du fond sombre de sa boutique, et vint à la porte, l’air étonné et soupçonneux.
Il se dit qu’il ferait peut-être bien d’aller voir M. Voraud et d’avoir un entretien avec lui. Et tout en sachant parfaitement qu’il n’aurait jamais cette audace, il se dirigea néanmoins du côté du boulevard Haussmann. Il passa devant les bureaux de la banque Voraud, et considéra ses dix belles fenêtres, qui pouvaient être aussi bien les fenêtres d’un banquier solide que celles d’un spéculateur trop audacieux.
Daniel se vit réduit à souhaiter un coup de fortune subit qui ferait de lui le sauveur de M. Voraud et rétablirait la situation. Peu rassuré là-dessus, car les données lui manquaient, même pour n’y édifier que des songes, il se dirigea vers le magasin de M. Henry, sans but précis, pour voir son père, et dans l’espérance d’une aide du hasard.
En embrassant son père, il prit une mine des plus soucieuses, pour essayer vaguement de lui faire deviner quelque chose.
--Qu’est-ce que tu as?
--Rien. Très mal à la tête. Je rentre à la campagne.
Il reprit le chemin de la gare du Nord.
Ah! ce n’était plus le premier voyage vers Bernainvilliers, le voyage charmant et plein d’espérance, où il ne doutait que de son bonheur, où il regardait comme une belle chimère la possibilité d’être aimé de Berthe et d’être agréé par M. Voraud. Il avait pris, précisément, le train de quatre heures et se souvint que Berthe lui avait dit la veille qu’elle serait à la gare à l’arrivée de ce train-là. Il l’aperçut à la barrière, très jolie dans sa robe claire, dans la robe claire qu’elle avait déjà le jour où il était venu pour la première fois. Encore la même robe, pensa-t-il malgré lui. Il s’en voulut d’avoir pensé cela. La locomotive avait entraîné le train jusqu’à la pompe, assez loin de la sortie des voyageurs. Et, tout en revenant vers la barrière, Daniel se disait que ses remarques étaient absurdes, que M. Voraud dépensait assez d’argent et menait assez grand train pour payer à sa fille autant de robes qu’elle voulait, et que d’ailleurs Berthe en avait plusieurs autres, qu’il lui avait vues d’autres jours. Mais quand il fut près d’elle il ne put s’empêcher de regarder cette robe et de s’apercevoir qu’aux coudes l’étoffe était un peu fatiguée. Et il vit que le chapeau de paille, où s’enfonçait une grande épingle, était piqué, du côté où sortait l’épingle, de petits trous trop nombreux. Il s’en voulut encore d’avoir remarqué cela et fut pris brusquement d’un grand élan d’amour et de pitié, comme si sa fiancée avait été très misérable. Il était à un âge où l’on aime mieux changer carrément d’idéal que d’avoir un idéal diminué. Il s’exagéra avec délices la détresse de cette jolie personne, et serra tendrement le bras mince de Berthe contre le sien. C’était une nouvelle occasion de s’exalter. Il en profita. Il se vit sauvant héroïquement de la ruine, celle à qui il avait donné son cœur.
XXI
CONSEIL DE FAMILLE
Quand la bonne eut posé le chocolat sur la table de nuit, elle alla à la fenêtre. Le matin, qui attendait derrière les volets, se rua par la brèche ouverte et remplit brutalement la chambre. Daniel, l’œil hagard, au sortir d’une nuit pleine de songes, cherchait ses idées de la veille. Il savait qu’il s’était couché avec un embêtement, et ne le retrouvait plus. Il s’assit sur son séant, allongea et tordit ses bras, comme si les serpents de Laocoon se fussent enroulés autour de son corps, regarda avec effroi sa tasse de chocolat, bâilla à en mourir, puis retomba étendu sur le côté. Au bout d’un instant, il se souvint de son ennui. Les révélations de Julius lui revinrent à l’esprit: M. Voraud qu’il avait cru riche, était dans une position difficile. Ce matin-là, comme la veille, il se hâta de mettre les choses au pis, et s’imagina que son futur beau-père se trouvait à deux doigts de la ruine.
Il aimait mieux se dire: M. Voraud n’a pas le sou, et mettre tout de suite pied à terre dans la pauvreté, que de se balancer dans des régions plus élevées, dans la nacelle mouvante d’une fortune instable. Il était très paresseux; il avait un besoin continuel de sécurité. Il se résignait d’avance aux pires éventualités, pour s’épargner la fatigue de les craindre.
La résignation n’était d’ailleurs pas la seule vertu chrétienne que lui avait value son besoin de tranquillité. Il était conciliant par peur de la discussion, et longanime par appréhension de la lutte.
La situation de M. Voraud ne l’inquiétait pas. Mais il était moins rassuré sur l’opinion qu’en aurait sa famille. Quand M. Henry allait-il être mis au courant? Or, il se trouva que ça ne tarda guère.
L’oncle Émile et la tante Amélie revenaient ce jour-là de la station thermale où ils étaient allés passer un mois. A trois heures, accompagnée de Daniel, Mme Henry alla chercher sa sœur à la gare. L’oncle et la tante étaient arrivés à midi cinquante à la gare de l’Est, avaient déjeuné près de la gare du Nord, puis la tante était partie à deux heures pour Bernainvilliers, l’oncle restant à Paris pour ses affaires jusqu’à l’heure du dîner. Tous ces détails, un peu secs par eux-mêmes, furent donnés par la faible Amélie avec une voix plaintive, comme si c’eût été le récit de la plus touchante aventure.
Elle avait depuis vingt ans une mine effroyable; elle souffrait, suivant une sorte de roulement, de crampes d’estomac, de névralgies, de bronchites et de courbatures. Ces accidents avaient fini par laisser tout le monde absolument froid. Elle avait épuisé depuis longtemps la somme de commisération à laquelle elle avait droit dans la famille.
Quand, à dîner, elle se levait de table pour aller se trouver mal dans la chambre à côté, tous les convives prenaient un air apitoyé. Émile disait: Il vaut mieux la laisser! Et ils continuaient leur repas.
En revenant de la gare, elle racontait à sa sœur et à Daniel les derniers incidents du voyage, les subterfuges employés par Émile pour se procurer un compartiment réservé. Il s’était donné comme un ami intime de M. Colombel, administrateur de la Compagnie. Elle souriait douloureusement en racontant ces farces, et appuyait deux doigts sur sa tempe fragile.
Elle dit ensuite les connaissances qu’elle avait faites là-bas, la femme d’un commandant, et deux jeunes orphelines, dont la plus jeune chantait d’une façon admirable. Émile avait joué à l’écarté presque tous les jours avec un juge.
--J’aurais voulu que tu voies, dit-elle à Daniel, comme c’était un homme spirituel! un vrai savant! Tu aurais été dans ton élément.
Vers sept heures, l’oncle Émile rentra dîner avec M. Henry. Il était, plus que jamais, vif et noir. Il représentait dans la famille le type du viveur, car il avait eu pour maîtresses avant son mariage des femmes connues, notamment une forte blonde, actrice, disait-on, une élégante. Il revenait des eaux avec un binocle à verres fumés, un vêtement gris fripé et une canne de montagne, achetée trente-cinq sous à un homme du pays, qui avait commencé par lui en demander huit francs.
Daniel remarqua que personne ne lui parlait de son mariage et que son père paraissait soucieux.
Après le café, comme l’oncle Émile, avec des gestes sûrs que son neveu lui enviait toujours, procédait à la confection d’une cigarette, Daniel se leva, et prit son chapeau.
--Où vas-tu si pressé? dit l’oncle Émile.
--Mais, dit Daniel, je vais... je vais là-bas.
Il y eut un silence.
--Je trouve, dit M. Henry, que tu as tort d’y aller si souvent et que tu t’engages trop.
--Comment? dit Daniel. Mais... je suis fiancé, ajouta-t-il d’une voix faible. J’ai donné une bague.
M. Henry se tourna vers l’oncle Émile.
--Je crois qu’il vaut mieux lui dire tout ce que tu m’as raconté. C’est lui que ça intéresse le plus, en définitive. Du moment qu’il se juge assez grand pour se marier, il est assez raisonnable pour qu’on ne lui cache rien.
Daniel regarda l’oncle Émile.
--Eh bien! dit l’oncle, eh bien! j’ai communiqué à ton père des renseignements sur le père de la jeune fille en question... Oui... oui... Enfin, vous avez tous cru sa position plus brillante qu’elle n’est en réalité. Pour tout dire, il est lancé dans des affaires... dans des affaires difficiles. Et il n’a pas du tout, mais pas du tout, la fortune que son train de maison pourrait laisser supposer.
Daniel se leva sans mot dire.
--Où vas-tu? dit Mme Henry.
Il répondit d’une voix ferme: