Mémoires d'un jeune homme rangé

Part 4

Chapter 43,861 wordsPublic domain

Daniel trouva, en somme, cette vieille dame très agréable, et quand il rejoignit les jeunes filles pour aller au croquet, il crut émettre une opinion conforme à l’avis général en affirmant à Berthe que sa grand’mère était tout à fait charmante. Mais les deux jeunes filles se mirent à rire et Louise Loison, sans que Berthe parût la contredire, affirma que la vieille dame était très méchante et «vraiment rasoir». Daniel fit: «Oui... oui... Enfin, elle a une mémoire extraordinaire.» A quoi Louise répondit qu’elle inventait de vieux souvenirs, tout ce qui lui passait par la tête.

On commença la partie de croquet. Daniel n’était pas plus maladroit qu’un autre à ce jeu. Il «croqua» des boules d’assez loin et passa très bien la «sonnette», c’est-à-dire le double arceau du milieu, d’ailleurs dépourvu de sonnette. Mais il provoqua de vives récriminations chez les deux enfants de dix ans par la façon déloyale dont il favorisa la boule orange, celle de Mlle Voraud, qu’il envoyait toujours «en position» devant l’arceau qu’elle avait à traverser.

Cependant il s’impatientait. Ses affaires n’avançaient pas. Il ne trouvait pas, dans le voisinage de Berthe la félicité qu’il avait tant attendue pendant quatre jours. La partie de croquet terminée, comme il était à peine cinq heures et demie, Mlle Loison proposa une promenade dans le pays.

Ils sortirent donc du jardin et s’en allèrent tous les six sur une route neuve, bordée de petits arbres secs et de tas de cailloux. Et l’on passait de temps en temps devant une petite maison fraîchement bâtie, limitée d’un côté par un mur blanc sans fenêtres, la petite tranche de propriété à laquelle de vieux employés avaient droit à la fin de leur vie; c’est dans ce jardin sans verdure que l’été leur jetait un soleil aveuglant, en compensation de l’ombre excessive où s’était écoulée leur jeunesse.

Daniel, un peu agacé, et qui ne trouvait rien à dire à Berthe, préféra rester en arrière avec Louise Loison, qui lui parlait littérature. Et pour répondre au démon intérieur qui lui reprochait de perdre son temps et de ne pas consacrer à sa bien-aimée les rares instants qu’il passait auprès d’elle, il invoquait ce grand principe, le seul qui lui servait dans ce qu’il appelait ses tactiques avec les dames: c’est qu’il était bon de les dépiter en les négligeant un peu, afin de se les attacher davantage.

--Vous devez être un passionné? lui dit Louise Loison, à propos de Baudelaire.

--Oui, dit Daniel.

--Vous êtes amoureux?

--... Oui.

Il voyait à vingt pas devant lui les lourds cheveux blonds et la robe de linon mauve de Mlle Voraud, à côté du Numéro-Deux qui faisait des pas immenses, et s’amusait à jeter des cailloux aux enfants.

--Je sais, dit Louise Loison, en fixant Daniel, de qui vous êtes amoureux. C’est une jeune fille blonde.

--C’est vrai, dit Daniel, toujours assez hardi avec les tiers.

Il y eut un silence. Puis Louise ajouta: «Cette personne vous aime aussi.»

Daniel ne dit rien et regarda droit devant lui, sans rien voir. Louise Loison courut à Berthe et lui parla à voix basse. Et Daniel, qui devinait cette confidence, vit que Berthe ne tournait pas la tête et ne disait rien.

Louise Loison cria qu’il fallait rentrer pour dîner. Elle fit arrêter le groupe pour rebrousser chemin. Daniel rejoignit Berthe. Elle rougit et leurs regards s’évitèrent. Louise, pour les laisser ensemble, prit les devants avec l’impassible Numéro-Deux et les enfants; elle les fit danser et chanter, et dansa de joie avec eux. Mais Daniel et Berthe cheminaient côte à côte, sans se regarder, et ne dirent rien jusqu’à la maison.

En arrivant à la grille, Daniel vit que la table était mise dans le jardin. Les deux jeunes filles montèrent à la chambre de Berthe pour retirer leurs chapeaux. Les enfants se dispersèrent. Daniel, resté seul, fut pris d’une crise sourde de désespoir, parce qu’il n’avait pas parlé à Berthe. «J’aurais dû lui dire n’importe quoi, que je l’aimais, que j’étais heureux; mais je suis un misérable, un misérable, un misérable. J’ai abîmé tout mon bonheur.» Et se parlant ainsi à voix presque haute, il serrait les poings, et se griffait les paumes avec les ongles, qu’il portait d’ailleurs assez courts.

X

LA FÊTE COMMENCE

--Voilà comme je suis, répétait-il en geignant presque. Il m’arrive un bonheur inespéré: Berthe m’aime. On lui dit que je l’aime aussi. On nous laisse ensemble, nous marchons côte à côte pendant dix minutes et je ne trouve rien à lui dire.

Il était seul dans le jardin où la table était déjà mise. M. Voraud, Mme Voraud et la grand’mère n’étaient pas encore descendus dîner. Le Numéro-Deux, avec toute la gravité précoce que donne à un jeune homme de dix-sept ans une vie passée dans l’oisiveté, s’était installé devant le grillage des poules et leur envoyait des petits cailloux sur le dos. Louise et Berthe étaient montées au premier pour enlever leurs chapeaux.

Daniel regarda la maison où il n’était encore jamais entré, la maison où habitait sa bien-aimée, où elle respirait, s’endormait le soir et s’éveillait le matin comme tout le monde. Il s’étonnait et se sentait ravi de retrouver chez cet être exceptionnel des habitudes et des gestes humains.

Alors il se désespéra encore d’avoir été si bête tout à l’heure. Mais, au fond, était-il sûr lui-même que ce désespoir fût sérieux? Ne se taquinait-il pas un peu pour mieux supporter sa grande joie? Ne payait-il pas ainsi au destin une petite prime d’assurances pour protéger son bonheur?

--Monsieur Henry, voulez-vous vous laver les mains?

C’était Louise Loison, qui l’appelait de la fenêtre du premier. Il regarda ses mains avec hésitation. Elle répéta: «Venez!»

Il entra par une porte du perron, traversa une antichambre où étaient suspendus des chapeaux de paille rustiques et des casques en toile dont on ne se servait jamais, mais qui attestaient au moins chez les hôtes des velléités d’excursions. Puis il monta au premier étage. L’amie de Berthe attendait sur le seuil d’un cabinet de toilette assez vaste dont la fenêtre donnait sur le jardin. Elle regarda Daniel, avec des yeux souriants derrière son binocle.

--Vous n’êtes pas content?

--Oh si! dit-il.

--Il faudra trouver un prétexte pour revenir demain. Vos parents, dit-elle rapidement, vous auront soi-disant chargé de louer une maison dans le pays. D’ailleurs il faut absolument que vous veniez habiter près d’ici. Berthe le veut. Je vais passer six semaines ici. Ce sera très bien.

Il se frottait les doigts très fortement avec la serviette-éponge, afin de ne pas tendre à Berthe, quand elle se présenterait, une main trop fraîche des ablutions récentes.

--Berthe? dit Louise en entr’ouvrant une porte... Qu’est-ce qu’elle fait donc dans sa chambre? Venez, ma petite Berthe.

La porte s’ouvrit à peine un peu plus. Et se glissant lentement dans l’entre-bâillement, Berthe entra dans la chambre comme une vision qui sort d’un mur. Sans regarder Daniel elle lui tendit la main. Il lui prit le bout des doigts.

--Embrassez-la, dit Louise Loison.

Il s’approcha d’elle et lui baisa la joue, sans bruit, comme on baise une étoffe sacrée. Très ému, il lui dit: «Je vous aime», d’une voix sourde et rapide, pour se débarrasser d’une formalité.

Il fallait descendre dîner. Ils regardèrent dans le jardin et virent la grand’mère déjà installée à table. Une bonne debout auprès d’elle, arrogamment lui coupait du pain, en tout petits morceaux. M. Voraud, vêtu de molleton gris-clair, se promenait de long en large.

Daniel regarda M. Voraud. Il lui parut toujours élégant, mais il l’étonna moins. Le baiser qu’il avait donné à Berthe l’avait rapproché de toute la famille Voraud.

Seule, Mme Voraud conservait son prestige intellectuel, à cause de sa myopie et du livre, entamé d’un coupe-papier, qu’elle avait toujours sur la table à ouvrage.

Daniel se sentit plus aisé d’allures; il avait désormais un emploi dans la maison. Il prit place à table entre Mme Voraud et sa fille. M. Voraud se trouvait entre la vieille grand’mère et Louise Loison. Il plaisantait Louise qui, disait-il, était amoureuse d’un prince russe. Daniel chercha un sourire suffisant pour satisfaire M. Voraud, et qui ne choquât pas l’impassibilité de Mme Voraud que n’amusaient guère ces facéties. Le petit garçon de dix ans et sa sœur jumelle s’étaient partagé le Numéro-Deux qu’ils encadraient jalousement au bout de la table. Un frère de Mme Voraud, qui devait être le père des deux enfants, répondait laconiquement au nom d’Achille; il s’appliquait à boire lentement, par petites gorgées réfléchies, pour ne pas boire trop froid. Daniel qui s’observait pour garder une tenue irréprochable, fut un peu libéré de ce souci par l’attitude du Numéro-Deux. Ce jeune vorace mangeait très vite, et s’essuyait rarement la bouche, si bien que ses lèvres, après l’entrecôte, déposèrent sur les bords de son verre de menus fragments de persil, tandis que l’eau rougie laissait en retour une marque d’étiage sur sa moustache naissante.

Le repas, en somme, se passa très bien. La vieille grand’mère ne fit aucune tentative de conférence sur la généalogie des personnes présentes, le travail intégral de ses maxillaires étant absorbé, et au-delà, par la pénible opération de la mastication. Elle n’avait pas trop des entr’actes, entre chaque plat, pour rattraper les autres convives, et dut même laisser partir, non sans un regard de regret, des portions inachevées, afin de ne pas être laissée en arrière et de ne pas manquer le foie gras. Elle fut moins distancée pour la salade, dont elle se contenta de sucer les feuilles.

Daniel était un peu impressionné par le maître d’hôtel. Chez lui, c’était une bonne qui faisait le service. Comme on lui enleva sa fourchette après le poisson, il crut qu’il en serait de même après chaque plat et, l’entrecôte achevée, laissa sa fourchette sur son assiette. Mais il eut l’ennui de voir que Mme Voraud avait posé la sienne sur la nappe. Pour arriver à remettre sa fourchette sur la nappe, sans que ce geste fût remarqué, il dut le décomposer en plusieurs autres, dont chacun parut être machinal. Il commença donc par poser légèrement la main sur sa fourchette, puis la souleva doucement, comme s’il lui prenait fantaisie de jouer avec elle. Enfin, comme s’il eût été las de ce jeu, il la posa doucement à côté de son assiette.

Au poulet sauté, une nouvelle inquiétude le saisit. Un esprit superficiel, fort des données de l’expérience précédente, eût simplement posé la fourchette sur la nappe. Mais n’était-ce pas marquer ainsi, de façon indiscrète, que l’on attendait un autre plat, alors que le poulet sauté pouvait être le dernier? Aussi mangea-t-il avec une lenteur extrême le morceau qu’il s’était choisi, afin d’avoir fini après Mme Voraud et de régler sa conduite sur la sienne.

Au dessert, Daniel ne s’était pas encore décidé à dire, selon les instructions de Louise, que ses parents désiraient louer une villa à Bernainvilliers. Il osait à peine parler à M. et Mme Voraud, et on voulait qu’il leur mentît déjà! Louise, regardant le jeune homme en face, lui dit brusquement:

--Alors, monsieur Henry, vos parents ont l’intention de venir louer ici cet été?

--Mais ce serait une idée charmante, dit Mme Voraud.

--Il faut les presser un peu, dit Louise. Et savez-vous ce que vous devriez faire? Vous devriez revenir ces jours-ci dans le pays pour voir des maisons, parce que si vous attendez tard dans la saison, vous ne trouverez plus rien de bien... Ne venez pas vendredi ni samedi, je dois aller à Paris... Tenez! une idée!... Revenez demain jeudi, nous vous aiderons à chercher.

--C’est ça, revenez demain, dit Berthe doucement, pour ne pas se compromettre.

--Revenez demain, dit avec malice M. Voraud, puisque ça fait tant plaisir à Mlle Loison.

--Vous, taisez-vous, vous êtes un méchant, dit Louise Loison.

Après dîner, elle proposa un petit tour sur la route. Mais M. Voraud, à la consternation d’une partie des assistants, prétendit se joindre au groupe, pour achever sa digestion. La nuit tombait. Louise s’approcha de Daniel et lui dit à la dérobée: «Soyez tranquille. On s’arrangera pour le laisser en route. Et, Berthe et moi, nous vous reconduirons à la gare.» Puis comme elles montaient toutes deux mettre leur chapeau, elle dit à voix très haute: «Monsieur Daniel, venez chercher votre chapeau et vos gants que vous avez laissés à la maison.» Daniel la suivit, un peu inquiet. Il était heureux qu’on l’aidât ainsi dans ses amours, mais il trouvait qu’on l’aidait trop précipitamment et avec trop d’audace.

Ils entrèrent tous les trois dans le cabinet de toilette, où il faisait sombre. Comme Berthe se coiffait devant la glace, Louise entendit M. Voraud qui montait l’escalier pour chercher son pardessus. «Embrassez-la vite», dit-elle à Daniel. Daniel, dans la demi-obscurité et pressé par le danger, appuya sur la joue de Berthe un baiser rapide.

Il n’eut pas le temps d’en éprouver aucune émotion. Mais c’était en somme un baiser de plus; il y goûta au moins une satisfaction honorifique.

XI

LE RETOUR

Louise Loison prit le bras de Daniel pour détourner les soupçons. Elle avait ainsi des accès de prudence, parmi des imprudences folles. M. Voraud marchait à gauche de Daniel et s’appuyait sur le bras de sa fille. Tous quatre gagnèrent ainsi, sur le même rang, la grande route, où le clair de lune méticuleux alignait les ombres des arbres, en raies obliques et sensiblement parallèles. Une horloge sonna neuf coups, si lents et si graves, que chacun des promeneurs, en les comptant dans son for intérieur, fut un peu déçu qu’il n’y en eût pas douze.

Daniel, comme personne ne parlait, se dévoua et sortit bravement du silence. Il lisait tous les matins les journaux de sport et savait que M. Voraud suivait les courses; il demanda au banquier si la réunion du dimanche avait été intéressante. La journée se trouvait avoir été mauvaise pour M. Voraud, qui avait «passé à travers» des six courses. Il émit néanmoins, sur la valeur des chevaux de l’année, une opinion assez optimiste. Daniel l’écoutait avec attention.

M. Voraud s’arrêta un instant pour endosser le pardessus qu’il avait pris sur son bras. Louise Loison pinça le bras de Daniel: «Croyez-vous qu’il est raseur et assommant avec ses courses?» dit-elle tout bas. Daniel hésita, et répondit: «Oui, un peu.»

Louise, à chaque instant, lui pinçait ainsi le bras, pour souligner certaines paroles du banquier. Ça ne se voyait pas et Daniel n’en était pas trop gêné. Mais elle coupait parfois brutalement la parole à M. Voraud pour adresser une question au jeune homme sur n’importe quel sujet. Daniel lui répondait alors brièvement, et se tournait vers M. Voraud, en redoublant l’expression d’intérêt que marquait son visage. Fallait-il être mal élevé avec ce monsieur, parce qu’on faisait la cour à sa fille?

Louise Loison n’avait pas de ces scrupules. Semblable à beaucoup de dames, elle n’usait de tact que pour les êtres aimés: elle traitait les gêneurs sans merci, sans la moindre nuance d’égards, et joignait férocement l’impolitesse à la trahison. Il est vrai que les dames n’ont pas à rendre compte de leurs grossièretés et qu’en ces occasions elles peuvent mieux que nous se passer de délicatesse.

Que cette condescendance eût ou non à son origine un sentiment de crainte, Daniel ne maudissait pas la présence du banquier: il souhaitait même que la conversation se prolongeât, et que M. Voraud les accompagnât jusqu’à la gare, d’autant qu’il désirait ne plus se trouver seul, ce jour-là, avec Louise Loison et sa bien-aimée. Il n’avait rien à dire à Berthe. Il pourrait bien l’embrasser encore une fois, mais quoi? Toujours sur la joue? On l’accuserait sans doute de se répéter et de manquer d’audace. D’autre part, entre le baiser commun, sur la joue, et le baiser sur les lèvres, il y avait, évidemment, une étape trop importante, qui ne pouvait être franchie aussi rapidement.

On repassa devant la maison pour que Daniel fît ses adieux. Louise profita de ce qu’on se retrouvait en présence de Mme Voraud pour rappeler à Daniel qu’il devait revenir le lendemain. M. Voraud proposa de les accompagner à la gare. «Nous irons bien toutes seules!» dit Louise. «Non, dit Mme Voraud. Pour aller, ce sera bien, puisque M. Daniel sera avec vous. Mais je ne veux pas que vous reveniez toutes seules sur la grande route.» Daniel s’était mis à l’écart. Il n’osait pas ne pas insister pour que M. Voraud se joignît à eux et n’osait pas, en insistant, s’attirer les reproches de Louise Loison.

Comme ils arrivaient au bas de la petite montée tournante qui conduisait au côté du départ, ils entendirent un coup de sifflet.

--Ça doit être 9 h. 52. Voici votre train, dit M. Voraud. Il faut vous dépêcher.

Daniel s’apprêta à prendre rapidement congé, ravi que la tendre formalité des adieux fût écourtée. Il avait hâte de quitter ces gens, pour qui il dépensait tant d’amour, tant d’amitié et tant d’estime.

Pendant que M. Voraud attendait au bas de la montée, les deux jeunes filles accompagnèrent Daniel en courant jusqu’à la gare, où un cadran lumineux leur apprit impassiblement qu’il était dix heures moins vingt. M. Voraud s’était trompé. Il y avait encore un bon quart d’heure à attendre.

--Il faudrait peut-être que j’aille prévenir monsieur votre père, dit Daniel à Berthe. S’il ne vous voit pas redescendre tout de suite, il ne va pas savoir ce que cela veut dire.

--Laissez donc, dit Louise. Est-ce qu’il n’est pas bien en bas? S’il s’impatiente, il saura nous retrouver.

Il y avait dans la salle d’attente un voyageur entouré de sacs et de valises, et dont la présence obligeait les amoureux à une certaine tenue. Ils s’assirent avec Louise sur le solide canapé de velours vert qui formait avec quatre fauteuils l’austère ameublement de la salle des premières. Louise dicta à Daniel ses instructions pour le lendemain: «Vous arriverez à trois heures. Nous vous attendrons à la gare. Vous ne viendrez pas tout de suite à la maison, parce qu’on trouverait moyen de nous coller un chaperon. Nous irons tous les trois visiter des maisons à louer. Tâchez d’ici demain de décider vos parents à venir habiter le pays.»

Daniel avait pris la main de Berthe. C’était la seule marque de tendresse que lui permettait la présence du voyageur importun. Mais il goûtait assez ces manifestations contenues.

Il regarda Berthe, et lui demanda: «M’aimez-vous?» Elle ne baissa pas les yeux, et lui répondit: «Je vous aime». Ce fut à partir de ce jour-là le mot d’ordre qu’ils échangèrent, à chacune de leurs rencontres, ainsi que deux factionnaires bien stylés.

Cependant, neuf heures cinquante-deux entrait en gare. Daniel, après avoir secoué énergiquement la main de Louise et serré la main de Berthe d’une longue étreinte, monta dans un compartiment vide. Quand le train se mit en marche, il tendit son bras hors de la portière comme un signe sémaphorique, et bien que la nuit fût sombre, il agita son chapeau pendant plus de trois cents mètres, par mesure de précaution.

Il s’assit ensuite dans un coin du compartiment. La situation avait changé depuis l’aller. Il regarda fièrement le coin d’en face, où aurait pu être M. Voraud.

Daniel avait passé brusquement de la catégorie des déshérités d’amour dans le clan des privilégiés qui plaisent aux dames. L’humanité, pour lui, se partageait strictement en ces deux catégories. Il n’eût pas admis que la faveur d’être distingué par une belle pût être le prix d’une honnête application. C’était un don du ciel: on était aimé, ou l’on n’était pas aimé. Il était aimé.

Il situait généralement ses rêves de gloire à la gare du Vésinet, l’été, à l’arrivée du train de sept heures. C’est là que les dames et les jeunes filles en villégiature venaient attendre, qui un père dans les rubans, qui un frère dans les blés, qui un époux dans les pierres précieuses. Daniel avait toujours passé inaperçu dans cette foule. Il se voyait maintenant traversant les groupes, avec le prestige de l’homme aimé, un monocle à l’œil et une cigarette aux doigts. Il ne portait pas de monocle et ne fumait pas; il méprisait avec ses amis les poseurs qui se collent un verre dans l’œil et trouvait que c’était élégant de ne pas fumer; mais la cigarette et le monocle n’en demeuraient pas moins des attributs indispensables pour la belle attitude de maîtrise et de désinvolture qu’il souhaitait dans la vie.

A l’arrivée du train, il se demanda où il irait passer la soirée. Il lui fallait une distraction qui lui changeât les idées; il était las de son bonheur, comme d’un bel habit neuf, qu’il est si agréable de remplacer, une fois l’effet produit, par l’habit précédent, fatigué et commode, et dont les tares et les plis ne vous font plus horreur, du moment qu’ils ne vous sont plus imposés par la nécessité.

Sa première idée fut d’aller retrouver son ami Julius, et de lui raconter sa journée. Mais il ne le rencontra ni à la brasserie du faubourg Montmartre, où il allait tous les soirs, ni au Moulin-Rouge.

Il ne pouvait vraiment pas aller se coucher aussi simplement, après une journée si importante.

C’est alors qu’après avoir donné à son cocher l’indication d’une rue, il lui dit un numéro qui n’était pas exactement celui où il voulait aller. Quand la voiture s’arrêta, il demeura un instant sur le trottoir, et feignit de chercher des lettres dans ses poches, pour laisser au cocher le temps de s’éloigner. Puis il remonta à pied jusqu’à une maison dont le rez-de-chaussée était occupé par une boutique de teinturerie et par l’entrée d’un couloir obscur. Daniel accéléra le pas et tourna brusquement dans le couloir. Comme il montait l’escalier, il aperçut à une dizaine de marches au-dessus de lui, un soldat du génie qui sonnait timidement à une porte, où Daniel avait déjà lu plusieurs fois cette carte de visite: «Mme Léontine, modiste.»

Daniel attendit que la porte se fût ouverte et refermée sur le soldat du génie. Puis, un instant après, il alla sonner à son tour.

Pendant les dix minutes qu’il passa dans cette maison, Daniel ne prononça pas un mot. Il était parfaitement capable, dans des réunions d’amis, de s’exprimer avec abondance sur des sujets littéraires, philosophiques ou obscènes. C’est qu’il y avait en lui deux personnages distincts: le monsieur qui parlait, et le faible jeune homme que l’engrenage des circonstances entraînait à agir. Faute d’avoir reçu une éducation commune, ces deux personnages ne travaillaient jamais ensemble. Le monsieur qui parlait était un brillant soliste. Il tenait à dire des choses sincères et définitives. Mais il était tout à fait nul comme accompagnateur et ne savait pas plaquer des accords sans prétention sur des sujets inopinés.

Étendu sur un divan de reps, Daniel regardait aller et venir dans la chambre une personne assez corpulente, que, sans l’extrême simplicité de son costume, on eût prise pour une diligente femme de ménage, tant elle mettait de sûreté et de promptitude à remuer des brocs et des seaux. «Ce n’est pas tout ça, pensait le jeune homme. Il va falloir retourner demain à Bernainvilliers. Voilà deux jours que je ne suis pas allé au magasin de papa. Et comment vais-je décider mes parents à aller louer là-bas?»

XII

EN FAMILLE

En se réveillant le lendemain dans sa chambre, Daniel ne se rappela pas tout de suite s’il était heureux ou malheureux.

Trois petits ennuis, trois efforts à faire, l’attristaient. Il aurait à demander de l’argent à sa mère, puis à couper au magasin sans se faire attraper par son père, puis à trouver un moyen de décider ses parents à louer à Bernainvilliers.

Tous ces tracas, décemment, ne devaient pas contrebalancer sa grande joie d’être aimé de Berthe: il se répéta avec énergie qu’il fallait être heureux.