Maroussia

Part 8

Chapter 83,876 wordsPublic domain

XIII

ON APPROCHE.

Maroussia et son ami marchèrent une bonne partie de la nuit sans se parler. De loin en loin, Tchetchevik s'arrêtait et offrait à l'enfant de la porter.

«Je ne suis pas lasse,» répondait-elle.

Les heures s'envolaient pour Maroussia comme des oiseaux rapides. Son cœur était rempli d'enthousiasme. Son grand ami, bien sûr, était satisfait. La soirée de musique qu'il avait osé donner au camp lui avait appris bien des choses. En même temps que ses oreilles entendaient, ses yeux avaient regardé et jugé. Les victorieux ne chantaient pas victoire, les vaincus n'avaient donc pas à regretter leurs efforts. Oh! si on pouvait les régulariser par la concorde, si on pouvait donner de l'unité aux efforts! Si on le pouvait, bien que la lutte fût inégale, on pourrait ne pas désespérer. Tout dépendait de ce que Tchetchevik allait trouver à Tchiguirine, mais il fallait y arriver.

Quelle heure était-il? Le ciel sans étoiles ne donnait que des indications incertaines.

Voilà cependant qu'après des heures et encore des heures de marche brillèrent au fond des ténèbres, aux yeux des voyageurs, comme de petits points rouges. C'étaient les lumières de la ville. Bientôt se dessinèrent les murs et les grands bâtiments.

Il y avait quelque chose de lugubre dans l'aspect de cette sombre cité parsemée, de loin en loin seulement, de quelques lueurs tremblantes. Aucun bruit n'en venait, rien n'y attestait la vie. Ce n'était pas le silence réparateur du sommeil, mais celui de quelque inquiète attente. Le sentiment d'un danger prochain, terrible, semblait peser sur ces maisons serrées les unes contre les autres.

L'obscurité dans laquelle Tchiguirine se cachait semblait volontaire. Une vraie lumière y eût ressemblé à un signal dont aurait pu profiter l'ennemi. Les hauts clochers, les parapets, les forts, les remparts blancs par endroits, venaient sûrement d'être remis en état. C'était un bon symptôme! Les rossignols chantaient déjà comme à l'ordinaire dans les petits jardins dont beaucoup de maisons étaient pourvues. Rien ne leur disait donc, à eux, ce qui menaçait leur patrie!

Tchetchevik et Maroussia s'approchèrent de la porte de la ville. Comment cela se faisait-il? Elle ne paraissait pas gardée. La petite porte seule, il est vrai, était entre-bâillée, mais derrière, personne, pas même un portier.

Ils poussèrent la porte, qui roula sans bruit sur ses gonds. Personne ne les arrêta, personne ne les questionna. Était-ce un piége? Ils entrèrent sans aucune difficulté. Cependant, il leur sembla que les yeux de quelques rares passants, mis en mouvement sur leur chemin d'une façon inattendue, les suivaient avec persistance.

«Écoute-moi, mon frère, dit Tchetchevik à un jeune Cosaque qu'il aperçut accoudé sur la palissade d'un jardin, écoute-moi; sois un brave garçon et montre-moi le chemin qui conduit chez notre ataman.»

Le jeune Cosaque releva un peu sa coiffure, en signe de salut, et, montrant le bout de la rue, dont quelques fenêtres étaient à demi éclairées, lui dit:

«Au bout de cette rue, vous tournerez à gauche, et vous serez devant la maison du grand ataman.

--Merci! mon frère.»

Ils prirent la rue indiquée, tournèrent à gauche et se trouvèrent en effet en face de l'habitation de l'ataman.

La maison du grand ataman n'était pas plus spacieuse que les autres; rien ne la distinguait, pas même une sentinelle; on ne pouvait la reconnaître que parce qu'elle était un peu éclairée. Deux jeunes filles, en passant devant ces fenêtres, s'arrêtèrent un instant, et, regardant à travers les vitres, une des deux curieuses dit à l'autre:

«Il paraît que notre ataman veille.»

Derrière les vitres d'une des petites fenêtres qui étaient éclairées, on devinait plutôt qu'on ne la distinguait une tête de Cosaque à longues moustaches, tête qui semblait être taillée dans le marbre noir.

«C'est un homme de garde!» se dit Tchetchevik.

L'homme de garde, si c'en était un, restait immobile, comme absorbé dans de profondes réflexions.

En écoutant bien, on entendait au rez-de-chaussée, dans l'intérieur, des pas d'homme; les pas étaient tantôt rapides, tantôt lents.

«Ces pas-là sont très-expressifs!» se dit encore Tchetchevik.

Il frappa à la porte une, deux, trois fois, lentement.

Au troisième coup, le Cosaque qui se tenait immobile près de la fenêtre se leva et vint ouvrir.

Les pas qu'on entendait s'arrêtèrent.

«Les amis lointains envoient leurs amitiés au grand ataman,» dit à mi-voix Tchetchevik en entrant.

L'appartement n'était rien moins que splendide. La première pièce était basse sans aucun ornement. La porte conduisant dans la pièce voisine était soigneusement fermée.

«Eh bien, je suis sûr que le grand ataman sera on ne peut plus reconnaissant de ce bon souvenir,» répondit le Cosaque aux moustaches avec une indifférence polie.

Sa figure n'exprima ni étonnement ni inquiétude. On pouvait croire que le grand ataman recevait chaque jour des visites semblables:--des musiciens ambulants apportant des nouvelles des amis lointains.

«Puis-je me présenter devant le grand ataman lui-même, frère?» demande Tchetchevik.

Mais, dans ce moment, la porte conduisant dans la chambre voisine, poussée par une main impatiente, s'ouvrit toute grande, et le grand ataman lui-même parut sur le seuil.

Il ne disait rien, mais toute sa figure parlait et disait:

«D'où viens-tu? De la part de qui? Quelles nouvelles apportes-tu?»

La lumière l'éclairait faiblement, et on ne pouvait distinguer ses traits. Mais les yeux, les yeux perçants et chercheurs, flamboyaient comme des charbons ardents.

«Je me prosterne devant le grand ataman,» dit Tchetchevik en faisant un profond salut.

Maroussia, qui se tenait toujours près de son grand ami, salua aussi.

«Vous êtes les bienvenus, répondit le grand ataman. Quelle chanson nous chanteras-tu, brave chanteur?»

Le son même de la voix vous révélait un homme habitué à commander, un homme ne sachant pas se gêner quand il s'agissait de dire son opinion ou de la défendre.

«Quelle chanson, notre grand ataman? J'en ai plus d'une à te faire entendre, et de ma façon, si tu daignes les écouter.»

Le grand ataman ne répondit rien. Mais quelles paroles, si fortes qu'elles soient, pouvaient mieux exprimer la douleur que ce silence de quelques instants!

«D'où viens-tu? dit-il enfin.

--Du Zaporogié, répondit Tchetchevik. Les braves du Zaporogié présentent leurs compliments au grand ataman.

--Dans le temps où nous sommes, nul n'a à faire, nul n'a à recevoir de compliments, répondit l'ataman. Entre dans ma chambre.»

Tchetchevik suivit le grand ataman, tenant toujours Maroussia par la main, et entra dans la pièce voisine.

Cette pièce était aussi simple que la première: les murs blanchis à la chaux, les escabeaux en bois de tilleul qu'on trouve dans toute habitation paysanne.

Mais il y avait beaucoup d'armes très-riches; pistolets et poignards étincelaient sur les murs.

Des papiers, des notes encombraient la table; sur ces papiers on voyait la boulava, le bâton de commandement de l'ataman.

Une paroi du mur était garnie de gros crochets en bois sur lesquels pendaient les habits de gala, tout brodés d'or, d'argent et de pierreries. Ces broderies d'or, ces pierres précieuses étincelaient dans la chambre et lui prêtaient un aspect tout à fait étrange.

Dans un coin, il y avait un lit qui semblait n'avoir jamais donné de repos à celui qui s'en servait. Un coussin repoussé loin de l'oreiller disait clairement combien était enfiévrée la tête qui, pour quelques instants, y cherchait le sommeil.

«Je te prie de t'asseoir,» dit le grand ataman.

Il s'assit aussi, et ses yeux ardents se posèrent alternativement sur la figure de Tchetchevik et sur celle de Maroussia.

«Pourquoi cette enfant? dit-il.

--Sourde et muette, n'y prends pas garde. Sa tête n'est qu'un petit bouton de rose que la fatigue fait pencher sur sa tige; elle a besoin de sommeil.»

Le grand ataman se leva, et, décrochant un magnifique manteau, il le jeta à Tchetchevik; un splendide tapis de Perse recouvrait un banc. Il le montra à son hôte. Tchetchevik, en un clin d'œil, prépara un lit; après quoi, soulevant le corps brisé de la petite fille dans ses bras, il la coucha et l'enveloppa depuis les pieds jusqu'aux yeux avec une tendresse de mère.

«Sourde et muette!» lui avait-il dit tout bas en l'embrassant sur le front.

Le lit était placé à l'angle de la pièce. Encapuchonnée dans les plis soyeux du riche manteau, les yeux de l'enfant s'attachaient malgré elle sur son ami et sur le grand ataman, assis devant une table, en face l'un de l'autre, une lampe placée entre eux éclairant leurs figures. Quel homme que son grand ami! Quelle noblesse! Quelle force! Son petit cœur frémissait de bonheur en le contemplant.

Mais l'autre, le grand ataman! son cœur se serrait quand elle regardait ces yeux profondément enfoncés, étincelant d'un feu sombre, ces sourcils épais, ces rides prématurées qui creusaient son front imposant et fier. Ce jeune vieillard semblait être miné par un feu intérieur qui le brûlait sans cesse, jour et nuit.

Ils causaient doucement à voix basse.

Maroussia écouta longtemps le murmure de cette conversation, comme on écoute le bruit lointain des vagues. Enfin, la fatigue triompha de la petite fille; ses yeux se fermèrent comme des pétales de fleur. Elle s'endormit; elle devint au vrai sourde et muette.

XIV

LE BUT.--ET APRÈS.

Maroussia reposait comme on repose sur le bord escarpé d'un rocher à pic dont le pied plongerait dans la mer; on dort, mais en même temps on sent qu'on est tout près d'un abîme, on entend son menaçant murmure. On rêve de bien des choses, mais on a vaguement la conscience que, dans ce vaste océan, on pourrait disparaître comme une goutte d'eau.

Un instant un sourire passa sur ses lèvres; elle revoyait en rêve la maison de ses parents, le clos des cerisiers si embaumé, ses petits frères, tous les visages amis; mais bientôt tout disparaissait comme dans un brouillard. Sa vie passée, si calme et si riante, reculait à l'arrière-plan. Sur le premier, se dressaient en traits de feu des images nouvelles, terribles ou grotesques, des figures qu'elle ne connaissait que depuis peu, mais auxquelles appartenait tout son avenir.

Tout à coup elle se réveilla, se souleva un peu sur son lit improvisé et regarda de tous ses yeux.

Ils ne dormaient pas, eux!

Tchetchevik était toujours assis, accoudé près de la table, et ses regards étaient de vrais astres qui brillaient d'une lumière calme, égale, resplendissante.

Le grand ataman était debout au milieu de la chambre. On voyait qu'il s'était élancé de sa place dans un mouvement de douloureuse indignation, mais qu'une fois cet effort fait, la violence d'un coup porté trop juste l'avait comme pétrifié.

Enfin il parla:

«Voilà ce que vous voulez, vous autres! Mais le remède sera pire que le mal. Je sais bien que je me suis jeté à l'eau sans m'être inquiété de l'endroit où était le gué; mais pas plus que moi, avec l'autre, vous n'atteindrez le rivage. Notre pays sans frontière, sans forces, sans union, sans conseils, n'est plus qu'une maison ouverte à tous les vents, et nos voisins sont bien bêtes de nous faire la guerre; ils pourraient attendre tout de nos seules discordes.

--Nos discordes? Quelle en est la cause principale, sinon ce commandement à deux têtes? répondit froidement Tchetchevik. Il faut dans l'effort rétablir l'unité. Il n'est d'espoir, de salut que là.»

Le grand ataman se sentit comme brûlé par un fer chaud. Il fit quelques tours dans la chambre, pareil à un lion blessé. Puis, ayant ouvert la fenêtre, son regard plongea dans les ténèbres de la nuit.

Le silence était tel et telle l'émotion de l'ataman, que Maroussia, bien qu'elle fût à l'autre extrémité de la pièce, crut entendre les battements de ce cœur déchiré.

Rafraîchi par l'air de la nuit, calmé par son silence même, il revint se placer devant la petite table, en face de Tchetchevik.

«Au moins, dit-il, il sera bien entendu que c'est parce que je suis le meilleur que vous comptez sur moi pour céder au pire. On saura que c'est parce qu'aucune abnégation n'est à attendre de celui qui a déjà appris la moitié de son rôle de Judas que vous me demandez, à moi, un tel acte de dévouement.

--C'est, dit Tchetchevik, pour lui rendre impossible de jouer son rôle de Judas tout entier, pour lui enlever toute raison, tout motif, tout prétexte de le mener jusqu'au bout; c'est parce que nous savons que vous êtes le plus noble des fils de l'Ukraine, que nous vous demandons de vous effacer pour un temps devant cet indigne que votre gloire offusque et que l'envie seule jette dans les bras des Russes.

--Nul ne m'accusera de trahison au moins, nul de lâcheté, quand j'aurai accordé ce que tu me demandes?

--Nul n'ignorera l'héroïsme de ton sacrifice; au contraire. Nos amis qui m'envoient ne savent-ils pas ce qu'il doit t'en coûter de t'y résoudre?

--Et, si, malgré tout, le misérable nous vendait?...

--Il mourrait avant d'avoir accompli son forfait, dit tranquillement Tchetchevik. Il est, Dieu merci! le seul traître possible de sa maison. Quelqu'un veille tout près de lui, qui ne le laisserait pas se déshonorer tout à fait.»

Il y avait sur la table plume, encre, papier; l'ataman prit la plume. Tchetchevik tourna ses regards du côté de Maroussia, et lut son anxiété dans ses yeux. Sa petite amie ne se sentait pas à son aise. C'était si difficile à faire ce qu'exigeait du grand ataman son ami, qu'à la fin il pouvait bien se fâcher. Et alors, entre deux hommes de cette trempe, que pouvait-il se passer?

Un sourire de Tchetchevik fit comprendre à la petite sourde et muette qu'elle pouvait être tranquille.

L'ataman écrivait, pesant chaque mot sans doute, et il avait bien raison. De telles lettres, «une abdication,» ne s'écrivent pas entre deux bouffées de tabac.

Quand la lettre fut finie, il la tendit à Tchetchevik.

«Tiens, lui dit-il, es-tu content?»

Tchetchevik, après avoir lu, lui répondit:

«Content? Non, certes, car je donnerais ma vie pour que tu fusses à la place de celui qu'on va sembler te préférer. Mais je suis fier pour l'Ukraine de ce renoncement du plus brave de ses fils. Si nous devons succomber dans cette lutte, notre histoire comptera un héros de plus. Ceux qui mourront pour elle n'auront rien à se reprocher. Toi, tu auras fait plus qu'aucun d'eux, tu seras descendu du pouvoir pour la sauver,--sans même être sûr d'y réussir. Tu seras mort deux fois, et glorieusement. Que ton âme se rassure! Tu nous mets dans la main la seule carte qui puisse rétablir la partie.»

Tchetchevik avait plié la lettre et l'avait cachée dans le manche d'un poignard qu'il portait sous sa robe.

«Quand la remettras-tu à sa destination? lui dit l'ataman. Quand saura-t-il que, pour l'Ukraine, je suis prêt à tout, même à combattre sous ses ordres; des ordres qu'à lui tout seul il n'est pas capable de donner?

--Ne sais-tu pas, dit Tchetchevik, qui les inspirera, ces ordres, et qui inspirera celui qui les lui conseillera? Eh bien, c'est là que tout d'abord ta lettre sera lue. Je la remettrai moi-même aussitôt que j'aurai fini ma tournée. Je ne perdrai pas une heure, mon ataman, tu peux y compter. Et si tout ne va pas bien, si je sentais que ta lettre peut être inutile, sois tranquille, je l'anéantirais. Elle n'aurait pas été écrite.»

Il s'était levé.

Tout émue de la fin de cette scène, Maroussia s'élança près de son grand ami.

«Baise la main qui vient d'écrire cette lettre, lui dit Tchetchevik.

--Ah! je le désirais, dit Maroussia. Je suis muette quand il le veut, dit-elle, s'adressant à l'ataman, sourde quand il m'en prie, j'oublie tout quand il me fait un signe, et j'aime et j'honore tout ce qu'il honore et tout ce qu'il aime.»

Et prenant la main du grand ataman avant qu'il eût pu la retirer, Maroussia y avait déposé un respectueux baiser.

«Ah! dit le grand ataman à Tchetchevik, tu es aimé, toi!

--Tu es aimé aussi, lui dit Maroussia; tu es aimé par mon grand ami et par nous, parce que tu aimes l'Ukraine.»

L'ataman les reconduisit jusqu'au seuil de la porte, et là ils se quittèrent; leur dernier mot avait été: «Tout pour l'Ukraine!»

Ils avaient laissé le grand ataman pensif, debout sur le seuil de sa maison. Ils se dirigeaient vers la porte de la ville.

Les rues étaient désertes; les petits vergers étaient remplis de cerisiers tout blancs de fleurs; au loin on entendait le frais et paisible murmure d'une rivière.

Après avoir fait une centaine de pas, Maroussia se retourna pour jeter un regard sur la maison du grand ataman.

Sa grande ombre était toujours là, sur le seuil; l'ataman pensif les suivait des yeux.

A la lueur incertaine des étoiles, sa figure était à peine visible; mais ce qu'on apercevait de son être exprimait encore si bien la souffrance, que Maroussia sentit son cœur battre pour lui.

«Celui-là saura défendre Tchiguirine? demanda-t-elle à son grand ami.

--Oui, si on l'attaque; mais nos ennemis ont plus facile à faire que de prendre par la force nos villes.

--Mais enfin, si on l'attaque?

--Il s'y ferait tuer plutôt que de la rendre.

--J'en étais sûre,» dit la petite enthousiaste en battant des mains.

Ils ne prenaient pas par les rues qu'en venant ils avaient traversées. Tchetchevik avait son idée de bien voir par ses yeux l'aspect que présentaient les autres quartiers de la ville.

Elle eût semblé morte à un indifférent; mais, de cent pas en cent pas, on rencontrait quelques hommes robustes, que le hasard seul ne pouvait pas avoir placés ainsi aux endroits d'où précisément on pouvait tout surveiller. Ces gens les laissaient passer d'un air insouciant, puis bientôt les dépistaient, et, revenant comme en flânant sur leurs pas, avaient, en fin de compte, pu se bien assurer qu'ils allaient droit leur chemin. L'un d'entre eux, voyant la grande taille du musicien, était venu distraitement le regarder de si près sous le nez, que Maroussia en avait tressailli.

«Il est hardi, ou peut-être étourdi, celui-là,» dit-elle à voix basse à son grand ami; il a l'air de ne pas plus connaître le danger qu'une mouche.

--C'est un curieux, lui dit Tchetchevik; ses intentions ne sont pas mauvaises. C'est une bonne race que ces gens de Tchiguirine; ils iraient au feu comme à une promenade.»

Quand nos voyageurs arrivèrent à la porte de la ville, un géant de Cosaque, qui semblait sortir de terre, se présenta devant eux. Il avait des moustaches de deux lieues, et il leur barra le passage comme un clocher en pierre.

«Quel est votre chemin, mon vénérable? demanda-t-il.

--Celui des honnêtes gens, mon brave.

--Où allez-vous?

--Chez les honnêtes gens.

--C'est un nom qui n'appartient pas toujours à ceux qui s'en parent. Il se peut que vous rencontriez les méchants!

--Si l'on avait toujours peur du loup, on n'oserait jamais s'aventurer dans les bois, et on ne goûterait point aux fraises.

--Si j'étais un Cosaque plus dégourdi, mon vénérable, je t'aurais prié de me chanter un bout de chansonnette, et cela me ferait grandement plaisir, car j'adore le chant. Mais je suis plus timide qu'une jeune épousée, et je n'ose insister.»

Maroussia voulut voir mieux ce «timide»; mais la tête du gaillard se trouva si haut placée qu'elle ne put apercevoir que sa fameuse paire de moustaches, qui pendaient comme deux gerbes de foin.

«Tu es timide, répondit Tchetchevik; mais tâche de reprendre courage. Que veux-tu que je te chante?

--Chante-moi n'importe quoi.»

Le musicien murmura à demi voix ce refrain: «Ne dormez pas, même la nuit. C'est la nuit que les loups rôdent; pour ne pas se laisser surprendre par eux, c'est quand tout semble reposer qu'il faut avoir l'œil ouvert.»

--Ton refrain me plaît et il est de circonstance, dit le timide, tu peux passer. Je m'étais bien promis, quand je t'ai laissé entrer sans te rien dire, il y a quelques heures, qu'au retour je connaîtrais la couleur de ta voix.

--Il était là, il était là! dit Maroussia satisfaite; la porte n'était pas abandonnée. Tant mieux!»

De l'autre côté de la porte, le chemin se dessinait comme un serpent noir sur un tapis de verdure. Les rossignols chantaient décidément comme à l'envi dans tous les jardins de la ville de Tchiguirine cette nuit-là. «Ils chantent l'aube et aussi l'espérance,» disait Maroussia.

XV

LES RENCONTRES.

Deux semaines après l'entrevue de Tchetchevik avec le grand ataman, par une douce et splendide soirée, le vieux rapsode avec son Antigone s'approchait lentement d'un village incendié.

Son voyage et celui de Maroussia n'étaient pas un voyage d'agrément. On voyait bien qu'ils ne s'étaient pas permis de prendre même le repos nécessaire: leurs yeux cernés brillaient d'un feu fiévreux; leurs figures étaient brûlées par le soleil et leurs vêtements couverts de poussière; leurs lèvres étaient sèches, leurs pieds meurtris.

Néanmoins, ils marchaient courageusement et causaient avec calme et sérénité.

A l'exception de quelques rencontres imprévues d'hommes qui se trouvaient on ne sait comment sur leur chemin, et qui échangeaient à peine un mot et quelquefois rien qu'un signe avec Tchetchevik, ils ne rencontraient d'ordinaire pas âme qui vive.

Tout était silencieux et désert; souvent ils avaient vu des maisonnettes en ruines, des murailles calcinées, des fermes détruites, des champs dévastés, des jardins ravagés, des troncs d'arbres à moitié brûlés, noirs d'un côté, encore verts de l'autre, à demi morts, à demi vivants.

Pour le moment, ils avaient sous les yeux un village récemment incendié; un peu de fumée s'élevant au-dessus de chaque amas de décombres en marquait la place.

A l'extrémité de ce qui avait dû être une rue, ils découvrirent les margelles ébréchées d'un puits.

«Un peu d'eau fraîche te fera du bien,» dit Tchetchevik à Maroussia.

Il plongea sa main dans un sac attaché à ses épaules, il en retira une petite écuelle en bois, et, écartant les plantes qui obstruaient l'orifice du puits, il la remplit d'eau fraîche et claire.

--Merci,» répondit Maroussia.

Elle trempa ses lèvres dans l'eau limpide et, après avoir bu, s'approcha du puits. Que regardait-elle? Qu'y avait-il dans ce puits qui attirât son attention?

Tout à coup elle poussa un cri:

«Ah!»

Ses joues se couvrirent des plus vives couleurs, ses yeux s'illuminèrent et se tournèrent avec bonheur vers son grand ami.

Maroussia devint encore une fois toute rose, mais cette fois-ci l'éclat de ses yeux se voila, sa figure exprima un regret sincère.

«Encore une fois, se disait Maroussia, je n'ai pas su me vaincre! Ce cri, j'aurais dû le retenir...

--Bah! dit Tchetchevik, dans ce village incendié, le mal ne pouvait être grand. Personne n'a pu t'entendre, mon enfant. Si tu veux, nous allons souper.»

Du pain, un peu de sel, de l'eau, composaient tout le souper.

Mais cet «ah!» plein d'allégresse que Maroussia a poussé? Qu'est-ce qui le lui a arraché? Quel trésor a-t-elle entrevu dans ce puits démoli?

Rien, absolument rien, si ce n'est, accrochée aux parois du puits, une fraîche couronne de ces gentilles fleurs violettes que dans la maison de Maroussia on appelait des porte-bonheur, des fleurs de bon présage, les mêmes, absolument, que l'enfant cultivait avec amour dans le jardin de sa mère. Cette couronne avait été placée là récemment par quelque main amie, elle n'avait pu y venir toute seule. Pour Maroussia, la couronne voulait dire: «Tout va bien chez ceux que tu aimes, leur pensée te suit partout.» Pour Tchetchevik, elle signifiait: «Tes ordres ont été exécutés.»

Maroussia et son grand ami se sont compris et parlent d'autre chose. Pas un mot de la petite couronne n'est échangé entre eux. Il s'agit maintenant de Batourine.

«Est-ce grand, la ville de Batourine? dit Maroussia.

--Oui! mais on y trouve son chemin tout de même,» lui répond son grand ami.

Le repas est fini.

«Eh bien, Maroussia, as-tu repris tes forces?»