Mémoires d'un jeune homme rangé
Part 7
Mais quand André les quitta, et quand ils revinrent tous les trois par la route déserte et sombre, Berthe s’approcha de Daniel et lui tendit ses lèvres avec une ardeur inaccoutumée, et si vive, que Daniel, hors la présence d’André, en ressentit une soudaine angoisse. Puis, elle prit sous le sien le bras du jeune homme, et ils s’en allèrent sans rien dire jusqu’à la grille de la maison Voraud. Avant de se séparer, ils s’embrassèrent longuement encore.
--Vous m’aimez? dit Daniel.
--Je vous aime.
--... Vous n’avez jamais aimé que moi?
--Je vous le jure.
Il murmura tendrement: Je vous crois.
Le serment de son amie le rassurait pour plusieurs jours.
XVII
GRAVES RÉSOLUTIONS
Depuis près de trois mois qu’il était à Bernainvilliers, Daniel allait chaque après-midi dans le jardin des Voraud, auprès de sa bien-aimée. Il était plus tenu par son bonheur qu’un employé par son bureau. Et parfois, après y être allé de deux à cinq, il était obligé d’y retourner le soir, après son dîner, pour une ou deux heures de nuit de flirt supplémentaire.
Cet heureux jeune homme vivait, d’ailleurs, dans une inquiétude perpétuelle. Quand il s’était rassuré sur cette question: Berthe m’aime-t-elle? une autre venait le tracasser: Est-ce que j’aime Berthe? Et il arrivait bien difficilement à se tranquilliser sur ce point. Cette pensée l’obsédait, et le torturait plus vivement encore, quand il se trouvait seul avec Berthe, quand il l’embrassait en la prenant dans ses bras.
Ne l’avait-il pas aimée trop vite, moins par amour d’elle que par un besoin de conquête? Il craignait de se le demander.
Le jour où, pour la première fois, au bal des Voraud, Berthe avait tourné ses yeux de son côté, elle lui était apparue très haute et très lointaine. Il était allé à elle, entraîné par le désir de la dominer, par le besoin de se grandir dans cette âme inconnue. Et maintenant qu’il était tout près d’elle, cette âme ne lui paraissait plus qu’un miroir exigu, où il se voyait tout petit, où il était réduit à faire de petites mines et de petites grimaces. Mais il ne voulait pas croire que ce serait toujours ainsi. Le miroir s’élargirait peu à peu, pour refléter de lui une plus grande image. Ne pas espérer cela, c’eût été trop intolérable, c’eût été renoncer à son amour, perdre volontairement des possessions acquises, s’avouer qu’il s’était trompé de chemin, ne garder de sa conquête que le dérisoire butin d’une leçon d’expérience, dont il n’était pas encore en état d’apprécier la valeur.
Il ne voulait à aucun prix retourner sur ses pas. Aussi, chaque jour revenait-il chez Berthe à deux heures, et quand il apercevait depuis la grille sa robe claire, il avait toujours une petite émotion, qu’il recueillait soigneusement pour se dire: Mais tu vois bien que tu l’aimes!
Quand il arrivait tout près de ces dames, il profitait de ce que Mme Voraud ne le regardait pas pour faire rapidement du bout des lèvres la moue d’un baiser, Berthe répondait par le même geste, presque imperceptible. Cela signifiait qu’ils s’aimaient toujours.
Ils se distrayaient aussi en se passant des billets doux, avec des prodiges d’astuce et d’audace. Berthe écrivit une fois un billet qu’elle posa dans la corbeille à ouvrage de sa mère. Ce fut leur plus beau trait de témérité. Ce billet contenait ces mots, d’une urgence spéciale: Je vous adore.
Dès que Mme Voraud les laissait seuls, ces déclarations, qu’ils pouvaient alors échanger à satiété, perdaient beaucoup de leur charme. Mais, heureusement pour leur amour, qui avait besoin d’être élevé à la dure, Mme Voraud devint brusquement très sévère et très méfiante. Elle avait mis longtemps à prendre ombrage de l’assiduité de Daniel. Elle avait sans doute, sur ce point, l’optimisme et le besoin de quiétude de beaucoup de mères trahies par leurs filles, de beaucoup de maris trompés qui se refusent, aussi longtemps qu’ils peuvent, à apercevoir le danger.
A la faveur d’une courte absence de Mme Voraud, un conciliabule eut lieu, dans le jardin, entre Daniel, Berthe et Louise Loison.
--Pour moi, disait Louise, c’est la femme de chambre qui a dû faire des rapports. C’est une mauvaise pièce. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je m’en aperçois. Vous direz ce que vous voudrez, mais je suis certaine que l’autre jour elle vous a vus vous embrasser dans le petit salon.
--Sûrement, dit Berthe, maman se doute de quelque chose. Elle n’est plus la même avec moi.
--Il n’y a qu’à voir, dit Daniel, les têtes effrayantes qu’elle me fait, quand j’arrive après déjeuner.
--Oh! pour ça, dit Berthe, vous n’avez vraiment pas besoin d’y faire attention et d’y attacher la moindre importance. Est-ce que c’est maman ou moi que vous venez voir? Est-ce que, moi, je vous fais des têtes?
--Tu m’aimes? demanda Daniel à voix basse.
--Je vous aime, vous le savez bien.
--Dites: Je t’aime.
--Je t’aime.
--Faites donc attention, dit Louise... Il y a une chose, poursuivit-elle, qui m’a paru très grave l’autre jour: c’est quand Daniel était dans la maison pour chercher un livre et que Berthe a voulu monter dans sa chambre pour chercher de la laine, sa mère lui a dit, si sèchement: Tu n’as pas besoin de laine maintenant; tu en as un gros peloton dans ta corbeille.
--J’aime bien maman, dit Berthe, mais elle est mauvaise quelquefois.
Un après-midi (c’était vers le commencement d’août), Daniel trouva ces dames dans la salle à manger vitrée, parce qu’il avait plu et que le jardin était humide. Mme Voraud, en voyant Daniel, fit sa tête, comme d’habitude. Puis elle dit, à peine le jeune homme était-il assis:
--Berthe, tu t’habilleras. Il faut que j’aille voir Mme Stibel. Tu viendras avec moi.
--Oh! maman, dit Berthe, tu n’as vraiment pas besoin de moi pour aller voir Mme Stibel. Je suis si fatiguée. J’aime mieux ne pas sortir, aujourd’hui.
--Bien, ma fille, dit Mme Voraud. Nous attendrons ton bon plaisir. Nous irons voir Mme Stibel quand tu seras disposée à m’accompagner.
Daniel se leva brusquement.
--Mademoiselle, dit-il à Berthe, vous m’excuserez de vous quitter. Il faut que je rentre pour travailler.
--Pourquoi vous en allez-vous? dit vivement Berthe. Ce n’est pas vous qui nous empêchez de sortir.
--Je vous assure, répéta Daniel avec beaucoup de dignité, que je suis obligé de rentrer chez moi.
--Si M. Daniel a des occupations... dit Mme Voraud. Pourquoi le retiens-tu? Tu es indiscrète.
--Au revoir, madame, dit Daniel en allant saluer Mme Voraud.
Mme Voraud répondit par un sourire aimable, qui semblait comme rapporté sur son visage froid. Puis, elle baissa les yeux sur son ouvrage. Berthe, à qui Daniel tendit la main, ne la prit pas. Louise Loison sortit dans l’antichambre avec Daniel.
--Vous êtes fou de faire des scènes pareilles.
--Ça ne peut pas durer, répondit-il. Je ne veux pas qu’on me fasse toujours des affronts. Je ne veux pas qu’on me tolère ici; je veux qu’on me reçoive. Je vais dire à papa, dès ce soir, qu’il vienne, demain, voir M. Voraud, pour lui demander la main de Berthe. Si on me la refuse, je verrai ce que j’aurai à faire.
--Attendez, dit Louise intéressée, je vais vous conduire jusqu’à la porte du jardin.
Ils s’arrêtèrent ensemble devant la grille. Un petit ruisseau de pluie courait le long du mur. Avec le bout de son parapluie, Daniel faisait des petits trous dans le sable, entre les pierres; ce qui troublait l’eau d’amusants petits floconnements.
--Si j’ai hésité jusqu’ici, dit-il gravement à Louise, c’est que les parents de Berthe me paraissent plus riches que les miens.
--Quelle fortune ont vos parents, sans indiscrétion?
--Je ne l’ai jamais su, dit Daniel. Ils ne m’en ont jamais parlé. Un jour, j’avais à peu près dix ans, papa est entré dans la chambre de maman. Je savais qu’il était resté tard au magasin pour terminer son inventaire. Il a dit à maman: C’est bien à peu près ce que je disais.--Deux cent trente? a dit maman.--Deux cent dix-sept, a dit papa.--Maman a dit: Je croyais que c’était davantage... Depuis ce temps, je n’ai plus rien su. Seulement, papa a dû faire de très bonnes années. On a déménagé. Le magasin s’est agrandi. On a deux voyageurs en plus. Mes parents auraient maintenant plus de cinq cent mille francs que ça ne m’étonnerait pas... Mais qu’est-ce que c’est que cinq cent mille francs auprès de la fortune de M. Voraud?
--Combien a-t-il, M. Voraud? demanda Louise Loison.
--Trois millions, m’a-t-on dit.
--Papa dit beaucoup moins que ça, dit Louise. Papa m’a dit qu’il devait avoir de douze à quinze cent mille francs, et que ce n’était pas une fortune très sûre. Il y a des jours où M. Voraud a l’air ennuyé. En tout cas, je sais ce qu’il donne à sa fille: quinze mille francs de rente et le logement.
--Est-ce que c’est beaucoup? dit Daniel.
--Il me semble, dit Louise. J’ai cent mille francs de dot, et tout le monde dit que c’est très joli. Or, quinze mille francs de rente, c’est certainement beaucoup plus... Mais vous n’avez pas besoin d’être gêné parce que Berthe est plus riche que vous. Elle sait bien que vous l’épouserez par amour.
--Oh! ce n’est pas ça qui me gêne, dit Daniel, d’autant plus que je suis bien sûr qu’un jour je serai très riche, et que je gagnerai beaucoup d’argent. Mais c’est pour ses parents: est-ce qu’ils voudront de moi?
--Faites toujours faire la demande par votre père. C’est le seul moyen de le savoir.
--Dites à Berthe, dit Daniel, qu’elle ne m’en veuille pas de ce qui s’est passé aujourd’hui. Dites-lui que je ne l’ai jamais tant aimée.
XVIII
DÉMARCHES OFFICIELLES
Daniel, d’un pas joyeux, rentra au chalet Pilou; il allait parler à sa mère de ses projets de mariage. Heureux et fier de ses graves résolutions, il se sentait si grand garçon qu’il n’avait plus le droit d’être timide. Il s’avança d’un pas ferme jusqu’auprès de sa mère:
--Maman?
--Eh bien?
--Je vais te parler d’une chose très sérieuse... Sais-tu ce que je vais demander à papa tout à l’heure? Je vais lui demander d’aller dès demain prier M. Voraud de m’accorder la main de sa fille.
Mme Henry leva les yeux et le regarda.
--C’est une grande faute, dit-elle enfin, de laisser les jeunes gens dans le désœuvrement. Sous prétexte d’examen de droit, tu ne vas pas au magasin, tu restes à la campagne, et, au bout du compte, tu ne fais rien. N’essaie pas de me faire croire que tu travailles. Quand on entre dans ta chambre, on te trouve étendu sur ton lit. Il y a un livre sur ta table, oh! je sais bien. Il était ouvert à la page 32, il y a quinze jours. Il est maintenant à la page 40. Voilà ce que tu appelles travailler.
--Bien, dit Daniel, bien. Je parlerai tout de même à papa tout à l’heure.
--Ton père t’enverra promener avec tes bêtises. Un garçon de vingt ans qui veut se marier. Un beau monsieur, vraiment! Je te vois père de famille et élevant des petits garçons.
--Si je t’ai parlé de ça, dit Daniel nerveusement, c’est que j’y ai mûrement réfléchi. Je ne suis plus un enfant.
Il monta dans sa chambre, le visage assombri d’énergie. Il entendit de son lit, où il s’était allongé pour réfléchir, le crachement sauvage du train de 6 heures 30, qui entrait en gare et qui, peu après, repartit en haletant. Quelques minutes se passèrent, et la sonnette de la grille tinta. C’était M. Henry qui rentrait dîner.
En ce moment, les parents de Daniel habitaient seuls la villa; l’oncle Émile était parti avec la tante Amélie, pour une ville d’eaux magnifiquement située dans les montagnes et d’où il devait rapporter deux fortes sensations: celle d’avoir réussi à occuper, à l’aller et retour, un compartiment réservé et celle encore d’avoir obtenu, à l’hôtel des Bains, des conditions de prix exceptionnelles.
Après un assez long temps, employé par M. Henry à se débarbouiller et à revêtir le molleton des villégiatures, Daniel entendit la bonne qui frappait à la porte de sa chambre. Mais il répondit qu’il n’avait pas faim, autant pour apitoyer ses parents que pour obéir à cette tradition rigoureuse qui veut que les jeunes hommes, contrariés dans leurs amours, en perdent le boire et le manger.
Un peu avant huit heures, la femme de chambre remonta:
--Monsieur fait dire à M. Daniel de descendre.
Il descendit, très énervé. Ses parents avaient fini de dîner. Mais il remarqua, non sans satisfaction, qu’on n’avait pas enlevé son couvert, et qu’on lui avait gardé une aile de poulet et des légumes. Il feignit de ne pas voir ces préparatifs, vint embrasser son père, puis alla se poster devant la fenêtre, et regarda sans rien voir, au dehors.
--Qu’est-ce que maman vient de me raconter? Il paraît que tu es devenu fou: tu veux te marier?
Daniel, de plus en plus énervé, sentit un sanglot lui monter à la gorge, et ne le retint pas. Il se mit à pleurer sourdement entre ses dents. Pendant qu’il se désolait, une voix intérieure l’approuvait, l’encourageait et lui disait en substance: «Pleure, mon vieux, pleure. Ça fait bien, ça fait très bien.» Ne trouve pas qui veut des larmes sincères pour attester victorieusement l’importance de sa douleur...
--Oh! oh! Il paraît que c’est grave, dit, en effet, M. Henry. Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse? Moi, ça m’est égal. Si tu tiens à ce que j’aille voir M. Voraud, j’irai le voir. Il me mettra à la porte pour lui faire une proposition pareille. Je ne risque jamais que ça.
Le muscle aux sanglots s’étant arrêté, Daniel le ranima, et poussa quelques sanglots supplémentaires, plus artificiels.
--Eh! bien, j’irai le voir demain. Assieds-toi là, et mange ta soupe, imbécile.
Le potage qu’on venait d’apporter était fumant; ce qui permit à Daniel de ne pas mettre à l’avaler un empressement de mauvais goût.
--Où veux-tu que j’aille le voir, ce M. Voraud?
Daniel eut alors cette impression obscure, que son père n’était pas fâché de tenter cette démarche sous le couvert des vœux inconsidérés de son jeune garçon.
--Va le prévenir, ce soir, que j’irai le voir, demain, à son bureau. Demande-lui son heure.
Daniel, après les démonstrations fâcheuses de Mme Voraud, ne serait peut-être pas facilement retourné chez Berthe, le soir même. Mais du moment qu’il avait une commission, qu’il venait voir M. Voraud, il n’était plus un intrus. Du plus loin qu’il aperçut la famille, qui prenait le frais sur le perron, il s’écria: «C’est M. Voraud que je viens voir ce soir!» Et il répéta encore, quand il fut arrivé près du groupe: «J’ai quelque chose à dire à M. Voraud.»
--Monsieur, mon père désirerait aller vous parler à votre bureau, demain. Il m’a chargé de vous demander votre heure.
--L’heure qui lui conviendra, dit M. Voraud. De préférence après la Bourse, à quatre heures, quatre heures et demie.
Louise Loison, presque ostensiblement, tirait le bras de Daniel. Elle lui fit descendre le perron.
--Quoi de nouveau?
--Mon père fera la demande demain.
Les deux jeunes filles l’accompagnèrent jusqu’à la grille. La grande porte était fermée. On faisait un petit détour dans le feuillage pour arriver à la petite porte. L’endroit était excellent, protégé tout à fait contre les regards de l’ennemi. Daniel embrassa Berthe.
--Vous serez contente d’être ma femme?
--Oui, Daniel.
--Et moi je serai bien heureux d’être votre mari!
Ce terme de mari avait encore pour lui beaucoup de prestige. Il évoquait à ses yeux une sorte de personnage barbu, de forte carrure, et très écouté dans les réunions de famille. A vingt ans, il serait déjà ce personnage-là. Il en était heureux, comme d’un avancement rapide.
Tout en rentrant chez lui, il essayait d’examiner sérieusement la situation.
A l’idée que M. Voraud dirait: oui, il ressentait un enchantement, d’ailleurs assez vague: un mariage avec des fleurs, une nuit de noce, un voyage en Italie.
D’autre part, l’idée que M. Voraud refuserait lui était presque aussi agréable. C’était du nouveau encore, du mouvement, une occasion de rébellion.
Il n’envisageait que ces deux hypothèses. Il n’imaginait pas que les résolutions de M. Voraud ne fussent pas arrêtées d’avance. Il fut très longtemps à supposer chez ses semblables une indécision semblable à la sienne. Il préférait les croire sûrs d’eux-mêmes, afin de s’épargner la peine de modifier leurs résolutions. Car il n’aimait pas les discussions, les combats, les efforts. Il n’attendait de la vie que des aubaines, et non des salaires.
Son père lui dit, quand il revint:
--Quel train est-ce que tu prendras demain?
--Comment, dit Daniel, est-ce que je vais avec toi?
--Alors, tu supposais que j’irais tout seul chez M. Voraud?
--Ah! dit Daniel, très ennuyé, et qui espérait rester tranquillement chez lui à attendre le résultat.
Le lendemain, il quitta Bernainvilliers après déjeuner, et vint chercher son père rue Lafayette, au magasin. Tous deux, ayant pris un fiacre, se dirigèrent vers le bureau de M. Voraud, rue de Rivoli. Bien qu’on fût au mois d’août, Daniel avait froid dans la voiture et serrait les dents. Le fiacre inexorable, après avoir laissé derrière lui toute la rue Drouot, avait entamé la rue Richelieu, qui diminuait à vue d’œil. Il s’arrêtait une seconde au croisement des rues, mais c’était pour repartir aussitôt. Daniel avait mal au cœur. Il eût changé son sort contre celui de n’importe lequel de ces gens qui passaient, et qui n’avaient probablement rien d’urgent ni de décisif à accomplir ce jour-là.
Ils attendirent M. Voraud, dans une salle boisée, où il y avait des guichets et des employés indifférents. Puis, le banquier, reconduisant quelqu’un et parlant affaires, apparut sur le seuil de son cabinet. Mon Dieu! comme il paraissait loin de ce qu’on allait lui dire?
Quand il entra dans un vaste cabinet, éclairé par deux fenêtres, Daniel n’avait qu’un parapluie et qu’un chapeau, mais il sembla avoir la charge de trois chapeaux et de quatre parapluies quand il s’agit de tendre la main à M. Voraud. M. Henry, avec une assurance bien enviable, prit un fauteuil à côté du bureau. Il y avait à l’autre bout de la pièce, une monstrueuse chaise de cuir, qui, lorsque Daniel essaya de la déplacer, se cramponna de ses quatre pieds au sol et menaça d’entraîner le tapis. De guerre lasse, il s’assit tout au bord. De cet endroit, en prêtant l’oreille, il suivit la conversation de son père et de M. Voraud.
--Eh bien, Monsieur Henry, qu’y a-t-il pour votre service?
--Monsieur Voraud, mon fils me charge pour vous d’une drôle de commission. Vous ne pouvez pas vous douter de ce que ça peut être.
M. Voraud chercha un instant par politesse et dit: Non, non, avec un aimable sourire.
--Eh bien, Daniel, il ne te reste plus qu’à le dire! Parle, puisque c’est toi que ça regarde... Il n’osera pas vous le dire, Monsieur Voraud... C’est moi qui vais être obligé de prendre la parole... Figurez-vous que monsieur mon fils s’est mis dans la tête que je vienne vous demander la main de votre demoiselle!
M. Voraud, qui examinait le jeune homme, regarda un instant M. Henry. Puis il tourna de nouveau les yeux vers Daniel.
--Quel âge a-t-il donc ce jeune homme? Vingt-deux, vingt-trois ans?
--Pas même, dit M. Henry.
--Et il songe déjà à se marier?
--Il n’y songeait pas, dit M. Henry. Mais il faut croire que votre demoiselle lui a plu... Des histoires de jeune homme enfin!
--Écoutez, dit M. Voraud. Vous comprenez que je ne puis guère vous répondre sans en parler à ma femme. Elle pensera comme moi que votre fils est un peu jeune. En tout cas, s’il était question de quelque chose, ce ne pourrait pas être pour tout de suite. Qu’est-ce qu’il fait votre jeune homme? demanda M. Voraud, comme s’il voyait Daniel pour la première fois. Qu’est-ce que vous faites, jeune homme?
Daniel voulut parler, mais ses cordes vocales fonctionnaient difficilement, dans les circonstances solennelles.
M. Henry dut dire à sa place:
--Il fait son doctorat. Il entrera au barreau. Et s’il n’y réussit pas comme nous voulons, je l’intéresserai dans ma maison.
--Eh bien, dit M. Voraud, nous reparlerons de tout cela.
Ils se quittèrent avec des politesses excessives.
Daniel, en sortant de là, était heureux d’être débarrassé de cette visite, mais un peu désappointé de n’avoir pas reçu une réponse ferme. Il avait prévu le refus, l’acceptation, mais l’hypothèse de l’ajournement lui avait échappé.
Après le dîner, comme ils étaient tous trois dans le salon du chalet Pilou, qu’ornaient à profusion les miniatures de la propriétaire, on sonna à la grille. C’était M. Voraud. On l’installa dans un fauteuil, et on l’accabla d’offres de liqueurs. Il dut alléguer un mal de gorge pour refuser le cigare médiocre que M. Henry lui tendait d’un air engageant.
On parla du train de six heures, toujours en retard, du plus court chemin pour aller de la maison Voraud au chalet Pilou, de Mme Pilou elle-même, dont M. Voraud connaissait les excentricités. M. Henry, Mme Henry et Daniel l’écoutaient parler avec un intérêt prodigieux.
Enfin, d’un accord tacite, on laissa la conversation tomber. M. Voraud dit gravement: J’ai parlé à ma femme.
Le silence se fit plus grand.
--Eh bien! Elle est de mon avis. Nous ne disons pas non, loin de là. Nous trouvons, et je crois que vous pensez de même, qu’il est un peu prématuré d’en causer. M. Daniel est un brave garçon, un jeune homme instruit et intelligent. Mais ne croyez-vous pas qu’il convienne, en raison de son jeune âge, d’ajourner la conversation à un an, non pour s’assurer de la solidité de ses sentiments, que je ne mets pas en doute, mais surtout pour voir de quel côté il s’orientera dans la vie? Qu’en pensez-vous?
--Je suis absolument de votre avis, dit la sage Mme Henry.
--D’ici là, je ne vois aucun inconvénient à ce que ces jeunes gens continuent à se voir. Je tiens à faire savoir à M. Daniel qu’il sera toujours le bienvenu à la maison.
Le lendemain, vers onze heures, Louise Loison passa au chalet Pilou. Daniel la mit au courant des incidents de la veille. Elle se déclara satisfaite.
--Ils ont dit oui. C’est l’important. Attendre un an? C’est de la bêtise. Vous vous marierez vers le nouvel an. Nous nous occuperons de choisir un jour.
XIX
FLEURS ET PRÉSENTS
Louise Loison quitta Daniel en lui disant encore:
--Vos parents à tous deux ne vous laisseront pas fiancés pendant un an. Ce serait absurde... Vous allez venir voir Berthe après déjeuner?
--Je pense bien!
--Est-ce que vous avez songé à lui apporter un bouquet? Apportez-lui un bouquet. Ce sera très gentil.
Daniel se mit à la recherche de sa mère pour lui demander de l’argent, de l’argent à lui. Depuis qu’il était à la campagne, il ne touchait qu’un louis par semaine sur les deux louis de ses appointements de fils de famille. Mme Henry avait donc mis de côté près de trois cents francs dans une petite boîte en acajou. C’était Daniel lui-même qui, pour faire le jeune homme économe, avait proposé cette combinaison. Il la regrettait d’ailleurs, car Mme Henry lui donnait aussi difficilement de cet argent à lui que si c’eût été de l’argent à elle.
Elle était partie faire son marché avec la cuisinière. Daniel la trouva dans la grande rue, devant l’étal de la poissonnerie. Elle examinait d’un air dégoûté un petit brochet qu’elle se proposait d’acquérir pour le repas du soir.
--Maman, je voudrais que tu me remettes vingt francs sur l’argent que tu me dois. C’est pour acheter un bouquet à... C’est pour lui acheter un bouquet...
--Tu es fou? Il n’y a encore rien d’officiel entre toi et cette jeune fille. Est-ce que tu vas maintenant commencer à lui donner des bouquets?
--Maman, je t’assure que ça me fait plaisir de lui apporter un bouquet aujourd’hui. Et d’ailleurs, ajouta-t-il avec une politesse un peu froide, sois assez gentille pour me remettre les vingt francs que je te demande, puisque cet argent est à moi.
--A toi! à toi!... Je vais te donner dix francs. Si tu veux un bouquet, tu en trouveras de magnifiques à dix francs chez le pépiniériste. Tu lui en demanderais un de vingt francs qu’il ne pourrait pas te le donner plus beau... Tiens, voilà dix francs... Mais attends-moi. Nous allons passer ensemble chez le pépiniériste, puisque c’est notre chemin.