Part 9
Elle est déjà sur ses pieds, elle a attaché son petit sac sur ses épaules, et ses yeux, qui se fixent sur le grand ami, brillent comme des étoiles. Que lui demandent-ils?
Avant de quitter l'endroit, le grand ami plonge son bâton à tête recourbée dans le puits et en retire la petite couronne. Elle est un peu mouillée. Il la secoue, en fait tomber toutes ses perles d'eau, et la pose sur la tête de Maroussia.
«Chère petite couronne! dit-elle. Tu veux bien qu'elle reste un peu où tu l'as mise?
--Bien sûr! répond le grand ami. Elle te va à ravir. Tu as l'air d'une petite fée.»
Maroussia bat des mains. C'est son grand signe de joie.
Et les voilà de nouveau en route, reposés, rafraîchis et courageux.
«Avant que l'étoile du soir brille à l'horizon, nous serons au tombeau de Naddnéprovka,» dit Tchetchevik à l'enfant.
Ces tombeaux, ou bien, comme on les appelle dans la langue du pays, ces _kourganes_, sont des collines d'une forme particulière qu'on rencontre en Ukraine. Ils recouvrent, si la tradition dit vrai, les corps de ceux qui sont morts pour la patrie. Et la vérité est que les laboureurs, quand ils les fouillent, soit du socle de leur charrue, soit de la fourche, y trouvent des armes, des anneaux, des colliers enfouis.
Le grand ami ne s'était pas trompé; l'étoile du soir ne brillait pas encore à l'horizon que les contours du tombeau de Naddnéprovka se dessinèrent devant eux.
Le soleil était déjà couché, mais les ombres du soir étaient encore claires; c'était une sorte de brouillard doré. Les jeunes arbres, les arbrisseaux, les hautes herbes qui couvraient «le tombeau» étaient comme en feu. La croix brisée, cassée, se dessinait nettement sur le ciel. Les grands oiseaux d'un gris foncé, en passant entre les bandes rouges du couchant et la terre, se nuançaient des couleurs de l'arc-en-ciel.
Du haut du tombeau, on apercevait le Dniéper. Le fleuve avait des reflets d'acier poli. De l'autre côté du rivage s'élevaient des monts boisés, dont les bases étaient tout à fait noires, et les cimes comme enveloppées de rouges lumières.
On entendait le murmure sourd des eaux profondes et le frémissement de la brise dans les joncs. De temps en temps, du milieu du silence, perçait le cri d'une mouette, et bientôt la mouette elle-même miroitait au-dessus des flots comme un petit point capricieux.
«Il me semble qu'il ne manque à ce tableau charmant, dit le grand ami à Maroussia, pour être complet, qu'un peu de musique. Qu'en penses-tu? Si je gratifiais le Dniéper d'une chanson?
--C'est cela, c'est très-bien imaginé, dit Maroussia. Asseyons-nous et amusons-nous.»
Il prit son théorbe, et bientôt l'écho des montagnes répéta à plusieurs reprises la phrase chantée en pleine voix par le vieux musicien.
«Laissez-nous nos prairies! laissez-nous nos steppes! A qui sont-elles, sinon à nous?
«Est-ce que leurs fleurs vous connaissent?
«Elles ne vous connaîtront jamais. Rien qu'à vous voir de loin, elles se flétrissent.
«Craignez les pleurs de l'innocent. Ils retomberont un jour sur celui qui les fait verser.
«Craignez le silence de l'homme injustement frappé: le knout n'a jamais tué une âme, et l'âme du père injustement frappé s'ajoute à l'âme de l'enfant. Les colères s'y amassent.»
La chanson était courte, mais expressive. Après l'avoir finie, le grand ami, pendant quelques instants, toucha doucement les cordes du théorbe. Ses yeux perçants étaient fixés sur le Dniéper. Maroussia, elle aussi, ne détachait pas ses yeux du fleuve.
Tout à coup, une mouette fit entendre son cri. Cette mouette semblait être sur le bord du fleuve, au pied des grandes roches, là, dans les joncs de la rive.
Les yeux du grand ami brillèrent d'un éclat plus vif, et l'écho des montagnes répéta le refrain d'une nouvelle chansonnette:
«Dans le monde entier, on ne trouve point un malheureux aussi misérable qu'un Ukrainien chassé du pays où Dieu l'a fait naître; son devoir, s'il ne peut y vivre, est de mourir au pays de ses pères. Quoi que vous fassiez, il y mourra et vous y mourrez avec lui!»
Le cri de la mouette se fit entendre de nouveau, et il semblait que ce fût à une plus courte distance.
L'écho des montagnes répétait encore:
«Quoi que vous fassiez, il y mourra,» quand, du côté même où s'était fait entendre par deux fois le cri de la mouette, sortit du milieu des hauts joncs une étroite nacelle. Elle se dessinait sur les vagues sombres, et, glissant rapidement, elle se dirigeait vers une petite baie naturelle qui se trouvait juste en face du tombeau de Naddnéprovka.
En regardant bien, on pouvait distinguer la silhouette de celui qui menait la barque. Oui, on voyait jusqu'à son bonnet de peau de mouton.
Mais sans pouvoir même distinguer les formes de cet homme, on pouvait affirmer qu'il avait le bras ferme et habile.
Ce bras maniait la rame comme un joujou. La barque filait telle qu'un petit duvet emporté par le vent.
«Il est temps de descendre sur le rivage, Maroussia,» dit le grand ami.
Sans s'amuser à chercher le chemin le plus commode,--du reste, on n'eût même pas trouvé un sentier dans ce lieu sauvage,--ils descendirent rapidement, tournèrent une grande roche qui avait l'air d'une gigantesque barbe verte frisée, tant elle était recouverte de lierre et de mousses, et se trouvèrent enfin sur le rivage, tout près du fleuve. Les vagues mouillaient doucement les plantes du bord et y laissaient une petite frange d'écume blanche.
«J'espère que je vous retrouve en bonne santé et toujours agréables à Dieu!» dit une voie bien connue.
La barque légère était déjà sur le sable du rivage, et près de la barque, appuyant son menton sur la rame, se tenait le bonhomme de fermier, le vieux Knich.
«Santé et chance! lui répondit le grand ami.
--Comment ça va, fillette? demanda Knich en fixant sur Maroussia ses yeux de faucon.
--Très-bien! lui répondit Maroussia. Et Tarass?
--Tarass n'a pas oublié Maroussia.»
Du reste, si Maroussia ne lui eût point répondu, il aurait pu très-bien deviner sa réponse rien qu'en la regardant: chaque fibre de sa figure annonçait que ses fatigues étaient oubliées.
Mais le fermier, ne se contentant pas du témoignage que lui présentait la figure heureuse de l'enfant, interrogea du regard le grand ami.
«Elle va bien, ma petite compagne, dit-il, très-bien. Vous pourrez en rendre bon compte à ceux qui me l'ont confiée. C'est un petit lion doux comme une colombe.»
Et sa main caressait l'enfant.
«Mon Tarass n'est pas encore un lion, répondit Knich, encore moins une colombe. C'est un petit diable. Je ne puis pas lui apprendre à se taire.
--Patience, patience, dit le grand ami; nos enfants en sauront plus long que nous un jour. Allons, Maroussia, te voilà rassurée sur les tiens.
--Ah! dit Knich en apercevant la couronne sur la tête de l'enfant. La petite couronne avait déjà dû lui parler. Les mains de ta mère l'ont tressée, ma mignonne...
--Bon Knich, dit la petite fille, que de douces choses, la couronne et toi, vous me dites!
--Allons, allons, dit le grand ami, le calme est descendu sur l'étendue des eaux; pas un souffle d'air, une promenade en barque serait fort de mon goût.»
Il avait à peine parlé, qu'un cri de mouette, pareil à ceux qu'on avait entendus déjà, partit du milieu même des broussailles grisonnantes qui formaient la barbe du bonhomme de fermier.
Un cri semblable lui répondit du rivage.
«Ah! dit Tchetchevik, tu vois, Maroussia, c'est le mari qui répond.
--Je comprends, je comprends, dit la fillette, les mouettes sur le bord de ces eaux sont très-fines, bien que toutes ne soient pas ailées.»
Knich avait poussé sa barque sur l'eau.
«Prends place ici, fillette,» dit-il en tendant le bras à Maroussia. Quand elle fut assise, le grand ami sauta dans la barque avec tant de légèreté que la barque ne fit presque pas de mouvement. Il s'empara de la seconde rame, et la barque glissa avec rapidité sur les ondes sombres, entre les rives confuses du Dniéper.
XVI
SUR L'EAU.
Une fois en pleine eau:
«Quelles nouvelles de l'autre ataman? demanda Tchetchevik.
--Tout ira mieux quand tu auras passé par là, répondit le fermier. La fortune donne aux fous, Dieu ne donne qu'aux sages. On rôtit les poulets, on plume les oies, on fait bombance. Bref, il y a trop d'étrangers, trop de luxe, trop de dépenses. On ne déchiffre pas facilement les idées du maître de la maison, sais-tu? Il n'en a pas peut-être...
--Ce serait le pis, répondit le grand ami. C'est le sort de ceux qui appartiennent à tous; ils ne s'appartiennent pas à eux-mêmes.
--Mais le tien, celui que tu as vu? dit Knich.
--Celui-là, répondit Tchetchevik, celui-là est un homme, et si tous étaient comme lui, rien ne serait perdu. Le jour où son âme paraîtra devant Dieu, nul ne pourra dire qu'elle habitait sur la terre un tronc de bois pourri. Il a ses travers, bien sûr,--il n'est pas parfait,--mais il aime son pays plus que sa vie, plus que son orgueil même. Il a consenti à tout, oui, même à s'effacer devant la brute de là-bas, et c'est beau cela! car une tête haute et fière, cela n'est pas fait pour plier. Enfin, c'est fait. Il a écrit. Par exemple, sa plume grinçait sur le papier comme l'écorce de bouleau sur un tas de charbon ardent.
--Ma foi! dit Knich, ça se comprend. Cela a dû lui coûter.
--Il le fallait, dit l'impassible Tchetchevik.
--Alors, reprit Knich, nous pouvons dire que, grâce à Dieu et à toi, la moitié de la besogne est faite; reste l'autre ataman, l'ataman resté seul! Celui-là excelle à tourner dans un rond.
--Nous ferons le manége avec lui, dit Tchetchevik, mais nous agrandirons son cercle.»
Quittant Knich tout à coup, le grand ami jeta au fond de la barque un manteau épais et, s'emparant de Maroussia, malgré sa résistance, il la coucha doucement sur le manteau.
«J'oubliais de faire dormir mon enfant, dit-il.
--Je ne veux pas dormir, dit la petite fille.
--Ne dors pas, mais reste couchée, dit le grand ami d'une voix ferme. Je te conterai des histoires tout à l'heure.»
Au lieu de dormir au fond de son bateau, Maroussia, à demi soulevée sur son coude, regardait. Quels yeux que les siens pour tout voir avant tous les autres!
«Là-bas, de ce côté, dit-elle en étendant le bras, ne vois-tu rien?
--L'enfant a raison, dit Knich, c'est là qu'ils sont.
--Silence!» dit le grand ami.
La barque vola sous les efforts redoublés des deux rameurs, et bientôt Maroussia put reconnaître, malgré la distance, dans les deux hommes qu'elle avait signalés en deçà d'un petit promontoire, ses anciennes connaissances, ceux-là mêmes qu'elle avait vus chez son père, frappés et garrottés par les soldats: Semène Vorochilo et Andry Krouk. Dieu soit loué! ils avaient donc pu échapper.
La barque bientôt aborda. Les Cosaques ôtèrent leur bonnet aux arrivants et dirent:
«Bonne chance et santé!
--Bonne chance et santé! répondirent le grand ami et le vieux Knich.
--Maroussia, dit Andry Krouk en tirant un paquet de son sein, voici ce que ta mère t'envoie.
--Béni soit ce qui vient de ma mère! dit la petite fille en baisant pieusement le paquet. Vont-ils tous bien?
--Tous, les petits et les grands.
--Et, dit Maroussia, un peu honteuse de la question qu'elle allait faire, et les cerisiers? et le jardin?
--Quelle ménagère! dit Andry. Il va bien, ton jardin, et tes cerises, si Dieu le veut, mûriront au temps chaud.
--Je pensais aux cerises pour les petits frères, dit l'enfant.
--Quelles nouvelles m'apportez-vous, dit Tchetchevik, en échange de celles que je vous ai envoyées?
--Beaucoup sont contents, répondit Vorochilo. Ceux-là seront prêts et le sont déjà, mais d'autres....
--D'autres, dit Andry Krouk en l'interrompant, d'autres sont inquiets. Ils trouvent que tu vas bien vite, et je crois qu'ils ont raison.»
Maroussia, par discrétion, s'était éloignée un peu pour les laisser parler plus à leur aise.
Son grand ami la rappela, et, au grand étonnement des trois Cosaques, lui dit:
«Je t'avais dans la barque promis une histoire. Chose promise, chose due. Si tu comprends mon histoire, ces hommes la comprendront bien aussi. Andry Krouk, tu la rediras à ceux qui trouvent que je vais trop vite.»
Et il commença ainsi son histoire:
HISTOIRE DE L'ÉCREVISSE.
«Il y avait une fois une écrevisse, une écrevisse belle comme le jour. Elle était bonne, assez intelligente pour une écrevisse, et courageuse. Elle vivait tranquille dans son petit trou; mais voilà qu'un jour elle entendit, de tous les côtés à la fois, des cris et des gémissements. Il paraît que l'eau avait baissé, baissé à un tel point que tout ce qui vit dans l'eau commençait à perdre la tête. Elle s'était bien aperçue, depuis longtemps, que l'eau devenait rare; mais elle avait fait comme les autres, elle avait espéré que cela s'arrangerait tout seul.
«Devant tant de lamentations, l'écrevisse se dit que cela méritait réflexion. Elle devint très-pensive, et en arriva à cette conclusion qu'il serait vraiment bien utile que quelqu'un se dévouât pour aller chercher de l'eau. A qui confier une mission de cette importance?
«L'écrevisse tint conseil, mais elle ne put arrêter son choix sur personne.
«Au fond, elle n'avait confiance qu'en elle-même. Celui-ci ne connaissait pas assez le chemin, celui-là s'amuserait en route, cet autre commettrait mille imprudences. Les opinions de la plupart étaient peut-être un peu avancées. Le caractère de Pierre n'était pas sûr, et Paul était bien faible pour supporter la fatigue d'un si grand voyage, car l'eau était très-loin.
«--J'irai moi-même,» se dit-elle à la fin.
«Elle s'empare de la cruche et se met en route, escortée pendant quelques pas par les acclamations chaleureuses de tous ceux qui aimaient mieux voir travailler les autres que travailler eux-mêmes.
«--Quelle écrevisse! criait-on de tous les côtés; quelle énergie! Si elle se dépêche un peu, nous serons sauvés.» Les grenouilles pleurèrent d'attendrissement et les crapauds se pâmaient d'aise.
«Voilà mon écrevisse en route; elle ne perd pas une minute, va droit son chemin, marche, marche, marche sans même prendre son temps pour respirer.
«Mais peu à peu la fatigue se fait sentir, et l'indignation commence à gronder dans son sein.
«--Suis-je folle de courir ainsi? se dit-elle. Je file comme une flèche, cela n'a pas le sens commun. Soyons raisonnable, marchons sagement.»
«Reprenant alors son allure ordinaire, elle se remit à marcher comme toujours, à pas comptés. Elle mit sept ans à aller chercher son eau et dix à revenir à son point de départ. Cela n'est pour étonner personne; une cruche pleine est autrement lourde et difficile à porter qu'une cruche vide.
«Arrivée au seuil de sa demeure, elle avait encore une sorte de petit escalier de quatre marches à monter. C'était là qu'autrefois les bateaux abordaient. Elle monta ces quatre marches, mais non sans peine. Avec une cruche, ça n'est pas commode.
«Une fois là, elle se retourna et jeta un regard sur l'étang, sur les ruisseaux qui y affluaient: tout cela était à sec. Une fourmi n'aurait pas trouvé à dix lieues à la ronde de quoi étancher sa soif.
«--Il était grand temps que j'arrivasse, se dit-elle, grand temps! Mais où sont donc ceux qui m'acclamaient au départ? Quel drôle d'accueil qu'un tel silence, après un tel dévouement!»
«Une vieille pie curieuse était perchée sur un arbre à demi desséché, lui aussi. Elle regardait faire l'écrevisse et l'écoutait s'étonner.
«--Ne leur en veuillez pas, lui dit-elle, s'ils ne crient pas: Vive l'héroïque écrevisse! Ce n'est pas leur faute, ils sont tous morts. Voyez leurs coquilles, leurs arêtes, leurs carapaces! D'eux, c'est tout ce qui reste.... Savez-vous, ma mie, que vous avez mis dix-sept ans à leur apporter de l'eau qu'il leur aurait fallu recevoir à la minute?»
«La pauvre écrevisse fut si saisie, en vérifiant d'un regard l'exactitude des paroles de la pie, qu'en voulant lever les pattes au ciel, en signe de désespoir, elle oublia la cruche qu'elle portait et la laissa choir. La cruche se brisa en mille morceaux, la terre aride but en un clin d'œil l'eau qu'elle contenait, et le lendemain, à son tour, l'écrevisse était morte.»
Comprends-tu, Andry Krouk? Et tes amis, qui trouvent que j'ai été trop vite, seront-ils d'avis, quand tu leur auras raconté mon histoire, qu'ils auraient mieux fait, au lieu de me choisir pour messager, d'envoyer à ma place une écrevisse?»
Andry Krouk se grattait l'oreille et baissait le nez.
Vorochilo lui tapa sur l'épaule:
«Réveille-toi, lui dit-il, et allons réveiller les autres. Tchetchevik a cent fois raison.»
Se tournant alors vers l'envoyé:
«Au jour convenu, lui dit-il, toute l'Ukraine sera sur pied; les femmes et les enfants s'en mêleront, s'il le faut.
--Andry, dit Maroussia, n'oublie pas l'histoire de l'écrevisse.
--Elle avait compris avant moi, dit Andry en l'embrassant. Tu es bien la fille de ta mère, ma mignonne.»
Le vieux Knich était déjà remonté dans la barque. Il aida Maroussia à s'y placer, et le grand ami y sauta avec la légèreté d'un oiseau.
La petite barque, repoussée du rivage, glissa de nouveau sur les ondes sombres du Dniéper, et le promontoire sablonneux, les formes indécises des deux hommes qu'ils y laissaient, disparurent bientôt dans les brumes.
Au bord du fleuve, en débarquant, Knich montra à Tchetchevik un beau et vigoureux cheval noir:
«Prends Maroussia en croupe, dit-il à Tchetchevik; galope toute la nuit. Au jour, tu laisseras le cheval; il retrouvera tout seul le chemin de la ferme de Samousse.»
Le rapsode sauta sur le cheval; Maroussia mit le pied sur le bout de sa botte, et en un instant elle fut installée derrière son grand ami. Ses bras se serrèrent autour de lui comme la liane autour du chêne. Le cheval partit au galop; c'est à peine si l'on entendait le bruit de ses sabots: on eût dit un cheval ailé.
XVII
A GADIATCH.
Deux jours après la promenade sur le Dniéper, que nous avons décrite dans le précédent chapitre, c'était un dimanche, et les grosses cloches de la ville de Gadiatch, résidence de l'ataman protégé par Sa Majesté le tsar de Russie, carillonnèrent à toute volée en invitant les fidèles aux matines.
Il faisait à peine jour, et la ville de Gadiatch, avec toutes ses ruelles étroites et tortueuses, ses bâtiments bas et ses jardins touffus, paraissait être voilée de mousseline à demi transparente. Les personnes qui se pressaient de tous côtés et se dirigeaient vers la cathédrale semblaient être enveloppées d'ombre.
Pourtant, malgré le crépuscule, il était facile de reconnaître, à leur démarche aisée, à leurs manières un peu décidées, que la plupart de ces personnes étaient des militaires.
La veille, il avait beaucoup plu, et l'air tiède était d'une fraîcheur délicieuse. Tout était calme dans la nature, tout était silencieux encore parmi les habitants; si calme et si silencieux, qu'on entendait le bruit des pas dans les rues humides; le pied imprudent qui s'engageait tout à coup dans une mare faisait un clac-clac sonore; on eût pu compter les gouttes de rosée qui tombaient du feuillage.
La vieille cathédrale avait l'air d'être entourée d'un jardin. On y voyait fleurir l'aubier, l'églantier, le sureau, les rosiers, les acacias blancs, jaunes et roses; on y voyait des pommiers, des poiriers, des pruniers et des cerisiers qui promettaient une grande abondance de fruits. Le sol était couvert d'une verdure veloutée jonchée de toute espèce de fleurs.
Une foule assez considérable de fidèles était rassemblée près de la cathédrale, et en attendant l'heure de l'office chacun causait à mi-voix de choses et d'autres.
Le vieux musicien ambulant, que le lecteur connaît déjà, se trouvait aussi dans cette foule, accompagné, comme toujours, de sa petite amie qui regardait respectueusement la maison de Dieu.
Il s'était assis sur une marche du perron de l'église, comme un homme accablé de fatigue, et, d'une voix lente et grave, il racontait à un nombreux auditoire qui l'entourait par quelles épreuves doivent passer les âmes des trépassés avant d'atteindre le céleste séjour. «C'est sur la terre, par des efforts constants, qu'il faut mériter le ciel,» dit-il en finissant.
Après avoir fini son récit par un soupir auquel répondirent les soupirs de la plupart des assistants, le vieux musicien semblait être tout à coup tombé dans une rêverie profonde, ainsi qu'il arrive souvent aux êtres pieux qui oublient la terre pour le ciel, et ses yeux pensifs erraient sur les lieux environnants qui commençaient à sortir de l'ombre.
Le silence qui s'était établi fut interrompu par l'arrivée de deux jeunes Cosaques. Ceux-ci se faisaient remarquer par leurs moustaches prodigieusement longues, par leur taille admirablement bien prise et flexible, et par une élégance particulière à ceux qui visitent souvent les nobles assemblées et figurent dans les grandes réceptions.
«Bonjour, bonjour, disaient les jeunes Cosaques; et ils ôtaient, puis remettaient leurs bonnets avec tant de grâce, qu'on aurait pu penser qu'ils ne s'occupaient jamais d'autre chose que de faire des saluts.
--Notre ataman arrivera-t-il? demandèrent en chœur plusieurs voix.
--Il arrivera,» répondirent les Cosaques.
Ces paroles, prononcées par deux voix claires et sonores, semblèrent tirer le rapsode de sa pieuse méditation, et, abandonnant avec un regret visible le monde meilleur où l'avait porté son rêve, il crut pourtant de son devoir de redescendre ici-bas et de s'occuper de ce qui allait occuper la foule.
«Mes pauvres yeux, dit-il, pourront donc enfin admirer notre ataman!
--Et la dame de l'ataman arrivera-t-elle aussi? demanda une jeune femme alerte, petite, ronde comme une boule.
--La dame arrivera aussi, répondirent les Cosaques.
--Et la belle-sœur?
--Il est à croire que la belle-sœur viendra aussi.
--Quelle belle-sœur? demanda le vieux musicien.
--Mais la femme du frère de notre ataman, lui répondirent plusieurs voix, Méphodiévna.
--Méphodiévna? répéta le vieux rapsode. Chez nous on n'en entend jamais parler. Est-ce qu'elle jouit de la faveur de notre ataman et de sa dame?
--Je crois bien! je crois bien! répondirent plusieurs personnes. Elle n'a qu'à remuer un doigt, et tout se fait à sa volonté!
--Ah! elle jouit donc d'une très-grande faveur? C'est certainement un grand bonheur pour elle!
--Faveur! s'écria d'un air courroucé un vieillard dont les yeux, sous des sourcils en broussailles et grisonnants, jetaient des flammes, comme deux fenêtres bien éclairées illuminent le dessous d'un toit de chaume. Faveur! un tel mot est-il fait pour s'appliquer à une telle femme? Méphodiévna, sachez-le, est de trempe à ne se soucier des faveurs de qui que ce soit. Un regard jeté sur elle suffira à vous le faire comprendre. Elle est droite comme une flèche, et on s'aperçoit aisément qu'elle n'a jamais courbé la tête devant personne.
--Elle est donc bien fière, demanda le vieux musicien, et par suite bien difficile à approcher? C'est de l'orgueil, alors!»
Et il ajouta d'un ton sentencieux:
«L'orgueilleux n'est qu'une bulle de savon: il ne s'enfle que pour crever.
--Mais que dites-vous là, vieillard? s'écria une femme âgée, à figure respectable, dont les yeux brillaient d'indignation. Que dites-vous là? C'est de l'honneur de la cité et du pays que vous parlez. Méphodiévna est une flamme bienfaisante, une lampe dans nos ténèbres.
--Pour être si brillante, repartit l'entêté musicien, il faut donc qu'elle ne marche qu'étincelante de diamants, couverte de pierreries, vêtue d'or?
--Vous n'y êtes pas, s'écria quelqu'un de la foule. Elle est vêtue si simplement que, sans ses yeux de diamant noir, on la prendrait pour une autre.
--Elle s'habille comme une simple bourgeoise, dit un jeune Cosaque; elle ne fait pas la grande dame, et elle est partout où elle peut faire le bien sans être aperçue.