Part 13
Mais, au couvent, les murs ont des oreilles et l’on s’aperçut que leurs besoins d’éloquence allant _crescendo_, elles ajoutaient à leur propre fonds une foule de citations empruntées à des ouvrages, sinon inconvenants, du moins peu en rapport avec leur âge et leur inexpérience. Ces morceaux choisis tirés de livres et de journaux qu’elles trouvaient chez elles aux jours de sortie, elles les débitaient sans en comprendre le sens exact, mais ils n’en constituaient pas moins un bagage intellectuel qui pouvait devenir dangereux.
Le remède, là encore, fut radical. Après quelques citations de ce que la mère Préfète appelait avec une pompe ironique «les pensées de deux Rouges» et qui provoquèrent une hilarité générale, les deux _penseuses_ furent séparées en étude, au réfectoire, dans les rangs. Leurs velléités de communications ne trouvant auprès des profanes que dédain, railleries ou rebuffades, leur éloquence finit par faire relâche faute d’auditoire.
* * * * *
Ces trois cas, qui n’indiquaient que des défauts légers de caractère, étaient relativement bénins. Le dernier fut plus grave; il entraîna le renvoi d’une élève et la surveillance étroite d’une autre.
Lucienne Sauron et Clémence Rottier avaient respectivement neuf et dix ans. Elles étaient peu intelligentes et très en retard pour leurs études.
On s’apercevait bien qu’il y avait du mystère entre elles et qu’elles excitaient la curiosité de leurs compagnes, mais on avait beau les surveiller, on ne pouvait rien découvrir. Ce fut le hasard--hasard aidé d’une bonne entente de la discipline, qui fit connaître la nature véritablement dangereuse de leur intimité.
Pendant une épidémie bénigne d’oreillons, Lucienne et Clémence furent prises en même temps; et, un peu plus tard Agnès Hérault, une Blanche pas très sage, mais pleine de bon sens et de décision.
Cette dernière en était à la période la plus pénible du mal, celle où l’on ne peut supporter ni lumière, ni bruit et où la prostration est telle que l’idée ne vient même pas de faire un mouvement, alors que les deux petites se levaient déjà et circulaient dans l’infirmerie. A un moment donné, la garde-malade étant sortie pour quelques instants, elles se mirent à causer, ne se méfiant point d’Agnès qu’elles croyaient endormie.
--Voilà, fit Lucienne, on aurait une sale jupe en loques qu’on aurait bien traînée dans la graisse et dans la suie, et sur le dos, un vieux tapis plein de poussière, et, aux pieds, des chiffons attachés avec des cordons tout effilochés.
--Non, des ficelles, renchérit Clémence.
--Des ficelles pleines de nœuds. Et on se salirait la figure avec du charbon.
--Et on se tremperait les mains dans l’encre, pour avoir les ongles dégoûtants, et que cela tienne.
--Pour faire la pommade, on se mettrait de la mélasse sur la tête et cela coulerait tout le long des cheveux jusque sur les habits.
Agnès, dont l’esprit était resté lucide et qui ne perdait rien de ces jolis propos, se retourna dans son lit en murmurant:
--Les petites horreurs!
Les «petites horreurs» s’imaginant qu’elle rêvait, poursuivirent:
--Et puis, dans un pot à fleurs, on entasserait des feuilles fanées qui sentent très mauvais, avec des araignées noires et des limaces: cela ferait un beau pâté. Après on délayerait de la terre jaune avec de l’eau croupie comme il y en a dans les mares.
--Non, de l’huile de foie de morue, c’est encore plus sale.
--Les deux, alors. Et l’on mangerait à poignées avec ses mains toutes noires.
Soulevée de dégoût, Agnès ouvrit les yeux et prononça nettement:
--Avez-vous fini?... Mais elles sont abominables, ces petites Jaunes. Où vont-elles chercher de pareilles malpropretés?... Attendez un peu que la mère Préfète vienne ici, et vous verrez comme je la mettrai au courant de vos belles inventions.
Les deux fillettes se regardèrent avec stupeur. Mais Lucienne se ressaisit promptement; et, sachant à quel point la délation était méprisée au couvent, elle dit, croyant intimider sa grande compagne:
--Vous serez une rapporteuse.
--Je serai une rapporteuse, voilà tout. Et c’est devant vous que je rapporterai. On ne va pas vous laisser répandre cette jolie science dans le Pensionnat, peut-être.
Agnès fit comme elle l’avait dit, et voici quel fut le résultat de sa communication:
On opéra une perquisition sérieuse dans les pupitres, boîtes à ouvrage, casiers à chaussures des deux Jaunes; et l’on trouva quelques recettes analogues à celles dont Agnès avait été l’auditrice involontaire.
Ces recettes témoignaient d’une imagination détraquée, maladive. Les parents furent avertis, et le père de Lucienne, qui était médecin, comprit sans peine que l’enfant était un danger non seulement pour ses petites compagnes, mais encore pour ses frères et sœurs. Il l’envoya chez sa grand’mère, en plein champs, où elle fut soumise à un régime et à un système d’éducation appropriés à son cas.
Clémence, moins atteinte, fut l’objet d’une surveillance toute particulière; et, privée de son conseil, elle oublia la toilette à la mélasse et la cuisine aux araignées.
* * * * *
Pendant les treize années de couvent de Marie Rose, ce furent les seules amitiés particulières qui, par leur ténacité, nécessitèrent des mesures de répression. On rencontrait bien, de temps en temps, des ébauches d’intimité, mais cela ne tenait pas devant le rappel au règlement, une remontrance un peu sévère et une mutation dans les places.
Si, exceptionnellement, il y eut lieu d’intervenir de façon plus rigoureuse, on agit avec tant de prudence que les enfants n’en surent rien. Marie-Rose et l’immense majorité de ses compagnes sortirent du couvent sans avoir eu, non seulement la tentation du mal, mais encore la connaissance, le soupçon du mal.
* * * * *
Toutefois, du soin que l’on apporte à combattre certaines liaisons trop intimes, faut-il conclure que l’amitié, au sens propre du mot, la bonne, la franche amitié qui provient d’une conformité de goût, d’humeur, de sentiments, et de cette chose indéfinissable qui est la sympathie, soit considérée comme nuisible? Non, certes. Et, loin de la combattre, on estime qu’elle peut être un précieux élément d’éducation.
Deux exemples entre beaucoup suffiront à l’établir.
* * * * *
Berthe est la fille d’un riche agriculteur de la région. Elle est odieusement élevée: parents, domestiques, bêtes et gens, tout plie devant sa volonté qui change dix fois par heure. Ce n’est pas qu’elle soit mauvaise, mais elle est exigeante et grogron autant qu’on peut l’être.
Avec de si heureuses dispositions, la vie du couvent n’était pas son fait. Le jour de son entrée, on put se croire revenu aux temps bibliques du déluge et des lamentations de Jérémie.
--J’veux... j’veux... r’tourner aux Rouxcam... am... amps...
Sans interruption, chaque syllabe ponctuée de sanglots profonds et bruyants, cela dura une demi-journée. Le Pensionnat était en révolution, et les petites se bousculaient pour voir la «nouvelle» comme s’il se fût agi d’un sujet de ménagerie.
On ne savait quels moyens employer pour la calmer, toutes les consolations ne faisant qu’irriter sa douleur, quand on eut l’idée de recourir à Madeleine Ancelin, une gentille petite Bleue, fille d’un notaire des environs et voisine des fameux Rouxcamps.
Certains êtres heureusement doués ont l’intuition des mots qu’il faut dire, des actes qu’il faut faire pour consoler les affligés. Sans perdre de temps en vains discours, Madeleine emmena sa compagne aux Capucins, au Gros Poirier, à Nazareth; elle lui fit visiter la basse-cour, lui offrit un bouquet de son petit jardin et, finalement, la persuada que le couvent ne différait pas tellement de la maison paternelle, puisque, dans l’un comme dans l’autre, on trouvait des pelouses, des fleurs, des poussins et même un «Monsieur».
Berthe fut calmée ce jour-là, mais, longtemps encore, les accès se reproduisirent. Sans cause appréciable, sans la moindre _aura_ qui pût les faire prévoir, au milieu d’une classe ou dans le brouhaha discret du réfectoire, les cris de Berthe éclataient soudain, comme la trompette de Jéricho.
--J’veux... j’veux...
Si la mère Saint-Jacques était de garde à ces moments-là, comme elle avait horreur des pleurnicheries, elle appliquait le remède avec énergie et rapidité. Elle se précipitait vers la consolatrice en pied de Berthe.
--Vite, Madeleine, allez faire taire votre payse.
Et quand la petite Bleue ne sortait pas assez vite de son banc, elle l’enlevait elle-même sans souci de la secouer comme un sac de noix.
Berthe finit par se résigner à être exilée du domaine paternel que les railleuses n’appelaient que les _Rouxcam... am... amps_. Mais elle conserva l’habitude de se réfugier auprès de Madeleine chaque fois qu’il lui arrivait quelque traverse ou qu’elle craignait quelque aventure, et c’était souvent.
Cette grosse fille, point méchante, ni même commune, mais incapable du moindre effort, s’attacha à la fine, intelligente, spirituelle pensionnaire qu’était Madeleine, comme la plante sarmenteuse s’attache à l’arbrisseau tout ensemble svelte et robuste.
On les morigénait parfois l’une de sa mollesse, l’autre de son excès de complaisance.
--Vous n’avez pas honte, Berthe?... à quel âge marcherez-vous toute seule? Et vous, Madeleine, laissez-la donc un peu se débrouiller; elle est assez grande pour cela.
Mais la charmante fille répondait en souriant:
--Si je la lâchais, ma mère, je vous assure qu’elle s’effondrerait.
Et l’autre appuyait avec conviction.
--C’est vrai, que je m’effondrerais.
Si bien que tacitement, on respectait cette situation. Sachant que l’incurable veulerie de Berthe faisait d’elle une proie facile à toutes les influences, on la laissait sous la tutelle bienfaisante de son amie. D’autre part, on jugeait que cette précoce responsabilité, gentiment acceptée, était excellente pour l’éducation morale de Madeleine.
* * * * *
Thérèse Haurouy est la meilleure et la plus complaisante des pensionnaires. Si l’on a besoin d’un service, c’est à elle tout d’abord que l’on songe à s’adresser; et, malgré ses quinze ans, elle se dérange pour une Jaune ou pour une Verte, tout comme si elles étaient des personnes de son âge.
--Thérèse, je prends votre ballon, le mien est crevé.
--Thérèse, voulez-vous me refaire ma «queue de rat»?... et même, je crois bien que j’ai perdu le cordon...
--Thérèse, vous me garderez des graines de volubilis.
Et Thérèse, avec un bon regard montrant combien elle est heureuse de faire plaisir, abandonne son ballon, refait la «queue de rat», partage ses graines de volubilis.
On l’aime beaucoup au Pensionnat. Les maîtresses trouvent qu’on abuse un peu d’elle; mais ses compagnes de classe lui décernent chaque année à l’élection le «prix d’obligeance».
Aussi, quand la pauvre Bérengère Duthier, après de longues années passées au lit ou dans une petite voiture, entra au couvent, boiteuse, contournée, ne se tenant debout qu’à l’aide d’appareils très compliqués, fut-ce à Thérèse qu’on la recommanda expressément; et celle-ci accepta la charge comme une chose toute naturelle.
Au réfectoire, au dortoir, en récréation, en classe, elle l’assiste d’une manière si affectueuse, si discrète, que la petite infirme n’en ressent aucune humiliation.
Bérengère aime infiniment celle qu’elle nomme son «bon ange». Elle l’accapare, et même se montre un peu jalouse du temps et des soins que les autres lui disputent; elle a toujours quelque chose de pressé et de grave à lui confier. Les mères ne prennent point ombrage de ces apartés; elles savent très bien que si Bérengère a besoin d’aide physique, elle a encore plus besoin de réconfort moral.
Car elle est doublement malheureuse, la pauvre petite. Non seulement elle est estropiée, mais on ne l’aime pas chez elle. Son père, un riche banquier, pris tout entier par les affaires, n’a pas le temps de s’occuper d’elle. Sa mère est d’une santé bizarre qui nécessite les distractions mondaines de toute sorte, des séjours aux grandes plages ou aux eaux à la mode, des croisières en Méditerranée ou sur les côtes de Norvège, suivant les saisons. Elle n’est jamais au logis, et elle s’en désole, elle aurait tant aimé être femme d’intérieur!...
Bérengère écoute ces explications avec une incrédulité dédaigneuse. Elle sait bien qu’au fond ses parents sont mortifiés d’avoir pour fille unique l’avorton qu’elle est; et elle se dit avec amertume que si elle avait eu une maman attentive et dévouée, elle ne serait peut-être pas infirme.
C’est tout cela qu’elle raconte à Thérèse, son enfance abandonnée et douloureuse, les humiliations journalières que lui vaut son impotence, la vie sans joie qui l’attend malgré sa fortune... Et c’est de cela que la bonne Thérèse essaye de la consoler en mettant dans son âme un peu de douceur, de résignation pour le présent, d’espérance pour l’avenir.
* * * * *
Quand l’ancienne petite Gourregeolles se remémore ces choses d’autrefois, elle se dit qu’on apprenait vraiment bien la charité au couvent, et non point par la théorie froide et stérile, mais par la pratique de tous les jours.
II
LES AMITIÉS DE MARIE-ROSE
_Anne de Thézy._--La première amitié de Marie-Rose, en dehors de ses cousines Louvière, fut Anne de Thézy.
Presque toutes les petites pensionnaires éprouvent pour leur ancienne un sentiment fait de respect et d’admiration. Parce qu’elles en reçoivent une foule de bons offices, parce qu’elles les trouvent toujours prêtes à répondre à leurs questions, elles ne sont pas éloignées de croire que leurs jeunes mentors détiennent l’omniscience et la toute-puissance. Entre elles, elles célèbrent les mérites de ces êtres d’exception.
«C’est Colette Champbourg qui a le plus de galons à son ruban d’honneur.
«Marthe Aubugeau est toujours... mais _toujours_, la première de sa division.
«Catherine Blondeau est la plus jolie du Pensionnat.
«Quand Béatrix Peyraud chante à la chapelle, tout le monde est dans l’extase.»
Etc., etc.
Anne n’était pas un modèle de sagesse, mais elle était avenante et bonne. Elle entoura sa fille d’une sollicitude affectueuse que celle-ci apprécia à sa valeur. Les chagrins, les inquiétudes de sa petite âme scrupuleuse et tendre, Anne les connut et les allégea dans la mesure du possible. En retour, Marie-Rose lui voua une reconnaissance que, ni les années, ni la séparation ne purent éteindre. De la masse confuse formée par ses nombreuses compagnes, la silhouette d’Anne est une de celles qui, au fond de son souvenir, se détachent avec le plus de netteté et de douceur.
* * * * *
_Roberte Le Faulq._--Marie-Rose n’a que sept ans quand sa première petite mère quitte le couvent. On la confie alors à Roberte Le Faulq.
Roberte est généralement considérée comme une perfection. Elle tient la tête de sa classe. Il n’y a pas de semaine qu’elle n’ait un devoir au _Livre d’or_. Elle brode, sur la soie et le velours, de véritables petits chefs-d’œuvre. Elle peint les fleurs en artiste de profession. Elle joue du piano comme un ange. Depuis qu’elle est dans la division supérieure, c’est elle qui, chaque année, a obtenu la médaille de vermeil destinée à l’élève qui donne le meilleur exemple à ses compagnes.
Sans doute, Marie-Rose est très glorieuse qu’on lui ait choisi pour tutrice le modèle du Pensionnat; mais cette supériorité éclatante l’intimide un peu; l’idée ne lui viendrait pas de confier à Roberte ses ennuis, ses déboires, ses fautes; ou si elle le fait, ce n’est plus avec abandon comme pour l’indulgente Anne. Roberte lui semble tellement au-dessus des imperfections et des petites misères de la vie!...
Ce sentiment des mérites extraordinaires de Roberte demeura si profondément ancré chez Marie-Rose que, bien longtemps après sa sortie du couvent, ayant eu occasion de la rencontrer dans le monde, ce lui fut un sujet d’étonnement de la voir vivre comme le reste de l’humanité, s’occuper des mêmes choses et, vraiment, pas trop supérieure à la moyenne.
* * * * *
_Jeanne Thillaye_ fut la grande admiration de Marie-Rose entre huit et onze ans. Bonne fille, très gaie, d’un excellent caractère, Jeanne était cependant un sujet de trouble pour le Pensionnat. Nulle n’en prenait plus à son aise avec le règlement quand le règlement la gênait. Elle organisait des _meetings_ de protestation, grimpait sur les bancs, faisait des discours, tenait tête aux religieuses. Puis, soudain, elle manifestait un profond repentir, confessait publiquement ses péchés, demandait pardon et promettait de se corriger. On croyait la conversion définitive, quand une nouvelle poussée de malice la «replongeait dans le désordre», comme disait la mère Saint-Boniface avec une affliction indignée.
Marie-Rose s’attacha à Jeanne comme le disciple s’attache au maître. Elle-même avait de fortes tendances à l’indiscipline, mais son champ d’action était restreint, et elle enviait la grande compagne à qui son âge avancé et sa ceinture blanche permettaient de faire beaucoup de sottises. Que Jeanne prît garde à elle, l’associât, pour si peu que ce fût, à ses expéditions, c’était le bonheur.
Heureusement, Jeanne était une très honnête enfant, franche comme l’or et pleine d’humilité. Dans ses périodes de vertu, elle donnait à Marie-Rose des conseils qui valaient mieux que ses exemples.
--Ne faites pas comme moi, petite Gourregeolles, je suis trop mauvaise. Le plaisir de faire des bêtises est bien compensé par le remords qu’on éprouve ensuite.
Hélas! Marie-Rose suivit les exemples et n’écouta pas les conseils. Dans la suite, on put dire d’elle: «Elle est encore pire que Jeanne Thillaye!»
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_Marthe Friardel_ est du même âge que Marie-Rose. Elles ont neuf ans quand elles font connaissance. Après avoir admiré les autres, Marie-Rose eut la satisfaction d’être admirée à son tour.
La complaisance de Marthe, son dévouement, son effacement volontaire sont sans bornes. Quand on gronde Marie-Rose, Marthe fond en larmes. Quand Marie-Rose est au pain sec, Marthe n’a pas d’appétit. Marthe, qui est patiente et appliquée, coud très bien; Marie-Rose, au contraire, bousille à faire trembler; elle perd ses aiguilles, casse son fil, défait et redéfait ses coutures tant de fois que le tissu ressemble au canevas de Pénélope. Alors, pendant qu’elle est absente pour sa leçon de piano, la bonne petite Friardel prend l’ouvrage de sa compagne et répare les anicroches. Elle range le pupitre de Marie-Rose toujours en désarroi, cherche, retrouve et, au besoin, remplace les objets que l’insouciante sème perpétuellement sur son chemin. Elle fait les «semaines» de Marie-Rose, chaque fois que cela est possible; s’assure qu’elle ne sort point sans son fichu quand il fait froid, sans son chapeau quand il y a du soleil.
Marthe, en tout cela, agit discrètement, silencieusement, rien que pour le plaisir d’éviter à sa compagne une punition ou un ennui.
Marie-Rose l’appelle son «brosseur»; elle la tyrannise un peu, la bouscule parfois et la traite avec le sans-gêne que l’on témoigne à ceux de l’affection desquels on est très sûr. Elle prend même un plaisir quelque peu mauvais à la plonger dans des paroxysmes de joie ou de chagrin. Quand elle lui dit: «Tu m’assommes avec ta complaisance perpétuelle; laisse-moi tranquille», voilà Marthe au désespoir. Mais qu’elle proclame, au contraire: «Il n’y a qu’une Marthe Friardel au monde, et j’ai la chance qu’elle soit mon amie», la petite fille ne se connaît plus de bonheur.
La famille de Marthe est en relations avec celle de Marie-Rose, de sorte que la petite Parisienne va quelquefois passer un congé dans le beau domaine de Saint-Nicolas-aux-Ifs exploité par les Friardel. Marthe a fait partager à toute la famille son admiration pour Marie-Rose. Aussi les jours de visite sont-ils des jours de liesse.
Elle est maîtresse absolue à la maison, au jardin, au verger. Les chevaux restent à l’écurie: peut-être désirera-t-elle faire une promenade en voiture. L’âne ne quitte pas le pré: elle aime à conduire la petite charrette. Le canot dort sur l’étang, paré pour le démarrage. Veut-elle faner aux prairies, aller voir les bestiaux au pâturage, les moutons dans les chaumes, les volatiles à la basse-cour?... que Marie-Rose décide et commande: les choses, les bêtes, les gens sont à son entière disposition.
La petite fille se laisse aduler avec ce dédain que l’on éprouve pour les sentiments trop humblement exprimés; et, vite lasse de son rôle d’idole, elle cherche du plaisir, non dans l’usage, mais dans l’abus de cette autorité qui lui est départie.
Sa tyrannie a beau être discrète dans ses manifestations, la mère Assomption, pour qui la psychologie infantile n’a rien de caché s’en aperçoit et tance vertement Marie-Rose.
--Ces braves gens, lui dit-elle, vous rendent, sans le vouloir, un très mauvais service. Mais ce n’est pas une raison pour vous montrer avec eux plus exigeante qu’avec les autres. Votre conduite est tout ce qu’il y a de plus vilain.
--Je le sais, ma mère, répond la coupable avec une contrition parfaite; mais je ne peux pas m’empêcher d’être ainsi avec tous les Friardel. Pourtant, je les aime bien.
Et quand Marie-Rose va vers sa compagne pour lui exprimer son regret, et lui promettre de changer, celle-ci répond avec empressement:
--Oh! non! Marie-Rose, nous t’aimons tant comme tu es; il ne faut pas changer.
Et Marie-Rose ne change point.
* * * * *
_Laurence Cormolin_ est une pauvre petite quasi abandonnée. Sa mère est morte, son père réside à l’étranger. Elle n’a qu’une vieille tante qui s’occupe très peu d’elle.
Laurence a huit ans. Elle est laide et déplaisante. Ses cheveux surtout sont l’objet de continuelles plaisanteries: gros, raides, taillés court, ils poussent dans tous les sens, et malgré les objurgations du peigne et de la brosse, ils se dressent effrontément en pinceaux. Les soins les plus énergiques et les plus persévérants n’ont pu en venir à bout. Les rubans, les caoutchoucs, le peigne rond, voire même la «bandoline» ont successivement échoué.
A cause de sa chevelure, on a surnommé Cormolin «le hérisson». Les Vertes, encore moins charitables, l’appellent «tête-de-loup». Laurence tolère «hérisson», mais elle ne supporte pas «tête-de-loup». A la seule audition du malencontreux sobriquet, elle se cabre, trépigne, frappe du pied et du poing les insolentes. Toutes alors crient en chœur: «Tête-de-loup, hou... hou...» jusqu’à ce qu’elle suffoque de colère.
Jamais Laurence n’est à l’état calme. Elle passe par des états successifs de joie, de désolation, de fureur qui lui arrachent des cris discordants. Elle est mauvaise et malchanceuse; sa figure est perpétuellement barbouillée, ses mains sont sales, il manque des boutons à son tablier, ses chaussures ont l’air de savates. On est certain de la rencontrer aux endroits où il y a de la malpropreté, des atouts et de la casse.
Les Jaunes dont elle est et à qui elle fait affront, lui disent quelquefois:
--Vous savez, Hérisson, il faut joliment de la vertu, pour vous supporter.
Le fait est que la pauvre fille n’est pas un sujet brillant pour le Pensionnat; mais on la garde et même on la choie, parce qu’elle n’a pas d’autre refuge. Les religieuses ont fort à faire pour la défendre contre les attaques de celles de ses compagnes qui manquent de charité--attaques, du reste, auxquelles elle répond avec usure, car nul ne pince et ne griffe avec plus de maëstria.
Laurence est la fille d’une Violette très studieuse et très raisonnable mais qui ne s’occupe pas beaucoup d’elle.
--Il n’y a rien à tirer de cette insupportable petite bonne femme, déclare le jeune mentor pour s’excuser de son indifférence.
Alors, d’elle-même, Cormolin s’est mise sous la protection de Marie-Rose. Quand on la tarabuste, elle menace d’un air important:
--Je vais me plaindre à Mlle Gourregeolles, vous allez voir un peu.