Mémoires d'un jeune homme rangé

Part 5

Chapter 53,922 wordsPublic domain

Il lui restait sur sa semaine vingt-quatre francs. Il avait besoin de s’acheter une chemise neuve. Celle qu’il avait portée la veille n’était pas assez fraîche, et celles de l’armoire avaient toutes des manchettes et cols éraillés. Mme Henry y veillait avec vigilance. Son désespoir était que la blanchisseuse les abimât aussi vite. C’était à croire que les blanchisseuses étaient de connivence avec les chemisiers. Mme Henry, pour remédier à ce désastre, espaçait le plus qu’elle pouvait les commandes de chemises neuves. La sollicitude qu’elle avait pour son fils n’allait pas toujours jusqu’à la coquetterie maternelle. Et son désir de le voir bien tenu ne l’emportait pas sur un souci bien naturel de faire durer le linge le plus longtemps possible.

La chemise coûterait bien dix francs. Le voyage en coûtait sept. Daniel ne pouvait pas s’en aller à Bernainvilliers avec sept francs seulement. Il résolut de demander vingt francs à sa mère; puis, après réflexion, cinquante francs. Il se dit enfin qu’il faudrait au moins cent francs afin de parer à l’imprévu. Comme il allait passer une bonne journée, il sentait le besoin, en bon sybarite, d’être complètement tranquille et d’avoir sur soi de quoi faire face aux éventualités les plus chimériques.

Mais cent francs, c’était une telle somme, qu’il n’eut pas le courage de la demander et qu’il ne demanda rien du tout. Il préféra aller acheter une chemise à crédit chez son chemisier.

Malheureusement, M. Malus, en fait de chemise toute faite, n’avait que de la chemise sans col. Daniel aurait voulu une chemise avec un col droit et très haut. «Attendez, dit M. Malus, attendez donc... J’ai là quelque chose qui serait peut-être susceptible de faire votre affaire. Une chemise qui m’a été laissée pour compte parce qu’elle était trop étroite.»

Daniel passa dans l’arrière-boutique pour essayer cette chemise. Le col était décidément trop juste. M. Malus parvint à le boutonner, mais Daniel suffoquait... «Attendez donc, dit encore le chemisier. J’ai là quelque chose d’autre. Seulement, c’est un col rabattu. Voici, par le fait, la saison chaude. Vous n’aurez donc pas à vous en repentir. Et c’est une chemise toute en toile, une chemise de dix-huit francs, que je vous laisserai à dix francs.»

Il alla chercher une chemise qui, certainement, avait été faite pour un homme de deux mètres de haut. Daniel était obligé de remuer le cou comme une autruche, afin de prendre successivement contact avec tous les points de la circonférence du col. La jupe lui tombait aux talons. Malgré un pliage minutieux, c’est à peine s’il put fermer son pantalon sur cet amas de linge. On lui fit un point à chaque manche pour les raccourcir et il fallut de grands efforts pour faire passer ses manchettes dans les manches de la jaquette. Le poignet de Daniel jouait là-dedans comme dans les manchettes classiques de l’amant d’Amanda; on lui voyait le bras jusqu’au coude.

Il profita de ce qu’il était chez le chemisier pour acheter une garniture en nacre pour son devant de chemise. Entre autres modifications qu’avait produites dans son âme l’aveu d’amour de Mlle Voraud, figurait désormais le besoin impérieux d’avoir toutes les boutonnières de son plastron garnies de boutons.

Tout ceci se passait à neuf heures et demie du matin. Daniel se fit envoyer la chemise géante à son domicile et se rendit auprès de son père. M. Henry, dans son bureau, causait avec l’oncle Émile, qui passait par là ce matin. En apercevant Daniel, M. Henry dit à l’oncle:

--Permets que je te présente le haut patron, le commanditaire de la maison, M. Daniel Henry. Monsieur vient de temps en temps au magasin, pour voir si nous travaillons bien, et si tout va suivant son idée. Voulez-vous nous faire l’honneur de vous asseoir, monsieur le comte. On va vous montrer les livres de la maison. Par quoi voulez-vous que l’on commence?

Allons! il n’était pas de trop méchante humeur. Daniel, qui ne l’avait pas encore vu le matin, l’embrassa sur le front. Puis il s’en alla du côté de son bureau. En traversant le bureau du comptable, il vit que M. Fentin n’était pas là. «Daniel! cria M. Henry.»

Il revint près de son père. «Comme M. Fentin ne vient pas ces jours-ci,--oui, il a une angine--je vais te donner du travail pour cet après-midi. Tu vas me faire trois copies de ces listes d’échantillons et tu me les enverras aux clients dont je te dirai les noms.»

--C’est que... papa...

--Qu’est-ce qu’il fait, papa?

--C’est que... papa... j’ai absolument promis à M. Voraud d’aller aujourd’hui à Bernainvilliers.

--Comment? Mais tu en sors, de Bernainvilliers. Qu’est-ce que tu as maintenant avec ces gens-là?

Daniel rougit. Puis un gracieux petit mensonge lui surgit dans l’esprit, à point nommé.

--M. Voraud a beaucoup insisté pour que je vienne aujourd’hui, parce qu’il doit me présenter à un de ses amis, un professeur, qui me recommandera, au moment des examens.

--C’est tout de même curieux que je ne peux compter sur ce jeune homme pour aucune chose dont j’ai besoin, dit M. Henry. Quand est-ce que tu vas un peu songer à te rendre utile à ton père?

--Si tu veux, je viendrai demain de bonne heure, et je copierai ces listes.

--Demain, monsieur? Non. L’année prochaine. Je vous assure que ça sera grandement temps. Je regrette infiniment, monsieur. On fera son possible pour s’organiser en se passant de vos estimables services.

Il s’inclina profondément. Puis il se mit à signer des papiers. Daniel s’esquiva en douceur, en marchant de côté pour ne pas élargir l’entre-bâillement de la porte. Il gagna son petit bureau. Il s’installa sur son fauteuil, devant le vieux bureau recouvert de moleskine usée, puis, après avoir bâillé deux ou trois fois, il expédia quelques affaires courantes, telles que l’enfoncement du crin sous la moleskine, au moyen d’un porte-plume introduit dans un accroc, ou bien l’agrandissement d’une tache d’encre sur le mufle en cuivre du lion de l’encrier.

Il prit une feuille de papier à en-tête, où il écrivit: J’aime Berthe, en anglaise cursive, puis en imitation de ronde.

Il déchira cette feuille compromettante et en prit une autre sur laquelle il écrivit: «M. et Mme Henry ont l’honneur de vous faire part du mariage de M. Daniel Henry, avec Mlle Berthe Voraud.» Il ajouta, à côté de son nom: «Docteur en droit.» Puis il biffa cette indication, parce que ç’aurait été trop long d’attendre son doctorat.

--Daniel! On rentre déjeuner!

Daniel froisse précipitamment son projet de faire-part et le jette dans le panier à papier.

Il retrouve son père au milieu du magasin. M. Henry demande à un employé: Est-ce qu’on est venu de chez Harduin?

--Non, monsieur, pas encore.

--Non!... non!... Et alors vous allez attendre tranquillement, en vous croisant les bras? Quand est-ce donc que vous aurez pour deux sous d’initiative? Vous allez me faire le plaisir de vous y rendre tout de suite. Vous déjeunerez quand vous pourrez. Et si vous n’avez pas le temps, vous déjeunerez par cœur. Ça sera une leçon pour vous pour avoir un peu de tête... et d’initiative, ajoute encore M. Henry, très content d’avoir trouvé ce mot.

--Bon! pense Daniel. Je ne suis pas le seul à être engueulé.

Ils sortent tous deux dans la rue Lafayette. Daniel, qui est un peu plus grand que son père, se voûte légèrement pour ne pas le dépasser.

--Hé bien! tu ne nous racontes rien de ta visite à Bernainvilliers? dit, quand on s’est mis à table, Mme Henry. Est-ce qu’ils sont bien installés?

--Magnifiquement, dit Daniel.

--Il paraît qu’il s’y trouve bien, dit M. Henry, puisqu’il retourne encore aujourd’hui.

--Je te promets, maman, que c’est un autre pays que le Vésinet.

--Ça doit être plus campagne, dit Mme Henry.

--Et si tu voyais la différence des villas? Il y a des jardins très grands, et des arbres, au moins! Et c’est beaucoup moins cher comme location qu’au Vésinet. Voilà ce qui s’appelle une villégiature!

--Tu ne veux pourtant pas, dit Mme Henry que nous quittions le Vésinet, où nous allons depuis dix-huit ans?

--Laisse-le donc parler, dit M. Henry. Lui, tu comprends, ça lui sera complètement égal, si je fais chaque jour une heure en plus de chemin de fer pour aller au magasin.

--Tu exagères, papa. Ça ne fait jamais une heure en plus. Combien mets-tu pour aller au Vésinet? Trente-cinq minutes. Sais-tu combien mettent les express pour aller à Bernainvilliers? Trois quarts d’heure. Et la gare du Nord est bien plus avantageuse pour toi que la gare Saint-Lazare. C’est à cinq minutes du magasin.

Il s’avance un peu en évaluant le trajet de Paris à Bernainvilliers à trois quarts d’heure. Tous les trains mettent un peu plus d’une heure, à l’exception d’un seul, qui fait la distance en quarante-neuf minutes, un train de luxe qui vient de Lille deux fois par semaine, et passe à quatre heures du matin à Bernainvilliers, où, dit la note W de l’indicateur, il descend des voyageurs sans en prendre.

Cependant, Daniel s’enhardit, car la résistance est plus faible qu’il n’aurait cru.

--Mme Voraud m’a dit qu’elle serait enchantée que vous veniez.

--Est-ce que ce sont des gens à fréquenter pour nous? dit M. Henry. Ils sont trop huppés.

--M. Voraud, dit Daniel, m’a répété je ne sais combien de fois qu’il avait beaucoup de sympathie pour toi et que tu étais un négociant de premier ordre.

--Je n’ai rien à dire contre lui, affirme énergiquement M. Voraud. C’est un homme tout ce qu’il y a d’intelligent.

--Enfin, dit Daniel, qu’est-ce que je risque de visiter cet après-midi quelques villas, puisque je vais là-bas? Je verrai ce qu’il y a de bien, et vous n’aurez plus qu’à choisir.

Ils ne répondent rien. Mme Henry ne s’engage pas sans la parole de M. Henry, et M. Henry ne s’engage pas inutilement. Mais Daniel sent que l’affaire est en bonne voie.

XIII

MAISON A LOUER

Daniel, pendant que le train l’emmenait à Bernainvilliers, éprouva vraiment une grande joie à la pensée de revoir Berthe. Il avait besoin d’elle maintenant, besoin de la voir, de l’entendre parler. Il eut, en pensant à sa voix, une espèce de vertige, provoqué peut-être en partie par les émanations de charbon qui s’échappaient de la locomotive.

Un instant, il pensa aussi à André Bardot. Était-ce vrai qu’elle avait flirté pendant un an avec André? D’après Julius, André prétendait être aimé d’elle. Non, il n’était pas possible qu’elle eût aimé quelqu’un avant Daniel.

Le bonheur de Daniel était encore trop violent, pas assez paisible, pour être troublé par de tels soupçons. Son besoin de tranquillité le poussait à écarter de son esprit les dangers réels. Il ne commençait à être inquiet que lorsqu’il avait touché la quiétude. Alors il voyait autour de lui des périls imaginaires qui menaçaient la cassette de son bonheur parfait.

Il était, ce jour-là, tout à la joie d’aller vers la fiancée de son choix. Ce n’était plus la force expansive de la vapeur d’eau, mais l’amour de Daniel qui animait la locomotive et entraînait entre deux interminables talus les quatorze wagons du direct nº 124. Et, vraiment, avec une telle force motrice, le matériel de la Compagnie était inexcusable de ne pas rendre davantage.

Quand le train arriva en gare de la seule localité intéressante du territoire français et du monde, Daniel regarda la barrière. Les deux jeunes filles n’y étaient pas. Louise Loison lui avait pourtant bien répété qu’elles seraient à la gare à l’arrivée du train. Il descendit du wagon, sortit de la gare. Personne sur la place. Est-ce qu’il ne s’était pas trompé de train? Louise avait pourtant bien parlé du train de trois heures. Mais c’était peut-être le train qui arrivait à trois heures, et non celui qui partait de Paris à cette heure-là. Pourquoi ne s’était-on pas expliqué mieux? gémit Daniel. C’est toujours comme ça. On se quitte hâtivement, on se donne des explications sommaires, et l’on s’aperçoit qu’elles ne suffisent pas, quand on a perdu contact. Les femmes sont énervantes avec leur légèreté. L’attente est insupportable. Il leur montrerait qu’il n’était pas content... Mais il les aperçut au bout de la rue, et courut, épanoui, à leur rencontre.

Il serra la main de Berthe pendant une demi-minute. Il avait toujours peur de ne pas en donner assez.

--Eh bien! dit Louise Loison, avez-vous décidé vos parents à louer ici?

--A peu près, dit Daniel.

--Commençons notre tournée, dit Louise. Le plus raisonnable serait peut-être d’aller chez Beau, à l’agence de locations.

C’était tout à côté, en face la gare. Ils entrèrent dans une petite boutique où était installé un bureau. Ils virent là une dame maigre, ornée d’un pince-nez, et dont les coins de bouche tombaient un peu. Pour corriger l’expression revêche, et bien nuisible au commerce des locations, que cette conformation donnait à son visage, Mme Beau avait adopté un continuel sourire affable.

--Dans quel prix voulez-vous mettre? dit-elle.

Daniel ne répondit rien tout d’abord. Il ne s’était muni chez lui d’aucune indication, et il n’y avait pas d’homme moins renseigné que lui sur les prix des villas, chalets, et, d’ailleurs, sur les prix de quoi que ce fût. Il ne savait pas quand on devait marchander, se hâtait le plus souvent d’en finir, et était tracassé, une fois le marché conclu, par la crainte de s’être fait voler.

Ne sachant que dire à Mme Beau, il se raccrocha éperdument à la vérité, et renonça à l’air assuré et important qu’il avait pris en entrant dans l’agence.

Il répondit donc humblement: «Ce n’est pas moi qui dois louer. Ce sont mes parents. Je voudrais voir ce qu’il y a de bien. J’indiquerai les adresses à mes parents, qui viendront louer définitivement.»

--Vous savez au moins combien il vous faut de chambres?

--C’est selon, dit Daniel. Il se pourrait que mon oncle Émile et ma tante Amélie viennent habiter avec nous. Alors il nous faudra quatre chambres.

--Beau? cria Mme Beau.

Une porte s’ouvrit au fond et Beau parut. Il n’était ni beau, ni laid. Ce n’était donc pas sur son propre visage qu’il fallait chercher l’origine de son nom patronymique, qu’il ne méritait ni par acclamation, ni par ironique antiphrase.

--Avons nous les clefs du chalet Pilou? dit Mme Beau.

--Mais non, dit Beau. Puisqu’il est occupé. Mme Pilou est revenue d’hier.

--Je vais y conduire ces messieurs et dames.

--Prends toujours les clefs de la villa Mauvesin, puisque c’est sur le chemin. Tu auras meilleur temps de les y mener d’abord. Ils pourront comparer avec le chalet Pilou.

Ils passèrent devant la villa des Marguerites, dont le nom printanier et les balcons en bois séduisaient beaucoup les âmes juvéniles. Mais elle était humide, paraît-il, mal meublée, et la propriétaire était folle. Puis, ils visitèrent la villa Mauvesin, que les propriétaires habitaient toute l’année et louaient pendant trois mois d’été. Le jardin ne manquait pas d’ombrage. La maison, toute blanche, avait un aspect un peu triste. «Vous allez voir comme c’est bien meublé», dit Mme Beau. Elle ouvrit le vestibule, poussa les volets du salon obscur. Il était encombré de photographies. Les locataires étaient introduits du jour au lendemain au milieu des souvenirs tout chauds d’une famille, comme dans un lit dont on n’a pas changé les draps. Ces gens-là vous louaient pour une saison leur idéal d’art, avec les gravures qu’ils avaient choisies pour les panneaux, le culte de leurs parents morts, et même celui de leurs animaux défunts: un épagneul empaillé et mal épousseté était couché en rond au pied d’une console, dans la posture qu’il affectionnait tant.

Ils sonnèrent ensuite au chalet Pilou. Et ce fut Mme Pilou elle-même qui vint leur ouvrir, Mme Pilou, la miniaturiste, avec sa haute stature, ses cheveux coupés courts, et qui, malgré ses allures et son détachement d’artiste, passait pour être inexorablement rapia dans l’inventaire de la vaisselle. Le chalet Pilou, en briques, leur parut confortable et convenablement meublé. Le salon était constitué par l’atelier de la propriétaire. La salle à manger était claire. Il y avait une bonne place à l’ombre, pour déjeuner dans le jardin, et c’est l’agrément de la campagne. La cuisine était vaste, avec l’eau de la ville. Les chambres du haut étaient plaisantes, bien qu’il y eût un peu trop de rideaux autour des lits. Enfin, Daniel, en examinant à la dérobée les cabinets, vit, non sans plaisir, qu’ils étaient tapissés avec des dessins de journaux amusants.

Le chalet Pilou faisait bien l’affaire. Ils redescendirent tous en conférence dans le salon du bas. Sur la cheminée, Uranie, la muse bien connue de l’astronomie, siégeait de profil sur un fauteuil doré qui marquait l’heure, appuyait sa main sur une sphère étoilée, et feignait de lire sans relâche, pour n’avoir pas l’air de voler son titre, une belle édition sur bronze d’un traité de cosmographie.

Daniel sentit le besoin d’étonner les jeunes filles par son habileté commerciale et, devant Pilou, se mit à dénigrer la maison d’une façon telle, que le parti pris s’y voyait de vingt lieues à la ronde. «Enfin, acheva-t-il, je dirai à ma mère de venir visiter la villa. Mais je crains bien qu’elle ne lui plaise pas.»

Comme il était cinq heures à peine, et qu’ils ne voulaient pas rentrer si tôt, ils allèrent encore visiter une autre maison sur la route de Beauvais. Daniel, le choix de la villa étant à peu près arrêté, n’avait plus qu’à penser à sa bien-aimée. Louise Loison et Mme Beau marchaient devant. Il resta un peu en arrière avec Berthe.

Il lui dit: «Vous êtes contente que je vienne habiter ici?» Elle répondit: «Oui, très contente.»

Il était, lui aussi, bien heureux. Il aurait voulu l’embrasser, la serrer très longtemps dans ses bras. Ils arrivèrent devant la maison de la route de Beauvais. Louise Loison, toujours avisée, jeta un regard dégoûté sur le rez-de-chaussée et dit à Daniel: «Je vais toujours voir les chambres du haut avec Mme Beau. Je vous appellerai, si ça en vaut la peine.»

Il resta donc seul avec Berthe dans le salon à moitié obscur. Il s’approcha d’elle et lui prit la main, sa main nue qui tremblait un peu. Berthe le regarda, les lèvres entr’ouvertes et sans haleine. La pendule de marbre et de cuivre vibra, sous son globe, de cinq petits coups glacés. Berthe avait les yeux défaillants, les lèvres tendres et douloureuses. L’amour qu’il avait pour elle, l’amour qu’elle avait pour lui, se cherchèrent et se joignirent enfin sur leurs bouches unies.

Ce baiser, enivrant pendant plusieurs secondes, dura très longtemps. Berthe s’abandonnait, comme épuisée, et Daniel, par politesse, ne voulait pas s’en aller le premier. Il prit enfin le prétexte d’un léger bruit à l’étage au-dessus pour relever la tête.

Quand ils furent de nouveau sur la route, ils quittèrent Mme Beau. On lui promit une prompte réponse pour le chalet Pilou. Puis, ils rentrèrent chez Mme Voraud, à qui Daniel présenta les compliments de sa mère.

«C’est bientôt l’heure de mon train, dit Daniel à Berthe, comme ils se promenaient dans une allée.--Mais vous restez dîner, dit-elle impérieusement.--Madame votre mère ne m’a rien dit.--Moi, je vous le dis, répondit-elle. Attendez.»

Elle s’en alla près de sa mère et se mit à causer à voix basse avec elle. Daniel était très gêné, parce que les négociations se prolongeaient, et qu’il y avait probablement du tirage. A la fin, Mme Voraud, tout en continuant de sourire de loin au jeune homme, fit à Berthe un petit signe d’acquiescement lassé. Berthe revint à Daniel: «Vous restez dîner.» Il s’inclina. Sa fierté n’était plus en jeu. L’amour a droit à tous les sacrifices. C’est du moins ce qui est entendu avec les dames, qui sont, en somme, les juges naturels de notre dignité.

Le dîner fut sensiblement moins somptueux que celui de la veille. Le domestique servit à table, en simple gilet de livrée. La grand’mère était en petite tenue de molleton brun. Il n’y avait qu’un poulet, des petits pois et le bœuf de la soupe. Mme Voraud s’excusa de leurs goûts grossiers. «On sert le bouilli, parce que mon mari s’en régale.» Elle n’ajouta pas que ça faisait un plat de plus.

Un plumcake de renfort, le seul entremets qu’on pût trouver dans le pays, arriva un peu tard, apporté par le groom, au moment où tout le monde allait se rattraper sur le fromage.

XIV

ON S’INSTALLE

On avait bien recommandé à Daniel, chez les Voraud, d’amener Mme Henry le plus tôt possible, pour louer. Il était bien entendu qu’elle resterait dîner. Daniel qui connaissait sa mère, affirma qu’elle ne voudrait pas rentrer trop tard à Paris. Il fut donc convenu, en tout cas, que les Henry dîneraient chez les Voraud le jour de l’emménagement.

Mme Beau avait parlé de 1,800 francs pour le chalet Pilou, mais il était probable que la propriétaire ferait une concession. Quand Mme Henry, accompagnée de Daniel, arriva pour louer, le dimanche suivant, elle demanda à Mme Pilou, après avoir examiné la maison: «Voyons, quel est votre tout dernier prix?» Mme Pilou regarda délibérément Mme Henry et dit: «Le tout dernier prix? ce sera 1,600 francs, madame.» Mme Henry eut alors un air complètement désabusé, et salua Mme Pilou comme si elle se disposait à la quitter pour la vie. Daniel crut l’affaire enterrée et tomba dans un sombre désespoir. Mme Pilou au moment où Mme Henry descendait le perron, dit d’une voix tranquille et les yeux baissés: «Voyons, madame, il n’y a donc pas moyen de s’arranger?--Pas dans ces prix-là, en tous cas, dit Mme Henry.--Quel prix voulez-vous donc mettre?--Nous sommes trop loin de compte, dit Mme Henry, mon mari m’a défendu de passer mille francs.» Ce fut le tour de Mme Pilou de prendre une physionomie glaciale, et de nouveau recommença la cérémonie des adieux éternels.

Comme Mme Henry passait la grille, Mme Pilou répéta: «Enfin, madame, vous réfléchirez.--C’est tout réfléchi, dit Mme Henry.--Vous n’êtes pas très raisonnable.--Qu’est-ce que vous voulez, dit Mme Henry, quand on ne peut pas dépasser un chiffre?--Parce que, poursuivit Mme Pilou, j’aurais pu, de mon côté, faire une petite concession, vous laisser la maison à 1,400...»

Elles finirent par tomber d’accord à 1,250, après plusieurs séparations définitives, Mme Pilou faisant promettre à Mme Henry de ne pas dire le prix dans le pays, et Mme Henry affirmant qu’elle ne révélerait pas le chiffre exact à son mari, et qu’elle paierait les 250 francs supplémentaires sur ses économies.

On alla ensuite faire une visite à Mme Voraud qui, ce dimanche-là, recevait une nombreuse compagnie. Daniel pénétra gravement dans le jardin, avec Mme Henry et, modèle de piété filiale, ne lâcha le bras de sa mère qu’après avoir été saluer cinq à six groupes, et lorsqu’il l’eut assise sur un fauteuil d’osier, avec autant de précautions que si elle eût été âgée de quatre-vingt-cinq ans et complètement infirme.

Berthe était entourée de plusieurs amies que Daniel ne connaissait pas encore, et dont trois au moins, à en juger par le regard obstiné qu’elles attachèrent sur le jeune homme, avaient déjà été mises au courant du secret de son cœur.

Daniel, de retour à Paris avec sa mère, passa la soirée en famille. La sœur de Mme Henry, la tante Amélie, dînait là, avec l’oncle Émile. C’était un ménage sans enfants. L’oncle Émile avait quarante-huit ans. Il était petit, noir, remuant.

M. Henry aimait à raconter à son fils les débuts de son existence, et qu’à douze ans il avait fini l’école et gagnait sa vie dans la confection, à Nancy. Mais l’oncle Émile le battait encore sur ce terrain. A neuf ans et demi, il était allé tout seul à pied, de Sarreguemines au Havre, affirmait-il avec un léger accent alsacien qui n’était pas sans justifier ses assertions, au moins en ce qui concernait le point de départ de ce fameux voyage.

Tels étaient les exemples que l’on soumettait quotidiennement aux méditations de l’étudiant improductif. D’autre part, au café Drum, où l’oncle Émile faisait son piquet, il parlait volontiers de son neveu Daniel, «un sujet numéro un».