Part 10
--Pardon! dit le rapsode, j'ai, je le vois, blasphémé votre sainte, mais elle n'y a rien perdu. Je vous ai donné, du moins, l'occasion de lui rendre hommage. Pourriez-vous me dire, jeune homme, quels sont ces beaux seigneurs richement vêtus qu'on rencontre partout dans la ville? seraient-ils des saints, eux aussi?
--Des saints! Ah! non, par exemple! mais ce sont des altesses, des princes moscovites. Ne le devinez-vous pas à leur allure imposante, à leurs yeux qui ne s'ouvrent qu'à demi, à leurs nez dédaigneux plus hauts que leur tête? Ce sont les hôtes de notre ataman. Il y a huit jours, la maison en était pleine, les amis de l'Ukraine s'en inquiétaient. Mais, grâce à Dieu et à l'influence de Méphodiévna sur sa sœur et sur l'ataman son beau-frère, bon nombre, dit-on, déjà sont partis.
--Partis! et pourquoi? qui gênaient-ils, ces hommes superbes?
--Eh! eh! demandez-le à Méphodiévna; elle trouve peut-être que le moment n'est pas bien choisi, quand la moitié de l'Ukraine est envahie par les bataillons russes, pour recevoir tant de beaux messieurs. Cela distrait trop notre ataman.
--Pour dire le vrai, dit un nouvel interlocuteur, on s'amuse moins au palais depuis huit jours. L'ataman ne retient plus ses hôtes. Il paraît gêné avec eux, et l'on dit que bientôt il n'en restera guère dans le pays.»
Maroussia serra doucement la main de son grand ami. Sa main répondit sans doute à la sienne; le visage de l'enfant rayonna. Il se fit tout à coup un grand silence. On venait d'apercevoir, descendant lentement la rue, le père Mikaïl se dirigeant vers la porte de l'église. Ceux qui étaient assis se levèrent. Ceux qui étaient debout se dressèrent sur la pointe de leurs pieds.
Le père Mikaïl présentait, dans toute sa personne, le type idéal du bon pasteur. Ses paroissiens adoraient leur archirey. C'était à qui serait sur son passage pour recevoir sa bénédiction. On voyait dans toute son attitude que ses bénédictions, sa main seule, ne les donnait pas, et qu'elles partaient du meilleur de son cœur.
Le rapsode s'approcha à son tour, mettant en avant Maroussia:
«Bénissez-nous, mon père, bénissez cette enfant. Nous venons de bien loin pour prier Dieu dans votre église.»
Le bon père jeta un regard bienveillant sur le vieillard et sur l'enfant.
«Mon père, dit le chantre, j'ai compris que le plus grand feu ne peut que s'éteindre au milieu du désert, tandis que le bois humide lui-même pétille et flambe quand il tombe au milieu du foyer; et j'ai fui le désert par le besoin de voir et de retrouver des hommes.»
Le père Mikaïl, en entendant ces mots, tressaillit. Ses yeux limpides et doux se fixèrent sur le vieux pèlerin avec une attention particulière.
Il inclina sa tête en signe d'adhésion aux paroles du vieillard et lui dit:
«Si tu viens de loin, mon frère, si tu as traversé tout le pays, tu as dû voir bien des douleurs et traverser bien des dangers. Les chemins ne sont pas sûrs...
--Celui qui est nu, répondit le rapsode, n'a pas peur qu'on lui vole sa chemise. Celui qui n'a que sa vie à perdre ne tente guère les voleurs, et celui qui n'a pas peur de la mort peut aller partout.»
Le bon pasteur tressaillit de nouveau.
--Nos blés sont-ils sur pied?» demanda-t-il au rapsode.
Le père Mikaïl fit cette question avec lenteur, appuyant sur chacun des mots de sa question, pourtant si simple.
«Nos blés, répondit le chantre, dans quelques contrées sont déjà couchés par terre, et ce ne sont pas toujours les propriétaires qui les ont fauchés. Quant aux autres, et je parle de ceux des meilleures terres et des mieux préparées, vraiment, quoiqu'ils ne soient pas partout tout à fait mûrs encore, je crois qu'il serait sage de ne pas attendre pour en faire la récolte. Qui peut prévoir les orages de demain? Ceux qui sont mûrs sont superbes, mon père!
--Que Dieu t'entende, mon fils! répondit avec calme le vénérable prêtre; je te remercie de la bonne nouvelle que tu m'apportes.
--Notre ataman! notre ataman!» s'écria-t-on alors de tous côtés.
Le père Mikaïl entra dans l'église.
«Notre ataman n'a pas l'air très gai aujourd'hui, disait un artisan dans la foule.
--Vous pourriez dire qu'il a l'air maussade, disait un bourgeois.
--Je l'ai rencontré avant-hier, chuchotait une petite femme très-éveillée: il avait l'air d'un gros nuage noir.»
L'arrivée de deux nouveaux personnages interrompit la petite femme.
«C'est la belle-sœur de notre ataman, se dit-on de tous côtés.
--Méphodiévna,» dit au vieux musicien un de ses voisins en lui poussant le coude.
On ne lui aurait rien dit qu'il l'aurait deviné. Ce qu'on lui avait appris d'elle n'avait rien d'exagéré, l'original répondait aux portraits.
Elle allait passer tout près de Maroussia, elle arrivait à la dernière marche. La petite fille osa la retenir par la manche de sa chemise brodée.
«Madame, lui dit-elle, vous avez laissé tomber ce mouchoir,» et elle lui présentait un mouchoir rouge.
La jeune femme s'arrêta, regarda le mouchoir rouge, puis la petite qui le lui présentait, et répondit:
«Merci! ma jolie enfant, j'aurais été fâchée de le perdre.»
Personne, je crois, si ce n'est Maroussia, n'avait vu tomber ce mouchoir.
Les grands yeux de l'aimable femme enveloppèrent l'enfant dans leur profond regard et allèrent, avec intérêt, d'elle au vieux musicien. «Tu n'es pas des environs, dit-elle à l'enfant, je ne t'ai jamais vue; viens-tu de loin, ma mignonne?
--De bien loin, lui répondit Maroussia.
--Je comprends alors pourquoi tu as l'air fatigué. De quel point de l'Ukraine viens-tu donc?
--Cette petite tête ne saura jamais retenir tous les noms des lieux qu'elle a visités, dit le vieux chanteur. Nous avons vu bien des choses et bien des gens, madame, du bon et du mauvais, des champs dévastés par les batailles et des blés, dernier espoir de l'Ukraine, encore sur pied. Mais, grâce à Dieu! nous avons trouvé notre chemin; comme on dit chez nous: quoique l'attelage soit de travers, la voiture va droit au marché.
--Mes amis, répondit la gracieuse femme, venez tantôt vous présenter au grand ataman. A moi vous raconterez votre voyage; à lui vous chanterez vos chansons. Chacun ainsi sera servi suivant ses goûts.»
Elle donna de la main, en guise de caresse, une petite tape sur la joue de Maroussia, et disparut dans la foule qui remplissait l'église.
On entendait déjà la voix du père Mikaïl qui commençait l'office.
XVIII
NE JOUEZ PAS AVEC LES POIGNARDS.
L'office était fini. Le grand ataman était rentré dans son palais. La chaleur était accablante, le soleil aveuglait par sa lumière. Le ciel se perdait dans les profondeurs de son azur.
Cependant quelques nuages noirs, venant de l'ouest, se montraient à l'horizon.
«Nous aurons un grand orage ce soir,» dit le grand ataman.
Le grand ataman se trouvait sur une terrasse qui tournait de la cour au jardin; il prononça ces mots avec une telle inquiétude, qu'un seigneur russe, son dernier hôte, homme mûr à la barbe blonde, ne put se retenir de lui en témoigner sa surprise.
«Tout chrétien doit frémir, répondit l'ataman en se signant, quand Dieu donne sa voix au tonnerre.
--Dieu, répondit le seigneur russe, nous fera sortir sains et saufs de ces orages et de tous autres. J'avoue cependant que les nuages noirs ont l'air menaçant.
--Très-menaçant, en effet», répondit l'ataman.
Ils s'avançaient avec la rapidité des navires que chasse la tempête.
Le grand ataman pressait son front de sa main, comme s'il y sentait une souffrance indicible.
La présence de son hôte, l'examen dont il se sentait l'objet de sa part, le gênaient. S'il allait lire dans ses pensées.... Hélas! hélas! qu'y verrait-il? Confusion, indécision, regrets amers.
Que faire? que décider? Pourquoi Dieu l'avait-il fait le chef de son peuple dans des conjonctures si difficiles? Comment échapper aux serres de l'aigle russe? et s'il fallait subir cet affront, devait-il, en montrant qu'il le subissait avec horreur, perdre jusqu'aux fruits de sa faiblesse et de sa trahison? L'élégant envoyé russe lisait comme dans un livre sur le visage du massif ataman. Le renard jouait avec l'éléphant.
Tout à coup le regard voilé de l'ataman s'éclaira comme celui de l'enfant boudeur qui découvre un jouet nouveau à ses pieds. Il venait d'apercevoir, montant l'allée qui aboutissait à la terrasse, une sorte de mendiant accompagné d'une petite fille. Ce mendiant avait un théorbe. C'était un rapsode. La distraction arrivait à point pour ce caractère apathique.
«Ces gens-là savent des chansons, dit-il en s'adressant à son surveillant, à son hôte, que je préfère à tous nos concerts.»
Il fit un signe à un Cosaque et lui donna l'ordre de laisser approcher le vieux chantre et sa petite compagne.
«Le grand ataman daignera-t-il m'entendre?» dit le vieillard, accompagnant sa requête d'un regard tellement respectueux qu'il valait le plus humble salut.
La bonté du grand ataman alla jusqu'à montrer, de sa main blanche et potelée, la place à l'angle de la terrasse où pouvait s'asseoir le musicien.
«Là, lui dit-il d'une voix dolente, le soleil ne t'incommodera pas.»
Le seigneur russe, observateur de sa nature, remarqua que l'épaule du vieux chanteur semblait bien forte et bien robuste, et s'étonna que la chemise grossière qui la recouvrait fût blanche comme la neige. Il aurait voulu voir la figure, mais le grand ataman était dans un grand jour de bonté et avait dit au vieillard:
«Tu peux garder ton bonnet, mon vieux.»
Le musicien, après avoir préludé, se mit à chanter.
Quelle puissante et douce voix il avait, et quel talent!
L'ataman, artiste à ses heures, s'en trouva réveillé. Le chant était beau. C'était une de ces hymnes chrétiennes qui remettent l'homme et son âme en présence du Créateur. Attirées par ce chant magnifique, la femme du grand ataman et sa belle-sœur se montrèrent à l'extrémité de la terrasse, tout près du vieux rapsode.
Méphodiévna reconnut la petite fille qui lui avait remis le mouchoir rouge, et qu'elle avait engagée à se présenter au château.
Accoudée sur une grande caisse dans laquelle fleurissait un arbuste rare, elle fit signe à Maroussia de venir à elle. Si haute était la caisse et si petite l'enfant qu'elle la cachait entièrement à l'ataman, et même au seigneur russe.
L'enfant tira de sa manche un poignard et le glissa dans la poche de la robe de la belle-sœur.
La belle-sœur vit-elle ce mouvement? Sa figure n'en montra rien. Ses grands yeux perdus dans l'espace étaient tout à la musique.
Maroussia avait repris sa place auprès de son grand ami, sans que personne se fût aperçu qu'elle l'avait quittée un instant.
Le rapsode chantait toujours:
«Le Paradis est pour les justes... pour eux seuls.
--Pour eux seuls... murmura le grand ataman.
--Les oppresseurs, les vainqueurs y verront entrer leurs esclaves, mais l'ange au glaive de feu leur en interdira l'entrée.»
Le seigneur russe en avait assez de cette musique. Il fit semblant de cacher un bâillement.
«Voilà, dit le grand ataman, des choses qu'il ne faudrait jamais oublier.
--Connais-tu la chanson du bandit? cria le seigneur russe au musicien. Chante-la-nous, vieux bonhomme.
--A mon grand regret, Excellence, je ne la connais pas, répondit le bonhomme.
--Tant pis! dit l'aimable seigneur: elle aurait amusé ces dames. Les dames ont du goût pour les coquins illustres.»
Méphodiévna, de si loin qu'elle fût, jeta un regard si fier sur l'envoyé courtisan, que celui-ci baissa les yeux, et qu'une rougeur fugitive colora un instant son visage.
«Ton théorbe est bien curieux, dit le seigneur russe au rapsode pour changer la conversation. Ce n'est pas un instrument ordinaire. T'en doutes-tu? Eh bien, tâche d'apprendre la chanson du bandit: une belle poésie! Tu as vraiment là un fort joli théorbe! Je voudrais l'admirer de plus près. Passe-le-moi, mon vieux.
--Le voici, Votre Excellence, répondit le vieux chanteur en lui présentant l'instrument en question. Regardez-le bien, examinez-le, et vous verrez que c'est un vrai trésor.»
Le seigneur russe tira, en riant beaucoup, quelques sons discordants de l'instrument primitif, s'assit sur une marche de la terrasse un peu au-dessus du vieux musicien, et répéta encore:
«Un fort joli théorbe, ma foi!»
Tout en admirant le théorbe, le seigneur russe ne le regardait guère; en revanche il observait, sans le faire paraître, le propriétaire du fameux instrument. Mais le propriétaire du théorbe, quoique homme excessivement modeste, à en juger par les apparences, ne se montrait pas gêné par ces regards indiscrets, pas le moins du monde!
Avec tout le respect dû à un personnage haut placé, mais sans embarras, sans se déconcerter, il expliquait à Son Excellence le mécanisme du théorbe. On eût même dit que ces explications, au lieu de le rendre confus ou timide, l'amusaient beaucoup.
«Sais-tu que cet objet d'art, si tu le vendais, te rapporterait de quoi te reposer pour longtemps?
--Je le sais, répondit le rapsode, mais le bon musicien ne se sépare pas plus de son théorbe, quand il l'aime, que le cavalier de son cheval. Pour être pauvre, il n'est pas défendu d'avoir le goût des jolies choses. Ma défroque ne vaut pas cher, seigneur, mais on m'a offert de ce théorbe, plus d'une fois, de quoi me vêtir d'habits magnifiques comme les vôtres, et j'ai refusé.
--Il s'entend, se dit le seigneur russe, à faire valoir sa marchandise; c'est pour la vendre plus cher qu'il fait semblant d'en connaître le prix.»
Le mendiant s'était rapproché.
«Puisque vous êtes connaisseur, dit-il, regardez tout à votre aise cet instrument, seigneur. Certes, il serait plus à sa place dans les belles mains de ces riches dames qu'entre les miennes; c'est pourtant dans les miennes qu'il restera.
--Je te vois venir, pensait le seigneur russe; tu es un rusé brocanteur, tu espères me forcer la main, et tu crois que je vais, séance tenante, t'offrir une grosse somme pour pouvoir déposer ton théorbe aux pieds de la belle Méphodiévna. A d'autres, vieux finaud!--Ainsi, dit-il, c'est là ton trésor, ta fortune?
--Ce théorbe, et ceci encore, monseigneur.»
Il tira de son sein un poignard en tout semblable à celui dans le manche duquel nous l'avions vu, chez l'autre ataman, renfermer son précieux message, semblable aussi à celui que Maroussia avait glissé un instant auparavant dans la poche de la belle-sœur de l'ataman, et qui sans doute, si c'était le même, n'y aurait donc fait qu'un court séjour.
«Par ma foi! dit le seigneur, qui avait la passion des belles armes, voilà un objet véritablement précieux;» et, tendant la main au vieillard, ses yeux brillants de convoitise lui disaient clairement: «Je veux examiner de près ce merveilleux poignard.»
Le malin vieillard, pour irriter sans doute la passion de son interlocuteur, tournait et retournait son arme, dégaînait, et faisait rentrer sa fine lame dans le fourreau, mais sans la lui mettre dans la main.
«Ce poignard est mon ami, dit-il; c'est ma défense, c'est mon armée à moi; lui et moi, quand nous sommes ensemble, nous ne craignons rien; de plus, il m'est sacré, je le tiens de mon père.
--Laissez-moi donc le toucher, dit le seigneur, je ne l'avalerai pas.
--Ce serait malsain, seigneur, même pour une jeune et robuste poitrine comme la vôtre.»
Et, cédant enfin à son envie, il le lui confia.
Le grand ataman, que cette petite scène avait distrait un instant, était retombé dans son apathie. Il en sortit comme par un sursaut. Une large goutte d'eau, de celles qui annoncent les averses diluviennes, était tombée sur sa main. Les grondements du tonnerre, sourds d'abord, s'étaient rapprochés; l'orage accourait, faisant des enjambées de géant. Le ciel était devenu en un instant sombre comme la nuit même.
«Rendez son poignard à cet homme, dit-il à son hôte, et rentrons.
--Quelle lame!» disait avec admiration le grand seigneur; et l'agitant dans sa main, il la faisait reluire à la lueur des éclairs.
«Je veux ce poignard, dit-il enfin d'une voix impérieuse au vieillard. Fais ton prix, vends-le moi!»
Son ton n'était pas celui d'un acheteur, mais d'un homme qui peut prendre et qui va prendre ce qu'il se croit bien bon de consentir à acheter. C'était un ordre, et comme le vieillard cependant se taisait, le fantasque seigneur ajouta:
«Vends-le-moi; l'argent remplace tout.
--Tout! répondit le vieil Ukrainien d'une voix qui s'efforçait de rester calme. Quoi! même l'honneur! même la liberté!
--Eh! oui! s'écria le noble seigneur, même ce que tu appelles l'honneur et ce que vous appelez, vous autres, la liberté!»
Regardant alors en face le faux vieillard et répondant sans vergogne à la pensée que la question du prétendu musicien venait de lui dévoiler:
«Si l'Ukraine, sous la main des Russes, devient riche, elle ne se souviendra pas longtemps qu'elle a été fière et libre.»
Au moment où il prononçait cette parole impie, le ciel se fendit sous les éclats d'un tel coup de tonnerre que toutes les personnes qui étaient sur la terrasse, et Méphodiévna elle-même, s'étonnèrent d'être restées debout.
L'ataman, abasourdi, s'était enfui vers son appartement; sa femme, éperdue, l'y suivait. Méphodiévna, hésitante, abandonnait, quoique à regret évidemment, la terrasse à ce splendide orage.
Mais pourquoi Maroussia, restée debout à côté de son grand ami, semblait-elle changée en statue? Pourquoi cette pâleur subite sur le visage de Tchetchevik lui-même?
«Méphodiévna!...» cria-t-il en étendant la main vers la belle-sœur de l'ataman.
Il y avait comme une adjuration suprême dans le geste, et comme un commandement dans la voix subitement rajeunie du vieux rapsode.
La jeune femme revint résolûment sur ses pas.
«Regarde, lui dit Tchetchevik, regarde! Il a suffi d'une seconde à la justice de Dieu pour terrasser celui qui, tout à l'heure encore, regardait notre Ukraine tout entière de si haut.»
La jeune femme avait suivi des yeux l'indication que lui donnait le bras tendu de Tchetchevik. Stupéfaite à son tour de ce que, si inopinément, elle avait vu... Méphodiévna avait reculé d'un pas.
Mais, par un retour subit: «Dieu vient de débarrasser l'Ukraine de son plus détestable ennemi, dit-elle d'une voix émue; que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel!»
Le noble seigneur gisait par terre, foudroyé.
Tchetchevik se baissa; il retira son poignard de la main crispée du noble seigneur. La lame, agitée par l'imprudent au milieu des éclairs, avait sans doute servi de conducteur à la foudre.
Enlevant alors dans ses robustes bras l'acheteur de poignard qu'il venait de perdre, Tchetchevik, suivi de Méphodiévna et de Maroussia, le porta d'un pas rapide dans les appartements du grand ataman.
Taisons-nous quand c'est Dieu qui frappe...
XIX
L'ANNÉE HEUREUSE.
Pendant plus d'une année, l'Ukraine put croire qu'elle allait être à jamais affranchie. Comme un seul homme, tout le pays s'était levé. Les envahisseurs, surpris d'un mouvement si brusque, si général, si spontané, avaient disparu. Chacun avait repris, reconquis son champ, sa cabane, sa ferme ou sa maison. Bien mieux! Chacun avait pu refaire une fois sa moisson. Pied à pied, de lac en rivière, de steppe en forêt, l'ennemi avait dû reculer. L'ataman de Tchiguirine, après avoir défendu héroïquement et sauvé la ville, après avoir fait des prodiges de valeur, était mort, dit-on, mais mort en héros, mort content, en plein triomphe. Un homme inconnu jusque-là, Tchetchevik, le lion, c'est ainsi que d'une commune voix on l'avait bientôt appelé, combattait à ses côtés dans la mêlée corps à corps où il avait succombé. Le lion intrépide avait arraché le corps de son chef, couvert de nobles blessures, à l'ennemi, et repris à sa place la tête du mouvement dans toute la contrée.
Du côté de Gadiatch, l'autre ataman, reconnu comme chef suprême, avait retrouvé son antique vigueur. On avait vu souvent à sa droite, quelquefois en avant, une amazone belle comme le jour, qui ne commandait pas, mais qui apparaissait toujours au plus rude des combats, et dont la présence avait la vertu de relever tous les enthousiasmes, de ranimer tous les courages. Elle était partout, suivie d'une sorte de petit page intrépide qui lui servait de porte-étendard, et qui, monté sur un cheval noir plein de feu, agitait son drapeau d'une main vaillante, au milieu des balles, sans souci du danger. Les soldats adoraient ce petit guerrier, il était beau comme un ange. Était-il un ange en effet, ou seulement un enfant, ou, comme quelques-uns le prétendaient, une simple petite fille de village qu'animait une flamme divine, un courage surhumain, et que rien ne pouvait faire reculer? Il était tout cela à la fois. Tout était vrai, car c'était Maroussia. C'était une Jeanne d'Arc enfant, dans un pays où le nom de Jeanne d'Arc n'avait jamais dû être prononcé qu'à l'état d'accident. Obligé d'être partout à la fois, Tchetchevik l'avait attachée à Méphodiévna. Elles étaient inséparables; qui voyait l'une voyait l'autre. Du reste, toutes les femmes s'en mêlaient, c'était vraiment la guerre sainte. Les Russes eux-mêmes ne pouvaient refuser leur admiration à ce magnifique effort.
Ah! le beau temps! les enfants des enfants de ce temps-là n'en ont rien oublié. Ce dernier élan de toute l'Ukraine, c'est la gloire, même après la défaite. Heureuses les nations petites ou grandes qui ont le droit de chanter leur _Gloria victis_!
L'hiver fut cette année-là d'une rigueur exceptionnelle; les corbeaux et les loups les plus aguerris tombaient morts de froid dans les bois. Plaignez les corbeaux et les loups, mais ne plaignez pas les paysans. L'hiver est leur ami. Pour eux, autour du poêle, l'été règne toujours. D'ailleurs, sous la protection des neiges amoncelées, les cabanes se gardent toutes seules. L'ennemi n'est plus à craindre; il a pris ses quartiers d'hiver dans les villes. On peut enfin soigner ses glorieuses blessures sans les cacher comme des hontes. Il n'est plus besoin de descendre dans la cave pour fourbir et réparer ses armes; on peut, comme à loisir, refaire ses munitions, étirer ses bras, et, après les avoir laissés reposer, détendre ses muscles raidis par des efforts trop continus. De village à village, on peut se reconnaître, se visiter, compter ses pertes. On pleure ses morts chéris, on célèbre leurs hauts faits; et surtout on tâche de calculer ses forces en prévision des luttes futures. Les plans et les préparatifs absorbent les chefs. Où est Tchetchevik? demandez plutôt où il n'est pas? Mais, où il apparaît le plus souvent,--ne fût-ce que pour un instant, pour tout illuminer comme un éclair,--c'est dans une retraite inaccessible, choisie et ménagée par lui à ses deux principaux aides de camp. Ai-je besoin de nommer Méphodiévna et Maroussia? Ce n'est pas là qu'on a le moins besoin de le revoir. Pour des guerriers comme Maroussia et Méphodiévna, l'inaction forcée de l'hiver, ce temps perdu paraît bien long. S'il est des minutes éternelles, ce sont les minutes inutiles.
* * *
NOEL
Mais à quoi pense Maroussia depuis quelque temps? Sa tête blonde s'incline sur ses épaules comme un épi trop lourd pour sa tige. Afin de ne pas attrister la grande amie, elle s'efforce en vain de se redresser. Il semble qu'un rêve l'accable qui la sépare de ses amis; elle n'est plus là, ses regards voyagent au loin. Où vont-ils? où voudraient-ils atteindre? et comment expliquer que, même devant Tchetchevik, sa petite amie ait d'involontaires absences? Le cœur d'une fillette est une forêt obscure; il faut de bons yeux pour s'y reconnaître: eh bien, il a de bons yeux, le grand ami.