Mémoires d'un jeune homme rangé

Part 6

Chapter 63,916 wordsPublic domain

Il était bien juste que Daniel usurpât un peu de prestige aux yeux de son père et de son oncle, car ceux-ci l’avaient assez ébloui, pendant les huit premières années de sa vie. A cette époque primitive, où la force physique était à ses yeux la plus glorieuse, il considérait son papa, qui le portait si facilement sur ses épaules, comme l’homme le plus fort du monde, et l’oncle Émile, qui soulevait une chaise avec le petit doigt, comme le deuxième plus fort.

Plus tard, l’oncle Émile l’étonna surtout parce qu’il sifflait bien, parce qu’il fredonnait tous les airs de café-concert, et parce qu’il était capable de parler très longtemps, avec un petit bout de cigarette collé à sa lèvre inférieure. L’oncle Émile passait pour un brillant causeur. Nul n’employait plus à propos des locutions comme: «Ça fait la rue Michel», ou: «Le malin de la rue de la Plume.» Et c’est lui qui, deux mois à peine après qu’elle eut été lancée, apporta dans la famille Henry la plaisanterie: «On dirait du veau», qui y fut conservée très longtemps après qu’elle fut tombée, partout ailleurs, en désuétude.

Le départ pour Bernainvilliers avait été fixé au mercredi suivant. L’oncle Émile et la tante Amélie ne viendraient qu’une semaine après. On commanda, pour le mardi, une voiture de déménagement. Bien que le chalet Pilou fût meublé, Mme Henry emportait un certain nombre de meubles, sans lesquels elle ne se déplaçait pas. Car un vieux ménage n’est pas comme ces jeunes ménages, qui manquent de tout et ne sont pas organisés. Le ménage Henry s’était, en vieillissant, embarrassé d’habitudes impérieuses et encombré d’objets nécessaires.

Le mardi à onze heures, deux déménageurs, qui ressemblaient à des voleurs d’enfants, firent leur apparition dans l’appartement de la rue Lafayette. Le plus rassurant avait une veste de forçat et un bonnet rouge. La voiture partit le soir pour Bernainvilliers (48 kilomètres) où elle devait arriver le lendemain dans l’après-midi. La famille coucha, ce soir-là, sur ce qui restait de matelas. Les deux bonnes, Henriette et Lina, partirent le mercredi matin, de bonne heure, non sans être remontées deux fois pour prendre des objets oubliés, les clefs des malles, qu’elles cherchaient avec des cris effarés et des rires inutiles.

Le thème des opérations portait que le père de Daniel n’arriverait que vers six heures, après la fermeture du magasin. Daniel et sa mère trouvèrent, à trois heures, à la gare de Bernainvilliers, Berthe Voraud et Louise Loison, venues donner un coup de main à l’emménagement; soi-disant, confia Louise à l’oreille de Daniel. La vérité vraie était que ça les amusait beaucoup d’aider Mme Henry.

Quand ils furent au tournant de la route, ils aperçurent à la hauteur du chalet Pilou la voiture de déménagement, et un canapé de salon, tout dépaysé, au milieu de la grande route. C’était un petit canapé, qu’on emmenait à chaque villégiature, parce que M. Henry l’avait choisi pour y faire sa sieste. Recouvert à neuf, habitué à vivre au milieu du luxe, sous un lustre de verre et à côté d’un piano, il devait subir, chaque année, dans la voiture, le compagnonnage de la planche à repasser et des ustensiles de cuisine.

Ils virent les voleurs d’enfants, courbés l’un sous un sommier, l’autre sous un panier de linge. On eût dit maintenant des cambrioleurs repentis, rapportant tristement leur butin dans la villa mise au pillage.

Daniel se trouva seul avec Berthe, plusieurs fois, pendant l’emménagement, une fois à la cuisine, une fois dans l’escalier, une autre fois au deuxième étage dans une chambre mansardée. Il ne l’embrassait plus que sur les lèvres. Parfois, cependant, comme il avait le souffle court et comme, ainsi que beaucoup de jeunes gens, il ne savait pas respirer en embrassant les dames, il relevait la tête dans un transport d’extase, et posait ensuite les lèvres sur le cou de sa bien-aimée, très doucement, pour reprendre haleine.

On rentra chez les Voraud vers sept heures, pour dîner. La présentation de M. Henry à la grand’mère de Berthe fut le signal d’une débauche d’érudition sur les alliances de la famille Henry avec d’autres familles que connaissait la famille Voraud.

En se mettant à table, Daniel s’aperçut, non sans une certaine inquiétude, que son père était, ce jour-là, en humeur de causer. Aussi engagea-t-il une conversation particulière, animée, avec Louise Loison, afin qu’il n’eût pas l’air de donner aux discours paternels l’ombre d’une approbation. Il se rassura cependant au milieu du dîner, quand il vit que M. Voraud riait franchement aux plaisanteries de M. Henry.

Vers neuf heures et demie, on parla de rentrer se coucher. Mais M. Henry pressé par le train, n’avait pas pris à Paris de journal du soir. M. Voraud lui proposa de l’accompagner jusqu’à la gare. La marchande était fermée à cette heure, mais sûrement l’employé aurait la clef des journaux. Mme Henry, très fatiguée, rentra directement avec Daniel.

Daniel avait dit à Berthe: «Je vais parler à maman de mes projets.» Il se donna un peu de répit, jusqu’au bec de gaz qui marquait le tournant de la route. Arrivé là, il décida qu’il parlerait certainement quand il arriverait à l’autre réverbère. Ce réverbère atteint, il estima que rien ne pressait et qu’il valait même mieux attendre une autre occasion. Il savourait à peine la joie de cet ajournement qu’une voix intérieure le rudoya: «Quand parleras-tu si tu n’oses pas maintenant?» Il dit alors à sa mère, et le cœur battant un peu:

--Ça serait drôle tout de même si je me mariais avec la petite Voraud.

Mme Henry eut un petit rire, sans grande portée.

--Ça m’irait assez de l’épouser, dit Daniel d’un air dégagé; elle est assez gentille.

--Il faudrait d’abord qu’elle veuille de toi.

Le cœur de Daniel battit plus fort.

--Je crois qu’elle voudrait bien de moi.

--Elle te l’a dit? demanda Mme Henry, non sans curiosité.

--Oui, dit Daniel... Mais ne le dis à personne, pas même à papa.

On était arrivé à la grille du chalet Pilou.

--Hé! dit Mme Henry, tu vas bien! Pense donc un peu à finir ton doctorat, ajouta-t-elle.

XV

A CHEVAL

A partir du jour où il fut installé à la campagne, commença pour le jeune Daniel une vie amoureuse et monotone. Son examen approchait. Il passait la matinée dans sa chambre, la fenêtre ouverte sur le beau temps et lisait un gros livre de droit de 832 pages. Mais ses yeux suivaient les lignes, tout seuls, comme un docile attelage dont le conducteur est resté à boire au tournant de la route.

Daniel, soudain, s’apercevait qu’il ne lisait plus. Il reprenait à haute voix les pages parcourues, appuyant sur certaines phrases avec une inutile énergie. Le son des mots passait dans sa tête comme dans un tonneau sans fond. La verdure, au dehors, était désœuvrée. Si les arbres remuaient, c’est qu’il eût été plus fatigant de résister à la brise, qui tenait à agiter doucement leurs feuilles.

Quand Daniel était en meilleures dispositions, et qu’il arrivait à bien comprendre une question de droit, la subtilité de son esprit le comblait d’aise, et il ne lisait pas plus avant. Il préférait se promener dans sa chambre, en répondant d’avance, victorieusement, aux examinateurs, qui l’interrogeaient précisément sur cette question.

Ces messieurs étant à Paris pour les affaires, il déjeune rapidement avec sa mère et sa tante. Puis, il s’en va chez les Voraud: il faut qu’il voie Berthe tous les jours. Il fait son possible pour ne pas se presser, afin de leur laisser le temps de sortir de table.

Mais il ne parvient jamais à arriver assez tard. Il les aperçoit depuis la grille, en train de déjeuner dans le jardin. Mme Voraud, qu’il voit de profil, fait certainement, la tête droite et les lèvres minces, des remarques désobligeantes sur son assiduité. Daniel, alors, répond à ces paroles supposées en sifflotant cavalièrement et en envoyant des coups de canne vigoureux sur les branches. Il se donne l’air de traverser le jardin, et de s’arrêter simplement, en passant près de ces gens-là, sans attacher d’importance à cette visite. Il y reste jusqu’à cinq heures.

Il était, la plupart du temps, plein de maussaderie d’être obligé de subir la surveillance de Mme Voraud. Une bonne partie de l’après-midi se passe à chercher les moyens d’être seul avec Berthe. Quand il a saisi un prétexte pour entrer un instant dans la maison avec les deux jeunes filles, il rejoint sa bien-aimée dans le petit salon, et l’embrasse hâtivement. Dans cette chasse aux baisers, il n’a, en fait de joies précises, que celle d’inscrire au tableau le plus de baisers possible.

Quelques semaines auparavant, il n’eût pas rêvé d’autre béatitude que de contempler, dans un jardin paisible, une bien-aimée qui l’eût aimé. Mais c’est à peine, maintenant, s’il regardait Berthe, et il ne jouissait pas de sa voix claire et de ses gestes gracieux. Ce genre de plaisirs était passé, dépassé. Ce qu’il voulait maintenant, c’était se trouver seul avec elle, et l’embrasser.

Il n’avait pas encore pensé à désirer autre chose. Il ne considérait pas sa bien-aimée comme une femme. Cependant, les quelques heures qu’il passait auprès d’elle l’énervaient sans qu’il s’en doutât. Et, quand il rentrait chez lui, entre cinq et six, à l’heure où sa mère et sa tante étaient parties pour la promenade, il se sentait un peu troublé en voyant Lina, une blonde assez forte, laver les carreaux de sa cuisine. Il entrait auprès d’elle et lui posait une question, au hasard, d’une voix altérée: «Est-il venu une lettre pour moi?» Parfois, il s’enhardissait jusqu’à plaisanter: «Tiens, disait-il, en la voyant à quatre pattes, on pourrait jouer à saute-mouton!»

De sang-froid, il n’eût point envisagé la possibilité d’une aventure avec la bonne. Il lui plaisait d’avancer un bras timide vers l’engrenage du hasard, pour être entraîné, malgré lui, aux conséquences les plus fatales.

Mais la bonne répondait à peine. Il montait alors dans sa chambre, et ne travaillait pas. Aussi résolut-il de faire un peu d’exercice, à ces heures-là. Il prit douze cachets de manège.

Il y avait, à Bernainvilliers, une succursale du grand manège Sornet. Elle était dirigée par un grand jeune homme au teint un peu cuit, aux cheveux blonds coupés à l’ordonnance et en pointe sur le front, et qui portait, sur les joues, de très courtes pattes de lapin. On l’appelait «l’écuyer» ou «Monsieur Adrien». C’était un ancien sous-officier. Il répétait fréquemment qu’il avait été deuxième sur soixante-quinze, à un examen de cavalerie de tout le corps d’armée. Il sifflait, entre ses dents, de petits airs vifs et lisait des lettres sur du papier bleu-ciel, que lui envoyait sa bonne amie.

Daniel, préférant sortir avec l’écuyer, prit des cachets de promenades accompagnées. Le jour de sa quatrième sortie, il se rend, à l’écurie, vers six heures. Monsieur Adrien n’est pas là, mais il ne sera pas long. Daniel tend la main à Alfred, le palefrenier boiteux, parce qu’il lui a donné la main une fois, et qu’il n’a pas osé cesser. Il s’en console en pensant que c’est peut-être habile, et qu’Alfred, plus familier, le renseignera mieux sur les chevaux.

Il y a quatre chevaux de selle dans l’écurie. Aucun d’eux n’assure à Daniel une sécurité parfaite. Baba, le petit cheval entier, est très paisible, à condition qu’on ne rencontre pas de jument. Page, le vieux pur sang, butte, et Mouche a peur du chemin de fer. Daniel préfère Kroumir, qui trottine, mais c’est là un défaut auquel on se résigne; s’il est gênant, il n’est pas dangereux.

--Il faudra me seller Kroumir, lui dit-il.

--Vous ne pouvez pas monter Kroumir aujourd’hui, dit le palefrenier, en s’en allant au fond de l’écurie, où il remue des pelles et de vagues seaux de bois.

--Pourquoi donc? dit Daniel.

--Kroumir a la migraine, dit Alfred.

Daniel n’aime pas qu’on plaisante quand sa vie est en jeu. Il attend un instant pour laisser passer l’humeur ironique du palefrenier. Puis, il répète:

--Voyons, sérieusement, pourquoi est-ce que je ne peux pas monter Kroumir?

Alfred ne juge pas utile de répondre tout de suite. Il est en train d’étendre une couverture sur le dos de la jument de voiture, qui tousse.

--Kroumir est malade? demande Daniel d’une voix douce.

--Il est blessé au garrot, consent à dire Alfred.

Puis il ajoute d’un ton décisif:

--Vous monterez Page.

Page est un vieux pur-sang alezan, de 22 ans. Mais ce n’est pas son âge qui déplaît à Daniel.

--Est-ce que vous ne m’avez pas dit qu’il buttait?

--Mais non, mais non, dit le palefrenier en haussant les épaules.

--C’est que je n’aime pas les chevaux qui buttent, dit Daniel, décidé. C’est très dangereux et je ne veux rien savoir pour risquer de le couronner.

Il emploie volontiers avec le palefrenier et avec l’écuyer l’expression: Je ne veux rien savoir; il ne l’emploie pas avec une aisance parfaite.

--Alors, vous monterez Mouche, dit le palefrenier, en désignant la croupe d’une jument baie.

--Elle est un peu chaude? dit Daniel.

--Elle? dit le palefrenier. Il n’y a pas plus doux.

Il s’approche de la bête, lui passe la main sous la cuisse et lui donne des tapes amicales. Puis, il lui prend le pied de derrière, le pose sur son genou, et retire une motte de fumier collée après le fer.

--Elle trotte sec, dit-il, en lâchant le pied. Mais ça vaut mieux, dès l’instant que vous faites du trot à l’anglaise.

--Vous m’avez dit l’autre jour, dit Daniel, qu’elle avait peur du chemin de fer?

--Mais non, mais non, dit Alfred. Elle danse un peu. Vous la tiendrez dans les jambes.

Daniel se décide à prendre Mouche. Il amènera l’écuyer, sans en avoir l’air, à aller du côté de Fleurigny, de façon à ne pas rencontrer le chemin de fer.

--Et qu’est-ce que va monter monsieur Adrien? dit-il encore.

--Lui? dit Alfred. Il monte Baba, le petit cheval entier.

Daniel ne dit rien. Une pensée le tracasse. Mais il a déjà posé beaucoup de questions à Alfred... Il ne peut s’empêcher de dire:

--Oui, le petit cheval entier... Il est bien embêtant, et il saute beaucoup, quand il sort avec la jument.

Puis, comme Alfred ne le rassure pas, il se rassure lui-même:

--Heureusement que Monsieur Adrien le tient bien.

--Oui, il a la main assez dure, dit Alfred à ses dents. Il n’en craint pas un, pour la question d’abîmer la gueule aux canards.

M. Adrien apparaît, peu après, à l’entrée de l’écurie.

--Vous m’excuserez, dit-il à Daniel, j’ai rencontré un ami, un ancien vingt-huit jours, avec qui j’ai été boire un verre. Alfred, dit M. Adrien, avez-vous sellé Page, pour Monsieur?

--C’est que, dit Daniel, j’aimerais mieux monter la jument.

--A votre idée, dit M. Adrien. Est-ce que Kroumir est toujours à vif sur le dos?

Il s’approche de Kroumir, dont il touche la plaie du bout du doigt. Kroumir fronce fortement sa peau autour de la blessure, frappe le sol avec la pointe de son sabot de devant, et remue sa forte tête. La chaîne de son licol racle l’anneau de fer avec un bruit violent.

--Ce sera long à reformer la croûte, dit M. Adrien, en sortant de la stalle.

Cependant, Alfred, ayant sellé Mouche, l’a sortie dans la cour. M. Adrien reste dans l’écurie pour surveiller le sellage de Baba. Daniel en profite pour monter à cheval autrement que par principe, car il a une peine infinie à soulever son pied jusqu’à l’étrier. Il amène tout doucement Mouche près d’un banc, et s’installe sans trop de peine sur le dos de la bête. Les étriers sont à peu près justes. L’étrivière gauche est peut-être un peu moins longue, mais Daniel s’y résigne. M. Adrien sort de l’écurie avec Baba, et se met en selle. Puis il examine Daniel.

--Vous n’emportez pas votre stick?

Il l’a oublié dans l’écurie. Il faut redescendre et, sous les yeux de M. Adrien, remonter à cheval par principe. L’étrier se trouve terriblement haut, car pour avoir moins de chances de le déchausser au galop, il monte avec des étrivières courtes. De plus, Mouche ne met aucune complaisance à favoriser l’opération. Elle s’acharne à tourner en rond.

--Tenez-lui sa jument, dit M. Adrien à Alfred.

Le boiteux va tenir la jument, et pousse Daniel au derrière, en lui disant à mi-voix: Ça vaut un verre.

Ils sortent au pas, dans la grande rue. Daniel a une position impeccable, quand on ne marche pas aux allures vives. Au pas, son pied n’est engagé qu’au tiers dans l’étrier, son genou adhère parfaitement à la selle. Il guette les glaces des boutiques pour s’y regarder au passage. Allons, la promenade se passera sans encombre et l’équitation est un sport bien agréable!

Mais voilà qu’un incident imprévu vient émouvoir le jeune cavalier, et par contrecoup, sa monture.

Comme on tourne le chemin des Platanes, on aperçoit M. Voraud qui revient de la gare et qui amène avec lui... qui? André Bardot?

André Bardot, qui s’est vanté auprès de Julius d’avoir flirté pendant un an avec Berthe, et qui prétendait même être aimé d’elle!

Daniel, d’émotion, tire sur la bouche de sa jument qui se cabre. Il lâche les rênes et s’accroche au pommeau, pendant que Mouche part à un galop soutenu dans la direction du manège. Elle tourne, en galopant à faux, et manque de s’étaler sur le pavé de la cour. Puis Daniel n’a que le temps de baisser la tête, car elle entre brusquement dans l’écurie. Elle gagne sa mangeoire et se met paisiblement à manger son avoine, bien que son mors la gêne dans cette fonction.

Daniel saute à terre. M. Adrien, qui l’a suivi, arrive bientôt dans la cour du manège.

--Hé bien! lui crie-t-il, est-ce qu’elle a bien trouvé le chemin pour vous ramener? Ah! nom de d’là! elle savait bien qui c’est qu’elle avait sur le dos!

XVI

UN POINT OBSCUR

Il était sept heures, quand Daniel quitta le manège pour rentrer dîner. Il prit, par derrière le village, un petit chemin bordé de haies. La campagne, toujours aussi calme et toujours la même, poussait, de temps en temps, un chant de coq, toujours le même et pas pressé.

Daniel, qui n’avait pas faim, marchait à pas lents. Ses pensées tenaient dans sa tête un meeting orageux; aucune d’elles n’avait encore réussi à s’emparer de la tribune, pour dominer le tumulte et faire entendre quelques paroles nettes. André Bardot allait donc dîner chez Berthe? Pourtant, Louise Loison, la seule fois que le nom d’André avait été prononcé, avait dit assez sèchement que les Voraud étaient en froid avec ce jeune homme.

Quelle altitude faudrait-il avoir le soir, quand il rencontrerait André chez les Voraud? Il n’allait pas régulièrement chez Berthe après le dîner, mais rien au monde n’aurait pu l’empêcher d’y aller ce soir-là. Il voulait savoir.

Il ne pensait pas que Berthe eût jamais aimé André Bardot, car il n’avait aucun indice certain pour le croire. Il croyait toujours à l’honnêteté des femmes, c’est-à-dire qu’il lui semblait difficile qu’une femme pût oublier ses devoirs avec un autre qu’avec lui.

Depuis qu’on lui avait parlé du flirt de Berthe et d’André, il ne s’était jamais trouvé en présence de Bardot. Il s’était dit, parfois, que s’il le rencontrait, il se livrerait à des actes violents, voire à un pugilat énergique, qui, dans son imagination se terminait toujours à son avantage. Mais la proximité de l’ennemi changea sa manière de voir, et il se convainquit facilement que toute manifestation de ce genre eût été ridicule.

Daniel n’aimait pas courir de risques. Eût-il dix-neuf chances sur vingt de sortir sans dommage d’une aventure, le peloton des dix-neuf chances favorables ne le rassurait pas, et il reculait devant le vilain aspect de la seule chance contraire.

Et, pourtant, il tenait énormément à avoir du courage, d’autant plus qu’il était impressionné par les attitudes courageuses que tous ses semblables prenaient autour de lui, et ne s’était jamais demandé si leur belle confiance était vraiment plus solide que celle qu’il affichait lui-même.

Un soir, au Moulin-Rouge, un de ses amis avait eu, avec un quidam, une altercation très vive, suivie d’un échange de coups de poing. Daniel n’était pas intervenu, pour ne pas se mettre deux contre un.

Son ami ne lui avait parlé de rien, mais il avait dit, en racontant cette histoire à un autre ami, que Daniel avait «les foies blancs». Daniel, quand on lui rapporta ce propos, avait ressenti un étrange malaise, et s’était disculpé avec des explications interminables.

Une autre fois, au Casino de Trouville, précisément le soir de ses dix-sept ans, Daniel servait de cavalier à deux jeunes filles, qu’un jeune homme de son âge s’était mis à regarder impudemment. Daniel avait fait un mouvement pour attaquer le jeune homme, qui s’était enfui. Daniel alors s’était mis à sa poursuite, mais il avait bien senti qu’en lui courant après, il ne donnait pas son maximum de vitesse, et il s’en était voulu.

Ces souvenirs le gênaient. Même à ses propres yeux, il avait besoin de paraître courageux. Il perdait son temps à ces scrupules, au lieu de s’appliquer simplement à paraître courageux aux yeux des autres.

Il dîna rapidement, et sans adresser la parole à ses parents. Il se rendit, après le dîner, jusque chez les Voraud, qui étaient encore à table. Il les aperçut depuis la grille. Il était plus de huit heures, et il faisait jour encore. André Bardot était assis entre Mme Voraud et Berthe, et parlait sans animation à M. Voraud.

Daniel, caché par le feuillage, les regarda. On a toujours une impression pénible, à regarder dîner des gens. Il semble, si on les voit de loin, qu’on n’existe pas pour eux, qu’ils vivent en rond dans un autre univers. Pis encore, quand on s’approche de leur table, quand on trouble le concert de leurs voracités ou de leurs digestions, quand on subit l’humiliation de se voir offrir un morceau de tarte, de biscuit glacé, ou un peu de crème au chocolat.

Daniel regardait de loin André Bardot. Il ne le détestait pas. Il considéra sans envie, avec sympathie, sa moustache blonde, longue et fine. Il n’était peut-être pas aussi bête que Daniel l’avait décrété, l’année qu’ils avaient passée ensemble au Vésinet. Alors André avait vingt ans, et Daniel seize. Les jeunes gens portent les uns sur les autres de ces jugements hâtifs qu’il est bien dur de réviser plus tard, surtout s’ils ont été défavorables. Et pourtant, de vingt à vingt-cinq ans, pensait maintenant Daniel, une intelligence ne peut-elle pas se modifier?

Daniel Henry, qui n’aimait pas l’état d’hostilité, sentait naître en lui, à la vue de ce rival, des trésors d’indulgence, de délicatesse, d’altruisme.

On apportait le café. Ces messieurs allumaient des cigares. Daniel se décida à se montrer. Il poussa la porte de la grille et s’avança gravement dans l’allée d’entrée. Quand il arriva près de la table, André Bardot se leva en le voyant, et lui serra la main avec une politesse et une affabilité qu’il n’avait jamais eues à son égard. Daniel en fut flatté et lui en eut beaucoup de gratitude, car André Bardot l’avait toujours traité un peu comme un gosse. Il lui eût été pénible qu’en présence des Voraud il ne lui eût pas marqué une considération suffisante.

Berthe l’accueillit avec plus de réserve que les autres soirs. Mais Daniel ne lui en voulut point. Si vraiment ce jeune homme lui avait fait la cour, il eût été malséant de se livrer, devant lui, à des démonstrations trop vives.

Quant à Louise Loison, elle devait être au courant de quelque chose. Elle semblait en mauvais termes avec André Bardot. Elle dit à Daniel: «Quelle drôle d’idée M. Voraud a-t-il eue de nous amener ce raseur à dîner? Ni Berthe, ni moi, ne pouvons le souffrir.»

Mais Daniel, tout à la joie qu’il n’y eût aucun conflit, évitait de voir l’entrée des soupçons et de s’engager dans leurs routes obscures.

Il reconduisit André Bardot à la gare, avec Berthe Voraud et Louise Loison. Il ressentait pour le jeune homme des élans de sympathie qu’il n’eût pas modérés, sans la présence de Berthe, qui le gênait un peu.